Par Jacques Zanga Dubus
Publié le 28.05.2016 sur Bayiri.com à 00h00
Il y a trente ans de cela, courant 1986, le projet de révolutionner l’école burkinabè (pour que cessent d’en sortir des perroquets acculturés ou des chômeurs patentés dont la seule issue est “l’espoir” d’entrer au service de l’État), a été, paraît-il, rejeté par le peuple burkinabè. Il était pourtant si ambitieux, ce projet !

Qui pouvait le refuser, sinon des esprits réactionnaires, rétrogrades ?Faut-il en déduire qu’une majorité de burkinabè étaient réactionnaires, réfractaires au changement, et que ce sont ces Burkinabè-là qui ont assassiné Thomas Sankara ?

Ou qu’un pouvoir réactionnaire au sein même de la révolution a tout fait pour que ce projet soit enterré, avant d’éliminer celui qui l’avait initié ?

D’évidence, c’est ce pouvoir-là qui a survécu à la révolution de 83, avant d’être chassé par la révolution d’octobre.

Nul doute cependant qu’une majorité d’Africains est réfractaire au changement. C’est le propre des gérontocrates de nier le fait que leurs enfants vont leur succéder, alors, sans aucun doute, l’écrasante majorité des Burkinabè a refusé cette idée progressiste qu’il fallait apprendre aux enfants à devenir des producteurs pour qu’ils soient capables, au sortir de l’école, de prendre leur destin en main, c’est-à-dire, de s’émanciper !

Nul doute aussi que l’école burkinabè a continué ces trente dernières années, à ne fabriquer que des fonctionnaires et des perroquets acculturés, pour assurer le sous-développement du pays. Alors, ça va continuer comme ça encore longtemps ? Mais revenons sur ce projet, et surtout sur ses constats.

« Plusieurs tentatives de réformes de l’éducation se sont soldées par des échecs lamentables. En conséquence, il ne devra plus s’agir des sentiers battus du réformisme qui, invariablement, conduisent à des impasses historiques. Chaque société à son école. La société bourgeoise réactionnaire a mis en place une école bourgeoise où les théories réactionnaires étaient enseignées dans le dessein de sauvegarder le système inique d’oppression et d’exploitation. Plus particulièrement en ce qui concerne notre pays, notre école a toujours été une école coloniale puis néocoloniale, tant par le contenu de son enseignement que par sa structuration. »

Ça a changé ? Non.

« Héritée de la colonisation, l’actuelle école néocoloniale burkinabè est un instrument d’aliénation culturel et d’asservissement intellectuel de notre peuple. Cette école qui a suffisamment fait les preuves de ses incompétences congénitales ne mérite la confiance du peuple. » Et pourtant, trente après, c’est la même, à quelques “réformes réformistes” près ; on sort toujours de l’école burkinabè, au mieux avec un diplôme qui ne garantit en rien des capacités intellectuelles du diplômé, au pire désœuvré et sans vision d’avenir.

« Les contenus des enseignements ne renvoient à aucune réalité burkinabè. Ils restent théoriques, abstraits, étrangers aux réalités nationales et cultivent chez l’élève le goût pour le travail bureaucratique et le mépris pour le travail manuel productif ; ce qui conduit à une distorsion permanente entre l’école et la société. »

Il est sur-réel, scandaleux et effarant qu’un tel constat soit encore d’actualité, comme s’il était intemporel, qu’il devait toujours en être ainsi. D’autant plus scandaleux que les statistiques “prouvent” que l’alphabétisation (mais cet alphabétisation-là, acculturante, au service du sous-développement !) progresse, et d’autant plus rapidement (dans les statistiques) pour satisfaire les bailleurs (ceux pour qui la vie consiste à bâiller, pendant que d’autres triment).

Autre constat toujours d’actualité : « Par l’utilisation exclusive de la langue française à tous les niveaux d’enseignement, l’école néocoloniale actuelle véhicule une culture étrangère réactionnaire qui est un stupéfiant spirituel, une sorte d’opium qui endort les consciences. Cette culture étrangère constitue un poison pour les cultures nationales, en ce sens qu’elle inculque aux enfants le mépris des valeurs traditionnelles burkinabè, donc elle s’avère culturellement aliénante. »

Mais encore : « Pays traditionnellement agro-pastoral, le contenu de l’enseignement devrait conduire le sortant du système à acquérir des connaissances pratiques immédiatement utilisables. Mais l’école néocoloniale tourne le dos à cette réalité et met l’accent sur la formation théorique ; elle fournit des cadres érudits mais complètement incapables d’entreprendre une activité manuelle. Cette distorsion entre la scolarisation et l’emploi conduit à un chômage massif des diplômés du secondaire et du supérieur. »

