Pouvez-vous vous présenter un peu. Vous êtes issue du cinéma militant et avez travaillé à la maison de production Orchidées notamment. Où en est-elle?

En effet comme vous le soulignez, je viens du cinéma militant , celui des années 70-80 où l’on avait le sentiment que par l’image nous pouvions à la fois informer et créer des solidarités avec les peuples des pays en lutte contre les dictatures, le colonialisme … C’est dans cette optique que je suis devenue en 1981 membre fondateur de l’association Orchidées dont le but était de produire, réaliser et diffuser des films sur les pays du Sud. C’est à ce titre que j’ai produit en 1984 la trilogie « Moi l’Afrique » qui raconte l’Histoire du continent  avec pour le 1er épisode, les empires, les royaumes, le commerce … avant l’arrivée de l’esclavage. Le 2eme épisode raconte le démantèlement de l’Afrique, l’esclavage, les luttes pour l’indépendance, le travail forcé. Le 3eme épisode parle de l’Afrique moderne avec les défis qu’elle doit relever pour sortir du néocolonialisme et aller vers le développement. C’est à cette occasion que l’équipe de tournage a eu la chance de rencontrer le Président Thomas Sankara  et de l’interviewer. Dans cette interview exclusive Thomas Sankara  parlait de ses espoirs pour son pays mais aussi pour le continent. Il expliquait également la politique qu’il mettait en place pour révolutionner à la fois la politique et les comportements de chacun. …

Pour répondre à la question où en est Orchidées actuellement , je dirais que nous produisons moins de documentaires  de 52 mn (ce que nous avons fait  pendant plus de 20 ans) car c’est un métier très difficile, surtout lorsque l’on veut faire du documentaire comme nous le faisions auparavant, c’est-à-dire à caractère politique, sans voyeurisme … Il faut beaucoup de temps, d’énergie …Donc Orchidées continue ses activités à plus petite échelle, nous entrons plutôt en coproduction comme cela a été le cas pour le film « Fratricide au Burkina Faso »

Quelle a été votre itinéraire depuis?

Avant lorsque je dirigeais Orchidées, j’étais surtout productrice, même s’il m’arrivait parfois de réaliser ou monter des films. J’avais mis un peu entre parenthèses ces deux métiers, mais depuis 2000 je me consacre à la réalisation où au montage. Je fais également de la formation à l’INA en tant que chef-monteuse.

 

Comment avez-vous été attirée par Thomas Sankara jusqu’à en faire deux films ?

Je pense que nous avons été des millions en Europe et en Afrique à être  « attirés »  par Thomas Sankara et ce qu’il représentait comme espoir pour son pays, son continent et au delà. Il faut se situer dans le contexte politique de l’époque. Concernant l’Afrique francophone, même si le colonialisme n’existait plus officiellement, c’était le néocolonialisme. La France continuait à dicter sa loi, à exploiter les ressources des pays, faire ou défaire des présidents selon qu’ils étaient dociles ou pas. Il y avait encore des luttes pour l’indépendance ou contre des dictatures dans de nombreux pays. L’Afrique du Sud vivait sous le régime de l’apartheid, Mandela était encore en prison. L’Angola ou le Mozambique subissaient des attaques régulières de l’armée sud-africaine. Tous les pays du Tiers Monde vivaient dans la misère avec une dette qu’ils sont incapables de rembourser …

Lorsque  Thomas Sankara arrive au pouvoir, il veut changer tout celà. Evidemment on peut se dire dans un premier temps qu’il a le verbe facile, que c’est un bon orateur, que ce qu’il dit à son peuple ou aux tribunes des Nations Unies ou de l’OUA … les réalités quotidiennes vont avoir rapidement raison de ses idées généreuses.

Et puis petit à petit on voit qu’il applique ce qu’il dit. Que les sacrifices financiers qu’il demande aux fonctionnaires par exemple pour pouvoir construire écoles, dispensaires, barrages, il les applique à lui même, à ses ministres, au train de vie de l’Etat . Pas de chauffeurs, de palais, de Mercedes, de salaires de ministres ou de président. Il touchait simplement son salaire de capitaine !

