Nous vous présentons ci-dessous un mémoire de Master 3 réalisé durant l’année scolaire 2010 – 2011 sur les relations franco – burkinabè durant la révolution.

Nous en avons extrait l’introduction, la conclusion et la table des matières mais nous proposons en téléchargement, l’intégrale de ce travail en PDF, qui seule vous permettra de trouver l’ensemble du travail avec en particulier les illustrations, et en particulier les nombreux diagrammes.


« Évolution des relations franco-burkinabè durant La révolution sankariste » un mémoire de Master 1 d’Adrien LIcha

4 août 1983-15 octobre 1987

Adrien Licha

Université Lyon II Lumière

Mémoire de Master I : Histoire moderne et contemporaine

Sous la direction de Claude Prudhomme

année 2010-2011

« Évolution des relations franco-burkinabè durant La révolution sankariste » un mémoire de Master 1 d’Adrien Licha

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TABLE DES MATIERES

Remerciements

Listes des

Carte du Burkina Faso.

INTRODUCTION

1. Contexte international

1.1. Relations franco-africaines et le mouvement tiers mondiste

2. Problèmes méthodologiques

2.1. Approche intéretatique

2.2. Approche bilatérale et organisation multilatérales

3. Présentation du Burkina Faso

3.1. La révolution sankariste

3.2. Histoire des relations franco-burkinabè dans les années 1980

1.1. LES ACCORDS DE COOPERATION

1.1.1. La coopération : définition et

1.1.1.1. Définition

1.1.1.2. Historique : de la Communauté aux accords de coopération

1.1.1.2.1. La Communauté des États africains et malgache

1.1.1.2.2. Les accords de coopération

1.1.2. Les accords franco-voltaïques de 1961

1.1.2.1. Présentation

1.1.2.2. Aspects diplomatiques

1.1.2.3. Aspects militaires

1.1.2.4. Aspects économiques et monétaires

1.1.2.5. Aspects culturels et techniques

1.1.2.6. Le rôle stratégique de la Haute-Volta

1.2. Les accords rénovés de 1975

1.2.1. Vers une « normalisation » des rapports franco-africains

1.2.2. Aspects techniques

1.2.3. Conclusion

2.1. DISCOURS ET ACTION DE THOMAS SANKARA

2.1.1. Contexte politique national

2.1.1.1. De l’indépendance aux années 1980 : présence du général Lamizana

2.1.1.2. Les coups d’États des années 1980

2.1.1.3. La prise de pouvoir de Sankara

2.2. Discours et action de Sankara dans la première phase de la révolution

2.2.1. A propos de la méthode

2.2.1.1. La « Révolution du verbe »

2.2.1.2. Le tournant de 1985

2.2.1.3. « Oser inventer l’avenir »

2.2.2. Une révolution anti-impérialiste

2.2.2.1. Présentation du Discours d’orientation politique

2.2.2.2. Les CDR : garants d’une révolution démocratique et populaire

2.2.2.3. L’armée, les femmes et l’économie, relais des valeurs révolutionnaires

2.2.2.4. Révolutionner la société pour retrouver la souveraineté nationale

2.2.2.4. Quelles alliances sociales pour le régime ?

2.3. Parole et action de Sankara dans la deuxième phase de la révolution

2.3.1. L’année 1985 comme date pivot pour le régime

2.3.2. Politique extérieure : un isolement grandissant

2.3.2.1. Isolement au sein des non-alignés

2.3.2.2. Tensions avec la France

2.3.2.3. Isolement au sein de l’OUA

2.3.3. L’isolement à l’intérieur

2.3.3.1. La recherche de nouveaux soutiens

2.3.3.2. Les échecs du régime

3. EVOLUTION DES RELATIONS FRANCO-BURKINABE

3.1. Accords de coopération 1986

3.1.1. Présentation

3.1.2. Une portée limitée

3.2. L’aide française au Burkina

3.2.1. Une diminution à replacer dans le contexte régional

3.2.1. L’aide française

3.2.1.1. Une aide africaine

3.2.1.2. Une aide liée

3.2.1.3. La coopération technique

3.2.2. L’aide comme lien politique

3.2.2.1. Concurrence des institutions

3.2.2.2. Permanence du domaine réservé

3.2.2.3. Une relation triangulaire

3.2.3. Les intérêts de la coopération multilatérale

3.3. Contexte mondial : affirmation du rôle du FMI

3.3.1. Le tiers monde

3.3.2. L’Afrique subsaharienne

3.3.3. Les politiques du Fonds monétaire international en Afrique subsaharienne

3.3.3.1. Les nouvelles ambitions du Fonds monétaire international

3.3.3.2. La zone franc

3.3.4. Oppositions des thèses Sankara à celles du FMI

3.3.4.1. Un nouveau pas dans la tradition d’ajustements structurels

3.3.4.2. Des mesures à contre-courant

3.4. Conclusion

CONCLUSION

SOURCES

Discours de Sankara Traités diplomatiques :

Rapports officiels:

Journaux et revues :

Autres :

BIBLIOGRAPHIE

ANNEXES

TABLE DES ANNEXES

ANNEXE I : VENTILATION PAR DOMAINE DU NOMBRE D’ARTICLES DANS LES ACCORDS DE
COOPERATION .

ANNEXE II : REPARTITION DE L’AIDE FRANCAISE

ANNEXE III : RÉPARTITION DE L’AIDE FRANÇAISE

ANNEXE IV : BALANCE BUDGETAIRE

ANNEXE V : EXPORTATIONS ET PIB DU BURKINA FASO

ANNEXE VI : BALANCE COMMERCIALE

ANNEXE VII :cBALANCE DES PAIEMENTS

ANNEXE VIII : VENTILATION PAR DOMAINE DU NOMBRE D’ARTICLES DANS LES ACCORDS DE COOPERATION

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INTRODUCTION

«Il faut réussir à produire plus, produire plus parce qu’il est normal que celui qui vous donne à manger vous dicte également ses volontés[[SANKARA T., Oser inventer l’avenir. La révolution burkinabè, recueil de discours de Thomas Sankara présenté par
David Gakunzi, Pathfinder, 1987, p.188.1]]. »

Les paroles du capitaine Sankara lors de la première conférence nationale des CDR semblent se faire l’écho des préoccupations du Burkina Faso. La révolution qu’il accomplit semble toute entière
destinée à faire sortir son pays de l’isolement dans lequel l’histoire l’a progressivement emporté.

L’étude que nous présentons ici se propose d’éclairer l’évolution des relations franco-burkinabè à partir de l’avènement de la révolution sankariste jusqu’au moment de la « Rectification ». Du 4 août 1983 au 15 octobre 1987, Thomas Sankara a mené une révolution qui semble se poser à contrecourant de l’évolution du contexte dans lequel elle prend place.

