Amilcar Cabral et la Révolution Panafricaine

 

Ameth LO

 

Bientôt dix ans que le frère et camarade Thomas Sankara nous quittait dans des conditions tragiques et pénibles. Dix ans au cours desquels les peuples Africains ont du mal à se remettre du traumatisme psychologique qu’une telle expérience a générée. Le 15 octobre 1987, alors qu’il se rendait à une réunion du conseil de l’entente, il fut sauvagement assassiné. Depuis lors, le régime compradore de Blaise Compaoré a réinstauré en terre Burkinabé les mécanismes d’un développement de type néo-colonial, c’est à dire complètement subordonné aux intérêts des puissances impérialistes occidentales. Pour avoir été l’un des premiers à jeter les bases d’une tentative réelle de déconnection du système mondial dans l’ère post-indépendance, Sankara incarnait la continuité et la mise en application dans les conditions spécifiques du Burkina Fasso, de la pensée d’un des révolutionnaires les plus éminents que l’humanité ait connu en cette fin de siècle : Amilcar Cabral.

Tout comme Sankara, Cabral nous quittait le 13 Janvier 1973 dans des conditions similaires au premier. Pendant seize ans, jour pour jour, il a consacré sa vie à la libération des peuples de Guinée Bissau et des îles du Cap-Vert. Seize longues années au cours desquelles, il réussit à la tête du PAIGC (Parti Africain de l’indépendance de Guinée Bissau et des îles du Cap-Vert) à libérer les deux tiers du territoire national du joug colonial. Malgré la présence de 30 000 militaires portugais, tentant de maintenir en vain ce qui évoluait inévitablement vers l’accession à l’indépendance politique, la pertinence du projet politique de Cabral finit par prendre le dessus sur la répression. A l’heure ou le système capitaliste mondial amorce une nouvelle phase de redéploiement à l’échelon mondial, que les damnés de la terre reformulent leurs aspirations et stratégies dans une situation de vide idéologique crée par la destruction du soit disant bloc Socialiste, une réactualisation de la pensée d’Amilcar Cabral s’avère plus que indispensable. C’est ce à quoi nous tenterons à travers cette minime contribution dédiée à la cause de la Révolution Panafricaine. Pour bien cerner la pensée et praxis de Cabral, il est nécessaire de situer l’analyse de celle-ci au sein du contexte historique (social, économique et politique) dont il fût le produit.

Contexte historique

La Guinée Bissau est un pays de 40000 km2 avec une population estimée à 500.000 habitants en 1960. Insérée sur la côte ouest du continent entre le Sénégal au nord, la Guinée au sud et le l’océan atlantique à l’ouest, elle fait face au Brésil (dont elle est séparée par l’océan atlantique) ou furent déportés probablement une grande partie de sa population au cours de la période esclavagiste. L’impact du commerce triangulaire se fait sentir à nos jours sur la faible densité de population dans la sous région. L’île de Gorée, située au large de Dakar (capitale du Sénégal) fut la base d’embarquement pour des millions d’Africains (hommes, femmes et enfants) pour un voyage sans retour possible. Cette première expérience douloureuse et tragique résultant du contact entre les populations Africaines et le Portugal initie un processus de résistance qui allait déboucher après quatre cents ans plus tard à la première tentative organisée à l’échelon national contre la main mise de l’impérialisme occidental (principalement euro-americain) sur les ressources matérielles et humaines du pays. Entre temps, la conférence de Berlin a officialisé en 1885, le partage du continent en différentes zones d’influence attribuées aux puissances colonialistes européennes, notamment France, Angleterre, Portugal etc. En 1703, avec l’accord de Metwen, l’Angleterre, dans le but de freiner l’expansion française dans la sous région, appuie les ambitions coloniales du Portugal (devenu une sorte de semi colonie britannique) sur la Guinée-Bissau et les îles du Cap-Vert. Devenu inopérationel, le commerce triangulaire fût ainsi remplacé par le colonialisme qui allait durer jusqu’ à la proclamation des états indépendants de Guinée Bissau et des îles du Cap-Vert le 24 septembre 1973. Le Portugal, pays économiquement retardé et culturellement arriéré (plus 50% de la population est analphabète en 1965), héritant également du Mozambique, de l’Angola et des îles de Sao-Tomé et Principe, allait perpétuer l’un des crimes les plus odieux que l’humanité ait connu depuis la seconde guerre mondiale. Au début des années 50, la situation en Guinée-Bissau et dans les îles est tout simplement catastrophique. Avec une économie coloniale principalement basée sur la monoculture de l’arachide, une famine aggravée par un phénomène de sécheresse de plus en plus cyclique, décime les îles du Cap-Vert (10 000 morts entre 1958 et 1959).

