Frédéric Guirma fait partie des personnalités burkinabè que Thomas Sankara qualifiait volontiers de réactionnaire. Dans cet article il demande qu’on laisse la France tranquille à propos de l’assassinat de Thomas Sankara dont on sent qu’il ne l’aime pas beaucoup. Nous le publions car il nous semble justifié de donner à connaitre d’autres opinions que celles qui sont favorables à Thomas Sankara, sachant que notre site donne la possibilité de réagir.

Après un long plaidoyer en faveur de François Mitterrand qu’il semble visiblement admirer, il se lance dans une longue démonstration plutôt subjective du fait que la France ne pouvait en vouloir à la vie de Thomas Sankara.

Pourtant plusieurs témoignages font état de complicité de le France dans la complot notamment de compagnons de Charles Taylor (voir http://thomassankara.net/assassinat-de-thomas-sankara-des-temoignages-dun-documentaire-de-la-rai-3-mettent-en-cause-la-france-la-cia-et-blaise-compaore/). 

Par ailleurs le juge militaire burkinabè chargé de l’enquête, depuis l’insurrection, a lancé une commission rogatoire en direction de la France et demandé la levée du secret défense (voir http://thomassankara.net/affaire-sankara-juge-dinstruction-demande-a-france-levee-secret-defense/). La France semble donc ne pas vouloir collaborer ce qui ne contribue certainement pas à lever la suspicion.  M. Frédéric Guirma ne se serait-il pas un peu trop avancé? Son amour pour la France ne l’a-t-il pas rendu aveugle?

Bruno Jaffré


Par Frédérique Guirma

Publié le 14 janvier 2016 sur http://lepays.bf/

L’auteur du point de vue ci-dessous saisit l’occasion du 20e anniversaire de la mort de l’ancien président français, François Mitterrand, pour revenir sur l’implication supposée ou réelle de la France dans la mort de l’ex-président burkinabè, Thomas Sankara. Pour lui, il vaut mieux « laisser la France tranquille » pour examiner objectivement ce qui s’est passé à Ouagadougou.

Et voici qu’à l’occasion du 20e anniversaire du décès du président François Mitterrand, resurgit encore, même sur les ondes de RFI, l’allégation que la France serait impliquée dans l’assassinat du président Thomas Sankara. C’est mal connaître François Mitterrand et occulter subjectivement par concrétisme idéologique, ce que fut le CNR de Thomas Sankara et la personne de Thomas Sankara lui-même dont on applaudit le comportement de galopin, démagogue, populiste, insolent et provocateur à l’égard du président français lors de sa visite officielle à Ouagadougou en 1986.

Mitterrand avait été d’ailleurs d’une mansuétude toute paternelle envers cette agressivité de goujat qui jouait les chefs d’Etat dont il n’avait pas l’étoffe ni la carrure. Il lui avait remonté gentiment mais fermement les bretelles en lui laissant entendre qu’il espérait qu’il mûrirait, dans sa gouaille proprement mitterrandienne. Car, si à l’époque, Botha, le président blanc sud-africain, était un assassin de Noirs sud-africains, François Mitterrand savait bien que Thomas Sankara, le président noir burkinabè, était lui aussi un assassin de ses propres frères noirs burkinabè. En effet, les fantômes du colonel Badembié Nézien, froidement abattu devant lui et Blaise Compaoré par un sous-officier promu depuis colonel pour hauts faits d’armes, du colonel Gabriel Yorian Somé, du commandant Fidèle Guébré, du colonel Didier Tiendrébéogo et de ses camarades, du commandant Amadou Ouédraogo ainsi que de tant d’autres militaires et civils, se bousculaient dans son placard. Et malgré tout, François Mitterrand était venu à Ouagadougou car il savait voir en-deçà de Sankara, le peuple de son Burkina ! Mais passons.

En fait de révolutionnaires, François Mitterrand en avait vu d’autres plus radicaux que Thomas Sankara, mais bien plus sérieux que jouaient nos révolutionnaires pour la galerie du pays et leur peuple que leur dictateur oppressait.