1.Contexte international

Les relations internationales dans les années 1980 sont marquées par une nouvelle montée de tensions entre les États-Unis et l’URSS, la reprise de la course aux armements avec notamment la crise des euro-missiles, la « guerre des étoiles », l’agression soviétique de l’Afghanistan, sont autant de révélateurs de cette reprise de la guerre froide. L’arrivée de Ronald Reagan à la présidence américaine inaugure un nouveau programme en opposant aux croisades verbales des grands « prophètes démocrates » du XXe siècle « un projet concret visant à contrer partout et sans
défaillance, toute initiative pouvant porter atteinte aux intérêts des États-Unis »[[MILZA P., Les relations internationales de 1973 à nos jours, Paris, Hachette, 2006 (3eme édition)p.56.]]. Les États-Unis entendent donc réaffirmer leur présence sur l’ensemble des continents, en Europe cela se traduit par le déploiement des missiles Pershing à partir de 1983, en Asie ce sont le renforcement des liens avec la Corée du Sud et le Japon et les interventions au Moyen-Orient, en Amérique du Sud c’est l’intervention au Nicaragua ou encore celle au Panama, cependant en Afrique, leurs interventions semblent se limiter à la Corne de l’Afrique. La présence de la France et de la Grande-Bretagne, anciennes puissances coloniales alliées aux États-Unis, la faible importance de ce continent dans les échanges économiques et politiques internationaux, et la tendance qu’ont les conflits à échapper de plus en plus à l’impulsion des deux grands[[Comme au Tchad, au Liban, au Sahara occidental et surtout dans le Golfe Persique.]] tendent à expliquer cette faible présence des États-Unis sur le continent africain. Pourtant, si elle ne fut pas la place où se jouèrent les événements clés de la décennie, l’Afrique des années 1980 n’en fut pas moins agitée. Le continent en pleine restructuration[[Comme en témoignent notamment les ouvrages suivants : QUANTIN P., « La difficile consolidation des transitions démocratiques africaines des années 1990 », in JAFFRELOT CH.(dir), Démocratie d’ailleurs, Paris, Karthala, 2000,
pp. 479-509, AGERON Ch.-R., La décolonisation française, Paris, Armand Colin, 1991, ALMEIDA-TOPOR(d’) H., LAKROUM M., L’Europe et l’Afrique, un siècle d’échange économiques, Paris, Armand Colin, 1994, GABIZO M., THIRIOT C. (dir.), Le Politique en Afrique, Paris, Karthala, 2009, SINDJOUN L., Sociologie des relations internationales africaines, Paris, Karthala, 2002.]] depuis la vague des indépendances des années 1960[[« En 1960, quatorze territoires de l’Afrique française subsaharienne, le Congo belge, la Somalie italienne et le Nigéria britannique accèdent à l’indépendance. Auparavant seuls l’Éthiopie, le Libéria, le Ghana (1957) et la Guinée (1958) étaient déjà des états souverains. », Jean-Pierre Chrétien sur le site des archives de France  ne semble pas avoir trouvé un équilibre qui lui permette de se développer convenablement[[Les rapports internationaux relayés par la presse font souvent état de la marginalisation de l’Afrique dans le commerce international, de l’abaissement de niveau de vie ou encore du manque de stabilité politique. Les événements qui ont lieu depuis décembre 2010 permettent de confirmer cette idée de même que les rétrospectives dont ils sont l’occasion montrent la continuité de l’instabilité.]]. L’instabilité politique qui sévit en Afrique vient s’ajouter à la liste des handicaps qui entravent son développement et accentuent sa marginalisation dans les échanges internationaux[[MARCHAND Yves, Une urgence : l’afro-réalisme, Paris, La Documentation Française, 1996.]]. Avant même les indépendances, des mouvements de libérations nationales ont été l’occasion d’affrontements entre factions rivales, de luttes fratricides dont les motivations basées sur la contestation politique ne semblent que prétextes à des révolutions de palais. Ces différentes factions trouvent auprès des grandes et moyennes puissances qui s’opposent dans la région un appui à leur lutte, de même que ces dernières trouvent auprès des élites vernaculaires un soutien à leurs politiques internationales. Ce type de relations « clientélistes » a été étudié et critiqué de nombreuses fois[[QUANTIN P., « La difficile consolidation des transitions démocratiques africaines des années 1990 », et PETITEVILLE F., « Quatre décennies de « coopération franco-africaine » : usages et usure d’un clientélisme », Études internationales, vol.XXVII, Québec, septembre 1996, pp.571-601.]]. En Afrique différents types d’intérêts divisent ou rassemblent. En effet, aux conflits qui opposent les États-Unis à l’URSS s’ajoutent ceux qui opposent la France et l’Angleterre en concurrence sur le continent à cause de leur passé colonial, ou ceux dans lesquelles s’affrontent les puissances du continent pour le leadership régional (Maroc, Algérie, Libye, Union sud-africaine). Il apparaît ainsi une lecture horizontale des rivalités à laquelle il convient d’ajouter les interactions verticales ou transversales qui renforcent encore la complexité des relations internationales en Afrique. Les jeunes États africains sont ainsi traversés de conflits politiques ou ethniques qui s’alimentent auprès des puissances concurrentes dans la région. La nécessité de dresser une sociologie des acteurs s’impose dès lors qu’on se propose d’étudier les relations internationales africaines. Selon Luc Sindjoun[[ SINDJOUN L., Sociologie des relations internationales africaines, Paris, Karthala, 2002.]] cette sociologie devra s’appuyer sur le cadre historique dans lequel se développent les relations internationales africaines, qui au-delà du contexte mondial de la guerre froide, se distingue entre autres par les expériences de colonisation et de décolonisation avec tout ce que cela comporte en terme de conséquences économiques, politiques, idéologiques et culturelles.

