Ce discours du Capitaine Thomas Sankara, « le Burkina et l’école nouvelle », annonce l’arrivé d’un projet pour révolutionner l’école Burkinabè. Ce projet a déjà été publié sur ce site sous le nom de « le projet de réforme de l’éducation élaborée pendant la révolution« . Instrument d’asservissement intellectuelle et d’aliénation culturelle du peuple qu’elle a été, l’école doit désormais être au service des aspirations profondes du peuple Burkinabè, une école du peuple et pour le peuple.

Cette annonce a été Publiée par Sidwaya le 17 février 1986, et par Carrefour africain n° 923 le 21 février sous le titre “L’école révolutionnaire burkinabè”.

La rédaction


 Le Burkina et l’école nouvelle

Camarades militantes et militants de la Révolution démocratique et populaire,

 L’on se souvient que le Conseil des ministres en sa séance du mercredi 12 septembre 1984 avait procédé à la suppression de la réforme scolaire néocoloniale en vigueur dans notre pays.

En effet, l’édification de la société nouvelle entreprise depuis le 4 août 1983 impose la transformation radicale et totale de l’école en un instrument au service des aspirations profondes des masses populaires, tant il est vrai que l’école est le reflet de la société.

Dès lors on comprend aisément que l’avènement de la Révolution démocratique et populaire qui a rendu à notre pays son indépendance et sa liberté, et à notre peuple sa dignité, ne puisse pas s’accommoder d’une école qui a suffisamment fait les preuves de son incompétence congénitale. Héritée de la colonisation, l’actuelle école néocoloniale burkinabè est un instrument d’aliénation culturelle et d’asservissement intellectuel de notre peuple. Cette école néocoloniale comporte essentiellement les tares suivantes :

Premièrement son coût de revient est trop élevé. Au moment où le manque de ressources financières constitue un handicap sérieux pour la mise sur pied de nombreux projets de développement, notre pays dépense plus de 25% de son budget à des fins éducatives. L’année-élève d’un écolier du primaire coûte plus de 18 000 F à l’État et autant à ses parents. Pour maintenir un élève dans le cycle de la scolarisation, l’État dépense plus de 160 000 F par an au secondaire. Il faut plus de 700 000F pour entretenir un étudiant à l’Université et par an. Pendant ce temps le revenu d’un brave paysan burkinabè ne dépasse pas 61 000 F par an.

Sa sélectivité et son caractère anti-démocratique, deuxième caractéristique. L’école néocoloniale au lieu d’atténuer les inégalités sociales, les a plutôt accentuées. Si le taux de scolarisation atteint 80% dans les grands centres urbains comme Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, il descend à moins de 2% dans certaines régions et plusieurs départements entiers sont sans école. À ces inégalités régionales criardes s’ajoute une sélectivité sauvage et impitoyable. Ainsi sur 1 000 enfants inscrits au CP1, 195 obtiennent le CEPE, 126 entrent en 6ème, 71 réussissent au BEPC et 38 seulement au baccalauréat. Plus de la moitié des enfants qui vont à l’école sont renvoyés du système avant d’avoir acquis les simples notions d’alphabétisation.

Troisièmement, sa nature de classe, de domination et d’exploitation. L’école néocoloniale par le contenu de son enseignement dans le monopole de l’exercice du pouvoir d’État, réservé uniquement aux sortants de son système, est au service de la classe dominante. En effet, l’éducation donnée dans cette école est contraire aux nobles traditions humanitaires de solidarité communautaire de nos ancêtres. Cette école forme des individus mus par une recherche forcenée du profit individuel, égoïste, au détriment de celui de la collectivité.

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Quatrièmement, son caractère aliénant et acculturant. Les contenus des enseignements ne renvoient à aucune réalité burkinabè. Ils restent théoriques, abstraits aux réalités nationales et cultivent chez l’élève le goût pour le travail bureaucratique et le mépris pour le travail manuel productif. Ce qui conduit à une distorsion permanente entre l’école et la société.

Cinquièmement, son inadaptation au marché du travail. Pays traditionnellement agro-pastoral, le contenu de l’enseignement devrait conduire le sortant du système à acquérir des connaissances pratiques, immédiatement utilisables. Mais l’école néocoloniale tourne le dos à cette réalité et met l’accent sur la formation théorique. Elle fournit des cadres érudits mais incapables d’entreprendre une activité manuelle. Cette distorsion entre la scolarisation et l’emploi conduit à un chômage massif des diplômés au secondaire et au supérieur.

