Dans l’entretien qu’il a accordé à Fasozine.com, Abdoul Salam Kaboré, pharmacien-colonel à la retraite et acteur clé de la révolution d’août 83 revient sur les circonstances qui ont conduit de jeunes militaires à s’emparer du pouvoir une nuit d’août 1983, et évoque ses souvenirs de la période révolutionnaire.

Propos recueillis par Roger Niouga Sawadogo

Fasozine.com :Quel souvenir gardez-vous du 4 août 1983?

Abdoul Salam Kaboré : Celui de camarades avec qui, depuis les années 1974-1975, nous avons constaté le dysfonctionnement des institutions du pays et la fracture sociale qui existaient au Burkina Faso. Nous nous sommes dit que nous avions certainement un rôle à jouer aux côtés de notre peuple pour qu’il ait de meilleures conditions de vie. Nous avons lutté au niveau de l’armée, puisque nous sommes militaires de formation. Nous avons lutté pour que les soldats aient de meilleures conditions de vie, pour qu’ils aient des tenues décentes, une soupe plus consistante… Nous avons pensé au devenir du pays et nous nous sommes formés politiquement au cas où… L’occasion s’est présentée et nous avons pris le pouvoir le 4 août 1983, en communion avec notre peuple. Un peuple débout et mobilisé dans toutes les villes du pays, à Po et à Ouagadougou notamment, d’où est parti le mouvement.

Peut-on savoir ce qui a vraiment déclenché cette révolution?

Avant le 4 août 1983, nous avions la possibilité de prendre le pouvoir. Thomas Sankara avait été nommé secrétaire d’Etat chargé de la Communication, pendant la présidence de Saye Zerbo. Mais nous nous sommes abstenus parce que nous n’étions pas prêts. Sankara a démissionné du gouvernement et nous avons continué à nous former politiquement. Nous nous disions, à l’époque, que nous sommes de jeunes intellectuels et que seule la formation pouvait nous permettre de mûrir politiquement et de réunir les conditions objectives pour gérer le pouvoir. La gestion des affaires d’Etat n’est pas une mince affaire. Il y a la vie de millions de personnes à gérer. Depuis les années 1974, nous tenions dans la clandestinité des conférences entre nous, sur des thèmes qui touchaient au développement de notre peuple. Nous faisions aussi des réunions dans des véhicules, à la périphérie de Ouagadougou. Nous avions aussi pris contact avec des amis civils. Nous nous sommes formés au contact de civils et avec des syndicats comme l’Union générale des étudiants burkinabè (UGEB), la Fédération des étudiants d’Afrique noire française (FEANF), la Ligue des patriotes démocrates, et dans des organisations de masse également. Avant le 4 août 1983, le capitaine Thomas Sankara a été arrêté. Nous avons estimé que le moment était arrivé. Les dirigeants de l’époque vivaient dans un luxe insultant, les masses, elles, croupissaient dans la misère. La fracture sociale était grande. Nous avons pensé que les conditions objectives étaient réunies pour prendre le pouvoir. D’autres ont estimé plus tard que les conditions subjectives, à savoir la création d’un parti, n’étaient pas réunies. Mais nous nous sommes formés pendant une dizaine d’années et nous avons estimé que nous étions prêts pour assumer le pouvoir. Nous étions certes des officiers qui avions des armes, mais la volonté populaire était là. Le peuple s’est mis debout pour exiger la libération de Sankara.

Comment êtes-vous entrés en contact avec ces civils?

Nous étions des militaires mais une partie de notre formation, nous l’avions faite avec des civils qui militaient dans les structures dont je parlais tout à l’heure. J’ai fais mes études de pharmacien à Bordeaux. J’étais logé avec des militaires, mais je prenais mes cours dans une université avec des civils. En outre, la FEANF et l’UGEB existaient. Nous avons, dans ces cadres-là, approché des civils et nous avons appris à leurs côtés, tout comme eux aussi ont appris à nos côtés. Au début, beaucoup de civils étaient méfiants. Mais par la suite, ils ont su qu’il y avait des militaires qui étaient ouverts au monde et qui partageaient les mêmes idéaux qu’eux.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué pendant cette période révolutionnaire?

Il y a beaucoup de souvenirs. Mais je garde encore à l’esprit la stratégie que Sankara, moi et quelques camarades avons utilisé dans la nuit du 4 août pour exfiltrer le président Jean Baptiste Ouédraogo de son domicile, alors que les deux camps se tiraient dessus. Avant que les armes ne se taisent dans la ville de Ouagadougou, nous sommes arrivés à libérer le président Jean Baptiste Ouédraogo. J’en suis toujours à me demander comment nous avons réussi alors que la situation était hors de contrôle. Cet exploit est la preuve que Sankara ne voulait pas un bain de sang, des tueries. Il voulait instaurer une révolution à visage humain.

Des regrets?

On pourrait penser que vingt-six ans s’étant écoulés depuis ces évènements, et qu’avec l’âge de la sagesse que j’ai aujourd’hui, je regrette cette révolution. Je ne la regrette pas. Si la révolution était à refaire, je suis partant. Il n’y a pas trente-six solutions pour sortir un pays comme le nôtre de l’ornière. Il faut que les dirigeants vivent en communion avec le peuple, donne le bon exemple et impulsent à ce peuple une culture du travail qui puisse lui permettre de braver l’adversité au quotidien. Pendant quatre années, nous nous sommes sacrifiés pour notre patrie. Nous nous sommes privés de baigner dans le luxe, entreprenant de part et d’autres et avec des modestes moyens des chantiers de développement. Pendant ces quatre années, le Burkina a obtenu des acquis inestimables dans plusieurs secteurs d’activités. Nous reconnaissons aussi avoir été à un moment débordés par la volonté des uns et des autres d’appliquer une révolution selon leur entendement. Ce qui a donné lieu à des dérives. Le seul regret que j’ai, c’est d’avoir fait ces sacrifices avec des camarades que je croyais sincères dans leur engagement. La réalité est que nous dormions dans le même lit mais que nous n’avions pas les mêmes rêves.

Source : Site Fasozine 4 aout 2009 www.fasozine.com

1 commentaire

  1. Bonjour,

    SVP, je vous fais copie ci-dessous du mail que je viens d’adresser au Ministère de la Culture, des Arts et du Tourisme du Burkina Faso (mcat@cenatrin.bf) :

     » Monsieur,
    Je vous saurais gré de bien vouloir me dire à quel service de votre ministère je puis m’adresser relativement au projet de construction du Mémorial Thomas Sankara à Ouagadougou.

    Panafricaniste convaincu au même titre que l’illustre révolutionnaire, j’ai conçu un logo de lutte illustrant au plus haut point sa personnalité. J »aimerais bien pouvoir le soumettre au gouvernement Burkinabé via le ministère de la culture. En effet, le logo en question peut, architecturalement parlant, être intégré en tant que
    sculpture, par exemple, au dit mémorial.

    Dans l’attente de votre retour,

    Respectueusement,

    NONO Théophile
    Upéciste camerounais
    Bafoussam
    Tél. + 237 6 99 78 08 77
    Cameroun
    Bafoussam  »

    Pourriez-vous, de votre côté, m’aider à rentrer en contact avec M. Abdoul Salam Traoré dont j’apprends qu’il est le Président du Comité d’Organisation mis sur pied pour le projet du Mémorial Thomas Sankara ?

    D’avance, merci et bien vous.

    Théophile NONO

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