1.1.Relations franco-africaines et le mouvement tiers mondiste

Dans le cas du Burkina Faso, le cadre des relations franco-africaines est essentiel pour éclairer la situation. Les années d’après guerre constituent en effet une époque centrale dans l’évolution de des
relations entre puissances coloniales et leurs colonies puisqu’elles voient la fin de la colonisation directe[[Marc Michel en fait l’événement le plus important du XX siècle, voir l’introduction de MICHEL M., Décolonisation et émergence du tiers monde, Paris, Hachette, 2005 (1993). Jean-Pierre Chrétien écrit « L’année 1960 représente donc un tournant majeur tant pour l’Afrique noire que pour la politique de la France. », opus citée.]]. Si la Grande-Bretagne évoque dès 1921 le projet de communauté de nations avec le
Commonwealth, la France attendra 1958 pour proposer à ses colonies africaines une communauté à laquelle chacune peut choisir d’adhérer. Le projet de Communauté étant inclus dans la Constitution de la Cinquième République il est délicat d’en évaluer le succès à travers le référendum soumis aux peuples africains : les indépendances qui surviennent dès 1960 témoignent en revanche de la fragilité de cette communauté malgré les résultats du référendum[[La plupart des pays ont adopté la Constitution de 1958 à des taux avoisinant les 90%]]. Le référendum donne malgré tout l’apparence d’un franc succès pour le régime du général de Gaulle et toutes les colonies à l’exception de la Guinée de Sékou Touré adhèrent à la Communauté. L’adhésion à la Communauté n’excluant pas l’accession à une indépendance politique complète de ses membres, ceux-ci ne tardent pas à la réclamer et l’obtiennent sans grandes difficultés. A la suite des indépendances, des accords de coopération sont signés entre les États africains et la France. A partir de 1961 c’est donc dans le cadre juridique de ces accords que se déroulent alors les relations franco-africaines.

Les indépendances des pays subsahariens s’inscrivent également dans le cadre de mouvements mondiaux témoignant de la volonté d’autonomie des populations. Le mouvement tiers-mondiste fédère en son sein l’ensemble de ces mouvements, dès 1947 à la Conférence des Relations asiatiques de New Delhi le Président Nehru donne la ligne directrice du mouvement lors de son discours inaugural : « Nous ne sommes hostiles à personne… Nous voulons être indépendants et nous sommes prêts à coopérer avec ceux qui le voudront »[[Cité par JOUVE E., Relations internationales du Tiers Monde et Droit des peuples, Paris, Berger-Levrault, 1979 (2e
édition), p.235.]]. Plus tard, lorsque le nouveau président de la Haute-Volta annoncera l’avènement de la révolution à la radio nationale le 4 août 1983 son discours semblera se faite l’écho de celui de Nehru. Bien qu’il défende ardemment l’indépendance de son pays, il affirme :« Le Conseil national de la révolution n’est dirigé contre aucun pays, aucun État ou peuple ». On peut donc penser que la révolution ait entraîné une certaine réorientation de la
politique étrangère du Burkina Faso jusqu’à lors dominée par ses relations avec la République française. Cette réorientation irait dans le sens de ce que certains appellent « normalisation »[[TOUSCOZ J., « La « normalisation » de la coopération bilatérale de la France avec les pays « africains francophones »(aspects juridiques) », Études internationales, vol. 5, n° 2, 1974, pp. 208-225.]] des rapports franco-africain. Elle débute dans les années 1970 au moment où le mouvement tiers mondiste est à l’apogée de sa puissance.

La première réunion du mouvement a eu lieu en septembre 1961, à Belgrade et compte vingt-cinq participants, la seconde au Caire en 1964 en compte quarante-huit. A partir de la quatrième conférence en 1973 à Alger on compte soixante-dix-sept participants. Le succès de cette organisation dont l’Assemblée générale à lieu tout les trois ans, vient d’une volonté de résister aux tensions dues à la division du monde en deux blocs antagonistes[[ Voir la déclaration de N’Krumah au Caire citée par JOUVE E., Relations internationales du Tiers Monde et Droit des peuples, Paris, Berger-Levrault, 1979 (2e édition), p.240.]] en combattant l’impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme. Il s’appuie en grande partie sur l’idéologie marxiste et fera preuve à cet égard d’une certaine bienveillance vis-à-vis de l’URSS jusqu’en 1973, date à laquelle la politique soviétique est assimilée au comportement impérialiste par une partie du groupe (notamment l’Algérie et la Libye) alors qu’une autre la soutient (Cuba). Le mouvement tiers mondiste connaît également des difficultés en raison d’autres clivages. En dehors de l’allégeance à tel ou tel camp ou des conflits qui opposent directement deux membres du groupe, une distinction apparaît à la faveur du premier choc pétrolier entre les pays exportateurs de pétroles et les autres.

Une autre distinction s’opère dans les années 1970 entre les nouveaux pays industrialisés et les pays en voie de développement au sein desquels se distinguent encore à partir des années 1980 un
groupe dit des « pays les moins avancés » dont la plus grande partie se trouve en Afrique noire. Si les dissensions augmentent durant l’évolution du mouvement, elles ne doivent pas éluder les
victoires qu’il rencontre. La création de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le développement (CNUCED) en 1964 fait figure d’exemple[[ JOUVE E., Relations internationales du Tiers Monde et Droit des peuples, opus citée, p.242.]]. En outre, Jean-Pierre Chrétien rappelle que « l’ONU offre très vite une tribune aux revendications fondées sur le droit des peuples à l’autodétermination. L’indépendance de l’Inde en 1947, la défaite de Dien Bien Phu en 1954, la conférence de Bandoeng en 1955, l’échec franco-britannique à Suez en 1956 mettent en cause la survie du colonialisme en Afrique. Les notions de « tiers-monde » et de « sous-développement » émergent, posant la question de l’égalité à l’échelle mondiale. L’Eglise catholique plaide dès 1954 en faveur de « l’autonomie politique des peuples coloniaux ». Ces aspirations trouvent un écho auprès des milieux intellectuels panafricanistes. L’indépendance du Ghana en 1957 fait de Nkrumah leur leader politique. Du côté francophone, la Société africaine de culture organise à Paris en 1956 un Congrès des intellectuels et artistes noirs. L’affirmation culturelle de la « négritude » par Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, et l’anticolonialisme développé par des marxistes et des chrétiens de gauche inspirent notamment la Fédération des étudiants africains noirs de France (FEANF)»[[CHRETIEN J.-P., opus citée.]].

2.Problèmes méthodologiques

2.1.Approche intéretatique

Après avoir décrit le cadre particulier des relations franco-burkinabè dans les années 80, nous souhaitons aborder les problèmes méthodologiques que nous avons rencontrés. Cette première
décennie du XXIe siècle que nous venons de quitter nous a donné de nombreuses occasions de constater que les relations internationales dépassent largement le cadre strict des relations
interétatiques. Marcello de Cecco de l’École normale supérieure de Pise consacre un article à l’importance des phénomènes du transnationalisme. Il nous donne ainsi cette définition : « Le
transnationalisme,[…], est la poursuite dans le système mondial d’un objectif micro économique ou micropolitique, par un acteur autre que l’État »[[CECCO (de) M., « Relations financières internationales et transnationales », Revue française d’économie. Volume 1 n°1, 1986, p.114.]]. Si le phénomène est aujourd’hui unanimement reconnu, il fait depuis longtemps l’objet de critiques émanant des milieux socialiste, communiste et autres idéologies d’extrêmes gauche. Dans notre étude sur la révolution burkinabè et son influence sur le cours des relations franco-voltaïque, on doit s’interroger sur la pertinence d’une approche interétatique. Le régime mis en place le 4 août 1983 pratique une sorte de « marxisme africain » qui s’appuie essentiellement sur l’État. Si cela invite à adopter l’approche interétatique, la dimension réduite de l’État doit conduire à une certaine prudence avant de prendre position. Dans souci méthodologique on interrogera donc un peu plus profondément la légitimité du cadre interétatique pour notre recherche.

