Commentaires de Sennen Andriamirado

Ce commentaire est extrait du livre « Il s’appelait Sankara », présenté à l’adresse : www.thomassankara.net

 

Promis dès le lendemain de l’assassinat de Thomas Sankara par le nouveau pouvoir, « un livre blanc sur les évènements du 15 octobre 1987 » devait apporter les preuves du « complot de 20 heures » que l' »ancien président était accusé d’avoir ourdi pour « faire arrêter et exécuter tous les révolutionnaires conséquents » et qui avait « justifié » son élimination? Mais déjà à l’époque, le capitaine Blaise Compaoré avertissait :  » Thomas Sankara était un militaire. Si je préparais un coup comme ça, je ne laisserai pas de preuves . Mais il y a un certain nombre d’informations ».

Il a fallu 5 mois pour rassembler ces informations dans un « Mémorandum sur les évènements du 15 octobre 1987 », publié fin mars 1988. Mais cinq mois n’ont semble-t-il pas suffi pour étayer sérieusement et sans contestation possible la thèse du « complot de 20 heures ». Les éléments rassemblés dans ce mémorandum, rédigé sous la direction du lieutenant (depuis il a été nommé capitaine) Jean Pierre Palm; directeur général de la Sécurité, ne prouvent pas grand-chose, si ce n’est que de graves dissensions opposaient les dirigeants du Conseil national de la révolution (CNR). L’extrait qui suit, soit la quatrième partie du mémorandum, peut être considéré comme le passage e le plus concret du doucement dont la grande part est consacrée à l’explication idéologique des évènements…

 


 

Commentaires de la revue Politique Africaine

Ce commentaire est extrait du numéro 33 de la revue Politique Africaine (voir à l’adresse http://www.politique-africaine.com) publié en mars 1989.

Le Mémorandum  dont nous publions les principaux extraits se réfère à des événements remontant à plus d’un an: le putsch du 15 octobre 1987 à Ouagadougou. Celui-ci mettait fin à quatre ans de « révolution burkinabè » ) inséparable d’un homme, Thomas Sankara, président du Faso, dont on n’a sans doute pas fini de mesurer l’influence sur la jeunesse d’Afrique noire.

Et pourtant, des cinq pays les plus pauvres du monde, le Burkina Faso est le moins peuplé, un de ceux où la population urbaine est la plus faible. Ce pays enclavé est aussi un des moins actifs dans le commerce international, ce qui n’a pas empêché une progression alarmante de l’inflation et de l’endettement au cours des années soixante-dix et au début des années quatre-vingts.

Dans ce pays, pauvre parmi les pauvres et doté d’une classe dirigeante des plus étroites, une réelle liberté de parole (exprimée en particulier à travers un mouvement syndical structuré) a toujours prévalu pour dénoncer la corruption et le jeu contradictoire des intérêts régionalistes et ethniques.

Blaise Compaoré, principal protagoniste du putsch, avait joué un rôle décisif, en 1983, dans l’accession de Sankara au pouvoir. I1 fut un des membres influents du CNR (Conseil national de la révolution) mais n’eut jamais l’occasion d’occuper le devant de la scène, accaparée par la forte personnalité du président du Faso.

I1 est dans la nature d’un tel document de céder à un radicalisme déclamatoire qui en rend la lecture parfois pénible. Mais le Memorandum s’inscrit dans une démarche surprenante et, à ce titre, mérite attention. Quel bénéficiaire de purge sanglante, en Afrique ou ailleurs, a pris la peine de produire à froid un aussi long inventaire justificatif? I1 y a de surcroît, dans le cas présent, la volonté d’inscrire ce plaidoyer pro domo dans une démarche collective puisqu’il ne fut diffusé qu’a l’issue des  « assises nationales du bilan critique des quatre années de Révolution » (janvier 1989).

I1 ressort, d’une lecture cursive, deux arguments principaux confortant l’hypothèse du caractère inéluctable de l’issue tragique et assimilant la purge à un acte révolutionnaire ; mais la première question qui vient à l’esprit est : qui cherche-t-on à convaincre ?