Conséquences sociales, toujours ô combien d’actualité : « L’éducation, en aliénant culturellement la jeunesse, est un puissant agent désintégrateur social. Les valeurs anciennes cèdent le pas à des nouvelles valeurs déshumanisantes. La dégénérescence de la vie familiale s’accélère. Des phénomènes jadis inconnus font leur apparition (alcoolisme, drogue, prostitution, délinquance, violences urbaines…). Les “déchets” scolaires constituent une couche sociale dans le processus de décomposition social dans lequel s’était engagé notre pays depuis les nuits sombres de la colonisation… »

Conséquences économiques : « Les centaines de milliers de scolarisés refusent, pour la quasi-totalité, de rester en campagne. La grande majorité choisit l’exil ou l’exode vers les centres urbains. L’école, d’une façon ou d’une autre, accélère l’urbanisation en vidant les campagnes des bras solides qui pourraient assurer l’autosuffisance alimentaire. En résumé, les milliards et les milliards de francs CFA consacrés à l’enseignement donne comme résultats : une minorité infime de privilégiés accèdent à des tâches rémunérées, au privé et surtout au public ; la grande majorité des scolarisés (diplômés ou non) vient grossir la formidable armée des chômeurs des villes, ou prennent le chemin de l’exil. Une telle école est un frein au développement économique du pays, parce que d’une part elle absorbe d’importantes sommes d’argent qui auraient plus être employées à des activités créatrices d’emploi et de revenus, mais d’autre part elle vide les campagnes de ses forces productives pour en faire des bouches parasitaires en ville. » Constat établi en 1985 ! Qui prétend que rien ne sera plus comme avant ? Quel avant ?

Conséquences politiques : « Il est, aujourd’hui, établi que la fraction scolarisée de la jeunesse constitue aussi sa fraction la plus conscientisée et politisée. Les citoyens instruits ont toujours joué un rôle déterminant dans les crises politiques, surtout quand ils sont sans emploi. Le chômage est devenu un problème public. Grâce à nos statistiques, meilleures que naguère mais encore importantes, nous pouvons même calculer de façon très précise les incidences. Et selon les mouvements que ces statistiques révèlent, les gouvernements se maintiennent ou tombent, surtout lorsqu’une forte proportion des chômeurs est constituées d’individus instruits groupés dans les villes : ces gens, en effet, ne sont pas disposés à souffrir en silence, chacun terré chez soi.” Philip H. Coombs (1968) “La crise mondiale de l’éducation” PUF, Paris, 322p, p. 130.

Il aura quand même fallu attendre octobre 2014 pour que “ces individus instruits groupés dans les villes” sortent dans la rue, avec beaucoup d’autres, pour bouter celui qui a tenu le pays en arrière durant plus d’un quart de siècle !

Supposons maintenant que nos actuels gouvernants, les banquiers qui ont accédé aux affaires du pays, aient sous la main (et assurément, ils l’ont) ce projet révolutionnaire et ambitieux de former la jeunesse burkinabè à devenir des producteurs, qui pourraient servir à la fois l’économie de leur pays et leur émancipation personnelle. Personne ne les empêchera d’aller y chercher inspiration et idées, et s’ils le faisaient, tout en assumant l’avoir fait, cela paradoxalement ne déplairait pas à ceux qui veulent, plus que tout au monde, que plus rien ne soit comme avant, car cet apparent retour en arrière serait, en fait, un réel bond en avant !

En conseil des ministres du 2 mars dernier a été prise la mesure suivante : Au niveau du secteur de l’emploi et dans la perspective de réduire considérablement le taux de chômage des jeunes dans notre pays, le Conseil a décidé du recrutement de titulaires d’un diplôme universitaire, BAC+2 et plus, au profit du ministère de l’Education nationale et de l’alphabétisation. L’initiative est louable certes, mais singulièrement à courte vue car, depuis, nous savons que cela concernera au maximum 2 400 personnes dont l’avenir est, en effet, assuré : dans trois ans, ils seront de nouveau chômeurs ! Après une formation de six mois, leur contrat d’un an ne sera renouvelable que deux fois…

“Réduire considérablement le taux de chômage des jeunes dans notre pays” suppose nécessairement une vision à long terme, et en conséquence une transformation radicale de l’école burkinabè.

Quels pourraient être les objectifs d’une telle transformation, si on allait puiser dans ce que nos prédécesseurs révolutionnaires ont concocté ?

« L’école nouvelle burkinabè a(urait) pour mission la formation de citoyens sains, équilibrés, actifs, conscients de leurs responsabilités sociales, techniquement compétents, ayant le sens civique, le sens de la solidarité nationale et internationale, ainsi que celui de la compréhension entre les peuples. Le citoyen ainsi formé sera(it) ouvert d’esprit, capable de s’adapter aisément à toutes les situations nouvelles, plein d’initiative et apte à agir sur son milieu pour le transformer.