Les populations désespérées, prennent le chemin de l’exode vers les pays frontaliers. Des milliers d’adultes sont recrutés par l’administration coloniale pour aller travailler dans les plantations en Angola en tant que travailleurs migrants, dans des conditions proches de l’esclavage. Le pays, dépourvu d’infrastructures sociales même à l’état embryonnaire, est au bord de l’explosion. L’imposition par l’administration coloniale de la monoculture de l’arachide sur les populations paysannes aggrave le phénomène de sous production de denrées de première nécessité avec toutes les conséquences induites : malnutrition, carence en vitamines, etc. L’espérance de vie à l’époque est de 30 ans. Les conditions objectives permettant une mobilisation effective des masses populaires étaient dès lors en place bien avant le déclenchement des hostilités entre les forces nationalistes et le colonialisme portugais. Dans ces conditions, l’administration Portugaise, bien qu’ayant su se subordonner quelques chefferies traditionnelles et quelques segments de la petite bourgeoisie, a de plus en plus mal à maintenir le taux d’exploitation ultérieur basé principalement sur un système de sur taxation des masses paysannes, et de la surexploitation de la minuscule classe ouvrière des centres urbains. La résistance des peuples africains fût un phénomène ininterrompu tout au long de leur contact avec l’impérialisme, comme le témoignent les révoltes organisées par les différents groupes ethniques (balantes, mandjaks, pepels, etc.). Cette résistance populaire ne peut prendre fin qu’avec la liquidation physique du peuple opprimé en question.

C’est une lutte de vie ou de mort entre deux forces antagonistes en conflit permanent : l’oppresseur et l’opprimé. C’est une lutte totale, prenant des formes variées (refus de payer les impôts, résistance passive, lutte armée.) selon le niveau de contradiction, et se poursuit jusqu’ à la disparition d’une des forces en conflit. Les caractéristiques de cette lutte sont entièrement déterminées par les conditions historiques du milieu dans lequel le conflit a lieu. La période dite de « pacification » ne prit fin qu’au début du 19ème siècle, période à partir de laquelle le Portugal arrive finalement à jouir d’un contrôle plus ou moins effectif sur le territoire national. Ceci ne dura pas longtemps. En 1957, une grève organisée par les ouvriers du port de Pidjiguitty, est noyée dans le sang par les forces armées Portugaises. Bilan : 50 morts et plus de 300 blessés. Cette intensification de la répression enclenche une nouvelle dynamique entre les forces nationalistes et le colonialisme portugais qui débouche sur les premières attaques armées du mouvement de libération nationale sous la direction de Cabral et du PAIGC le 23 janvier 1963. A cette étape du développement de la résistance des peuples Africains, les forces nationalistes arrivent à la conclusion que seul le pouvoir des armes arrivera à jeter à l’océan le colonialisme portugais. C’est dans ce contexte historique, matérialisant une fois de plus la dialectique entre oppression et résistance qu’il faut saisir l’émergence sur la scène d’Amilcar Cabral en tant qu’incarnation des aspirations des peuples de Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert. Il réussit tout au long de sa courte vie à articuler mieux que tout autre l’aspiration de ses peuples à recouvrir leurs droits fondamentaux. Droit à vivre dans le respect, la dignité et la paix, à l’abri de toute forme d’oppression et d’exploitation d’où qu’elle vienne.

