jeudi 29 octobre 2015

Il est né il y a un peu plus de 70 ans à Kaya où il fit son école primaire avant de se retrouver au Lycée Philippe Zinda Kaboré. Ismaël A. Diallo a, très jeune, allié études et travail pour se retrouver en 1963 en formation au Service technique international de Police (STIP) ; il se retrouvera commissaire de police à Agadèz au Niger en 1965. Puis, s’ouvre quelques années plus tard, une carrière internationale … Figure de la révolution, Ismaël A. Diallo a été un proche collaborateur de Thomas Sankara puis de Blaise Compaoré. Parti à la retraite en 2008, M. Diallo s’est remis dans l’animation de la vie publique de son pays via la société civile. En décembre 2014, il succède au Pr Luc Marius Ibriga à la tête du Front de renforcement de la citoyenneté (FRC). Au moment où la ‘’nation’’ commémore le 1er anniversaire de l’insurrection populaire, nous l’avons rencontré sur des questions relatives à l’actualité et à son passé dans la vie politique nationale. Entretien

Lefaso.net : Quelles sont les images fortes que vous souhaiteriez partager sur l’insurrection populaire au Burkina Faso il y a un an ?

Ismaël A. Diallo : L’image des femmes burkinabè, engagées, déterminées. L’image des jeunes burkinabè, engagés, déterminés. Les 27, 28, 29, 30 et 31 octobre, où nous nous sommes conduits comme une nation. Chaque jour ordinaire, nous ne nous conduisons pas comme une nation ; mais plutôt comme un Moaga, un Bobo, un Peulh, etc… ou comme quelqu’un de l’Est, de l’Ouest ou du plateau central voire de telle ou telle autre région. Mais en octobre 2014, nous avons été une nation. Tant de femmes, autour de Saran Séré Sérémé, étaient unies dans la nation burkinabè. Les 30 et 31 octobre, tous les jeunes, en mouvement, étaient des jeunes burkinabè. Je ne souhaite pas une insurrection chaque mois (sourire) mais oui à des activités qui nous permettent chaque fois d’aller vers l’expression de renforcement de cette nationalité, de cette citoyenneté commune. Il faudrait que très vite, pour pratiquer le vivre-ensemble véritable et convivial, nous oublions nos ethnies, nos régions, nos religions, pour nous penser, nous comporter en Burkinabè. C’est cela le plus important et qui peut nous amener à aller plus haut, plus fort. Mais, si nous prétendons que nous sommes une nation alors que 29 jours sur 30 nous ne le sommes pas, nous ne faisons que nous mentir à nous-mêmes. Vaut mieux reconnaître nos faiblesses et nos travers et travailler à les réduire, à les éliminer plutôt que de feindre que nous ne les avons pas. Les idées fortes pour moi, c’était cela, l’engagement de la Femme burkinabè et l’engagement de la Jeunesse burkinabè ; ils ont donné l’image d’une nation en mouvement et d’une nation rebelle. Ceci est extraordinaire. Une nation qui refuse d’être docile, qui refuse d’être une masse servile. C’était la grande erreur de Blaise Compaoré qui s’est dit que quels que soient les obstacles, quand le pays va arriver au bord du précipice, il y a des gens qui vont se rétracter au nom de l’ethnie. Et là, il s’est trompé. Il s’est trompé parce qu’il y a des moments où nous ne sommes plus Mossé, Bobo, Peulh, Lobi, Gourmantché, etc… Je crois que c’était sa grave erreur.

Lefaso.net : Vous êtes une des figures bien connues de la révolution, pouvez-vous en dire un peu plus, surtout dans votre rapport avec les leaders Thomas Sankara et Blaise Compaoré ?

Ismaël A. Diallo : « Une des figures » ? Je ne le prétends point ! Il y a bien d’autres camarades qui ont joué un rôle plus important que moi. J’ai connu Thomas (Thomas Sankara) quand il a été nommé Premier ministre en janvier 1983. Il avait aménagé un bureau à Gounghin (quartier situé à l’Ouest de la capitale, ndlr). J’ai été le voir…et, curieusement, quinze minutes après, c’est comme si lui et moi, nous nous connaissions depuis toujours ; tellement du point de vue concept, révolution, marche à suivre, nous nous retrouvions en phase.

