Par Touwendinda Zongo

Publié dans Mutations n° 78 du 1er Juin 2015

Le dossier Thomas Sankara connait des développements remarquables. Le ballet des auditions se poursuit au niveau du juge d’instruction au tribunal militaire. L’exhumation des tombes des victimes des événements du 15 Octobre 1987 demandée par les ayant droits de Thomas Sankara est maintenant effective. Et de plus en plus, les langues se délient. C’est le cas pour cette histoire du certificat de décès de Thomas Sankara qui incrimine le Dr Diébré Alidou. Suite à la révélation des chefs d’inculpation paru dans Mutations N° 77 du 15 mai 2015, nous avons reçu la visite d’un proche collaborateur de l’époque du Commandant et médecin militaire Diébré Alidou : l’adjudant-chef major Bansé Youngton, sous officier d’administration de santé des armées à la retraite.

Certificat-de-decès-de-Thomas-sankaraIl est 11h ce vendredi 22 mai 2015. L’adjudant-chef major Bansé Youngton, un exemplaire de la dernière édition de Mutations en main, se présente au siège du journal. « J’ai lu votre journal, notamment l’article titré « 5 chefs d’inculpation contre X et le Dr Diébré Alidou» et j’ai fait le déplacement pour venir vous dire ce que je sais de ce certificat de décès. J’ai assisté à la rédaction du certificat de décès du président Thomas Sankara qui fait tant de polémique aujourd’hui. Et j’ai décidé d’apporter ma part de vérité sur la question », lance-t-il d’emblée avant de faire la genèse du document.

Le certificat aurait été délivré par compassion… « A l’époque, j’étais secrétaire du Dr Diébré Alidou et responsable administratif de l’infirmerie de garnison de Ouagadougou. Le Commandant Diébré était le médecin chef de la Place d’arme de Ouagadougou basée au camp Guillaume. A mon avis, personne ne pouvait délivrer un certificat de décès légal à Madame Sankara à l’époque. Parce que la procédure légale exigeait d’abord de faire une autopsie avant la délivrance dudit document. Et l’autopsie ne pouvait être demandée que par le ministre de la Défense, commandant en chef des forces armées de l’époque qui était le Commandant Lingani.

Mais quelques temps après les événements du 15 Octobre 1987, Mariam Sankara s’est présentée par deux fois à l’infirmerie de garnison du camp Guillaume pour demander le certificat de décès de son époux. Elle a expliqué que c’était pour disposer d’un document administratif afin d’ouvrir la succession de son mari. Le Dr Diébré a refusé de lui délivrer le document. Tout en lui signifiant que comme il n’a pas vu le corps, il ne pouvait pas délivrer un certificat de décès parce que l’autopsie doit précéder l’établissement du certificat. Mariam Sankara est allée jusqu’au domicile du Dr Diébré en compagnie d’autres personnes toujours au sujet du certificat.

Quand elle est venue à l’infirmerie de garnison pour la 3e fois, elle est arrivée abattue. J’ai été pris de compassion pour elle et j’ai plaidé auprès du Dr Diébré afin qu’il lui délivre le document. J’ai fait cela à son insu. Car elle ne me l’a pas demandé. Elle ne me connaissait pas. Mais j’ai connu Mariam Sankara à travers feue Bana Maiga Ouandaogo. Elles venaient souvent prier dans mon ancien quartier qui était à l’époque une zone non lotie (NDLR : actuel Ouaga 2000 vers l’IAM). Vu ses multiples démarches infructueuses, et vu le calvaire qui était infligé à certaines familles de militaires tombés pendant les événements du 15 Octobre, je me suis dit qu’on pouvait lui rendre ce service tant que c’était pour des visées administratives. J’ai alors approché le Dr Diébré dont j’étais le conseiller en matière d’administration pour lui demander d’établir le certificat. Mais il m’a rétorqué ceci : « Bansé, tu parles tant du certificat de décès, que vais-je marquer comme motif du décès vu qu’on n’a pas vu le corps du défunt? » Je lui ai alors proposé de marquer « Mort de mort naturelle ». Il a accepté et il m’a dit de préparer le document. J’ai donc rempli le formulaire à la main et je le lui ai soumis pour signature. Et après, j’ai remis le document à Mariam Sankara. Mais en avril 1988, quand j’étais en poste à Koloko, j’ai été surpris d’apprendre sur la radio RFI que Mariam Sankara a présenté un faux certificat de décès à la presse pour dire qu’on a écrit que son mari était mort de mort naturelle. Mais je me suis dit que lorsque je lui avais tendu le document, elle aurait pu contester la mention « mort de mort naturelle ». Si elle avait dit de corriger pour mentionner par exemple « mort par balle », on n’en serait pas là aujourd’hui car on aurait simplement détruit le document parce qu’on serait dans l’incapacité de réaliser l’autopsie pour déterminer les parties du corps qui ont été touchées par les balles. Je pense que la question que tout le monde se pose aujourd’hui, ce n’est pas de quoi est mort Sankara, mais plutôt qui a tiré sur lui. J’ai de la peine de voir que ce médecin qui a délivré le document de bonne foi et par confiance en ma personne se trouve vilipendé aujourd’hui.» Ce témoignage a valeur de confession pour Bansé Youngton.

