Certes, reconnaît le camarade-président du Burkina, le festival « a une tendance au carnaval où le prétexte est le cinéma ». Mais «c’est une bonne chose » affirme-t-il. Entretien.

Le succès du Fespaco est aussi celui de Thomas Sankara. Héritier d’un festival-trêve politique que tous ses prédécesseurs ont soutenu, fidèle à son mot d’ordre « compter sur ses propres forces», bien décidé à conserver à Ouagadougou son rôle de pôle (la rumeur voulant qu’à Abidjan il n’y ait que jalousie envers le Fespaco), ravi de faire du Burkina, malgré sa pauvreté, une terre d’accueil pour les cinéastes africains, bien décidé à doubler l’étique festival du cinéma d’une grande célébration civique, à l’écoute de ses griots blancs et des visiteurs de marque, venus l’écouter (de Jack Lang, moins maussade que sa moitié, à Mme Mitterrand qui l’a regardé danser), Thomas Sankara est partout. Sûr de son charme, attentif, ayant deux ou trois idées sur le cinéma africain. Des idées d’homme d’Etal, bien sûr.


LIBERATION. – Le Fespaco est indubitablement une réussite. Pourtant, on est tenté de dire que le meilleur film projeté au Festival de Ouagadougou, c’est le Festival de Ouagadougou lui-même. N’y-a-t-il pas un danger ? Qu’en pensez-vous?

THOMAS SANKARA. – Oui, je suis d’accord avec ce que vous dîtes. Le Festival de Ouagadougou a fini par ne plus être seulement une affaire entre les cinéastes et les cinéphiles mais par avoir une tendance au carnaval où le prétexte est le cinéma. Je n’y vois pas de danger. Au contraire. Je vois là une bonne chose. A savoir que d’abord c’est pour nous une occasion de bien éduquer notre peuple politiquement sur les échanges avec les autres peuples. Car ceux qui viennent ici ne sont pas seulement des Burkinabés, des Africains, mais ils viennent de partout et c’est une bonne chose. Et cela nous prouve qu’on peut avoir des attitudes politiques opposées à des régimes de tel ou tel pays, mais qu’on aime sincèrement les peuples de ces pays-là. Je crois que le Fespaco nous offre cette belle occasion. Nous ne la ratons pas. C’est encore une occasion d’apprendre au peuple burkinabé à aimer l’art d’une façon générale et à respecter l’artiste dans sa production. Lorsqu’on a pris la décision d’aller voir des films, de les critiquer, on a fait soi-même une démarche pour devenir un peu artiste. Et un peuple n’est jamais grand quand il n’a pas conscience de la culture et la culture d’un peuple n’existe pas tant que les hommes eux-mêmes ne savent pas magnifier ensemble quelque chose de beau. Et pour les cinéastes eux-mêmes, je crois qu’il est utile que, subissant dans certains festivals où il n’y a que des hommes de l’art les critiques des connaisseurs, qu’ils viennent entendre ici un autre écho, l’écho d’un peuple simple dans ses approches, immédiat dans ses critiques, total dans ses analyses et, je crois, sincère dans ses critiques. Que le peuple burkinabé soit un bon ou un mauvais critique, peu importe. Qu’il connaisse bien ou pas bien les règles du cinéma, peu importe. Ce qui importe c’est que le cinéaste, l’artiste, sachent que ce point de vue-là existe aussi.

LIBERATION- A propos du cinéma africain, j’ai entendu un discours de votre ministre de la Culture, Mme Bernadette Sanou et elle a fait un lapsus intéressant. Elle a parlé des films qui allaient être « protégés » au festival au lieu de «projetés». Or, il est vrai que le cinéma en Afrique doit être protégé. Comment le Burkina va protéger le cinéma?

