Haut-commissaire de la province du Sanmatenga puis ministre de l’Equipement sous la révolution, Jean Leonard Compaoré fait partie des animateurs de la période révolutionnaire. 32 ans après, cet hydrogéologue à la retraite et ancien député du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) garde toujours en mémoire les acquis engrangés par ce régime d’exception qu’il égrène à travers cette interview. Il évoque également quelques erreurs commises qu’il met sous le compte de la jeunesse de l’organe dirigeant de l’époque.

Sidwaya (S.): Que représente pour vous la révolution du 4-Août 1983 ?

Jean Léonard Compaoré (J.L.C.): La révolution du 4-Août 1983 a été un événement important dans la vie de notre pays, la Haute-Volta à l’époque. Elle a été aussi un tournant décisif dans l’accélération de la prise de conscience de notre peuple dans le concert des Nations. La révolution a été enfin, une expérience inédite qui a contribué à forger une personnalité de l’Homme voltaïque en son temps, avec le changement du nom du pays en 1984, de devise, du drapeau, de l’hymne national et l’affirmation de notre dignité, pour le bien-être de notre population. Cela a permis la diversification des activités visant effectivement la lutte contre l’inconscience, et à susciter l’éveil des consciences, une participation et une solidarité nationale plus agissante. La révolution a duré quatre ans, mais ça été un évènement important dans la vie de notre peuple et je pense qu’aujourd’hui, certains de nos concitoyens en gardent de nombreuses marques et références.

S. : Quand on parle de la révolution du 4-Août 1983, tous les esprits sont focalisés sur le président Thomas Sankara. Est-ce votre avis ?

J.L.C. : Ce qu’on peut dire, c’est que tout mouvement ou toute action a une direction. Les véhicules ont des directions. Tout mouvement social, tout groupe humain ou toutes créatures qui peuvent se réunir ont toujours un responsable et Thomas Sankara a incarné la direction de la révolution. Le Conseil national de la révolution (CNR) était l’organe ou l’instance dirigeante de la révolution avec le gouvernement qui était l’exécutif.

Mais la révolution ne s’est pas faite par une seule personne. Comme tout mouvement social, elle résulte des efforts conjugués de tous. Pour ceux qui se souviennent, notre pays a connu des mouvements d’étudiants, de syndicats, des travailleurs de façon globale et mêmes des différentes couches sociales. Il y a aussi la 1re et la 2e république en passant par le Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN) et le Conseil provisoire de salut du peuple (CSP). Ce qui a créé des situations qui ont amené au mois de mai 1983, un véritable bouleversement de la société.

Tout s’est accéléré au niveau du CSP1. D’abord, quand Thomas Sankara était Premier ministre sous le CMRPN. Avec le paroxysme, le 17 mai 1983 l’intrusion grossière de la France dans les affaires intérieures à l’époque a créé un mouvement solidaire de tous les groupes progressistes pour donner naissance à la révolution le 4-Août 1983. Donc, la révolution a été une insurrection politique conduite par des jeunes officiers, mais soutenue par des intellectuels qui avaient pris conscience qu’il fallait véritablement rompre avec les anciennes pratiques. Elle n’est pas née de façon spontanée. C’est un processus qui est né dans des consciences collectives. Elle correspond à un besoin d’expression de dignité, de valeur, mais aussi la volonté d’aller de l’avant sur le plan socio-économique et culturel de notre pays.

S. : Donc vous êtes d’accord comme certains le pensent que la révolution est née à partir du 17 mai 1983 ?

J.L.C. : Je n’ai jamais participé à un débat de ce genre pour savoir à quel moment la révolution a débuté. Mais comme je le dis, c’est un processus qui a commencé même depuis la proclamation de notre indépendance parce que la lutte pour l’indépendance n’est jamais achevée. Donc depuis le 5 août 1960, date de la proclamation de notre indépendance, ça a été tout un processus pour aboutir au 5 août 1960.

Et le 4 août 1983 aussi est un processus. Véritablement, on ne peut pas dire que la révolution a commencé à tel ou tel moment. C’est une lutte continue, une dynamique qui a conduit depuis la 1re et la 2e République au CSP en passant par le CMRPN. C’est la lutte de notre peuple qui a continué. A partir du 3 janvier 1966, il y a eu le premier soulèvement populaire qui a conduit au renversement de la 1re République. Le 17 mai 1983, a été une date où l’expression populaire s’est véritablement manifestée, mais elle se manifestait antérieurement sous diverses formes comme la lutte des syndicats, les mouvements des étudiants qui ont toujours travaillé dans le sens du renforcement de la liberté, de l’augmentation de leur niveau de vie et de l’amélioration de leurs conditions de travail. Donc c’est tout un processus.

S. : Si on vous demandait d’évoquer les différents échecs de la révolution, sur quels aspects alliez-vous vous focaliser le plus?