Luc Sindjoun propose de construire une sociologie des relations internationales africaines en commençant par montrer dans quelle mesure les cadres traditionnels des relations internationales sont valables pour l’Afrique. Selon cet auteur, malgré la grande faiblesse de l’État en Afrique, les « concepts de souveraineté et d’État font sens dans les relations internationales africaines à condition d’accéder aux réalités concrètes qu’ils désignent, à leurs usages sociopolitiques »[[SINDJOUN L., Sociologie des relations internationales africaines, Paris, Karthala, 2002, p.23.]]. Dans cette définition ce que certains qualifient d’« État-minimal »[[GABIZO M., THIRIOT C. (dir.), Le Politique en Afrique, Paris, Karthala, 2009, p.244.]] reste pourtant l’institution des relations internationales africaines[[Idem p.44.]]. Par ailleurs dans son analyse, Sindjoun confronte l’idée des acteurs transnationaux dépassant la puissance de l’État et la possibilité qu’a l’État de rester l’acteur principal des relations internationales. Malgré la multiplication du nombre d’acteurs transnationaux et l’augmentation de leur importance, le concept de puissance lui semble toujours pertinent, en Afrique comme dans le reste du monde. L’auteur appuie sur la nécessité de penser ce concept de manière dynamique. Ainsi l’évolution des rapports entre États et acteurs transnationaux ne doit pas masquer la réciprocité des intérêts qui lie leur interdépendance. Enfin, ce serait la capacité des États à s’organiser qui plaiderait en faveur de la pertinence du concept de puissance appliqué aux relations internationales africaines[[Idem p.95 et suivantes.]].

A partir du 4 août 1983, le Burkina Faso connaît en l’occurrence, un régime que l’on peut qualifier d’autoritaire et qui détient une main-mise importante sur la parole publique[[LABAZEE P. « Discours et contrôle politique les avatars du sankarisme », in Politique africaine, n°33, décembre 1989, pp.11-26.]]. D’autre part, bien que l’on ne puisse pas qualifier l’État français de régime autoritaire, les relations qu’il entretient avec le continent africain relève de ce que l’on a explicitement appelé le « domaine réservé » du président
de la République[[KESSLER M.-C., La politique étrangère de la France. Acteurs et processus, Paris, Presses de Science-po, 1999.]]. Si elle associe un grand nombre d’acteurs publics et privés, la gestion de ses relations a été conduite avec une telle quantité d’arbitraire qu’on a cru voir en la seule personne de Jacques Foccart l’exécuteur des projets présidentiels en Afrique Pour une approche nuancé du pouvoir de Foccart voir : HACHEZ-LEROY F. (dir.), « Foccart – Entre France et Afrique », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n°30, 2002].

Ce que l’on a appelé les « réseaux Foccart » est constitué d’un ensemble de liens tissés avec un spectre d’acteurs allant du plus officiel jusqu’à l’illicite, en passant par l’informel et l’occulte MÉDARD J.-F., « « La politique est au bout du réseau ». Questions sur la méthode Foccart », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques , n°30, 2002. Jean-François Médard attribue à la multipositionnalité de Foccart la grandeur de l’influence dont il a joui[[Idem.]], mais il semble qu’il était avant tout attaché à la personne des présidents ou ministres qu’il a servi DOMERGUE-CLOAREC D., « Un secrétaire général et deux présidents », Les Cahiers du Centre de Recherches
Historiques , n°30, 2002 Le pouvoir se trouve donc fortement concentré entre les mains du Secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches dont le rôle est parfois considéré comme supérieur à celui des ministres. Il semble que la suppression du Secrétariat en 1974 ou même l’accession au pouvoir de François Mitterrand et du Parti socialiste n’entament pas la permanence du recours aux réseaux[[MEDARD J.-F., « Ces messieurs Afrique », Politique africaine, n°49, mars 1993, p.147.]]. Jean-François Bayart a décrit dans un ouvrage qui fait référence cette continuité dans les relations africaines depuis le début de la Ve République jusqu’en 1984[[BAYART J.-F., La politique africaine de François Mitterrand, Paris, Karthala, 1984.]]. Ainsi le centralisme des régimes justifie qu’on aborde les relations franco-burkinabè à travers le prisme d’une approche interétatique.

Si cette approche semble pertinente pour notre étude, le contexte international nous invite encore à nous interroger sur la place des nombreuses organisations internationales au sein desquelles
évoluent la France et le Burkina. Durant les années 70 la division entre le Nord et le Sud semble si prégnante que certains auteurs vont jusqu’à dire que la guerre froide et relayée au second rang. En
nous intéressant à l’influence de la révolution sankariste sur les relations franco-burkinabè, nous avons d’abord cherché à déterminer l’importance des organisations dans lesquelles le Burkina trouve à s’exprimer. C’est à partir de cette influence que l’on peut mesurer la pertinence qu’il y a à considérer les relations bilatérales comme champ d’étude.

2.2.Approche bilatérale et organisation multilatérales

Pour Thomas Gomart la relation bilatérale demeure un champ d’étude pertinent pour l’historien dans la mesure où il construit à partir de là un modèle servant à éclairer les principaux points
d’articulations du système international (niveau local avec international). Si elle reste également pertinente en terme de pratique pour les politistes, elle doit en revanche être confrontée à d’autres éléments du système international (relations transnationales, multilatérale) pour permettre d’analyser ce système[[GOMART T., « La relation bilatérale : un genre de l’histoire des relations internationales », Matériaux pour l’histoire
de notre temps, 2002, n°65-66. pp. 65-68.]]. Dans le cadre de notre étude nous avons déjà brièvement abordé l’importance d’organismes comme la CNUCED et le mouvement tiers mondiste, mais il faudrait également prendre en compte les organisations commerciales (le GATT ou l’OCDE), économiques et financières (CEE, UMOA, FMI, BM), ou politique (ONU, OUA). Néanmoins, en raison de l’importance de ces institutions et la situation du Burkina Faso en leur sein durant la période de notre étude nous les considèreront comme un contexte éclairant la relation franco-burkinabè. Nous avons déjà observé certaines faiblesses qui apparaissent au sein du mouvement tiers mondiste, il faudrait encore y ajouter la décisions des États-Unis de se retirer de l’UNESCO à partir de 1983 (décision qui deviendra effective au 1er janvier 1985), bientôt suivi par la Grande-Bretagne et Singapour[[MILZA P., Les relations internationales de 1973 à nos jours, 2006 (3eme édition), p.122.]]. « Le système onusien s’en trouve fortement ébranlé, touché dans sa cohésion par la hiérarchisation croissante entre les institutions dans lesquelles le Sud existe en tant qu’identité collective et les autres, finalement discrédité au profit des institutions de Bretton Woods dominées par les Occidentaux »[[Idem.]]. Pierre Milza parle également d’un « dépérissement de la CNUCED » très affaiblie par les échecs du dialogue Nord-Sud et les critiques des États Unis durant les années 1980, celle-ci n’est plus qu’un lieu de négociation entre producteurs et consommateurs[[Idem, p.186.]].