 

Amilcar Cabral : Un révolutionnaire panafricaniste

Amilcar Cabral est né le 12 septembre 1924. Son père, instituteur de profession est originaire des îles du Cap-Vert, tandis que sa mère (comme des millions de femmes africaines a l’époque et aujourd’hui) cumulait plusieurs activités pour venir à bout des besoins de la famille. Issu de ce que l’on pourrait appeler la classe moyenne dans le contexte colonial, Cabral eut la chance d’avoir accès à une éducation de type occidental à travers une école de missionnaires située à Bissau. Apres avoir terminé ses études secondaires, il débarque à Lisbonne au cours de la même année pour poursuivre des études en agronomie. Là, il fit la connaissance d’autres étudiants originaires des colonies portugaises (Angola, Mozambique). Cette période est marquée par la consolidation du régime fasciste de Salazar au Portugal. Des pans entiers de la société portugaise, meurtrie sous la pauvreté et la répression militaire, émigre vers la France, l’Espagne et l’Italie, en quête d’une vie meilleure. En l’absence d’un espace d’expression politique, la lutte anti-fasciste prît rapidement refuge au niveau des campus universitaires.

C’est dans cette atmosphère que Cabral, impliqué dans le mouvement étudiant, se familiarise à travers la pratique de la lutte contre le fascisme, avec certaines théories révolutionnaires de cette fin de siècle. La deuxième guerre mondiale, résultante des contradictions inhérentes au développement du système capitaliste mondial, va affecter profondément la conscience des peuples colonisés à travers le globe. En Europe, la FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Francophone) et la maison d’édition Présence Africaine tout comme IASB (l’International African Service Bureau basé en Angleterre) dirigé par George Padmore (en collaboration avec Kwame Nkrumah et C.L.R James) agitent de plus en plus autour de la question de décolonisation des peuples Africains. Padmore venait juste de couper les ponts avec la troisième internationale socialiste qui suggérait de focaliser la lutte contre « les puissances impérialistes fascistes » (Italie, Allemagne, Japon) et non contre les puissances impérialistes « démocratiques » (France, Angleterre etc.).

La tenue en 1945 du congrès Panafricain à Manchester, inaugure une étape qualitativement nouvelle dans la phase de mobilisation pour la lutte d’autodétermination. A la même période à Lisbonne, Cabral et ses amis (Agosthino Neto, Mario De Andrade etc.) sentent de plus en plus la nécessité de créer des organisations indépendantes hors de contrôle de la gauche euro- centrique, regroupant les ressortissants des colonies lusophones. C’est dans ce contexte que Cabral et ses amis commencent le processus de leur propre éducation politique en vue de la lutte de libération nationale. Influencés par l’émergence de la littérature négro-africaine, ils sont convaincus du caractère inévitable d’un mouvement de « retour aux sources » pour entrer en complète symbiose avec les aspirations profondes des peuples Africains. Comme l’a illustré plus tard Cabral, « Notre travail a consisté alors à rechercher de nouveau nos racines africaines. Et cela a été si merveilleux, si utile et lourd de conséquences qu’aujourd’hui encore les fondateurs de ce groupe sont tous dirigeants des mouvements de libération dans les colonies portugaises. »

Pour eux, le retour aux sources constitue une des pré conditions pour une alliance effective entre la petite bourgeoisie intellectuelle et les masses populaires africaines. Ses études universitaires achevées (1949-1950), Cabral décide de rentrer en Guinée Bissau avec une claire idée en tête, contribuer à la libération de son peuple. Comme il le dit lui même <> Cette longue citation dénote non seulement un haut niveau de conscience politique chez Cabral, mais également une vision claire de ce qu’il veut entreprendre. Cependant, une chose est d’identifier un projet politique, une autre est de bien cerner le terrain social à travers lequel la lutte va se mener, avec quels moyens, quelles tactiques et stratégies, quelles méthodes, etc. Le succès de la lutte de libération nationale nécessite non seulement une compréhension approfondie des mécanismes d’asservissement utilisés contre les masses exploitées, mais plus encore une stratégie susceptible de bouleverser les rapports de force existants entre l’oppresseur et les opprimés, l’adoption de stratégies adéquates à des moments déterminés, dans un contexte social spécifique, lesquelles stratégies doivent être basées sur les réalités concrètes du peuple dominé. C’est ce à quoi Cabral a consacré le reste de sa vie. La profondeur de sa pensée politique alliée à sa pratique basée sur les conditions objectives de la Guinée Bissau et des îles du Cap Vert, font de lui l’un des plus grands théoriciens de la lutte anti-impérialiste, au service de la libération des peuples africains et du monde en général.