En mai, il a été mis en prison et entre mai et août 83, j’ai été en rapport avec Blaise (Blaise Compaoré) à travers Babou Paulin Bamouni (plus tard un des conseillers de Thomas Sankara, responsable de la presse présidentielle) qui venait me voir chaque fois qu’il allait à Pô (ville qui abrite le renommée centre de formation commandos dirigé en son temps par Blaise Compaoré, ndlr). On échangeait de ce dont il allait discuter avec Blaise, (je contribuais de différentes manières, y compris logistique et autre). Bamouni allait deux à trois fois par semaine à Pô à l’époque. Il s’est vraiment donné à fond. Et chaque fois qu’il en revenait, il passait me voir et nous faisions le débriefing et préparions le prochain voyage.

Quand Blaise est arrivé, le 4 août 83, le lendemain nous nous sommes vus au Conseil. Bref, pour dire qu’avec Thomas, on avait des rapports dynamiques. Dynamiques, en ce sens qu’il nous arrivait d’être en désaccord et on se le disait.

Avec Blaise, il y avait une certaine retenue. Est-ce de la pudeur ? Je ne sais pas. Mais avec lui, il y avait beaucoup de non-dits et les non-dits rendent les rapports difficiles. De sorte que vous ne savez pas jusqu’où exprimer votre idée ou sentiment, de peur de le blesser.

Mais, Blaise lui-même, quelques jours après le 15 octobre, a dit à des gens, et je cite, « ma chance, c’est que les amis de Thomas sont mes amis ». En effet, dès qu’il observait Thomas en rapport avec quelqu’un, il allait vers cette personne, la connaître et lier amitié avec elle. C’était systématique. De sorte qu’après son coup d’Etat et l’assassinat de Thomas, ses amis étaient dans une situation difficile ; fallait-il ne plus le voir et lui parler ? Ou bien continuer avec lui dans l’espoir de ne pas tout perdre, du point de vue marche de la révolution. C’était une question essentielle au-delà de l’amitié. Il y a eu certes des réactions émotionnelles de refus de collaboration avec lui parce qu’il a fait tuer l’autre, Thomas (je comprends tout à fait cela) mais il y a eu aussi des réactions selon lesquelles, le pays est-là, la mission continue, il faut faire avec. On ne peut pas vouloir donc que tout le monde réagisse de la même manière, sinon on sera tous pareils et le monde sera ennuyant ! Voici le genre de rapports que j’avais avec les deux. Et détail intéressant, Blaise et moi n’avons parlé de Thomas que le 15 octobre 1987 au matin et le 16 octobre au matin. Après cela, jamais, Blaise n’a prononcé le nom de Thomas devant moi.

Lefaso.net : Qu’est-ce que vous vous êtes dit le 15 octobre au matin ?

Ismaël Diallo : C’est très long à raconter …et puis est-ce vraiment utile ? Mes propos ont déjà été entendus à la Radio.

Lefaso.net : Le sujet que vous avez abordé concernait l’atmosphère qui régnait entre les deux ?

Ismaël Diallo : Ah oui ! Absolument ! C’était tôt le matin, j’ai appelé Thomas ; il m’a demandé si j’ai fait le rapport du Forum international sur l’apartheid que nous avons eu du 8 au 11 octobre. C’était d’ailleurs sa dernière activité officielle publique. J’ai répondu par l’affirmative mais lui ai dit que ce n’est pas pour cela que j’appelle. Et chaque fois que je voulais retenir l’attention de Thomas, je lui parlais anglais. Je lui ai dit (en anglais donc) que je l’appelle pour parler de la situation politique : « ça ne va pas du tout et nous ne pouvons plus faire comme si ça va alors que ça ne va pas« . Il me répond : « j’écris depuis trois heures et demi … » ; trois heures et demie du matin ou trois heures et demi de temps ? Je ne sais pas. Il me dit que quand il aura fini, il m’appelle une fois au bureau (il était autour de 8 heures).