T.S. – Oui. Ce lapsus est intéressant en ce sens qu’il ouvre la porte sur une réflexion qui s’impose. Le cinéma doit être protégé en Afrique. Donc protégé d’abord des agressions culturelles qui finissent par faire de nous autre chose que ce que nous pouvons et devons être. A quoi cela nous servirait-il de laisser projeter dans nos salles des messages qui sont déjà condamnés dans les pays mêmes d’où ils viennent ? Combien de films ici parlent de la cigarette et, même indirectement, font l’éloge de la toxicomanie? Ces films qui ont été interdits là où ils ont été tournés et qui sont projetés ici parce qu’il y a encore une ignorance ou un manque de fermeté dans l’application des textes et qu’on peut se le permettre. Ensuite, à quoi cela nous servirait d’amener tout un peuple à rêver d’un univers qu’il n’atteindra pas pu qu’il n’est-même pas utile qu’il cherche à atteindre ? La vie en Europe, la vie à Paris a son charme, je n’en doute pas, chaque pays a son charme. Mais je crois aussi qu’on peut quitter Paris pour trouver à Ouagadougou, quelque chose qui est agréable. Donc, à force de nous laisser intoxiquer l’esprit de styles de vie et de modèles extérieurs, nous finirons par être un peuple tout a fait-constipé par la frustration. Nous sommes contre cela. Le cinéma, alliance entre le son et l’image, est pour nous un vecteur utile en Afrique parce que nous sommes une culture de l’oralité mais le cinéma ne doit pas être un biais qui distillerait indirectement et de façon malicieuse des messages de propagande.

LIBERATION.- Bien sûr, sauf que vous me parlez de la protection du public alors que je vous parlais de la protection des cinéastes, de l’industrie naissante du cinéma…

T.S. – Alors je continue pour dire – c’est bien à cela que je pensais – que le cinéma africain doit être aussi protégé du mauvais cinéma africain afin que le bon cinéma africain transcende et se maintienne. La force publique ne doit pas être monopolisée, détournée par un cinéaste médiocre qui fait un travail bâclé, inachevé, simplement parce qu’il veut de l’argent et qu’il aura su utiliser de façon opportuniste un langage nationaliste « nous les Africains … ». Nous sommes contre cela. Faites du cinéma africain, du bon cinéma africain. Nous l’exigeons, nous sommes des cinéphiles, nous payons pour cela. Nous sommes des responsables d’Etat et nous devons protéger notre peuple. Que le cinéma africain ne devienne pas la réplique mauvaise du cinéma d’ailleurs, que le cinéma africain ne soit pas cette caricature simpliste des Africains. Au contraire, il faut protéger le cinéma africain, le soustraire de l’influence déloyale des autres films qui viennent d’ailleurs qui, eux, ont bénéficié de soutiens ou de moyens colossaux. Les cinéastes africains sont malheureux parce qu’ils sont tout à la fois : scénaristes, metteurs en scène, promoteurs, parfois acteurs. Ils se baladent de salle en salle pour passer deux ou trois bobines. Avec ça on ne peut pas soutenir la concurrence, Nous devons faire quelque chose. C’est pourquoi je pense que nous devons les protéger sans non plus faire de la démagogie.

LIBERATION.- Depuis que le cinéma africain existe, il y a une lourde responsabilité des États qui tantôt ont, soutenu hâtivement, tantôt ont abandonné les cinéastes. Vous qui êtes arrivé au pouvoir au Burkina avec une volonté culturelle, est-ce que vous faites un bilan de ce qui a déjà été essayé et raté dans le dialogue cinéastes-Etats?

T.S. Je suis d’accord avec vous qu’il y a eu des hauts et des bas dans le mouvement des dirigeants africains envers le cinéma. Souvent d’ailleurs leur mouvement est venu de l’action de certains cinéastes qui ont su faire éclore dans leur esprit la préoccupation pour le cinéma. Mais je dois dire à là décharge, des dirigeants africains qu’il y a tellement de priorités que le cinéma, à tort ou a raison – je ne porte pas de jugement – apparaissait comme secondaire par rapport à autre chose. Aujourd’hui, nous, en tous cas1 au Burkina, nous : nous disons que le cinéma est également un moyen efficace pour réaliser ces priorités-là. Il n’y a donc pas d’incompatibilité. Mieux, le cinéma est une façon élégante et agréable de développer chez les peuples africains les attitudes que nous souhaitons pour la construction de notre bonheur en Afrique. L’hygiène, l’éducation, la discipline, le travail, tout cela, le cinéma peut le dire aussi, d’une manière bien plus acceptable que la matraque, là répression ou la coercition.