Les difficultés de l’OUA se caractérisent par une incapacité à résoudre les problèmes du continent, incapacité qui s’est vue une fois de plus confortée début 2011, lors des tragiques événements en
Côte d’Ivoire et en Libye, et par son absence remarquable lors des révolutions tunisiennes et égyptiennes. Dans les années 80 les problèmes sont les mêmes au sein de l’organisation, mais il faut
leur ajouter celui de l’apartheid en Afrique du Sud, seule puissance émergente du continent. Les divisions traversent l’organisation à de nombreux sujets. En Afrique du Nord, c’est la question du Sahara occidental qui pose problème. L’admission de la RASD par le secrétaire général de l’organisation africaine, Edem Kodjo, provoque en 1982 une grave crise avec Hassan II, et une vingtaine de pays s’abstiennent de participer aux travaux de l’organisation. Il faut attendre jusqu’en 1985 pour que l’ONU s’engage en tant que médiateur, mais le conflit est toujours d’actualité. Au Tchad le pouvoir tombé entre les mains d’une junte dirigée par Felix Malloum à la mort de Tombalbaye, doit lutter contre Hissène Habré et ses rebelles toubous. En novembre 1979 un gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) présidé par Goukouni Oueddei, est mis en place avec Habré à la Défense. Mais dès 1980 Oueddei fait appel aux libyens pour écarter Habré et celui-ci doit se retirer dans le maquis.

En 1983 Habré se fait reconnaître par l’OUA soutenu par les États-Unis la France le Zaïre et l’Égypte. Les Libyens seront chassés mais la guerre civile continue et Habré sera chassé du pouvoir en 1991 par le colonel Idriss Déby. En Afrique orientale c’est le Soudan qui fait problème. Le conflit qui y sévit depuis que le maréchal Nemeiry a été renversé par le coup d’État d’avril 1985, a donné lieu au vote d’une séparation historique en 2011. Dans la Corne de l’Afrique, en Afrique centrale, méridionale et australe, les Africains sont dépassés par l’ampleur des conflits qui opposent les grandes puissances occidentales et soviétiques[[Idem, Chapitre « Afrique : enjeux et acteurs » pp.193 et suivantes.]]. On peut donc penser que l’Organisation de l’union africaine est insignifiante sur le plan politique. D’après Jean Mfoulou, c’est surtout dans le domaine de la coopération que l’OUA va tenter d’exister[[MFOULOU J., L’O.U.A : triomphe de l’unité ou des nationalités?, Paris, l’Harmattan, 1986.]. Cela se manifeste à travers le plan d’action de Lagos ( PAL) et l’Acte final de Lagos qui promeuvent les programmes de développement auto-entretenu et de coopération entre les pays africains, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples adoptée à Nairobi en 1981 ou encore le programme prioritaire de redressement économique en Afrique (PPREA) en 1985. Mais ceci n’empêche pas l’auteur de conclure que l’OUA est par essence vouée au maintien de la souveraineté de États et à la stabilité des régimes en place. L’aspect communautaire serait en effet relayé au second plan par les ambitions des pays moteurs l’organisation qui cherchent avant tout à renforcer leur leadership.

Dans le groupe de Casablanca[[Les six pays fondateurs en 1961 en sont le Maroc, le Mali, la Guinée, le Ghana, l’Égypte et l’Algérie.]] auquel appartient le Burkina Faso, c’est la RASD qui constitue l’un des principaux sujet de dissension.

Enfin au sein de la convention de Lomé la France joue un rôle primordial et disproportionné par rapport à son importance dans le commerce mondial. Cette convention signée en 1975 lie par un
accord de coopération commerciale la CEE et 46 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (dits pays) ACP, puis 57 et 66 lorsqu’elle est renouvelée respectivement en 1979 et 1984[[La convention sera renouvelé une autre fois en 1990, elle concerne alors 70 pays, puis elle est remplacée par l’accord de Cotonou en 2000 et touchent 77 pays ACP.]]. Avant même de souligner l’importance de l’investissement politique et financier de la France dans la mise en place et l’approfondissement de la convention de Lomé, nous souhaitons attirer l’attention sur les enjeux qui pourraient avoir suscité ce comportement. L’enjeu économique est évident puisqu’au sein des échanges économiques entre la CEE et l’Afrique qui constituent 50% du commerce africain la France compte pour 30%, soit près des deux tiers. Mais la « coopération multi » via la CEE n’a pas seulement une visée économique, la visée politique fait aussi partie de la stratégie que développe la France, ainsi « alors qu’au niveau mondial les relations Nord-Sud sont entièrement tributaires de la position américaine, au niveau régional, la France retrouve une certaine marge de manoeuvre due à son poids spécifique au sein de la Communauté »[[ADDA J., SMOUTS M.-C., La France face au Sud, Le miroir brisé, Pairs, Karthala, 1989, p.56.]]. Par ailleurs nous verrons plus bas qu’à l’indépendance des États africains francophones, c’est à la France que revient leur représentation lors des réunions européennes auxquelles ils sont conviés jusqu’à ce que les modalités de leur représentation en propre soient trouvées[[« Accords franco-voltaïques », JORF du 05/02/1962, Article 3 p.229.]]. Enfin, même si pour des raisons financières la France décide de faire passer sa politique africaine vers les institutions internationales, de nombreux articles mettent en avant que les relations des États africains avec la France sont marquées par un clientélisme favorisant la continuité de la relation bilatérale au détriment du multilatéralisme[[PETITEVILLE F., « Quatre décennies de « coopération franco-africaine » : usages et usure d’un clientélisme »,
Études internationales, vol.XXVII, Québec, septembre 1996, p.571-601, p572. BAYART J.-F., « France-Afrique :aider moins pour aider mieux », Politique Internationale, n°56, été 1992, pp.141-159, p.141. ]].