Mais je n’étais pas satisfait. J’appelle Blaise sur son fixe au Conseil, il ne prend pas et je l’appelle à la maison, il répond. Je me rends chez lui et le trouve assis à sa terrasse en tenue de sport, m’attendant. Je lui dis que je viens le voir sur la situation, que ça ne va pas du tout et il faut qu’on fasse quelque chose ; il me répond : « qu’est-ce qu’on fait ? ». Je dis, on va rédiger une déclaration et il faut qu’elle soit lue, pas par Thomas ni par toi ; mais par Henri (Henri Zongo capitaine de Train, spécialisé dans la conduite des engins militaires, ndlr) ou par Lingani (Jean-Baptiste Boukary Lingani, le Commandant en chef du Haut commandement des Forces armées populaires et ministre de la Défense et des anciens combattants dans les années 83, ndlr) pour dire que le ver est certes entré dans le fruit mais que vous avez pris conscience et que vous êtes en train de réparer. Vous appelez ensuite tout le monde à la vigilance et vous dites de ne plus prêter oreille aux détracteurs.

Blaise me demande : « est-ce que tu as vu Gilbert (Gilbert Diendéré) quand tu rentrais ? il vient de sortir ». J’ai dit non. Et il me dit : « c’est la première fois que Gilbert et moi parlons politique ». Je ne lui ai pas demandé de quoi ils ont parlé. J’étais loin de m’imaginer ce qui allait se passer quelques heures après. Je lui ai demandé ce qu’il dit de la proposition de déclaration. Il lève la tête et dit, je cite : « Il va dire oui et après il va faire autre chose ». Je dis ‘’il’’ c’est qui ? Thomas ? Il me dit oui. Je dis, si vous en êtes-là, c’est que c’est grave ! La confiance est rompue ! Et pour des gens en armes, c’est très grave. Il n’a rien dit. Et pour la première fois, depuis que je connais Blaise, c’est lui qui mettait fin à notre entretien. Il me dit qu’il a le palu et va se coucher. Je suis parti. Et quelques heures après, il s’est passé ce qui s’est passé.

Je fais remarquer que j’avais une liberté de parole avec Thomas et Blaise parce que, d’abord, j’étais plus âgé qu’eux et, ensuite, parce que j’étais en révolution plus tôt qu’eux. Et ces deux m’ont toujours rendu beaucoup de respect, beaucoup d’égards. Et Blaise, jusqu’à ce qu’on ait cessé de se voir et se parler au milieu des années 90, il m’a toujours traité avec respect et égards.

Lefaso.net : Et le 16 octobre au matin, vous vous êtes retrouvés …

Ismaël A. Diallo : Le lendemain, tôt, Jean-Pierre Palm (Colonel-major à la retraite) est venu chez moi et m’a raconté ce qui s’est passé la veille ; il me dit : « Blaise m’a dit de venir voir comment tu es ». Peu de temps après, Blaise m’appelle et me demande si je peux venir au Conseil. Je lui dis d’envoyer me chercher et il a envoyé Maïga, son chauffeur (Jean-Pierre Palm était reparti). Je ne suis pas entré dans le véhicule conduit par Maïga, je lui ai dit d’aller que je le suis avec mon véhicule.

J’arrive au Conseil et je vois Blaise dans la même tenue de sport que la veille. Il m’invite à m’asseoir et je lui dis que j’ai deux questions à lui poser avant de m’asseoir. Il me dit oui. Je lui demande s’il a dit de tuer Thomas ? Il dit « Non, je voulais le faire arrêter samedi et le forcer à démissionner », « Tu voulais le faire arrêter samedi, mais samedi, c’est demain et Thomas est mort hier, jeudi ; comment tu expliques ça ? » Blaise dit qu’il va m’expliquer mais qu’il n’a pas dit de le tuer. Je l’ai regardé, longuement. Je lui dis que ma deuxième question est de savoir si la révolution continue, oui ou non ? Il me répond, bien sûr. Voici Lingani qui rentre. Nous nous saluons et je vois qu’il veut parler à Blaise (en tête-à-tête). Je me suis retiré. Mais avant de partir, je dis à Blaise qu’il y a du sang sur le mur du bâtiment à côté qu’on voit en entrant au Conseil, de le faire enlever parce qu’il y a des journalistes, des diplomates qui viennent.

Lefaso.net : C’est l’amorce de la période post-révolution ; comment avez-vous vécu ce moment ?