Cabral et la lutte des classes en Afrique

Selon Cabral, le phénomène socio-économique « classe » au sein d’un groupe humain donné est une conséquence fondamentale non seulement du développement progressif des forces productives, mais aussi des caractéristiques de la distribution des richesses. Il suggère alors de reformuler afin d’étendre son champs d’application l’idée selon laquelle « la lutte des classes est la force motrice de l’histoire ». Selon lui, une telle conception de l’histoire reviendrait à dire que l’histoire des peuples commence seulement à partir du moment où se développe le phénomène « classe » et par conséquent la lutte des classes. Cette hypothèse exclurait en effet de l’histoire de l’humanité toute la période allant de la découverte de la chasse à l’appropriation privée de la terre, en passant par l’invention des techniques agricoles. Plus encore, elle nierait aux peuples africains (mais aussi aux premières nations amérindiennes et bien d’autres) le fait qu’ils aient une histoire avant leur premier contact avec l’impérialisme occidental.

Aujourd’hui, plus que jamais, une analyse scientifique prouve que l’apparition des classes est un phénomène graduel, marqué par des fluctuations plus ou moins lentes, qui à partir d’un certain degré d’accumulation se traduit par l’apparition des classes et des conflits entre les classes. C’est à partir d’une telle base que Cabral entreprend l’analyse du phénomène « classe » dans le contexte de la réalité historique africaine et plus spécifiquement en Guinée Bissau et aux îles du Cap Vert. Cependant, une telle analyse n’a de sens à son avis que si elle sert les objectifs de la lutte de libération nationale. A défaut, elle serait juste rhétorique et formulation intellectuelle. De par sa structure socio-économique, la Guinée Bissau représente un échantillon des sociétés africaines actuelles : composition multi- ethnique et multi- religieuse, population à majorité rurale et analphabétisée ; centres urbains encerclés par des cordons de pauvreté constitués principalement de gens fuyant les conditions de vie précaires dans les villages mais se retrouvant très vite dans le piège d’une économie de type colonial (ou néo-colonial) sans opportunités d’emploi. La petite bourgeoisie africaine a joué un rôle de premier plan dans l’organisation de la lutte de libération nationale. Fabriquée de toutes pièces par le colonialisme, elle fût la seule catégorie sociale avec une conscience politique à même d’appréhender la nature de la domination impérialiste. Ses caractéristiques propres expliquent cependant ses propres limitations en relation à la tâche historique de reconstruction nationale.

Comme remarquait Frantz Fanon dans les damnés de la terre « la bourgeoisie nationale qui accède au pouvoir, utilise son agressivité de classe pour confisquer toutes les positions laissées vacantes par le départ des colons ». Cabral en vient plus ou moins à la même conclusion que, pour ne pas trahir les objectifs de la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie n’a qu’un seul chemin : renforcer sa conscience révolutionnaire, répudier les tentatives d’embourgeoisement et les sollicitations naturelles de sa mentalité de classe, s’identifier aux classes laborieuses, ne pas s’opposer au développement normal du processus de la révolution. Lors d’un bref passage à la conférence de la solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine tenue à Cuba en janvier 1966, il déclare que « Pour jouer son rôle dans la lutte, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe, pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient. » Quoi que les situations coloniale et néo-coloniale soient similaires dans leurs fondements (dépendance complète par rapport à la métropole), Cabral distingue deux phases dans la lutte de libération nationale. Selon lui, la lutte consiste en une phase nationale, et une phase sociale avec la dernière étant la plus cruciale. Chaque phase est spécifique à cause de la tâche historique à accomplir, des alliances de classes et de la structure organisationnelle nécessaire pour le mener au succès. Tandis que la phase nationale implique la reconquête de la souveraineté nationale ou indépendance, la phase sociale est selon lui celle qui détermine le caractère véritable de la libération.

La nouvelle nation créée est elle vraiment en mesure de déterminer sa propre destinée ? Le PAIGC, sous le leadership de Cabral, a prouvé que la seule manière de résoudre cette question est non seulement de combattre l’ennemi sur tous les fronts mais aussi de recréer une vie nouvelle dans les territoires libérés par une transformation radicale des structures économiques, sociales, et culturelles héritées de la période de colonisation. Ceci implique la construction de nouvelles écoles, d’hôpitaux ; une intégration des femmes à tous les niveaux de la gestion de la communauté ; combattre fermement les africains qui choisissent de s’allier au colonialisme ; et enfin canaliser l’émergence d’une culture nationale débarrassée de tout facteur de stagnation qu’il vienne de l’extérieur ou de l’intérieur. Une analyse approfondie des rapports entre les différentes catégories sociales en jeu aussi bien à l’échelon national et international permet d’assurer une reconquête réussie des richesses du pays et une redistribution sur des bases justes et équitables.