Donc pour répondre à votre question, je trouve qu’il y a peu de personnes, en tout cas de président qui n’a été aussi honnête, aussi exigent envers lui même que Thomas Sankara. Il avait rebaptisé le Haute Volta en Burkina Faso « le Pays des Hommes Intègres », il a voulu rester intègre jusqu’au bout. Il l’a payé de sa vie. Je pense que pour cet homme, ce président méritait bien deux films ! J’aurais préféré qu’il n’y ait pas de film, celà aurait voulu dire qu’il n’avait pas été assassiné et qu’il n’était pas nécessaire de réclamer 20 ans après cet assassinat, la vérité , la justice pour sa mémoire, et pour sa famille.

Vous faites partie d’une génération qui a connu d’autres leaders du Tiers Monde, que représente Thomas Sankara par rapport à eux

Il y a quatre hommes que je respecte énormément et qui sont pour moi des références, je dirai même pour certains, depuis mon adolescence. HO Chi Minh bien sûr, le père de l’Indépendance du Viet Nam et Martin Luther KING que j’ai découvert en lisant « ce que je crois ». Et puis plus tard, il y a  eu Salvador ALLENDE et Nelson MANDELA. Alors que représente Thomas SANKARA par rapport à eux ? Je dirai qu’il portait les mêmes valeurs, les mêmes exigences, les mêmes rêves que ces quatres hommes. Chacun luttait à sa manière pour le respect des droits humains, contre le racisme, le colonialisme ou l’impérialisme américain, le développement de leur pays. Ils ont sacrifiés leur vie pour leurs idées, certains en sont morts. Thomas SANKARA fait partie de cette catégorie de personne …

Vous aviez déjà participé à un premier film sur Thomas Sankara « Réquiem pour un président assassiné » en 1988 ? Vous avez senti le besoin d’en réaliser un autre?

Lorsque Thomas Sankara a été assassiné, Orchidées et Didier MAURO qui faisait partie le l’équipe de tournage que j’avais envoyée en Afrique en 1984 avons voulu rendre hommage à cet homme, à ce président intègre. C’est pourquoi ce film a été réalisé je dirais un peu dans l’urgence, dans l’émotion. Je trouve que c’est un très bon film, un beau portrait. Faire un autre film, 20 ans après, c’était à nouveau rendre hommage au président assassiné, mais c’était aussi tenter d’aller plus loin pour comprendre les causes de cet assassinat, faire la lumière sur les responsabilités de la France, de la Côte d’Ivoire, sur le rôle crucial que Blaise Compaoré a eu dans cet assassinat

Vous avez utilisé une interview exclusive de Thomas Sankara très riche effectuée en 1984. Pourrons en disposer un jour de l’intégralité?

Je pense que cette interview fera d’abord l’objet d’une édition papier, si cela est possible

Dans quelle condition avez-vous pu réaliser ce nouveau film « Fratricide au Burkina Faso » ?  Avez-vous eu des difficultés à convaincre certains intervenants?

Thomas Sankara est une personne aimée, estimée pour les rêves qui l’ont porté, mais aussi pour les réalisations concrètes qu’il a pu mettre en place pendant la courte période de sa présidence. Convaincre la plupart des personnes présentes dans « Fratricide au Burkina Faso » n’a donc pas été difficile. Je pense que chacune d’elle a pu avoir le sentiment de participer à un film utile et nécessaire pour la mémoire et Thomas Sankara , mais aussi pour que justice soit rendue.

La réticence au début venait plutôt de Mariam Sankara car elle n’a jamais voulu s’exprimer en images sur l’assassinat de son mari. Je pense que la confiance s’est installée grâce au soutien de Paul, le frère de Thomas Sankara qui nous a mis en relation, et aussi sans doute parce que nous avions été les premiers à réaliser en 1988 un film-hommage : « Réquiem pour un président assassiné » et que notre démarche, 20 ans après ne pouvait être de l’opportunisme, mais plutôt une fidélité.