Le Mémorandum est sans aucun doute à usage interne. En se décernant avec insistance un brevet d’orthodoxie révolutionnaire, les auteurs cherchent à se concilier l’aile doctrinaire de la révolution du 4 août. En dénonçant les dérives et les excès du régime sankariste, ils essayent de rassurer une société civile urbaine rétive à un façonnement au pas de charge de 1’ « homme burkinabè nouveau »,  et supportant de plus en plus mal des mesures socioéconomiques contraignantes (plus spectaculaires et symboliques que radicales toutefois) et que le Mémorandum condamne sans ambage.

On est pourtant aussi tenté de mettre l’accent sur les usages externes d’un tel document. Aux régimes africains progressistes, émus par le règlement de compte fratricide, on propose une explication politique où rien ne manque au respect de la grille marxiste-léniniste. Aux modérés, on laisse entendre que le Front populaire n’aspire qu’à retrouver une place, en quelque sorte banalisée, dans le concert des nations africaines. Cette volonté de rassurer vaut aussi vis-à-vis des pays du Nord et d’une presse internationale que l’on sent pour le moins réticente par rapport au nouveau régime.

Revenons sur les deux lignes de force du Mémorandum. L’événement du 15 octobre était prévisible, voire attendu par les couches sociales que gagnait un mécontentement croissant. Toutefois, il ne marque pas une rupture par rapport à la ligne révolutionnaire mais manifeste une volonté de « rectification »  par rapport à celle-ci. Le Mémorandum, qui met en avant ce legs idéologique et revendique pour le Front populaire l’héritage révolutionnaire du 4 août, s’attarde dans le même temps sur la personnalisation excessive du pouvoir précédent et tente de démythifier le personnage de Sankara, dissociant ainsi le régime d’une de ses figures de proue.

On note par ailleurs l’insistance avec laquelle le Front populaire marque son souci de produire des textes et de se fonder sur eux, reprochant au CNR d’avoir mis deux ans à établir les siens. N’y a-t-il pas, là aussi, le souci de substituer au charisme de l’ancien président une autre légitimité, par les textes ?

On retiendra d’abord les critiques portant sur le manque d’organisation d’avant-garde et sur les dysfonctionnements ayant affecté le CNR. L’argument n’est pas dénué de fondement mais il renvoie sans doute à une opposition profonde de conception du processus révolutionnaire. La « Révolution démocratique et populaire » de Sankara a triomphé en l’absence de parti de masse et même de classe candidate au pouvoir. L’empirisme du nouveau président le conduisit à préférer la pluralité des partis à un utopique parti révolutionnaire : « Nous ne voulons pas focaliser notre réflexion et nos préoccupations sur la notion de parti (…). Un des inconvénients du parti c’est qu’il devient trop restrictif, trop sélectif par rapport à une mobilisation de masse[1]. Dans le discours actuel transparaît au contraire le souci de revenir à une organisation politique orthodoxe et la condamnation, significative, de ce que l’on peut appeler ici le populisme de Sankara (qui n’apparaît certes pas en ces termes dans le document mais sera explicitement dénoncé dans des discours ultérieurs)[2]. On retrouve ainsi dans le Mémorandum une conception volontariste et autoritaire du pouvoir et le marxisme affiché ressemble fort à «  une idéologie d’appareil au service de forces politiques confrontées à un déficit structurel de légitimation »[3]. Sans doute est-ce sur ce point que se marque le plus le décalage entre le populisme nationaliste de Thomas Sankara et le marxisme de ses successeurs[4].

Le Mémorandum occulte curieusement le débat sur les CDR, substitut à une large mobilisation populaire, alors qu’ils avaient été conçus comme « organisation authentique du peuple dans l’exercice du pouvoir révolutionnaire ». Il est donc paradoxal que ne leur soit accordée qu’une place relativement marginale dans ce document.

Alors que les réactions d’hostilité et de méfiance de la population vis-à-vis de ces structures para-militaires furent probablement une des manifestations les plus immédiatement perceptibles du divorce intervenu entre les Burkinabè et leurs dirigeants, il est ici comparativement peu fait référence à cette incapacité fondamentale du pouvoir à maîtriser ses propres organes de contrôle, pourtant reconnue dès avril 1986, lors de la première Conférence nationale des CDR.