Car dit-il, « je sais que le poids qui pèse sur le Dr Diébré est de ma faute, mais nous l’avons fait sans arrière pensée, ni sous aucune pression quelconque». Et sa conscience ne supporterait pas ce poids d’autant plus qu’à lui en croire, l’unique inculpé pour le moment dans le cadre du dossier Thomas Sankara ne lui aurait jamais interpellé au sujet du certificat. « Quand j’ai écouté l’intervention de Mariam Sankara sur RFI au sujet du certificat, j’ai quitté mon poste pour venir expressément à Ouagadougou pour voir le médecin. Je l’ai vu et on a causé de tout et de rien. Je m’attendais à ce qu’il évoque la question du certificat de décès qui avait commencé à faire polémique. Mais il ne l’a pas fait jusqu’à ce que je le quitte.

C’est après que j’ai appris à travers certaines confidences qu’il a été entendu par la hiérarchie. Il aurait passé au moins 2h avec Lingani pour s’expliquer. Et qu’il aurait évité de justesse la sanction grâce à l’intervention de son ami Bongnessan Arsène Yé qui était un membre influent sous le Front populaire. La hiérarchie militaire n’aurait pas apprécié l’acte posé par Diébré qui a consisté à établir le certificat de décès du président Sankara. Mais depuis lors, on n’en a jamais parlé. C’est juste avant de venir ici que je suis passé le voir pour lui tenir informé de ma volonté de venir témoigner auprès de votre journal.»

Le Dr Diébré au rapport devant la hiérarchie Bansé Youngton qui était sergent-chef en 1987 avoue que le contexte était assez particulier. « Voyez-vous, d’octobre 87 à 89, qui pouvait s’arrêter devant les autorités pour parler de certificat de décès de Sankara ? Il ya des gens qui ont fait moins que ça, mais ils ne sont plus de ce monde! Je connais un ami qui a été enlevé parce qu’il aurait raconté quelque part que Blaise a trahi Sankara. Il était assis un jour et ils sont venus le prendre et jusqu’à présent, on ne sait pas là où on l’a emmené. C’est vous dire que je ne vois pas qui allait oser à l’époque se présenter devant le commandant Lingani pour demander de réaliser une autopsie du corps de Sankara aux fins d’établir un certificat de décès qui aurait une valeur juridique. »

Bansé est néanmoins conscient de la qualité du document qui a été délivré :« Nul ne peut contester la fausseté du certificat de décès du président Sankara. Mais pouvait-il en être autrement au regard des circonstances de l’époque ?», s’interroge-t-il. Il affirme que l’acte qu’ils ont posé ne devrait pas être perçu comme un acte anti Sankara. Car du reste, Diébré et Sankara se connaissaient depuis le Prytanée militaire du Kadiogo (PMK). A la question de savoir comment lui et le médecin Diébré ont réagi lorsqu’en 2006, la Comité des droits de l’homme de l’ONU a demandé de rectifier le certificat de décès, il dit ne pas être au courant d’une telle décision.

La version de Mariam Sankara

Nous avons voulu avoir la version de Mariam Sankara sur les circonstances de la délivrance du certificat de décès. Le mercredi 27 mai, elle a déclaré ne pas se souvenir avec exactitude des conditions dans lesquelles le document lui a été délivré. En revanche, elle ne reconnait pas avoir initié des démarches pour se faire établir un tel document. « Je n’avais jamais admis ou accepté le décès de mon époux. Donc je ne voyais pas pourquoi j’allais demander à disposer de son certificat de décès.», nous a-t-elle confié avant d’ajouter qu’«un jour, j’ai accompagné deux autres veuves dont celle de Paulin Bamouni au camp Guillaume. Et là, on leur a remis à chacune un certificat de décès. Il se trouve que ces deux là avaient déjà engagé des démarches pour quitter le pays. Quand on leur a remis les certificats, ils m’ont remis aussi un document et j’étais mal en point. Par la suite, je suis allé montrer le certificat dans ma belle famille car j’étais intriguée et choquée par la mention « mort de mort naturelle » qui y figurait.» Pourtant, Bansé, le secrétaire en chef de l’infirmerie, affirme que le certificat de décès de Sankara était le seul et unique document du genre que lui et le Dr Diébré avaient établi. « Le certificat de Sankara était le premier et le dernier.», affirme-t-il avec assurance. Mais qu’est-ce qui a bien pu inspirer Bansé à songer à une telle mention sur un tel certificat de décès? A cette question, il fait savoir que «c’est lors de notre formation qu’on nous a suggéré cette formule « mort de mort naturelle » comme alternative.

Dans l’impossibilité de faire la médecine légale sur un corps (autopsie), on peut mentionner mort de mort naturelle. Et en ce moment, le document n’a qu’une valeur administrative et non juridique. », précise-til.

Après cet épisode du certificat, Bansé a été nommé préfet du département de Koloko et le Dr Diébré a occupé le poste de Directeur central du service de santé des armées. Bansé dit n’avoir pas pris son nouveau poste comme une promotion. Les deux artisans du fameux certificat de décès de Thomas Sankara sont partis à la retraite la même année, en 2010. Bansé Youngton a été admis à la retraite avec le grade d’adjudant-chef major. Il réside à Bobo- Dioulasso. Quant au Dr Diébré Alidou, contrairement à ce que nous avions écrit dans le précédent numéro, il est parti à la retraite avec le grade de colonel-major et non de général. Ses proches laissent entendre à souhait qu’il aurait subi tant de brimades sous le régime Compaoré. Le Dr Diébré serait resté médecin généraliste jusqu’à la retraite alors qu’il avait l’ambition d’aller se spécialiser en chirurgie, raconte un proche de l’intéressé.

Tous ces témoignages d’acteurs de premier ordre doivent intéresser le juge.

Touwendinda Zongo

Source : Bimensuel MUTATIONS N°78 du 1er Juin 2015

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