Ainsi, considérant l’affaiblissement de la CNUCED, de l’UNESCO, de l’ONU en général, constatant la faiblesse de l’OUA et une certaine instrumentalisation de la convention de Lomé par la France, nous pensons que l’étude de la relation bilatérale entre la France et le Burkina Faso semble justifiée.

Adda et Smouts font toutefois remarquer que l’approche bilatérale reste insuffisante pour appréhender les relations de la France avec l’Afrique. « En privilégiant les motivations économiques, elle ne permet pas d’appréhender correctement les enjeux d’une relation qui préserve le statu quo et assure le maintien des positions acquises au détriment de l’accumulation, porteuse de changement social et politique »[[ADDA J., SMOUTS M.-C., La France face au Sud, Le miroir brisé, Pairs, Karthala, 1989, p.62]]. Pour eux, « loin d’être bilatérale, la structure de cette relation [franco-africaine] est « essentiellement triangulaire »[[Idem]]. Ce serait donc l’autre, l’étranger, auquel la France se mesure, qui commanderait la relation que la France entretient avec son ancien empire et l’inciterait à mener une politique étrangère caractérisée par des options fortes principalement bilatérale, africaine et francophone[[KESSLER M.-C., La politique étrangère de la France. Acteurs et processus, Paris, Presses de Science-po, 1999, p.300]].

Dans le cadre de notre étude nous tentons donc d’articuler ces deux perspectives. Celles-ci nous semblent en effet complémentaires. Parce que l’évolution de chacun des pays d’Afrique francophone
a ses singularités, parce la France semble vouloir maintenir des relations bilatérales avec des partenaires d’une envergure moindre que la sienne pour favoriser les chances que ceux-ci lui soient
soumis. Parce que ce faisant, la France cherche avant tout à maintenir son avantage afin perpétuer la politique qu’elle mène sur et avec l’ensemble de la région et ainsi son statut de puissance. On
pourrait encore ajouter dans ce sens, qu’ayant choisi de se faire porte-parole d’une troisième voie, qui garderait certaines distance avec les deux super-puissances de la guerre froide, la France trouve
à la fois une caisse de résonance et un porte voix dans ces anciennes colonies.

3.Présentation du Burkina Faso

Les relations qu’entretiennent la France et le Burkina Faso présentent un intérêt particulier pour saisir les modifications des relations franco-africaines durant les années 1980. D’abord il semble
avoir connu un système politique original dont nous dresserons plus bas les principales caractéristiques, ensuite c’est un des seuls pays africains de la zone franc à ne pas avoir suivi de PAS[[Le PAS est un Plan d’Ajustement Structurel mené dans le cadre d’une aide accordée par le FMI.]] dans les années 1980, enfin il ne possède pas de ressources minières ou énergétiques dont l’exploitation soit suffisamment importante pour susciter l’intérêt de la communauté internationale.

Nous proposons de faire une présentation géographique du Burkina Faso afin qu’on puisse mieux saisir les enjeux qui peuvent traverser le pays.

En 1984, le Burkina Faso compte de 8 millions d’habitants qui, du dire même de ses propres ressortissants constituent la principale ressource du Burkina Faso. Coincé entre le Mali et le Niger au Nord, il est séparé de la côte au Sud par le Bénin, le Togo, le Ghana et la côte d’Ivoire. Ainsi enclavé, le Burkina Faso connaît de graves problèmes d’approvisionnement, en eau d’abord : sur les trois cours d’eau qui le traversent seul le Mouhoun (anciennement Volta Noire) est permanent, le débit du Nakambé (Volta Blanche) et du Nazinon (Volta Rouge) ne sont permanents que durant la période juillet à août. La culture du coton et de la canne à sucre, l’élevage et les revenus que les immigrés rapatrient restent de loin ses plus importantes sources de revenus. Quelques exploitations minières constituent une base industrielle qui reste cependant très faible. Les infrastructures sont quasi-inexistantes et l’IDH y est l’un des plus faibles du monde (le Burkina Faso est classé deuxième
pays le plus pauvre du monde en 2009). Le sous-sol du pays contient seulement du manganèse et une petite quantité d’or dont l’extraction annuelle ne dépasse pas les trois tonnes. En ce qui concerne ces importations la France est le premier partenaires de la Haute-Volta, mais les marchandises transitent par le port d’Abidjan ce qui renforce encore le rôle dominant de la Côte d’Ivoire dans les
relations qu’elle entretient avec la Haute-Volta. En effet, cet enclavement dont pâtit la Haute-Volta vient appuyer la position hégémonique de la Côte d’Ivoire dont les richesses lui ont valu
l’appellation de « vache à lait de l’Afrique de l’Ouest ». Dans ses rapports avec la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny, le pays subit donc une domination aux niveaux économique, géographique et
politique. Toutes ces sources de dominations donnent lieu à une double sujétion : à la France d’abord, qui en plus des accords par lesquels elle s’assure du soutien de la Haute-Volta, finance l’État à hauteur de moitié[[En 1982, 45% du budget de l’Etat est financé par la France, voir Rapport zone franc 1982]]; à la Côte d’Ivoire ensuite, qui en plus de son rôle de leader de l’Afrique de l’Ouest peut intervenir sur l’acheminement des importations voltaïques et qui emploie à l’époque près d’un million de ressortissants burkinabè notamment dans les plantations de cacao. Le tableau d’un pays enclavé en grande difficulté n’est sans doute pas trop éloigné de la réalité et cela invite donc à s’interroger sur la nature des intérêts français sur le territoire voltaïque. Si l’intérêt économique ne semble pas évident, l’intérêt géopolitique apparaît plus clairement. L’enclavement qui handicape économiquement la Haute-Volta est aussi un atout dans les relations politiques. Il confère au pays une position centrale dans la région subsaharienne et condamne toute entreprise d’alliance à laquelle la Haute-Volta n’adhérerait pas.

Des trois cours d’eau qui le traversent le Burkina Faso a longtemps porté le nom, ce n’est qu’en 1984 que la Haute-Volta est devenue le pays des hommes intègres, conciliant ainsi les langues des deux ethnies principales du pays. Burkina signifie intègre en oore[[langue des Mossi]], et Faso signifie le territoire en dyula[[langue des Dyula]]. Le suffixe bè, qu’on ajoute au mot Burkina pour désigner les habitants du pays provient du fulfudé que parlent les Peuls, également nombreux sur le territoire. Ainsi les trois principales ethnies du pays sont associées dans son appellation traduisant à la fois la volonté d’afficher son indépendance vis-à-vis de la France et celle d’unir les différentes populations qui constituent le peuple burkinabè.