Malgré les énormes succès rencontrés, Cabral et le PAIGC eurent néanmoins à affronter des problèmes importants relatifs à des facteurs internes défavorables à la lutte tels que le sous développement économique ; le retard social qui en découle ; les séquelles du tribalisme crée par le colonialisme portugais, et un ensemble de facteurs externes liés à la nature des rapports de force à l’échelle internationale. En ce qui concerne la soit disante question tribale, il n’a cessé de soutenir que « l’existence des tribus ne se manifeste comme une contradiction importante qu’en fonction d’attitudes d’opportunistes, provenant généralement d’individus ou de groupes détribalisés. Les contradictions entre classes, même quand celles ci sont embryonnaires, sont beaucoup plus importantes que les contradictions entre tribus. »

Rôle de la culture dans le mouvement de libération nationale

Comme nous l’avons signalé plus haut, la petite bourgeoisie fût la seule capable à hériter de l’appareil d’Etat colonial dans la phase de transition post-indépendance. En alliance tantôt avec les masses populaires, tantôt avec l’impérialisme, ses hésitations sont directement liées à la nature de la contradiction fondamentale qu’elle doit constamment faire face ; satisfaire ses ambitions de classe et faire face aux exigences de plus en plus pressantes des masses rurales et des centres urbains qui ne se sont pas battus que pour un drapeau et un hymne national, mais aussi pour une amélioration de leur condition de vie concrète. Loin d’être homogène, la petite bourgeoisie peut être schématiquement subdivisée en trois sous groupes :

La petite bourgeoisie révolutionnaire :

Elle est constituée par une minorité (souvent intellectuelle, fonctionnaires, enseignants etc.) qui après un énorme sacrifice de « Retour aux Sources », réussit à faire symbiose avec les masses populaires en s’identifiant à leurs cultures, histoire et aspirations. Elle fût l’élément le plus dynamique au sein du mouvement de libération nationale ; C’est d’elle que provient Cabral et une majorité significative du leadership du PAIGC.

La petite bourgeoisie aliénée :

Elle est un second group minoritaire (à peau noire masque blanc). Elle rejette de façon catégorique la notion d’indépendance et croit que l’avenir de leurs peuples dépend de leur association avec la métropole. C’est un groupe désespéré. Nulle possibilité de les convaincre sur la capacité des peuples à prendre en charge leur propre destinée. S’ils en ont les moyens, ils n’hésitent pas à quitter le pays après l’indépendance, comme le témoigne l’émigration de certains intellectuels algériens après la victoire du FNL (Front de Libération Nationale).

La majorité silencieuse :

Les éléments de ce dernier groupe (majoritaire), fluctuent constamment entre les deux premiers. C’est de ce groupe dont sont issus la plupart des dirigeants des partis d’oppositions en place en ce moment sur le continent. Ces derniers, tantôt en rébellion ouverte contre le gouvernement, tantôt en alliance avec lui pour le partage du gâteau, n’ont aucune vision profonde de transformation des sociétés africaines. Leur attitude opportuniste a un impact psychologique négatif sur les masses populaires qui, en l’absence d’alternatives, prennent leurs distances par rapport à toutes les formations politiques.

 

Pour saisir la portée de la culture comme élément fondamental dans le processus de résistance des peuples dominés, il est impératif de situer l’analyse de celle ci en relation avec les différentes catégories sociales à un moment défini de l’évolution de la société en question. Nous devons cependant préciser que la culture, loin d’être un réceptacle abstrait, est avant tout une synthèse dynamique de la réalité historique (matérielle et spirituelle) d’un groupe humain dans son évolution. Comme le précise Cabral, «  » La culture, quelles que soient les caractéristiques idéologiques ou idéalistes de son expression, est un élément essentiel du processus historique. C’est en elle que réside la capacité (ou la responsabilité) d’élaborer ou de féconder les éléments qui assurent la continuité de l’histoire, et déterminent en même temps les possibilités de progrès (ou de régression) de la société.” Dire que la culture est la réflexion de la réalité historique, qui elle est déterminée par le niveau de développement des forces productives, nous amène à faire la distinction entre la culture des masses populaires et celle de la petite bourgeoisie africaine. En effet, il est évident que la culture des rastas n’est nullement celle de l’élite jamaïcaine. Cinq cents ans de domination européenne n’a pas réussi à altérer de façon significative la culture des masses populaires africaines.