Isamël A. Diallo : D’abord, nous avons décidé de la tenue du Forum international anti-apartheid parce qu’au mois de mars-avril 87, Thomas m’a demandé de venir un samedi après-midi au Palais. J’arrive et notre ami commun, l’ambassadeur du Ghana, était en entretien avec lui. Après le départ de l’ambassadeur, Thomas me demande si j’ai vu Blaise. Je réponds par l’affirmative et il me demande si Blaise ne m’a pas parlé. Je lui demande, parler de quoi ? Parler de toi, de ce que tu vas faire. Il me dit qu’il a discuté avec Blaise et qu’ils ont convenu que je faisais plus que beaucoup de membres du CNR (Conseil national de la révolution, ndlr), que je suis un membre du CNR de fait. Il aurait donc dit à Blaise de me demander à quel poste je voudrais être. Je lui ai dit que je ne travaillais pas pour un poste, que je suis un révolutionnaire luttant pour une cause et un peuple, que j’avais été avec Amilcar Cabral, connu Aristide Pereira, Sékou Touré, et d’autres. Sur son insistance, j’ai fini par lui dire que s’il veut m’intégrer, qu’il me nomme haut-commissaire de la province la plus déshéritée, pour 18 mois et tous les six mois, on fait le point. Au 18ème mois, si j’ai échoué, je demande pardon à toute la population et je m’en vais. Si j’ai réussi, je dis merci à la population de m’avoir permis de travailler avec elle et je vais ailleurs. Il me regarde, secoue la tête, puis ne dit rien ; la conversation s’est arrêtée-là.

C’est deux mois après qu’il me dit que c’est quand même dommage que je refuse d’intégrer officiellement le CNR. Je lui ai dit que je suis difficile à gérer, quand bien même il me trouvait discipliné, raisonnable, etc. J’aime être autonome, sentir que j’ai de la place pour être libre de toute initiative.

Durant le FESPACO’87, c’est lui-même qui a lancé le sujet en me disant que je parle chaque fois d’apartheid et que depuis que le Centre d’information des Nations-Unies est-là (que j’ai ouvert le 2 avril 1982), ça fait partie de mes sujets d’intérêt. On a discuté et chemin faisant, on a créé un Forum international anti-apartheid et pour l’amitié entre les peuples. Le sommet a regroupé de grosses figures africaines et mondiales. Nous avions convenu que le rapport du forum allait lui être remis et allait suggérer la création d’une ONG internationale de lutte anti-apartheid et pour la promotion de l’amitié entre les peuples. C’était prévu que je démissionne des Nations-Unies pour prendre en charge cette ONG dont le siège devait être à côté de l’ancien premier ministère. Je me rappelle que j’ai partagé l’idée avec Blaise (Compaoré) dès les premiers moments mais je n’ai pas senti en lui de l’enthousiasme. Peut-être qu’il était déjà dans l’autre dimension. Toujours est-il qu’après le 15 octobre, j’ai mis une croix sur cette ONG et me suis hâté de rejoindre ma nouvelle affectation à Brazzaville.

Lefaso.net : Entre parenthèses, pourquoi auriez-vous souhaité être haut-commissaire (en plus !) de la province la plus démunie ?

Ismaël A. Diallo : C’était un défi. Haut-commissaire dans un bled quelque part, il y a de l’espace pour innover, parler aux populations, créer quelque chose. Et quand on parle de révolution, c’est de là qu’elle doit partir ; la révolution doit commencer à la base, pas au sommet. Quand une révolution va du sommet pour descendre, le jour où au sommet ça ne va pas, tout s’écroule et c’est ce qui s’est passé. Quand Thomas (Sankara) a été assassiné on ne pouvait plus parler de révolution. Et c’était une question-piège que j’ai posée à Blaise (Compaoré) le 16 octobre quand je lui ai demandé si la révolution continue, oui ou non. Comment est-ce que la révolution pouvait continuer sans Thomas ? Ce n’était pas possible, puisque Blaise n’était pas un révolutionnaire ; il faisait semblant, il suivait.

…/….

Pour lire l’intégrale de l’interview voir http://lefaso.net/spip.php?article67672

Entretien réalisé par Oumar L. OUEDRAOGO

source : http://lefaso.net/spip.php?article67672

Laisser une réponse

Please enter your comment!
Please enter your name here

19 − 13 =