3.1.La révolution sankariste

Cette volonté de changer le nom de la Haute-Volta s’inscrit dans le cadre de la révolution sankariste, du nom de son principal meneur le capitaine Thomas Isidore Sankara. Ce leader africain qui militait pour une indépendance concrète de l’Afrique, a été mené au pouvoir suite à un coup d’État militaire appuyé par la population. Il présente dès son avènement, en août 1983, un programme qualifié par certains de « marxisme africain », cependant si son régime ressemble à l’organisation soviétique par la base idéologique qui le soutien et les institutions qui assurent son fonctionnement[[Cet aspect sera développé ultérieurement.]], le président burkinabè ne reconnaît pas l’autorité de Moscou et a toujours fait montre d’une certaine distance face au communisme. En fait Thomas Sankara prône plutôt un panafricanisme modéré[[Par rapport à la doctrine d’origine et au mouvement rastafaraï]], courant dont il sera le plus éminent représentant jusqu’à sa mort en 1987. L’appartenance du Burkina Faso au groupe des non-alignés reflète parfaitement le problème auquel est confronté le pays puisque si la révolution prône une rupture avec l’impérialisme et le néocolonialisme le maintien de l’État ne semble pourvoir s’effectuer sans le concours de financement
internationaux[[En 1982 70% du budget de l’État est financé par l’aide internationale, voir ASCHE H., Le Burkina Faso
contemporain : l’expérience d’un auto-développement, Paris, l’Harmattan, 1994.]]. Ainsi malgré des revendications idéologiques extrêmement vindicatives le Burkina ne peut se permettre de rompre avec les puissances occidental. Il est d’ailleurs frappant de voir que si la « fougue » avec laquelle Thomas Sankara rompt avec la condescendance de ses prédécesseurs dans ses discours officiels, elle ne l’empêche pas de conserver des rapports avec les nations
occidentales dans la lignée de ceux que la Haute-Volta a connu depuis son indépendance.

Cependant son discours irrite, et s’il entend rester libre de ses paroles malgré la situation précaire de son pays, les États occidentaux et particulièrement la France, peu amènes à son projet
révolutionnaire, le contraignent parfois à se plier à leurs exigences. Il s’agit donc d’essayer de saisir les contradictions existant entre ces exigences et le projet révolutionnaire de Thomas Sankara.

3.2.Histoire des relations franco-burkinabè dans les années 1980

Comme dans beaucoup d’autres anciennes colonies françaises, l’histoire des relations francoburkinabè est ponctuée par des événements traumatisants. Le territoire de la Haute-Volta a été
conquis au prix de nombreuses expéditions françaises, c’est celle des capitaines Voulet et Chanoine a été décisive. Une expédition sanglante défiant les règles qui fixaient les conditions de
l’établissement des colonies depuis la Conférence de Berlin en 1885[[ Les Anglais avaient signé un accord empêchant en théorie toute prétention française sur le territoire]]. Les Anglais avaient en effet signés un traité avec le Mogho Naba, première autorité du pays mossi. L’enjeu était de taille car une enclave anglaise en Afrique de l’Ouest aurait affaibli la cohésion des possessions françaises dans cette région. Ensuite, sous la pression des planteurs colons de Côte d’Ivoire et du Sénégal qui voulaient en exploiter la main d’oeuvre, la colonie de Haute-Volta fut démantelée en 1932 et ce jusqu’en 1947. Dès le début de la colonisation l’intérêt que présente le Burkina Faso se distingue clairement sur ces deux points : une position géographie centrale en Afrique de l’Ouest et une main d’oeuvre nombreuse. En outre, l’explication de l’important contingent fourni par la Haute-Volta durant la Seconde Guerre mondiale gagne à être éclairée par cette forte disponibilité de main d’oeuvre[[Elle aurait fourni la moitié des 127 000 soldats provenant d’A.O.F. durant la Seconde Guerre Mondiale Pascal Zagré : Les Politiques économiques du Burkina Faso, opus citée.]].

Après l’indépendance du le Haute-Volta, la France signe avec elle des accords de coopération dans de nombreux domaines et continue d’être son principal partenaire commercial. Alors qu’il dénonce le néo-colonialisme et l’impérialisme, nous avons voulu étudier l’évolution des relations francoburkinabè à partir de l’accession au pouvoir de Thomas Sankara. Il s’agit d’observer dans quelle mesure l’avènement de la révolution sankariste a modifié les relations franco-voltaïques. Nous avons tenté d’apporter une réponse à cette question en interrogeant successivement le cadre
juridique des relations franco-burkinabè, le discours et l’action de la révolution sankariste et leur impact sur les relations diplomatiques et économiques.

CONCLUSION

L’étude de la coopération franco-burkinabè durant les années 1980 donne un éclairage particulier sur l’histoire des relations franco-africaines. La mutation qui s’opère dans ces relations, qui passent
d’un mode bilatéral à un mode multilatéral, prend en effet une forme particulière au Burkina en pleine révolution.

En étudiant l’évolution des accords de coopération et de l’aide française au Burkina Faso, nous avons privilégié une approche du cadre institutionnel de ces relations. Cette conduite nous a été
dictée par les documents d’archives accessibles et par les obstacles méthodologiques liés à l’étude de relations d’un type moins formel. Au Burkina, les accords de coopération sont restés inchangés de 1961 à 1986, moment où le CNR en obtient la révision. Les accords de coopération francovoltaïques sont signés en même temps que les accords que la France passe avec les autres pays du Conseil de l’Entente. Ils possèdent tous ce même contenu qui accorde à la France de larges prérogatives en matière de développement, mais aussi dans tous les domaines relevant normalement de la souveraineté nationale.

Ayant mis en évidence les atteintes à la souveraineté nationale qu’entérinent les accords de 1961, nous avons voulu mettre en avant la position conservatrice dans laquelle se trouve le Burkina Faso après qu’une vague de contestation entraîne le renouvellement des accords dans la majorité des anciennes colonies françaises. Après vingt ans de coopération et d’aide au développement, la capacité de la France à assumer son rôle de gestionnaire des problèmes africains est durement remis en question. Dès 1970, la vague de contestations des accords de coopération avait nécessité une révision des relations franco-africaines en faveur d’une « normalisation ». Aux côtés de la Côte
d’Ivoire et de la Centrafrique, le Burkina est l’un des trois seuls États à ne pas signer d’accords renouvelés dans les années 1970. Sans avoir besoin de rapprocher le régime de Lamizana et ceux de
Houphouët-Boigny et Bokassa, nous avons voulu mettre en avant les lacunes du Burkina dans le processus de « normalisation » des relations, engagé dans les années 1970. La présentation des
accords de coopération entre la France et le Bénin nous a permis de prendre la mesure du décalage qui se crée alors entre les États ayant renouvelé leur accords et les autres.