 

Cependant, la petite bourgeoisie africaine, constamment humiliée par l’occident, vit quand à elle un drame quotidien dans le contexte de la lutte de libération nationale. En effet, elle se voit acculée à prendre position par rapport à l’un des pôles du conflit. Le traumatisme psychologique qui en découle explique sa tentative de se reconnecter au peuple. C’est ainsi que tout un discours émerge ; articulé sur le concept de culture et la nécessité de retourner aux sources. Ce besoin ne se présente pas au niveau des masses populaires, car ces dernières sont elles mêmes porteuses de la culture et donc génératrice de l’histoire. C’est dans ce sens qu’il faut saisir le développement du mouvement afro- centriste au sein de la diaspora africaine. Pour être viable aux générations actuelles, il n’a d’autre choix que de situer le combat pour la renaissance culturelle dans le contexte plus large de la lutte politique de libération nationale. Comme le fait remarquer Cabral, « Le retour aux sources n’est, ni ne peut être en lui même, un acte de lutte contre la domination étrangère (colonialiste/raciste) et ne signifie pas non plus retour aux traditions. Il est la réponse viable à la sollicitation impérieuse d’une nécessité concrète, historique, déterminée par la contradiction irréductible qui oppose la société colonisée (ou néo-colonisée) à la puissance coloniale, les masses populaires exploitées à la classe étrangère » Pour lui, le retour aux sources ne se concrétise réellement qu’avec une implication directe à coté des masses populaires dans leur combat quotidien. Car comme il le dit si bien lui même « Les masses non seulement rejettent la domination de la culture étrangère mais également l’exploitation étrangère ».

La lutte culturelle doit donc être également une lutte politique en vue de créer un environnement permettant la libre expression culturelle du peuple dominé. Ceci n’est possible que si le peuple reprend un contrôle effectif de son processus historique de développement. Bien que les masses africaines n’aient pas été affectées de façon significative par la culture de la puissance dominatrice, il faut cependant noter que la distribution des niveaux de culture n’est pas homogène dans la société. Ceci explique d’ailleurs la différence d’attitudes entre individus appartenant à la même classe sociale face à la lutte de libération nationale. Les sociétés africaines peuvent être subdivisées en deux grandes catégories :

Les sociétés à structure sociale horizontale (sans état) :

Elles fonctionnent généralement sur la base d’une propriété collective des facteurs de production. La principale stratification sociale est au souvent niveau de la classe d’âge. Avec une structure sociale à base matrilinéaire, elle fût souvent celle qui a résisté le plus militairement à la colonisation. Leur résistance armée prit fin avec ce que les colons appelaient la « période de pacification ». Elle fût d’emblée sympathique au mouvement de libération nationale et joua un rôle déterminant au sein de celui ci.

Les sociétés à structure sociale verticale.

Elles sont généralement fortement hiérarchisées avec les femmes occupant le bas de l’échelon social. Elles disposent d’un chef disposant de pouvoir réel. Certains de ses chefs furent cooptés par l’administration coloniale pour éviter toute forme d’alliance trans-ethnique. Ce fut le cas de certains chefs traditionnels fulas en Guinée Bissau. La déstructuration de certaines sociétés Africaines issues de la première catégorie par l’imposition de chefs coutumiers par l’administration coloniale, (chefs appartenant à d’autres groupes ethniques) contribua à créer une atmosphère d’animosité entre certains groupes ethniques. Ceci facilita dans certains cas la fissure au sein des rangs des nationalistes. Il faut cependant noter qu’au contact avec l’Europe, ce que d’aucuns appellent « le phénomène de tribalisme » était déjà en voie de disparition, et la situation évoluait vers l’émergence au niveau du continent d’états-nations (multi- ethniques) plus vastes comme le témoignent les empires du Ghana et l’empire mandingue sur la cote ouest du continent pour ne citer que ceux là. C’est dans le contexte de « diviser pour mieux régner » de la part de l’administration coloniale et de la manipulation opportuniste des classes dirigeantes africaines qu’il faut saisir la résurgence de conflits soit disant ethniques dans la période coloniale et néo-coloniale. Cela ne peut, ni ne doit cacher de vue qu’objectivement la contradiction entre les groupes ethniques est mineure par rapport au conflit qui oppose les masses populaires africaines aux puissances impérialistes à travers leurs élites dirigeantes respectives.