François, l’Africain

En 1946, il avait su comprendre et admirer le député Félix Houphouët Boigny de Côte d’Ivoire. Il avait su respecter le bien- fondé de l’apparentement de son RDA constitué à Bamako au Parti communiste français, majoritaire en France et au palais Bourbon, et qui aspirait à la prise de pouvoir pour atteler la France au char du Bloc de l’Union soviétique, nouvel ennemi des droits de l’Homme et de l’Etat de droit, au lendemain d’une cruelle deuxième guerre mondiale qui venait de se terminer péniblement pour la France et donc pour des peuples noirs de ses colonies d’Afrique, qui, ensemble avec le peuple français, venaient d’y conquérir héroïquement sur le fascisme hitlérien Nazi, ces mêmes droits. La diplomatie n’est pas, comme l’ont affirmé et écrit ceux qui fustigeaient le président François Hollande pour son attitude à l’égard du référendum constitutionnel au Congo Brazzaville, de la politique à géométrie variable selon ses intérêts nationaux. Au Quai d’Orsay où j’ai fait mon stage de diplomatie avant notre indépendance et dont j’ai été un fonctionnaire, on m’a enseigné que la diplomatie est l’art du franc-parler et de convaincre ceux qui ne sont pas comme vous et ne pensent pas comme vous.

Aussi, au lieu de haïr et de mépriser le député Félix Houphouët Boigny qualifié de communiste comme les partis de la Droite, et même la SFIO, le faisaient, le député François Mitterrand avait pris langue avec Houphouët. Il l’avait persuadé en diplomate qu’étant donné le contexte de guerre froide qui s’était installée pour longtemps, les intérêts bien compris des peuples africains n’étaient pas que leurs élus soient des courroies de transmission du bloc soviétique.

En révolutionnaire vrai et authentique, Houphouët Boigny a persuadé ses amis du RDA de désapparenter le RDA du PCF en 1950. Avec Gabriel d’Arboussier, Modibo Keïta était de ceux qui s’y étaient opposés. Mais ironiquement, en 1961, ce sera Nikita Khroutchev lui-même patron du bloc soviétique, qui confirmera ce que François Mitterrand avait dit à Houphouët en 1949. Après l’éclatement de la Fédération du Mali, le Soudan français avait gardé le nom de République du Mali avec la résolution ferme de ramener le Sénégal à la Fédération, fût-ce par les armes. En visite à Moscou, Modibo Keïta avait demandé ces armes à Khroutchev qui lui avait paternellement dit : « Je vous estime comme un fils. Aussi serai-je franc avec vous. L’URSS ne donne pas des armes. Elle les vend, et votre pays qui est pauvre aurait une dette qui pèsera sur son développement économique, et l’URSS ne donne pas d’aide économique. En plus, la France défendrait le Sénégal. Je vous conseille de ne pas rompre ce pont avec la France si vous voulez développer votre pays« .

Le Soviétique savait parfaitement que ce n’était pas la France qui avait provoqué l’éclatement de la Fédération du Mali comme le Mali le criait sur les toits. En fait, socialiste bolchévique avec les siens, Modibo avait opté pour le Parti Unique Etat. Socialiste modéré avec les siens, Senghor avait opté aussi pour le Parti Unique Etat. Le parti qui serait celui du chef de l’Etat dévorerait donc fatalement l’autre, les siens et les Soudanais, comme les Sénégalais voulaient éviter ce sort. Or, si le chef d’état-major, le général Soumaré alors commandant, était soudanais, toute l’armée sur place à Dakar, était sénégalaise. Les Sénégalais ont pris l’initiative et embarqué Soumaré et les ministres soudaniens dans un train blindé pour Bamako. Donc, la France dans cette affaire n’y était pour rien.

Le président Omar Bongo avait beaucoup d’affection pour Sankara

Ainsi, pour revenir à Thomas Sankara en 1987, ses relations avec la France s’étaient si améliorées que la France n’avait aucun intérêt à son assassinat. Mme Mitterrand l’avait pris tellement en sympathie que sous son égide, elle avait encouragé des Afrikaner farouches du régime raciste d’Afrique du Sud, à venir dialoguer à Ouagadougou alors que sauf la Côte d’Ivoire, aucun Etat africain n’acceptait l’idée de dialogue avec Pretoria. La délégation de l’Apartheid était conduite par Fréderick Van Zil Slabber. Outre l’amitié qui liait Sankara à l’un des proches parents d’officiers gabonais, le président Omar Bongo avait beaucoup d’affection pour Sankara. Jacques Chirac, Premier ministre du gouvernement de cohabitation RPR avec François Mitterrand, a même envoyé un de ses premiers couteaux du RPR, le ministre Michel Noir, prendre langue avec Sankara en déclarant qu’ils parleraient le même langage du fait qu’ils étaient de la même génération. Evidemment, François Mitterrand, chef de l’Etat, avait été un artisan de cette initiative de son Premier ministre. La France ne pouvait donc pas décider du jour au lendemain, comme un Etat voyou, qu’il fallait que Thomas Sankara disparaisse et de fait, Mme Mitterrand a accueilli et installé en France avec beaucoup de compassion et de générosité, Mme veuve Mariam Sankara, Mme veuve Paulin Bamouni et d’autres Sankaristes.