Aujourd’hui nous pensons peut-être de notre devoir au Burkina Faso d’aller encore plus loin que les balbutiements. C’est en ce sens qu’hier soir nous demandions à tous ceux qui sont venus à ce festival de nous écrire pour nous formuler leurs critiques et leurs suggestions..

LIBERATION. – Lorsqu’un chef d’Etat africain veut utiliser l’image pour « conscientiser » son peuple, est-ce qu’aujourd’hui en 1987 il ne ferait pas mieux d’utiliser la télévision plutôt que le cinéma qui est une chose lourde et compliquée. Est-ce que ce ne serait pas politiquement plus efficace?

T.S. – Le cinéma est parfois classé en deuxième ou en troisième position parmi d’autres méthodes de contact. Et nous sommes dans un pays où, croyez-moi, nous faisons beaucoup de meetings, beaucoup d’assemblées générales, de réunions, de dialogues directs avec la base. Il n’y a pas de dirigeants enfermés dans une tour d’ivoire. Il y a un peuple, nous en faisons partie donc nous discutons avec lui. Mais techniquement parlant, le cinéma, en 8, 16 ou 35 mm, aujourd’hui est sérieusement dépassé par la télévision. La télévision qui adopte la même démarche que le cinéma a cet avantage de la spontanéité. C’est assez immédiat, la télévision. C’est moins lourd. A deux, à trois on peut pratiquement filmer quelque chose et le présenter. Nous avons quotidiennement ici au Burkina Faso des acteurs qui font des actes qui méritent d’être présentés à tout le pays, comme éducation. Il n’y a pas besoin pour cela de proposer un cinéma d’acteurs.

Donc nous y pensons. Et surtout quand on regarde aussi la miniutarisation des cassettes, des caméras, aux appareils compacts où il y a tout à la fois, on peut se demander si le cinéma n’est pas dépassé. Je pense qu’il serait sage pour tout cinéaste de commencer à regarder du côté de la télévision. Et je pense qu’il serait sage pour tout régisseur de salle 4e cinéma de commencer à voir comment un film peut passer d’un studio de télévision à une projection dans une salle.

LIBERATION. – Qu’est ce qui n’a pas encore été montré de l’Afrique, de l’âme africaine, par le cinéma?

T.S.- La dignité n’a pas été suffisamment présentée. Le cri du cœur, la justesse aussi, la noblesse et la nécessité de la lutte en Afrique, cela est insuffisamment présenté. Parfois on a l’impression que les Africains s’agitent pouf rien dans un monde de méchants. Ce que nous ayons vécu, ce que nous avons souffert, ce que nous vivons, ce que nous souffrons encore, on ne le claironne pas suffisamment et nous savons aussi que les médias ailleurs font tant et si bien que des peuples d’autres pays comprennent mal toute la lutte que nous menons ici. On nous dira, par exemple,: pourquoi êtes-vous en train de crier des slogans ? Pourtant nous savons que c’est grâce à tout cela que nous conscientisons, que nous nous engageons dans la lutte, que nous nous rebellons aussi contre la soumission d’hier! On a trompé tellement d’esprits ailleurs que parfois les peuples avec lesquels nous sommes en accord spirituel, philosophique ou politique, ces peuples pourront se tourner contre nous, intoxiqués par une presse mal orientée. Et les dirigeants ont fait un trop mauvais travail parce qu’ils ont trop caporalisé, sans le dire, l’information.

Propos recueillis par Serge DANEY

Interview publié dans Libération du 5 mars 1987.

2 Les commentaires

  1. « Apprendre au peuple à aimer l’art» interview de Thomas Sankara sur le cinéma
    Bravo pour le site. Sa structure facilite l’accès à des contenus nombreux et variés qui maintiennent vivante la mémoire d’un grand homme et mettent en contexte son combat.

  2. « Apprendre au peuple à aimer l’art» interview de Thomas Sankara sur le cinéma
    Merci de remettre au gout du jour cet interview forte intéressante.
    Il se trouve que j’ai récemment lu un livre sur l’histoire du Fespaco (Fespaco une affaire d’Etat) et l’histoire du fespaco sous sankara occupe une grande partie du livre. C’est très intéressant. Je le recommande !
    T.R

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