Conclusion

Pour avoir dirigé brillamment pendant plus d’une décennie la lutte de libération nationale en Guinée Bissau et aux îles du Cap Vert, l’héritage légué par Cabral nous paraît aujourd’hui plus que valable sur trois points fondamentaux. Dans un premier temps, son expérience révèle que quelque soit le caractère hautement révolutionnaire du leadership du mouvement, le succès de la lutte est pré- conditionné par la symbiose effective de ce groupe avec les masses populaire africaines (paysannat, travailleurs des centres urbains et la jeunesse) ; cette fusion ne peut se faire qu’à condition que cette intelligentsia s’identifie à la culture populaire ; une maîtrise des langues africaines est dans ce sens indispensable comme outil de communication dans le cadre de tout travail de mobilisation politique. Loin d’être un élément statique, cette culture populaire est un phénomène en perpétuelle évolution dans un contexte historiquement conditionné par le mode de production à travers lequel la société en question évolue. Pour avoir bien compris la dialectique à la base des rapports existants entre l’expansion capitaliste du centre et l’approfondissement du sous développement de la périphérie, Cabral a réussi à travers ses différentes formulations théoriques à révolutionner la théorie de la lutte des classes en particulier et de la lutte anti-impérialiste en général. « L’arme de la Théorie » fût dans l’œuvre de Cabral ce que « Pitfalls Of National Counsciousness » fût dans l’œuvre de Fanon à travers « Les damnés de la terre ». Un second aspect fondamental de son œuvre, est certainement la contribution qu’il a su apporter au Panafricanisme en tant qu’idéologie politique de libération des peuples noirs opprimés. D’une part, il a prouvé à travers son expérience d’une part, qu’une théorie aussi révolutionnaire soit elle, est vouée à l’échec si sa mise en pratique n’est pas basée sur une compréhension approfondie des mécanismes qu’elle est sensée transformer. D’autre part, s’il est vrai qu’une révolution ne peut être victorieuse sans théorie révolutionnaire, cette dernière n’assure cependant pas une victoire de la révolution. La dialectique entre théorie et pratique fût un élément constant à travers toute son œuvre et sa praxis. Cette théorie, bien que pouvant avoir une dimension internationale, est toujours une élaboration locale d’un peuple en lutte, et dès l’ors ne peut être un produit d’exportation. « National libération and Culture », de même que « Identity and Dignity in the context of National Liberation » sont certainement deux œuvres culminant dans la production intellectuelle d’Amilcar Cabral. A travers ces deux textes, il met en relief le caractère dynamique de la culture des peuples africains en lutte mais aussi offre une analyse exceptionnelle jusqu’ici jamais rencontrée depuis Fanon, sur le rôle de l’intelligentsia dans le processus de la lutte ; et des mécanismes psychologiques conduisant à un moment donné une partie de l’élite intellectuelle à opérer une rupture épistémologique avec le discours dominant.

Aujourd’hui en 1996, l’Afrique replonge dans une phase de recolonisation plus subtile mais plus visuellement liée à son insertion de plus en plus croissante en tant qu’entité asservie au système capitaliste mondial. La phase d’euphorie précédant le démantèlement de l’ancien bloc de l’Est commence cependant à afficher ses limites. Au delà de la propagande idéologique véhiculée par les nouveaux systèmes d’information organisés à l’échelle mondiale, les peuples africains se rendent compte plus que jamais qu’il n’y a pas d’issue possible à la crise en dehors d’un processus de transformation révolutionnaire de dimension panafricaine.

 A luta Continua

LO Ameth (1996)

Bibliographie :

Le pouvoir des armes. Francois Maspero, Paris 1970

Return to the Source: African Information Service New York 1973

Combattant pour la cause du peuple: Agence de presse Novosti Moscou – 1973

Unité et Lutte Volume II: La pratique Révolutionnaire. Francois Maspero Paris 1975

Unité et Lutte Volume I: Edition Francois Maspero Paris 1980

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