Le renouvellement des accords entraîne une modification sensible des textes en faveur de la souveraineté nationale des peuples avec lesquels la France coopère. En revanche cette dernière123 dispose d’une marge de manoeuvre plus grande quant à l’attribution de son aide. L’exemple du Bénin qui a renouvelé ses accords de coopération en 1975, semble montrer que l’acquisition d’une plus grande indépendance entraîne une diminution de l’aide française. La Côte d’Ivoire ou la Centrafrique, qui n’ont jamais contesté massivement les accords de coopération et qui bénéficient continuellement d’un fort appui financier de la part de la France semble illustrer le cas contraire.

Après avoir mis en avant les conditions dans lesquelles se déroule jusqu’en 1986 la coopération française avec le Burkina, nous avons cherché dans les discours de Thomas Sankara les éléments
permettant de déterminer les motivations du CNR pour obtenir la révision des accords.

Considérés comme un héritage du colonialisme, les accords de 1961 constituent un point d’achoppement pour le régime révolutionnaire qui en dénonce l’impérialisme. L’étude des discours du leader burkinabè a permis la mise en évidence de l’anti-impérialisme comme leitmotiv de la révolution. S’annonçant comme un renversement des valeurs établies, le régime du CNR attaque les structures sociales et institutionnelles héritées de la colonisation. C’est dans cette optique qu’il s’attache à demander un renouvellement des accords de coopération auxquels il reproche de favoriser la reproduction d’élites locales dévouées à l’ancienne puissance coloniale.

Après trois ans de négociations, les nouveaux accords sont signés le 2 février 1986, mais il semble que ce changement soit plus symbolique qu’effectif. Première limite, les accords n’entrent en
vigueur en France qu’en 1988 après leur ratification par l’Assemblée Nationale, soit deux ans après leur signature. Qu’on en impute la décision à la droite, majoritaire à l’Assemblée, ou aux longueurs
du système français, cette ratification tardive intervient alors qu’un processus de « Rectification » de la révolution s’est engagé au Burkina Faso à partir du 15 octobre 1987. Deuxième limite, l’impact
négligeable que semble avoir eu la révision des accords. S’il reste difficile à évaluer en raison de la courte période séparant la révision et la fin du CNR, l’impact de cette révision semble limité.

L’étude des montants de l’aide française allouée au Burkina Faso ne présente pas de rupture apparente qu’on pourrait lui attribuer.

De même, il reste difficile d’établir un lien entre la diminution de l’aide bilatérale française au Burkina et l’avènement de la révolution.

Malgré la coïncidence de ces deux événements, la diminution de l’aide française semble s’inscrire dans un mouvement de réorientation de l’aide française vers les institutions multilatérales, plutôt que dans le cadre d’une sanction politique.

Au cours des années 80, la France semble s’investir davantage au sein des institutions 124 internationales et se détacher légèrement de la priorité africaine dans la répartition de ses financements. Cet engagement financier de la France en faveur des institutions internationales se serait vu redoublé par l’adhésion des agents du ministère de l’Économie et des Finance et ceux du Trésor français aux thèses du FMI.

Dans le contexte de crise de la dette des années 80, ce retrait de l’aide bilatérale française au profit des institutions multilatérale entraîne des conséquences particulières pour les pays africains. Au
centre du système monétaire et financier mondial, les institutions de Bretton Woods jouent le rôle de médiateur entre les pays en difficulté et leurs bailleurs de fonds. Le FMI prend une importance
particulière au cours de cette décennie. L’augmentation de ses ressources et des conditionnalités auxquelles il soumet ses prêt tend à lui donner un rôle prépondérant dans la politique mondiale.
Membre de plein droit des institutions de Bretton Woods, le régime du CNR n’a pourtant pas recourt aux ressources qu’elles sont à même de dispenser. Alors que les pays de la zone franc s’engagent les uns après les autres dans des programmes d’ajustement structurels dirigés par le FMI, Sankara s’efforce de former un « front uni contre la dette ». Il essaie notamment d’orienter le Conseil de
l’Entente vers une politique progressiste et prend position en faveur des luttes pour l’indépendance des peuples à travers le monde.

Affirmant que la dette est issue du colonialisme Sankara joint le refus de la payer à un ensemble de politiques économiques et sociales par lesquelles il entend opérer le changement qu’il annonce avec sa révolution. Cependant, alors que le Burkina est largement tributaire de l’aide internationale, les positions politiques de Sankara semblent lui en retirer les faveur. Si ses affinités avec le marxisme-léninisme et ses liens avec le colonel Kadahfi peuvent inquiéter, il semble que ce soit surtout son engagement en faveur d’une annulation de la dette des pays africains qui lui vaut l’hostilité des bailleurs de fonds.

Alors que dans son Mémorandum de 1989, la Banque mondiale gratifiera les politiques menées par le CNR, celui ne bénéficie d’aucune aide de la part des institutions de Bretton Woods. Alors que Sankara, refusant une assistance qui assujettie, n’a pas signé de PAS avec le FMI, l’ouverture des négociations a lieu dès 1988. Après les politiques économiques antagonistes à celles du FMI menées sous Sankara, la rapidité avec laquelle sont engagées les négociations semblent caractériser la phase de « rectification » qui lui fait suite. Alors que certains auteurs affirment que le FMI semble souhaiter éliminer ses concurrents en matière d’ajustement, il semble que le modèle d’auto125 ajustement adopté au Burkina Faso ait pu créer un précédent qui lui soit nuisible.

Notre étude invite donc à replacer les relations franco-burkinabè dans le contexte mondial. Si elle s’appuie sur les rapports étroits que la France entretient avec le Burkina, elle tend à illustrer les
conséquences des mutations du système mondial initiées dans les années 70. Celles-ci entraînent un effacement de plus en plus marqué de l’aide bilatérale française au profit des institutions
multilatérales dans le courant des années 80. En outre, ce retrait s’accompagne d’un investissement plus prononcé de la France au sein des institutions internationales. On relève de cela deux
conséquences : un accroissement de l’intérêt de ces institutions pour les problèmes de l’Afrique francophone et une certaine « normalisation » des rapports franco-africains. Si l’on admet, à la suite
de nombreux auteurs, que l’enjeu africain pour la France est essentiellement politique, la révolution sankariste entre alors en collision avec les intérêts français dans la mesure où ceux-ci dépendent désormais des succès du FMI.

Sankara reprochait au gouvernement français de ne pas prendre acte des changements intervenus au Burkina avec la révolution, il semble que lui-même n’ait pas su saisir les mutations qui s’opèrent
dans le système des relations franco-africaines. Au-delà des liens étroits que le Burkina peut avoir conservés avec son ancienne métropole, cette étude souligne la faible marge de manoeuvre dont les pays les moins développés disposent pour effectuer des changements économiques et sociaux nécessaires au redressement de leur situation.

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