Certes, dans le Mémorandum, ils sont dénoncés comme « organes de terreur et de rançonnement du peuple »  mais, après une condamnation rapide de leurs abus (déviations anarchistes et policières, vandalisme, exactions), c’est surtout sur leurs dirigeants (bureaucrates et « larbins ») et sur certains éléments marginaux « socialement dégénérés et de mauvaise moralité »  que portent les accusations. En outre, loin d’être fondamentalement remis en cause, les CDR font l’objet d’un véritable hommage : leur dénonciation, bien que tardive et hésitante, de certains abus de la politique sankariste est ainsi mise en exergue, tandis que leur résistance à certains mots d’ordre est louée.

Cette position résulte de l’option majeure du nouveau régime, à savoir sa fidélité au DOP (Discours d’orientation politique) et aux principes fondamentaux de la révolution du 4 août. Dans ce cadre, les CDR, sous une forme et une dénomination qui peuvent évoluer (en mars 1988 les Comités révolutionnaires ont en effet remplacé les défunts CDR), demeurent nécessairement une institution maîtresse de l’architecture politique du pays. Dès le 22 octobre d’ailleurs, leur maintien avait été annoncé à la radio nationale, afin de couper court à des rumeurs insistantes sur leur suppression prochaine : « La rectification étant la forme supérieure de la défense de la révolution, tout porte à croire que les CDR verront leur action s’agrandir pour permettre une réelle redynamisation des structures »[5].

On reste étonné pourtant que ne soient pas abordés des points aussi décisifs que la confrontation dans les campagnes des CDR et de la chefferie traditionnelle, dont ils heurtent de front l’autorité et les méthodes traditionnelles d’encadrement des populations, ou l’incapacité des CDR à résister à l’infiltration d’éléments plus conservateurs de la société[6], ou leur inaptitude à faire appliquer des mesures aussi fondamentales que la réforme agraire et foncière, ou encore leur opposition permanente avec les syndicats, autre pouvoir incontournable de la société burkinabè.

Enfin, il aurait aussi été opportun de s’interroger sur les raisons de l’inefficacité partielle des CDR. Leur faible capacité opérationnelle ne résidait-elle pas dans le fait que, face à une certaine reprise en main de ces structures et à une meilleure canalisation des bonnes volontés en leur sein, le manque crucial de moyens et de compétences restait énorme alors que croissaient les responsabilités[7].

Toute l’ambigüité de ce Mémorandum, critique d’un homme plus que d’un système dont il semblait pourtant l’incarnation, transparaît dans ce bilan sibyllin du rôle des CDR et dans la critique modérée que leur adresse le nouveau pouvoir. En affirmant sa certitude que tout le « peuple militant et notamment sa fraction armée »,  était prêt à défendre les acquis de la révolution et donc à en poursuivre les objectifs au sein de la rectification, le Front populaire semble réhabiliter les CDR et crée ainsi une ouverture nécessaire à la réconciliation nationale.

De façon tout aussi surprenante, le Mémorandum n’est guère plus explicite sur le rôle des syndicats. Si le Front populaire condamne sévèrement les tentatives antérieures de liquidation des syndicats,  il laisse en suspens sa propre analyse de leur rôle réel dans l’évolution politique du régime de Sankara, et se contente de dénoncer brièvement leur « économisme et anarcho-syndicalisme ». I1 prépare cependant l’avenir en affirmant une attitude conciliatrice : respect des libertés syndicales et reconnaissance de ces formations en tant qu’ »organisation autonome des travailleurs ». Là encore, on note la singulière prudence des nouveaux dirigeants et leurs appels en direction d’une composante militante et active de la société burkinabè, dont l’aliénation pourrait s’avérer fatale.