 Une école nationale : Abandonnant les concepts livresques, cette école s’adaptera(it) aux exigences du développement socio-économique du pays. À ce titre, elle s’orientera(it) vers la satisfaction des besoins fondamentaux du peuple. Sans vouloir s’enfermer dans un nationalisme chauvin, et pour tenir compte des impératifs scientifiques de l’heure, l’école devra(it) prendre prioritairement en compte les réalités burkinabè dans son enseignement ; par voie de suite, les programmes s’adapter(aie)nt au milieu national.

 Une école réaliste : Elle prendra(it) racine sur le vécu quotidien de notre peuple. À ce titre elle tiendra(it) compte du niveau de développement économique du peuple et de ses moyens logistiques. Sans défaitisme ni surestimation euphorique, elle prendra(it) en compte les besoins réels de notre développement économique.

 Une école démocratique et populaire : « Elle devra(it) offrir des chances égales à tous les citoyens et permettre à chacun de s’instruire et de s’éduquer de façon permanente. À cette fin elle sera(it) gratuite et obligatoire pour les enfants âgés de 3 (trois) ans révolus. Au regard de la situation actuelle, elle s’efforcera(it) d’enrayer toutes les entraves sociales à un égal accès de la fille à l’instruction par rapport au garçon. Populaire, cette école bannira(it) de son enseignement l’élitisme et prônera(it) la promotion collective.

Une école productive : L’école nouvelle s’intégrera(it) intimement à la production nationale, valorisera(it) le travail manuel et adaptera(it) le contenu de son enseignement à cette fin, en combinant judicieusement l’enseignement [général] et le travail productif. Le travail productif est un puissant moyen de transformation de la nature et de développement de la société, d’éducation et de rééducation de l’homme. C’est par le travail productif que les élèves s’affermissent idéologiquement, s’initient à l’esprit révolutionnaire et d’organisation du peuple, consolident leurs connaissances acquises, et accroissent leurs capacités de les appliquer, accumulent les expériences pratiques et s’habituent à l’effort physique.

Une école ouverte : Pour réaliser les objectifs ci-dessus énoncés, cette école sera(it) ouverte à son environnement et au monde extérieur. » Fin de citation.

Qui pourrait refuser de tels objectifs, sinon des esprits réactionnaires, rétrogrades, ou préoccupés davantage par leurs intérêts personnels et les “affaires” que par un développement endogène du pays ?

Le 23 mai dernier, Mr Zakaria Soré a publié, sur Lefaso.net, un article intitulé : Il faut agir pour sauver l’école burkinabè éprouvée, un vibrant plaidoyer pour le retour de l’autorité à l’école (en écho semble-t-il à la volonté de l’État de restaurer sa propre autorité, davantage d’un point de vue sécuritaire que du point de vue de sa légitimité), sans se poser un seul instant la question de la légitimité d’une école dont les débouchés sont des impasses.

Pour rappel, Mr Soré : « Il est, aujourd’hui, établi que la fraction scolarisée de la jeunesse constitue aussi sa fraction la plus conscientisée et politisée ». Si la Constitution de notre pays prévoit la désobéissance civile pour des citoyens adultes responsables, il est désolant de constater que les “enfants”, les élèves, les lycéens, les étudiants ne sont jamais considérés autrement que comme des sacs vides qu’il convient de remplir, tenus à une obéissance stricte, alors que, bien au contraire, ils “étaient” des sacs pleins de potentiels culturels que l’école, toujours et encore néocoloniale, acculture, vide peu à peu de leur substance, les privant ainsi de ressources non exploitées ; et l’incivisme qu’on leur reproche ne leur est pas venu de “nulle part” ; incontestablement, l’onde de choc de la révolution a touché les plus jeunes, et il faut considérer que l’incivisme est, aussi et en partie, une révolte face à l’illégitimité de plus en plus patente d’une école qui ne joue pas son rôle formateur au profit du développement du pays, mais n’est là que pour appliquer des circulaires administratives de technocrates déconnectés des besoins du Faso !

Aucun de nous, individuellement, n’est en mesure de provoquer une transformation radicale de l’école burkinabè, sauf celui à qui une majorité de Burkinabè ont confié le pouvoir d’exercer une volonté politique déterminée, et déterminante pour un développement endogène du pays ; malheureusement, dans le programme présidentiel, il n’est pas fait état d’une réforme fondamentale de l’école (encore et toujours et néocoloniale) pour qu’elle devienne une école résolument burkinabè ; et si la révolution d’octobre ne débouche pas sur une transformation radicale de l’école, elle aura accouché d’une souris.

Jacques Zanga Dubus

Source : http://bayiri.com/opinions/de-l-ecole-non-revolutionnaire-burkinabe.html

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