Cette interview de Djibrilou Tall, auteur burkinabè a été réalisée à l’occasion de la sortir du roman Destin de Migrant dont il est l’auteur. Nous avons pu le rencontrer et il a accepté de répondre à nos questions pour le site thomassankara.net.

Vous trouverez une présentation du roman Destin de Migrant à l’adresse 


Question : Avant de quitter votre pays, quel a été votre itinéraire au Burkina Faso ?

Djibrilou Tall : Je suis venu au monde à la fin des années soixante. J’ai passé mes premières années à Bobo Dioulasso où mon père a toujours vécu depuis sa tendre jeunesse. A six ans, papa a estimé que je devais, contrairement aux aînés de ma fratrie, aller à l’école franco arabe. Une cousine à moi, enseignante, a décidé que mon avenir passait par l’école française. Elle m’a pris avec elle à Ouagadougou pour me scolariser alors que j’avais huit ou neuf ans. Après mon primaire, je suis revenu passer tout mon secondaire à Bobo Dioulasso avant de fréquenter l’université de Ouagadougou. J’en suis sorti avec une licence en sciences sociales et un certificat de maîtrise en sociologie en 1993. J’ai approfondi ma formation plus tard, d’abord en suivant des cours à distance en science de la population, et en technologie des sciences et de la communication. J’ai aussi obtenu un diplôme de troisième cycle en géopolitique et sécurité internationale de l’Institut Catholique de Paris et poursuis présentement une thèse de doctorat en Relation internationale toujours à Paris.

Mon parcours professionnel lui, commence en 1994 quand, nanti d’un arrêté ministériel d’enseigner, j’ai été professeur vacataire. Bien vite, j’en ai assez et pars pour l’aventure en Allemagne. J’en reviens au bout de quelques semaines, ayant rencontré par hasard, un groupe d’allemands fortunés qui rêvaient de philanthropie. Il en était alors à se demander qui recruter pour coordonner sur place les activités. Sans hésiter, je saisis l’opportunité et ai de la sorte été représentant-résident d’un consortium qui avait vocation d’appuyer financièrement les ONG, avec pour siège la ville de Ouahigouya. De là, un citoyen allemand qui ambitionnait de vulgariser l’utilisation de l’énergie solaire au Burkina, me convainc de me joindre à lui, au sein d’une ONG dénommée APEES-Énergie solaire basée à Ouagadougou. Puis je décide en 1998 avec mon épouse, d’acheter un lopin de terre pour nous lancer dans la production laitière avec un petit troupeau de boeufs. Nous renonçons au confort de Ouagadougou pour aller résider dans la petite ferme à Tanghin Dassouri, d’où nous avons produit du fromage, du beurre et du bas beurre que nous sommes venu livrer au quotidien aux alimentations et hôtels cinq ans durant. L’affaire a financièrement marché bien moins que nous l’escomptions, malgré des activités connexes comme l’exportation de chèvres au Ghana et de troupeaux entiers de boeufs en Côte d’Ivoire. J’ai aussi fait du transport et bien d’autres affaires qui en disent assez sur mon envie d’entreprendre à mon propre compte. Là dessus, je ne serais pas complet si je ne vous précise pas que je n’ai la carte de membre d’aucun parti politique et me veux un esprit libre et indépendant. J’ai été et suis toujours membre de plusieurs associations de jeunes, paysannes et de défenses des droits de l’homme et des peuples. Voilà quoi vous faire assez en savoir sur ma vie.

L’histoire que vous racontez est-elle autobiographique ?

Djibrilou Tall : Sankara a dit : «tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme». Et moi je dis que tout ce qui s’écrit avec la plume d’un auteur, résulte à la fois de son vécu et de celui de ses semblables, contemporains ou devanciers. Mbora, la figure centrale de mon livre est certes un jeune homme comme moi. Et comme moi, il est instruit. Même que la coïncidence ne se limite pas à cela, car comme moi, il s’est exilé. Comme moi toujours, il pense que bien de dirigeants sur le continent, éclaboussent la respectabilité de l’homme africain, en offrant des actes de bassesse inqualifiable aux regards du reste du monde. Chez mon héros au Burkifa comme chez moi au Burkina, le président est inamovible depuis 23 ans et plus. Et la constitution a beau en définir la limite, au Burkifa de mon héros comme chez moi au Burkina, la fin de règne du président semble une ligne d’horizon jamais atteignable. Quant à penser que je serais seul à m’identifier au personnage, ce serait méconnaître la réalité des faits. Bien de générations aspirent au changement et ont des raisons de blâmer tant et tant d’actes d’indignité, de cupidité et de cruauté qui caractérisent la gestion de nos États par des dirigeants peu ou prou patriotes, ignorants de surcroît, et ne se souciant pas de l’image qu’ils légueront à la postérité. En somme, il s’agit d’une fiction qui n’est jamais éloignée de la réalité.
Je ne raconte pas une histoire d’extraterrestre.

