Propos recueillis à Montréal par Rosine Demontpierre, en juin 2013, publié sur notreafrik.com le 28 aout 2013

Cinéaste suisse vivant entre la Suisse et le Burkina Faso, Christophe Cupelin, formé à l’Ecole supérieure d’art visuel de Genève dirige Laïka Films, la structure de production qu’il a fondée en 1993. Présent au Burkina Faso en 1985, il est l’un des témoins de la révolution de l’ancien président burkinabè Thomas Sankara auquel il a consacré, l’an dernier, un documentaire, «Capitaine Thomas Sankara», consacré «Coup de cœur» de la 29e édition du Festival international du cinéma Vues d’Afrique, à Montréal, en mai dernier. Rencontre.


On trouvera une présentation du film « Capitaine Thomas Sankara » de Christophe Cupelin sur ce site à thomassankara.net/?p=1302


Notre Afrik: En 2012, vous avez réalisé un film documentaire sur Thomas Sankara. Selon vous, dans quelle mesure cette œuvre n’est-elle pas un film de plus?

Christophe Cupelin : C’est vrai qu’il y a eu plusieurs films sur Thomas Sankara et, à ce titre, on peut considérer qu’il s’agit d’un film de plus. J’espère qu’il y en aura encore beaucoup d’autres. Car je pense qu’on n’a pas fini de parler de Thomas Sankara. C’est un personnage historique qui mérite un traitement cinématographique, littéraire, artistique, sociologique, politique… Il mérite une réflexion à plus large échelle et pas seulement aujourd’hui, mais aussi demain! Je pense qu’on continuera de parler de Thomas Sankara, et je crois en tout cas qu’il est nécessaire de parler de lui à travers des œuvres d’artistes, de scientifiques, etc. Voilà, mon film est une contribution de plus à la compréhension. C’est un recueil d’archives sur Thomas Sankara et, dans ce sens-là, il se distingue des autres films sur l’ancien président. Pour moi, ces archives constituent une contribution à l’histoire.

Quelles sont les motivations qui sous-tendent votre initiative?

Mes motivations sont de plusieurs ordres, mais c’est davantage une raison d’ordre personnel qui m’a donné le plus d’énergie pour faire ce travail. C’est simple, j’étais au Burkina en 1985, je suis d’une certaine manière un témoin de cette révolution, et cette histoire m’a fortement marqué. Suite à la mort de Thomas Sankara, je me suis donc promis de faire un film sur lui un jour, parce qu’en l’assassinant, on a assassiné la révolution et c’est comme si on m’avait assassiné moi-même: on a assassiné nos espoirs d’un monde meilleur. Cette «utopie» collective était réelle et, brusquement, tous nos espoirs se sont envolés. C’est donc également un hommage à notre «utopie collective» de jeunesse.

Pourquoi avoir choisi de réaliser un documentaire plutôt qu’un film de fiction, alors qu’il dure tout de même 111 minutes?

La forme du film est déterminée par des impératifs économiques, car je n’ai reçu aucun soutien pour faire ce travail. En effet, réaliser un film sur Sankara, d’ordre fictionnel ou documentaire, n’intéressait personne chez moi, en Suisse. Mais j’ai décidé de persévérer. Aussi, le seul moyen pour moi de faire un film sur Sankara était-il d’utiliser des archives, parce que j’avais des archives personnelles et parce qu’en 2007, des archives sur Thomas Sankara ont été rendues publiques sur You Tube. A partir de ces deux sources, j’ai pu envisager un film. Ensuite, je me suis appuyé sur des sources institutionnelles provenant de l’INA (Institut national de l’audiovisuel, Ndlr), en France, et de la Télévision suisse.

Vous êtes entre Genève et Ouagadougou. Comment le film a-t-il été accueilli au Burkina Faso?