Ainsi le constat est amer. C’est l’échec total. Avec plus du quart du budget de l’État consacré à des fins éducatives, les résultats obtenus sont nettement en-dessous des attentes et sacrifices consentis. Et pourtant nous n’avons scolarisé guère plus de 22% des enfants. En effet, un seul enfant sur 10 en âge d’aller à l’école y va effectivement. Moins de 4% du groupe d’âge de 13 à 22 ans ont le privilège de faire des études secondaires et 98 habitants sur cent sont analphabètes. Et l’échec de ce système éducatif entraîne de graves conséquences sur les plans social, économique et politique. D’abord sur le plan social : l’éducation, en aliénant culturellement la jeunesse est un puissant agent désintégrateur social. Les anciennes valeurs cèdent le pas à de nouvelles valeurs déshumanisantes. La dégénérescence de la vie familiale s’accélère. Des phénomènes jadis inconnus font leur apparition. Ce sont entre autres, l’alcoolisme, la drogue, la prostitution, la délinquance, les violences urbaines. Les déchets scolaires constituent une couche sociale très dynamique dans le processus de décomposition sociale dans lequel s’était engagé notre pays depuis les nuits sombres de la colonisation jusqu’au 4 août 1983.

Sur le plan économique : des centaines de milliers de scolarisés refusent, pour la quasi-totalité, de rester en campagne. La grande majorité choisit l’exode vers les centres urbains. L’école néocoloniale d’une certaine façon a accéléré l’urbanisation en vidant les campagnes des bras valides qui pouvaient assurer l’autosuffisance alimentaire. Les campagnes se trouvent ainsi vidées de leurs forces productives qui deviennent des bouches parasitaires en ville.

Enfin sur le plan politique : les sortants du système néocolonial, en vertu du prétendu caractère apolitique de l’école, sont restés politiquement carents et ont perpétué ainsi le système de domination impérialiste. Ainsi, face à un tel constat d’échec, le Conseil national de la révolution estime que le problème de l’école est un problème national et que sa solution se trouve dans l’élaboration d’un type nouveau d’enseignement qui réponde aux aspirations profondes des masses populaires.

À cet effet, une commission ministérielle avait été mise en place dès la suppression de la réforme néocoloniale par le conseil des ministres du 12 septembre 1984. Cette commission a travaillé au cours de l’année et a produit un document de base qui trace les grandes orientations de la nouvelle école. Le ministère de l’Éducation nationale a raffiné le document et c’est le fruit de ce travail intitulé “l’école révolutionnaire burkinabè” que j’ai le grand plaisir de proposer à l’appréciation du peuple militant du Burkina. Le projet de réforme proposé est conforme aux directives du Discours d’orientation politique du 2 octobre 1983 qui prévoit que l’école se transforme en un instrument de la révolution et que les diplômés qui en sortent soient non au service de leurs propres intérêts et des classes exploiteuses mais au service des masses populaires. La nouvelle école burkinabè instaurée par le peuple et pour le peuple doit être nationale, réaliste, révolutionnaire, démocratique et populaire, productive enfin. Elle doit être en outre une école ouverte à son environnement national et au monde extérieur et une école de promotion collective. Le camarade ministre de l’Éducation nationale et ses techniciens auront l’occasion, lors de débats radiotélévisés, de revenir en détail sur les caractéristiques de cette nouvelle école burkinabè. Aussi, j’invite donc le peuple militant à apprécier le document qui lui sera soumis. Toutes les organisations démocratiques, CDR, syndicats, associations de parents d’élèves, etc., sont conviées à ce débat national. Les critiques et suggestions, les observations et les différents amendements et propositions doivent parvenir au ministère de l’Éducation nationale pour le 31 mars 1986. Et dès le début d’avril 1986, la conférence des commissions du peuple chargées des secteurs ministériels élargies aux États généraux de l’éducation, syndicats, associations de parents d’élèves et autres structures démocratiques sera convoquée pour arrêter la synthèse des différentes propositions à faire au gouvernement.

La patrie ou la mort, nous vaincrons !

 

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