Vous semblez un inconditionnel de Thomas Sankara. Pourquoi ?

Djibrilou Tall : Le vaillant et jeune Sankara qui s’est illustré héroïquement à la première guerre ayant opposé mon pays à son jumeau du Mali en 1974, a charmé le gamin que j’étais, quand l’officier rendait visite à ses parents, domiciliés alors à deux pas de mon école primaire. Je l’ai acclamé très tôt, pour ainsi dire. Nous saluions le commando qui allait au devant du danger, à la tête de ses hommes. Les récits de ses faits de guerre nous étaient parvenus jusque dans nos classes primaires. Plus tard au lycée, mon ami Ilory (que je raconte dans mon livre), m’en a souvent parlé, car à Pô où ce dernier allait passer ses vacances chez ses parents, Sankara, c’était déjà le respectable chef du corps élitiste des commandos, bien proche des populations. Ilory me l’a fait aimer sans borne par des récits enthousiastes. C’était au début quatre vingt, avant que Sankara ne soit président. Le rebelle ministre du président Saye Zerbo qui a démissionné avec fracas et panache, pour devenir l’indomptable et intraitable premier ministre de Jean-Baptiste Ouédraogo, offre tant d’images encrées dans ma mémoire à jamais ! Sans oublier les quatre ans d’un règne où mille choses ont été faites, très souvent en bien et quelque fois hélas, en mal. Il était sincère dans sa démarche, patriote et complètement désintéressé. Il a marqué son temps et l’histoire de l’Afrique. Et si partout ailleurs les autres peuvent s’en enorgueillir de tel ou tel autre compatriote illustre en sport, en musique, culturellement et intellectuellement, au Burkina, aussi loin que mon esprit peut aller chercher, c’est bel et bien le seul que le monde nous envie. Mille fois, j’ai vu en ayant voyagé, que l’on m’enviait d’être du pays de Sankara, comme à d’autres d’être compatriotes de Mandela ou de Obama, ou de Drogba, de Alpha Blondy, Thierno Monenembo, Hampathé Bâ…

Vous étiez élève pendant la révolution. Vous en avez des souvenirs ?

Djibrilou Tall : J’étais au lycée Ouezzin de Bobo, le second plus grand de tout le Burkina à l’époque. Je puis vous certifier que les élèves ont été des acteurs majeurs et considérés comme tels sous le règne de Sankara. L’histoire du professeur Conan racontée dans le livre par exemple, est un fait réel qui date de cette époque. Notre délégué de l’époque a bel et bien été félicité par Sankara. Il m’en reste des souvenirs de réunions interminables, de séances de formations civiques et idéologiques, des veillées-débats. Je me souviens aussi des slogans scandés à tout rompre, mécaniquement. Le souvenir aussi de plein d’activités collectives au bénéfice de la communauté : curer des égouts, balayer les rues et les espaces. Il y a aussi le souvenir des comités de défense de la révolution qui malheureusement divisaient les citoyens en bons et en mauvais, en patriotes et en réactionnaires. Il y a le souvenir des formations militaires avec l’excitant apprentissage du maniement des armes.

Nous savions monter et démonter les Kalachnikov sans coup férir…et cela nous enivrait, nous faisait nous sentir forts. Je pense que l’adolescent et le jeune ont besoin de ces formes de drogues pour canaliser l’impétuosité de l’âge et cela, la révolution l’a compris. C’est l’époque aussi où j’aimais sans borne Blaise Compaoré. Il m’apparaissait comme le gardien du temple, celui qui veillait sur le héros et la révolution. J’ai la nostalgie de ce Blaise-là.

Des auteurs vous ont-ils inspiré ?

Djibrilou Tall : Avoir passé par l’internat a aiguisé mon goût pour la lecture. Entre camarades, nous nous passions toutes sortes d’ouvrages, allant des bandes dessinées, aux classiques que nous recommandaient ou pas nos professeurs. C’est vous dire que mon livre s’est nourri de bien d’ouvrages. J’ai beaucoup aimé l’histoire de la saga des Traoré que raconte si pertinemment Maryse Condé dans les deux tomes de Ségou. Il s’agit de migrations portant sur plusieurs générations d’un clan, et j’avoue m’en être inspiré. J’ai aussi aimé l’autobiographie de Mandela, Un long chemin vers la liberté. J’en ai versé des litres de larmes en ayant lu l’ouvrage. Là également, j’en ai tiré de l’inspiration. Et d’ailleurs, je reconnais avoir un goût prononcé pour la lecture de tout ouvrage biographique. N’est-ce pas un moyen d’en savoir sur l’homme et aussi sur la vie ?