Ma première intention était de diffuser le film au Burkina, avant qu’il ne fasse le tour du monde. La première mondiale a eu lieu en Suisse car, à Ouagadougou, je n’ai jamais reçu de réponse du Festival cinéclub de Walib. De même, il n’a pas été sélectionné au Fespaco de cette année, ce qui ne m’étonne pas. J’ai été contacté par la société civile qui souhaitait passer le film lors de la commémoration du 25e anniversaire de la mort de Thomas Sankara, le 15 octobre 2012. Naïvement j’y ai cru, jusqu’à ce j’arrive à Ouagadougou où personne ne m’attendait! Le film n’a donc jamais été officiellement diffusé au Burkina. Il y a eu une petite projection privée, rien de plus. Mais pour qu’il existe vraiment, il faudrait que sa diffusion se fasse de manière officielle. Je suis également en contact avec la Fédération des cinéclubs burkinabè, mais je n’ai toujours pas eu de retour de leur part. En résumé, personne ne veut passer le film au Burkina.

Comment expliquez-vous cet état de fait?

Si mon film dérange, j’attends qu’on me le dise. Car je ne m’explique pas cette attitude. Je pense pour l’instant qu’il y a une autocensure de la part du Festival Ciné droit libre, de la part des militants du 15 octobre, de la société civile, des fédérations de cinéclubs… Du point de vue de l’Etat burkinabè en tout cas, selon les renseignements qui me sont parvenus, il n’y a pas de problème à ce que le film soit diffusé.

Le film est consacré «Coup de cœur» du Festival international Vues d’Afrique. Cela vous fait-il chaud au cœur?

Cela me fait vraiment chaud au cœur! Toutes les présentations au public lors de la 29e édition du Festival international de cinéma Vues d’Afrique me sont allées droit au cœur. Et j’ai eu des retours très forts des cinéphiles après les projections. Je suis très touché…

Votre œuvre documentaire, «Capitaine Thomas Sankara», enregistre donc déjà beaucoup de succès et engrange des prix. Vous attendiez-vous à un tel accueil?
Le film existe depuis une année, je ne suis qu’à moitié surpris. Toutefois, rien n’était gagné d’avance, d’autant plus que je n’avais reçu aucun soutien. J’ai mis cinq ans à le faire et il fallait que je le fasse de toute façon.

Je suis en général agréablement surpris, non pas pour ma petite personne mais plus parce que je vois que la vie de Sankara n’est pas seulement mon histoire personnelle, mais plus une histoire collective qui intéresse non seulement des personnes qui l’ont connu à l’époque mais également et encore plus les jeunes aujourd’hui qui ne l’ont pas connu. De ce point de vue, j’ai d’une certaine façon gagné mon pari de remettre Sankara au goût du jour dans l’actualité.

Pour vous, Thomas Sankara reste-t-il une référence pour la jeunesse et quel message souhaitez-vous faire passer?

Oui, car à cause du manque d’images, la mémoire orale en a fait un mythe. Comme Sankara l’a dit lui-même, il y a aussi eu beaucoup d’erreurs pendant la révolution. Mon message est double: démystifier l’homme et en même temps apporter une référence à tous ces jeunes, afin qu’ils se servent des aspects positifs de la révolution et évitent les erreurs qui auraient pu être commises lors de la révolution.

Comment expliquez-vous que plus de 25 ans après sa mort, son discours et sa posture restent aussi actuels?

Thomas Sankara vivait tout simplement dans son temps! Il avait une acuité intellectuelle qui fait que tous les problèmes étaient posés! Il est perçu comme visionnaire aujourd’hui parce que les hommes vont plus lentement que la société. Les problèmes dont il parle étaient d’actualité à l’époque et le sont toujours aujourd’hui. Cela fait 25 ans que j’attends des réponses à ces problèmes de société, d’écologie, de la femme… posés depuis par Sankara. Il avait le courage politique d’affronter des questions chocs.

© Notre Afrik N°34, Juin 2013

Source : http://www.notreafrik.com

1 commentaire

  1. Christophe Cupelin: «Thomas Sankara vivait dans son temps!»
    Mesdames,
    Messieurs,

    est-ce que vous savez, quand le film de Christophe Cupelin sera disponible sur DVD?

    Salutations
    M. Holger Bergmann

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