L’analyse faite dans ce Mémorandum de la politique de contrôle de la société civile porte essentiellement sur les déviations fonctionnelles des structures d’encadrement. Elles sont interprétées comme la marque d’une organisation défaillante et comme un effet pervers des méthodes de gouvernement de la direction politique. La critique apparaît donc virulente sur certains points, réprouvant notamment les excès de l’emprise de 1’Etat sur certaines formes d’organisation de la base et la pratique de la confrontation comme mode de règlement des conflits. Elle reste singulièrement floue cependant sur d’autre aspects également significatifs, par exemple sur les relations à développer entre les trois piliers de la société d’avant 1983 (chefferie, syndicats, élites urbaines) et les éléments révolutionnaires fondateurs d’une société nouvelle. Et de fait, soucieux de préserver des possibilités d’ouverture vers un éventail élargi de la société civile[8] , le Front populaire semble surtout attentif à ne point heurter les groupes sociaux influents, tout en ne se dédisant pas de son mot d’ordre initial, qui prône la fidélité au processus révolutionnaire engagé le 4 août 1983, ainsi que le souligne le thème récurrent de la « rectification ».

Une autre question majeure est laissée dans l’ombre : « Une fois accomplie la “révolution au sommet”, l’équipe Sankara (fut) confrontée à la question de “comment déclencher la révolution en bas’’ ? [9]». Les CDR furent l’instrument privilégié d’un «  révolutionnaire pressé »  confronté à une société que semblaient paralyser les conservatismes nés de l’organisation lignagère et de la structuration sociale. Le façonnement à marches forcées de « l’homme nouveau » a suscité à la ville et, peut-être plus encore dans les campagnes, de vives résistances et d’innombrables pratiques de contournement dont l’analyse reste à faire.

Ce dérapage illustre incontestablement un défaut de réflexion sur les conditions d’une transition politique en Afrique noire, particulièrement sur le problème des alliances dans un contexte d’inaboutissement des conflits de classe. P. Labazée affirme à juste titre que la faiblesse de l’expérience révolutionnaire burkinabè fùt d’abord celle du renversement des alliances sociales[10]. R. Otayek s’interrogeait déjà il y a trois ans sur la constitution d’un nouveau bloc hégémonique (alliance paysanne), la qualifiant de « rupture la plus radicale qui sous-tend l’ensemble du projet politico-économique du CNR[11]. Cl. Gabriel résume bien le problème aujourd’hui en se demandant si la révolution des «  damnés de la terre »  pouvait se passer des syndicats et des salariés de la ville[12]. I1 semble en tout état de cause, qu’on se soit assez vite retrouvé, au Burkina, dans un cas de figure somme toute classique en Afrique noire : « des minorités urbaines “d’avant-garde’’ ne puisant leur soutien ni dans les masses paysannes archi-dominantes (numériquement), ni dans une classe ouvrière encore embryonnaire »[13].

Faut-il s’étonner que le Mémorandum soit resté à peu près muet sur cette question des alliances ?


 

 

[1] J. Ziegler, J.-Ph. Rapp, Sankara, un nouveau pouvoir africain, Lausanne Paris, (1960-1 985),  P.M. Favre/ABC, 1986, pp. 86-87.

[2] Cf. (( Message du nouvel An du Président du Front populaire à la nation n, Carrefour africain, 8 janvier 1988

[3] Z. Laïdi, Les contraintes d’une rivalité. Les superpuissances et l’Afrique (1960-1 985), Paris, la Découverte (coll. armillaire), 1986, p. 227.

[4] « Faut-il aider les successeurs de Sankara ? » Géopolitique africaine, février 1988, p. 177.

[5] Bulletin quotidien d’Afrique, 23 octobre 1987.

[6] (6) R. Otayek, (( Le changement politique et constitutionnel en Haute-Volta D, Année africaine, 1983, Paris, Pedone, 1985, p. 104.

[7] «  Faut-il aider Sankara ? », Géopolitique Africaine, octobre 1987, p. 82.

[8] S. Smith,  « Le nouveau pouvoir a choisi de rendre à la société son espace traditionnel », Libérution, 15 fëvrier 1988, p. 21.

[9] (9) C1. Gabriel,  « Thomas Sankara renversé. » , Inprécor, 252, 2 novembre 1987 p. 18.

[10] P. Labazée, « L’encombrant héritage de Thomas Sankara », le Monde diplomatique, novembre 1987  p. 15.

[11] R. Otayek, « Avant-propos », Politique africaine, 20, décembre 1985, p. 8.

[12] Op. cit., p. 20.

[13] Z. Laïdi, op. cit.

 

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