C’est votre premier livre ? Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

Djibrilou Tall : Destin de migrant est mon premier livre édité sans doute, en dehors de productions ou co productions thématiques, professionnelles. Cependant, j’aime écrire et possède bien de manuscrits allant des nouvelles aux poèmes, en passant par le roman. Écrire pour moi a été dicté par une série de colères, résultant de lectures d”ouvrages fallacieux et tendancieux, d’auteurs faussement spécialistes de l’Afrique. Personne d’autre mieux que l’africain ne peut parler d’Afrique, de racisme,de “ghettoïsation” ; mais aussi d’amour, d’espoir, d’entraide, de courage et de foi en Dieu. Il faut que l’africain lise et écrive, car le tournant de ce siècle est celui de l’écriture. Parler ne suffit plus ; ce serait même improductif et non porteur.

Vous êtes peuhl. Vous dites dans votre livre qu’il n y a pas d’effort pour que les peuhls aillent à l’école ? Vous pouvez expliquer ?

Djibrilou Tall : Je ne vous cacherais pas mon sentiment là dessus. Cette question m’agace. Il s’agit, si on n’y prend garde, des crises futures auxquelles il faudra faire face. Le malaise est bien réel. Le peuhl au Burkina, vit une situation propre aux groupes minoritaires, sans être une minorité en terme numérique, bien au contraire. Ce groupe est volontairement ou pas mis à l’écart, marginalisé. Quand on veut éduquer les enfants, on ne se réfugie pas derrière le faux prétexte du nomadisme pour ne pas construire des écoles au nord Burkina, là où le peuhl est majoritaire et où l’on extrait les ressources stratégiques du pays comme l’or et le manganèse !

Feu mon père, en tant que notabilité respectée, s’est impliqué personnellement pour alerter les autorités quand il y a eu des tueries cycliques de pasteurs peuhls. Il a même fait partie des représentants désignés par la communauté pour rencontrer à ce propos le chef de l’État à la fin de la décennie 90. Je n’ai pas eu le sentiment que les autorités prennent la question à bras le corps, ni qu’elles apprécient à sa juste valeur, la frustration et la colère de ceux qui voient leurs frères tués, chassés, spoliés de leurs troupeaux, à chaque hivernage quasiment.

Je constate que le pouvoir renforce la prééminence d’une certaine entité ethnique au détriment des autres burkinabè. Or comme le dit l’adage, «l’âne porte du vin, mais ce sont les autres qui le boivent». Instrumentaliser l’ethnie n’a d’autre fin que de faire la puissance et la grandeur de seulement quelques personnes. Qu’on arrête d’agir comme si ce pays n’a pas soixante ethnies ! Le Burkina mérite la paix, à défaut d’être prospère. Les entités ethniques ont su jusque là coopérer sans gros heurts. Je signale que dans le mot moagha par exemple, se retrouvent plusieurs ethnies au sens ethnologique strict : yadse, yarsé, dagombsé, nioniose, moagha du plateau, celui de Koudougou, de Kaya, avec dans chaque groupe, ses castes de forgerons, de tisserands…

On parle même de silmi-moosé qui résulteraient du métissage entre peuhl et mossi ! A l’origine, le mot Moosé (et non pas mossi) ne désignait pas une ethnie, mais les habitants du mogho, soit grosso modo l’espace allant de Koudougou aux confins de Ouahigouya. Bien de groupes ethniques ont essaimé la zone et sont concernés. Même que c’est ce fait qui explique qu’un peuhl ait pu être mogho naba, le chef suprême des moosé ! Moi je suis un pouhlo mossi, en tant que ressortissant de Ouahigouya, par différenciation du pouhlo djelgodji, ou du pouhlo bobola. Savoir cela donne plus de chance à l’unité nationale, et permet de déjouer les récupérations politiciennes. Nous sommes nombreux à être “mossi” ! Cela me paraît charmeur quand la cooptation se fait non pas insidieusement, mais au fil du temps, par le fait de brassages répétés. Les groupes devraient coexister avec cette réalité, sans esprit de phagocytage. Signe des temps, même que le peuhl, connu pour pratiquer l’endogamie, se métisse !

D’autres projets d’écriture ?

Djibrilou Tall : Ce livre est pour moi comme un premier jet et je n’entends pas m’arrêter en si bon chemin. D’ailleurs, je termine bientôt un essai géopolitique, car la situation d’arriération dans tous les domaines quasiment de mon continent me préoccupe terriblement, et j’entends partager le fruit de mes réflexions et proposer des voies. Je réalise que l’afro pessimisme fait place à l’afro optimisme partout, sauf en Afrique même. Nous sommes l’avenir du monde ! L’histoire s’emballe, les cartes de la suprématie mondiale se redistribuent et l’Afrique doit y croire.

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