J.L.C. : Comme je l’ai souvent dit dans les journaux, on a la jeunesse de ceux qui incarnaient la révolution. Durant les deux premières années, il n’y a pas eu de problème particulier. Le travail a été collectif, mais il y a eu des erreurs dans le comportement, dans le management des hommes, dans l’exécution des mots d’ordre qui étaient lancés. Ce sont des erreurs inhérentes à toute action humaine. Par exemple, il y a eu des erreurs qui ont été commises au niveau du Comité de défense de la révolution (CDR) que le CNR n’a pas vues à temps pour arrêter.

Le premier handicap, est l’inorganisation de l’instance dirigeante de la révolution et son caractère secret. On n’a jamais connu les modes de prise de décision de la direction de la révolution. Ce qui fait que le peuple lui-même ne pouvait pas prendre part à la gouvernance au niveau du CNR.

Mais, le Discours d’orientation politique (DOP) qui trône devant le lycée Marien N’Gouabi a été le document de base. C’est le manifeste de la révolution par rapport à ses structures ; les CDR avaient leur statut qui était organisé à travers les différentes structures des femmes, des jeunes, des anciens et des paysans. Mais, en dehors de ça, l’organe dirigeant lui-même, son organisation et son fonctionnement n’étaient pas codifiés et n’étaient pas rendus publics. Je crois que l’erreur au départ, c’est cette insuffisance qu’on n’a pas pu jugulée. Donc, quand il y avait un conflit à l’intérieur du groupe, les gens ne savaient pas comment ça pouvait se résoudre.

Le troisième élément, c’est la mise en œuvre de certaines actions sociales comme les déguerpissements. Les gens n’ont pas bien compris, parce qu’on n’a sûrement pas eu le temps d’expliquer, de faire mémoriser et de faire intérioriser les différents mots d’ordre. Mais comme je le dis, ce sont des fautes ou des erreurs ou des insuffisances qui sont inhérentes à toute action humaine. La révolution n’a pas eu le temps non plus de pouvoir se fortifier, de se donner les moyens juridiques, idéologiques et organisationnels de sorte que ça soit plus transparent. Je crois que c’est le problème de transparence au niveau de la révolution dans son organe dirigeant qui a été une grande insuffisance.

S. : Alors, quand on prend les échecs par rapport à ce qui a été positif dans la révolution, qu’est-ce qui pèse le plus dans la balance ?

J.L.C. : Pendant quatre ans, ce qu’on a acquis, je prends le cas de mon domaine. J’ai été le premier haut-commissaire de la province du Sanmatenga de décembre 1983 à août 1984. Je présidais en même temps le pouvoir révolutionnaire provincial, donc l’ensemble des structures CDR de la province et quand je regarde, la participation populaire et la prise de conscience étaient un acquis. Ça c’est juste le dernier virage où il y avait les structures. C’était la première fois que le peuple se sentait nécessairement impliqué. Cela a été dans l’aspect participation populaire au développement et dans la résolution des problèmes fondamentaux des populations. Le deuxième grand acquis c’est la question paysanne. La paysannerie aujourd’hui dans nos pays constitue un élément politique central parce que l’agriculture et l’élevage sont des professions. Quand on dit que quelqu’un est agriculteur ou éleveur, c’est une profession.

J’ai été ministre de la Question paysanne. Nous avons pu les (les paysans) mobiliser et éveiller leur conscience en créant pour la première fois en son temps, la Journée nationale du paysan (JNP). Le premier réveillon du paysan a été tenu en décembre 1986 à la Maison du peuple et les paysans sont venus de toutes les provinces. Ensuite, il y a eu le forum des paysans qu’on a organisé à la salle de l’UEMOA.

Déjà en 1986, quand la Question paysanne a été créée, nous avions mis en œuvre certaines actions et ce sont les produits que nous voyons aujourd’hui et qui se poursuivent avec un certain bonheur et certains échecs.

Par la suite, j’ai été au ministère de l’Equipement de 1984 à 1986. C’est là où la révolution a mis en œuvre la politique d’urbanisation et d’aménagement des villes et des campagnes. C’est là que la Société de construction et de gestion immobilière du Burkina (SOCOGIB) a été créée. De par le passé, les logements étaient destinés prioritairement aux salariés de façon générale. C’était la politique des zones résidentielles spécifiques comme la Zone du bois, Petit Paris, Paspanga où étaient concentrés les fonctionnaires. Même le projet de la Zone d’activités commerciales et administratives (ZACA) est une initiative et un acquis de la révolution. A cet égard, au moment de la révolution nous avions pensé à sécuriser les gens d’abord au niveau de leur habitation. C’est ainsi qu’on a lancé la politique des cités telles que an II, an III, etc. Au niveau de l’aménagement, c’était pareil. La SONABEL avait lancé des activités spéciales de branchement à prix réduits dans les différentes provinces.

Quand on a fait les lotissements massifs, les parcelles revenaient à 100 F CFA et 300 F CFA le mètre carré dans les zones comme Tanghin et Tampouy à Ouagadougou. On a loti Tanghin à partir des photos aériennes. Parce que les gens étaient tellement concentrés et on ne pouvait pas passer pour faire une visée avec les appareils. Nous avons tracé les grandes voies. Quand vous regardez Tanghin, c’est trois ou quatre dorsales, et trois ou quatre longitudinales. Il en est de même pour tous les quartiers et les périphéries de Ouagadougou.