« Laissons enfin la France tranquille »

Donc dans ce crime d’Etat, laissons enfin la France tranquille et examinons objectivement ce qui se passait ici à Ouagadougou dès l’instauration du CNR. La connaissance de l’histoire de l’humanité aurait fait comprendre aux révolutionnaires de 1982 que déjà le quadriumvirat n’avait pas réussi à l’empire Romain sous Dioclétien, mais l’avait fait éclater territorialement en quatre pour accommoder quatre empereurs. Deux portant le titre de César et deux portant celui d’Auguste. La chute de l’empire romain avait débuté ainsi.

Chez nous aussi, il était illusoire de vouloir que Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henri Zongo gouvernent avec les mêmes pouvoirs à égalité. La nature marxiste-léniniste du CNR interdisait cette possibilité. Et on avait déjà lu sous Jean-Baptiste Ouédraogo, président et Thomas Sankara Premier ministre, l’expression « deux coqs », écrite par un journal ivoirien, et par laquelle l’un tenait à chanter plus haut que l’autre. Et puis, il faut se donner la peine de lire les témoignages que les ténors de la révolution et les griots de Sankara ont livrés dans leurs livres.

Par exemple, il faut absolument relire le chapitre 4 de la première partie du livre de Dr Basile Laetaré Guissou. Titre : Burkina Faso, un Espoir en Afrique, publié par l’Harmattan depuis 1995. Au début de ce chapitre, il relate en page 75 comment Marco Pannella, parlementaire italien, a prévenu Thomas Sankara dès 1984 que le système qu’il instaurait aboutirait fatalement à ce que lui et ses trois confrères s’entretuent. En page 79, Guissou confesse froidement la responsabilité collective de tous les révolutionnaires dans la tragédie du 15 octobre 1987. Dans tout ce qu’il a écrit comme dans ce que le journaliste malgache, Sennen Andriamirado de Jeune Afrique, griot patenté de Sankara, a écrit dans son livre « Il s’appelait Thomas Sankara » publié par ledit hebdomadaire, on ne voit aucun espace par où la France aurait pu décisivement introduire sa main pour susciter la tragédie. Par contre, on constate en lisant d’autres ouvrages tels que « Politiques de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré », écrit par le colonel André Roch, le grand chancelier des Ordres nationaux, publié aussi par l’Harmattan, que cette affaire avait été intégralement l’aboutissement d’une lutte féroce entre groupuscules communistes pour le pouvoir d’Etat, absolu, dans une atmosphère passionnelle et surchauffée où personne ne se sentait en sécurité pour sa vie. Il faut donc savoir assumer son histoire en totalité et laisser enfin la France en paix. Même la suite a prouvé que nous savons bien nous entretuer sans son aide.

Aussi pour conclure, je cite le philosophe Blaise Pascal qui a écrit : « L’Homme n’est ni ange ni bête. Le malheur est que quand il fait l’ange il fait la bête ». Donc, que le MBDHP cesse de fustiger la présence des bases militaires française et américaine chez nous. Pour paraphraser Ernest Renan, un autre penseur français, je recommande fraternellement aux dirigeants des organisations de « savoir faire enfin le procès de leurs préjugés » et de mûrir en responsables. Sans ces bases, les djihadistes auraient détruit le Mali et fait de notre pays une boucherie, et eux ne parleraient plus de défense de droits de l’Homme et des peuples.

En toute honnêteté intellectuelle, qu’ils reconnaissent que sans l’ambassadeur de France S.E. Gilles Thibaut et celui des USA S.E Tulinabo Mushingi, le RSP aurait confisqué à notre peuple sa révolution et le putsch du général Diendéré aurait pu réussir. Au lieu de les présenter en diplomates impérialistes, activistes qui se mêlent de nos affaires, il est temps de laisser la langue de bois révolutionnaire marxiste- léniniste et de voir en hommes mûrs comment aider le président Roch Marc Christian Kaboré à réussir ce que notre peuple attend de lui.

S.E Fréderic F. Guirma

Source : http://lepays.bf/frederic-f-guirma-a-propos-de-la-mort-de-thomas-sankara-la-france-navait-aucun-interet-a-son-assassinat

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