Publié le 28 décembre 2015 sur http://www.jeuneafrique.com

Par Rémi Carayol

Vingt-huit ans que l’on se pose la question à Ouagadougou : quelle fut l’implication de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire de 1960 à 1993, dans l’assassinat de Thomas Sankara et de douze de ses camarades le 15 octobre 1987 ?
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Pour les proches de l’ancien président du Faso, la réponse ne fait guère de doute. « Houphouët a eu un rôle actif, c’est sûr », affirme l’un des confidents de Sankara, qui a accompagné le capitaine tout au long de la révolution. Selon lui, Houphouët aurait dit un jour à Sankara : « Je suis comme un fauve. Je ne me presse jamais avec mes proies. Mais je finis par les avoir. »

Tout séparait les deux hommes, à commencer par leurs convictions politiques. « Pour Sankara, Houphouët représentait le bras de la Françafrique et de l’impérialisme qu’il combattait », se souvient ce confident.

L’Ivoirien, de son côté, ne cachait pas son hostilité à l’égard de ce jeune révolutionnaire qu’il considérait, selon Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de Charles de Gaulle, comme un irresponsable.

La relation tendue entre Houphouët et Sankara

Les premiers contacts furent tendus. Au lendemain de sa prise de pouvoir, le 4 août 1983, Sankara appelle Houphouët. « J’ai aussitôt senti que le courant ne passait pas », confia-t-il.

Quelques semaines plus tard, les deux hommes ont un échange féroce lors d’un sommet de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), à Niamey. Le Burkinabè est censé prendre la présidence de l’organisation. « Non, pas vous ! lance Houphouët. – Pourquoi pas moi ? demande Sankara. – Parce que vous êtes un gamin et que vous êtes mal élevé. – Et vous, un vieux gâteux. »

Durant deux ans, les incidents se multiplient. Sankara reporte plusieurs visites prévues en Côte d’Ivoire. En 1985, une bombe endommage sa suite à Yamoussoukro. Le capitaine menace bientôt d’exporter sa révolution – sans suites. La presse burkinabè accuse Houphouët de vouloir le faire tomber.

Plusieurs sources affirmeront rétrospectivement que l’Ivoirien aurait financé la guerre des tracts qui sera fatale à l’amitié entre Compaoré et Sankara.
Houphouët se rend bien à Ouaga en mars 1986. Il tente d’amadouer son cadet (quatre décennies les séparent) en finançant quelques projets. Il fait aussi livrer des valises pleines de billets – de l’argent qui, en dépit des réticences de Sankara, aurait servi à financer la sécurité présidentielle. Mais leur relation sera toujours dominée par la méfiance.

Cela fait-il du « Vieux » un acteur du complot contre Sankara ? Beaucoup le pensent. Lui-même a toujours démenti. « Il n’a certainement pas conseillé à Compaoré d’éliminer Sankara, affirmait Jacques Foccart avant sa mort. Ce qu’il a pu lui dire, c’est quelque chose comme : « C’est vraiment dommage pour votre pays et pour nos relations d’États que votre ami ait un comportement aussi désordonné. » »

Une chose est sûre : Houphouët s’était mis dans la poche Blaise Compaoré, le successeur de Sankara, soupçonné aussi d’être son tombeur. Au cours d’une mission en Côte d’Ivoire en 1985, Blaise a fait la connaissance de Chantal Terrasson de Fougères. Cette femme issue de la bonne société ivoirienne est la fille du docteur Jean Kourouma Terrasson, un proche d’Houphouët. Lors de leur mariage quelques mois plus tard, Sankara se désolera de perdre à cette occasion « un ami, un frère ». Les années suivantes, Compaoré multipliera les voyages en Côte d’Ivoire et deviendra l’homme d’Houphouët au Burkina. Deux semaines avant l’assassinat de Sankara, les deux hommes s’étaient vus en tête-à-tête à Abidjan.

Rémi Carayol

Source
: http://www.jeuneafrique.com/mag/288068/politique/houphouet-sankara-chien-chat/

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