La politique d’aménagement et d’assainissement sous la révolution n’a pas été suivie par la suite. Ce qui crée aujourd’hui des problèmes parce qu’il n’y avait pas de caniveaux. Certes, ils étaient une priorité, mais pas la première priorité. Il fallait d’abord que les gens soient sécurisés sur leurs terrains.

Un autre volet, c’est le côté énergétique. Sous la révolution, au ministère de l’Equipement, c’est le 8 juillet 1985 que nous avons lancé la construction du barrage hydroélectrique de Kompienga où le président Thomas Sankara a donné le top de départ des travaux. Déjà l’esprit de développer l’hydroélectricité était déjà là. Parallèlement, on faisait l’étude de Bagré afin qu’il voie le jour plus tard. Je me souviens aussi qu’en 1986, il y avait eu une pénurie d’électricité à Ouagadougou alors qu’elle n’avait besoin que de 60 mégawatts en son temps, aujourd’hui, on a besoin de plus de 300 mégawatts.

Lorsque l’électricité est venu à manquer, Thomas Sankara et l’ancien président ivoirien, Félix Houphouët Boigny n’étaient pas en odeur de sainteté, mais Sankara nous a envoyés en Côte d’Ivoire pour voir ce dernier. Il nous a donné un groupe électrogène qu’on est allé démonter au Nord de la Côte d’Ivoire à Ferkessédougou pour venir monter à la SONABEL. Ce groupe est toujours là-bas mais je ne sais pas si ça fonctionne toujours ou pas. Mais ce qui est sûr, on cherchait les solutions de tous les côtés. C’est là aussi qu’on avait commencé les démarches pour l’interconnexion avec le Ghana. Ce sont des éléments qui me restent encore vivaces dans la mémoire.

Il y avait aussi les questions liées à l’éducation de la paysannerie et parallèlement à cela, les mots d’ordre tels que la vaccination commando, l’opération bantaaré, l’alphabétisation à grande échelle, la construction des Centres de santé et de promotion sociale (CSPS), des postes de santé primaire était lancés pour développer la paysannerie. Il y a aussi les Tribunaux populaires de la révolution (TPR) qui ont été de grandes écoles de moralisation, d’information et de sensibilisation. En tout cas les acquis moraux, politiques et économiques étaient vraiment importants par rapport aux erreurs qui ont été commises. Mais ce sont les relations entre les hommes qu’il faut souvent organiser pour pouvoir vivre ensemble.

S. : Nous sommes actuellement dans une Transition ; pensez-vous que le gouvernement actuel peut mettre en application quelques aspects positifs de la révolution ?

J.L.C. : Je pense que ce n’est pas le même contexte. Vous savez, la politique ne se copie pas ! Même le devoir en classe, lorsqu’on copie chez le voisin, on copie toujours mal. On ne peut pas copier pour coller tout comme la révolution ne peut pas copier ce qui s’est passé. Même celui qui va venir après les élections, il ne faudrait pas qu’il tente de copier. Il faut qu’il vienne avec une vision tirant leçon de tout ce qui s’est passé et en faisant un examen de la situation par rapport à sa vision et à sa conviction. La termitière, ça se construit. Comme dirait Me Pacéré Titinga, il faut ajouter la terre à la terre. Mais il ne faut pas venir détruire la motte que le précédent a posée pour mettre sa motte. Sinon à cette allure, on n’aura jamais une termitière. Il faut que chacun apporte sa contribution.

La Transition est née dans des conditions particulières et différentes des conditions de la révolution tout comme la IVe République qui a cours jusqu’ à aujourd’hui. Donc la Transition est venue comme une rupture de quelque chose. Comme son nom l’indique, dans une transition ; vous ne pouvez pas concevoir des politiques de moyennes et longues portées. Vous êtes venus pour gérer une situation d’urgence en réalité. Je crois que cela a été élaboré à travers la Charte de la Transition qui nous indique les grandes orientations. Il y a l’organisation des élections, des réformes, la mise en place d’une commission de réconciliation, etc. Qu’on amène le peuple à une véritable réconciliation. Que les esprits s’apaisent entre les uns et les autres. Que chacun comprenne qu’on ne peut pas jeter l’eau de bain du bébé et le bébé lui-même. Tout ce qui peut concourir à ce que les Burkinabè puissent vivre ensemble, il faut le renforcer. Nous avons une Commission électorale nationale indépendante qui est un acquis de la IVe république. Avec le concours de tous, il faut que les élections soient propres et ouvertes à tous. Que les autorités de la Transition puissent inscrire leurs noms dans l’histoire. Sinon ce que la Transition est en train de faire, c’est la cohésion et il faut travailler dans ce sens et non détruire ce que le précédent a construit, mais plutôt ajouter. C’est ce qu’on appelle le progrès.

Propos recueillis par Paténéma Oumar OUEDRAOGO, Emile SEGDA, Yolande Tapsoba (Stagiaires)

publié sur http://www.sidwaya.bf/ le 10 aoûut 2015

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