Votre titre donne le ton. Il a été tué par son frère et avec le soutien de la Françafrique. Vous prenez position donc ?

En effet le titre donne le ton, mais ce n’est pas que MA vérité ! Le film  » REQUIEM POUR UN PRESIDENT ASSASSINE » donnait également le ton puisque nous affirmions que Thomas SANKARA avait été assassiné bien que Blaise COMPAORE soutenait, certificat de décès à l’appui, qu’il était mort de mort naturelle !

Bien sûr non prenons position, car nous ne trouvons pas normal que 20 ans après l’assassinat de Thomas SANKARA sur les ordres de Blaise COMPAORE, celui-ci ne soit pas jugé et soit toujours président du Burkina Faso. La différence avec  » REQUIEM POUR UN PRESIDENT ASSASSINE » , c’est que 20 ans après, nous pouvons prendre du recul, analyser les choses en nous appuyant sur des enquêtes faites par différents journalistes, par les avocats de la famille SANKARA, des témoignages qui n’étaient pas possibles 2O ans plus tôt. Le film donne donc la parole à des témoins, des journalistes, des « acteurs » de la Révolution sankarienne. Ce ne sont donc pas des affabulations mais des faits avérés. Il ne faut pas oublier que la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU donne raison à la famille, et qu’elle a condamné Compaoré, le président actuel du Burkina Faso à indemniser la famille de Thomas SANKARA … mais la famille n’attend pas d’argent, elle veut justice, vérité et condamnation, un vrai jugement devant une cour.

 Quelles sont les perspectives de diffusion du film.

 « Fratricide au Burkina Faso » a déjà été diffusé deux fois en France cette année sur France Ô, en avril et en septembre et le sera en octobre sur Public Sénat. La TSR (télévision suisse romande) a prévu une diffusion normalement en octobre. Mais je pense qu’il y aura d’autres diffusions car ce film fait partie d’une série intitulée « Assassinats politiques » qui marche bien à l’international

Vos projets maintenant ?

Je viens juste de terminer le montage d’un documentaire de 54mn « Ces enfants perdus de Panama ». Il sera diffusé le 24 octobre sur RFO Guadeloupe, puis RFO Martinique ensuite sur France Ô. Sujet très intéressant car le film ne parle pas du creusement du Canal de Panama comme d’une « prouesse technique ». Il s’attache aux  travailleurs venus des pays alentours, ainsi qu’aux martiniquais, guadeloupéens quittant la misère pour réaliser un travail pharaonique. 20 000 personnes sont mortes, beaucoup d’anonymes qui n’ont qu’un numéro dans un cimetière. Aujourd’hui encore ont se bat sur les chiffres…. Certains ne parlent que de 6 000 morts, avec condescendance …. Cela me faisait penser à la période du travail forcé en Afrique où des milliers de personnes sont mortes pour construire le train Congo-Océan, ce fameux train qui a permis le pillage des richesses de l’Afrique.

Mes projets actuels : terminer le documentaire pour lequel j’ai tourné plusieurs fois au Viet Nam depuis dix ans. Un film sur la résistance contre le colonialisme français, contre la présence américaine, à travers l’histoire d’une famille, la mienne.

Propos recueillis pour le site thomassankara.net. On trouvera une présentation du film « Fratricide au Burkina, Thomas Sankara et la Françafrique » à l’adresse http://thomassankara.net/?p=0308

 

1 COMMENTAIRE

  1. > Interview de Thuy-Tiên Ho, coréalisatrice du film, « Fratricide au Burkina, Sankara et la Françafrique »
    l’interview sur le site s’arrète à la question « Vous aviez déjà participé à un premier film sur Thomas Sankara « Réquiem pour un président assassiné » en 1988 ? Vous avez senti le besoin d’en réaliser un autre ? ». Il n’y a pas la réponse et la suite de l’interview, peut-on la trouver ailleurs?
    merci de votre réponse

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