Publié le 24 août 2015 dans l’Humanité

Le 11 octobre, le Burkina Faso élira son prochain président 
de la République un an après une révolution inspirée par 
l’héritage de Thomas Sankara. Sa veuve, Mariam, n’a de cesse 
de clamer l’actualité du projet politique porté par le « Che africain ».

Depuis l’assassinat de son mari le 15 octobre 1987, Mariam Sankara a connu l’assignation à résidence, l’exil à Libreville au Gabon, puis à Montpellier en France, jusqu’à ce 31 octobre 2014, jour où Blaise Compaoré, assassin de son mari, Thomas Sankara, et président du Burkina Faso, a pris la fuite au terme de plusieurs jours de manifestations. En ces heures fiévreuses qui virent la jeunesse burkinabée défiler en portant avec fierté les tee-shirts à l’effigie du « Che africain » et les banderoles flanquées de la devise « La patrie ou la mort, nous vaincrons  », s’est effondré le mur de la peur érigé en presque trente ans de dictature. Et c’est en femme libre que Mariam Sankara a effectué un retour triomphal au Pays des hommes intègres (la traduction littérale de ­Burkina Faso) à la fin du mois de mai 2015. Elle qui, fidèle à sa discrétion, avait salué la chute de Compaoré par un simple communiqué : « Vous venez de remporter une victoire sans ­précédent par cette insurrection populaire. En se référant à la révolution du 4 août (1983 – NDLR), la jeunesse burkinabée a réhabilité le président Thomas Sankara. Je suis fière de vous, de votre combativité, je vous félicite », écrivait alors celle que le rappeur Smockey, leader du mouvement de la société civile Le Balai citoyen, appelle « notre mère à tous ». Elle ajoutait, à propos de Compaoré : « L’image de médiateur de la sous-région dont il s’est drapé ne doit en aucun cas le disculper. Et dire qu’en 2012 il a même caressé l’idée d’avoir le prix Nobel de la paix comme s’il oubliait tous ses crimes ourdis depuis 1987. »

Militaires et compagnons d’armes, amis inséparables, Blaise Compaoré et Thomas Sankara incarnent la révolution burkinabée jusqu’à ce 15 octobre 1987. Des coups de feu éclatent au siège du Conseil de l’entente à Ouagadougou, où Thomas Sankara, désarmé, est abattu avec ses plus proches collaborateurs par la garde rapprochée de Blaise Compaoré. Exécuté avec la bienveillance de la France, l’ex-puissance coloniale où Jacques Chirac, premier ministre de cohabitation, a devant témoins annoncé son intention de se débarrasser de l’insolent Sankara, le coup d’État demeure comme une tache honteuse sur le blason de Compaoré.

Mariam ne se résout pas au silence

Fidèle aux injonctions de ses parrains occidentaux, il annonce la « rectification » de la révolution sankariste, qui, malgré son dirigisme parfois dogmatique, portait avec quelques lunes d’avance les combats progressistes d’aujourd’hui : annulation de la dette indigne, fin du féodalisme tribal, égalité homme-femme, probité dans l’exercice du pouvoir, souveraineté agricole et industrielle, autosuffisance alimentaire, ou encore création du premier ministère de l’Écologie dans un pays menacé, déjà, par d’innombrables sécheresses et la désertification.

Le nouvel homme fort du Burkina assume sans ­complexe la fin de l’expérience sankariste, la mise en coupe r­églée du pays par une caste de prédateurs enrichie par les privatisations, et un budget national sous la houlette des grands bailleurs de fonds internationaux, FMI et Banque mondiale en tête. En revanche, la mort de celui qu’il persiste à appeler « mon ami » demeure officiellement un « accident », et Mariam Sankara, veuve encombrante qui ne se résout pas au silence, est placée en résidence surveillée. Aux journalistes qui parviennent à lui rendre visite dans les jours qui suivent le coup d’État de 1987, elle désigne clairement le commanditaire du meurtre et déclare, le visage serein : « Je suis ici, avec les enfants, au sein de la famille. Je n’ai pas voulu de maison à moi. Thomas n’a rien voulu pour lui, et nous, sa famille, nous n’avions droit qu’à ce qui était donné à tous les autres Burkinabés. »

Grâce à l’appui du Gabon d’Omar Bongo, elle parvient donc à s’enfuir, d’abord à Libreville puis à Montpellier, et constate depuis son exil l’immense popularité de celui qui est devenu l’icône d’une jeunesse africaine en mal de modèles. Dix ans après le meurtre de son mari, elle dépose plainte contre X à ­Ouagadougou pour « assassinat et faux en écriture, parce qu’à la mort de Thomas l’administration m’a délivré un certificat de décès portant la mention “mort naturelle” ». Elle constate également, à propos de l’aura intacte de Sankara : « Cette effervescence prouve, si besoin était, que l’action de Thomas reste d’actualité et que son message a fait mouche » (1).

Au mois de juin, la veuve du révolutionnaire burkinabé, accompagnée de son avocat 
Me Bénéwendé Stanislas Sankara (lire encadré), effectuait une visite au Palais-Bourbon (2) pour appuyer la création d’une ­commission d’enquête parlementaire sur les responsabilités de Paris dans l’assassinat de Thomas Sankara. Une demande soutenue par les députés communistes, du Parti de gauche et écologistes, mais qui sans surprise n’a rencontré qu’un appui modéré du côté des responsables ­socialistes : après tout, c’est sous la présidence de François Mitterrand que Sankara fut abattu, et sous celle de François Hollande que la France dépêcha les hélicoptères qui autorisèrent la fuite de Blaise Compaoré.

(1) « Dix ans déjà », Jeune Afrique 
du 15 octobre 1997.

(2) L’Humanité du 23 juin 2015.

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Des élections décisives le 11 octobre Avocat de Mariam Sankara, Me Bénéwendé Sankara 
sera candidat à l’élection présidentielle, le 11 octobre. Aux avant-postes de la révolution de 2014 à la tête de la principale formation sankariste Unir/PS, il confiait quelques semaines plus tard, quand s’ouvrait la délicate période de transition pilotée par l’armée : « La difficulté sera de faire en sorte que 
ce ne soit pas l’argent qui désigne le prochain président du Burkina Faso. » Les deux favoris du scrutin, Zéphirin Diabré et Roch Marc Christian Kaboré, sont issus 
du système Compaoré 
et bénéficieront sans doute de l’appui décisif d’une France qui continue de faire et défaire les rois au Burkina.

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