René Dumont est un agronome français né en 1904, connu pour son combat pour le développement rural des pays pauvres et son engagement écologiste. Après avoir été longtemps enseignant à l’Institut National d’Agronomie et différentes autres écoles dont l’École supérieure d’application d’agriculture tropicale. Il est régulièrement consulté pour la politique agricole de la France avant de s’intéresser à l’agriculture tropicale et au tiers monde, cherchant notamment à lutter contre la famine.

De 1959 à octobre 1961, il entre au Comité directeur du Fonds d’aide et de coopération (FAC) du ministère de la Coopération pour lequel il réalise des missions dans de nombreux pays d’Afrique. Sa liberté d’analyse ne plaît pas et le Premier ministre Michel Debré demande des sanctions contre lui. Après cela, il est essentiellement sollicité par des gouvernements étrangers, des ONG et des organismes internationaux.

Parmi les quelques 70 ouvrages qu’il a publié, « l’Afrique est mal partie » où il dénonce les politiques engagées après les indépendances, aura un grand retentissement.

Il sera le premier candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974 où il rassemble 1,3% des votes. Il continuera inlassablement à militer pour une autre agriculture et publiera de nombreux autres ouvrages notamment sur les problèmes du développement et de l’agriculture des pays du tiers monde. IL est décédé en juin 2001.

Nous avons retrouvé le rapport qu’il a écrit avec Charlotte Paquet, sa campagne à la demande du président Thomas Sankara en 1984. Nous vous en livrons les conclusions qu’il tire d’un séjour de près de 3 mois après avoir parcouru une bonne partie du pays. On y trouvera nombre de propositions qui seront reprises par la gouvernement révolutionnaire, notamment en matière de défense de l’environnement et de libération de la femme, à laquelle s’était consacrée Charlotte Paquet.

De mémoire, je me souviens avoir perçu des retombées de son passage. En particulier il avait été critiqué pour ses envolées et son insistance pour limiter la croissance démographique, prédisant la famine pour l’an 2000. Si effectivement, avec le recul, cette prédiction paraissait un peu catastrophiste, il n’en reste pas moins que nombre de ses propositions ont été reprises, comme la construction de petits barrages, les 3 luttes et de nombreuses autres, comme la nécessaire délimitation des terroirs villageois. Encore un document permettant de mieux connaitre la révolution burkinabè dont nous vous livrons la synthèse.

Bonne lecture

Bruno Jaffré


RÉSUME ET PROPOSITIONS

Dans la première partie, nous soulignons d’abord la gravité de la déforestation pas seulement par la coupe de bois utile (cuisine, construction, outils) mais par les coupes abusives d’épineux, protégeant les récoltes du bétail en liberté : lequel empêche la régénération naturel des Karités, Nérés… Le résultat est la dune vive, la désertification ou même la dégradation des sols et des pacages, qui ruine le plateau Mossi et avance vers le sud, vers les dernières terres fertiles du sud-ouest. La divagation du bétail (avec leur surnombre) en est la principale raison, qui limite ou interdit reboisements, vergers, cultures de saison sèche, mise en valeur des bas-fonds. Il faudrait donc, à notre avis, non pas interdire la transhumance, et les déplacements du bétail , mais son lâcher en liberté, qui dégrade aussi les pacages par surpâturage : ce qui réduit autant la production animale que les cultures. Les feux de brousse dégradent aussi la flore, les réserves de fourrage sur pied et dégradent les sols.la première page du document retrouvé ainsi que le feuillet aggravé dessus

Une révision des droits fonciers pourraient garantir la jouissance durable des terres à qui les a reçues en prêt, mais qui les a améliorées : par sites anti-érosifs, reboisement, apport de phosphate ou de fumure organique : « la terre à qui la cultive » et « à qui l’améliore » .

Les bas prix de grains n’incitent pas à produire des surplus et accroissent l’écart villes – campagnes : de ce fait, les paysans ne disposent pas ainsi des surplus pourtant indispensables aux investissements de protection, de conservation des arbres des sols et de l’eau. Et les fonctionnaires sont trop privilégiés.

L’explosion démographique aggrave la dégradation du patrimoine foncier (recul des jachères, déboisement). La population ne cesse de croître plus vite que la production alimentaire; cet écart augmente la malnutrition, le déficit alimentaire; il compromet donc 1’indépendance économique -et politique du pays.

Dans la deuxième partie, nous montrons que les ORD concentrent l’essentiel de leurs activités à la culture attelée, aux engrais chimiques et au coton; donc aux actions de production qui compromettent parfois le patrimoine foncier. En négligeant les travaux de protection, qui méritent la priorité comme les sites anti-érosifs car l’érosion s’accélère. Il faut aussi retenir au maximum l’eau de plus la faire infiltrer par barrages de gabions sur rivières temporaires et petites retenues d’eau , plus urgent es, que les grands barrages.

Si l’herbe et l’arbre sont gaspillés ou détruits, c’est qu’ils n’ont pas toujours de propriétaire, privé ou collectif. D’où la nécessité de communautés villageoises dotées de personnalité juridique et d’autonomie financière pouvant être alimenté par l’impôt de capitation. L’autorité villageoise ainsi établie pourrait délimiter zones agricoles (sans bétail divagant) et zones pastorales, attribuées aux groupements d’éleveurs; ayant désormais intérêt à améliorer son terroir. On y incorporerait les groupements villageois; et la lutte contre les feux en serait facilitée.

Tout ceci est accessible, à la condition de réduire l’exploitation des paysans par le commerce et la bureaucratie; de relever les prix agricoles, en s’attaquant ainsi résolument à la contradiction villes-campagnes, qui constitue l’obstacle essentiel au développement rural; et sur laquelle le pouvoir politique a plus de prise, plus de possibilité d’action que sur la contradiction centre-périphérie, celle de l’impérialisme.

Ecole surpeuplée

Dans la troisième partie, nous soulignons l’intérêt du discours d’orientation politique (2 octobre 1983), qui définit, l’option pour une économie indépendante et autosuffisante. Car la dépendance n’a cessé de s’aggraver, « l’aide » fournissant 80% des investissements, et les exportations autour de 20% du coût des importations. Dettes et déficits ne cessent ‘d’augmenter. Nous faisons alors un bilan critique de l’expérience tanzanienne, puis l’échec général, surtout en Afrique (Ghana, Mozambique, Zambie, Ethiopie) des fermes d’Etat ; la décollectivisation des campagnes chinoises y souligne l’échec d’une collectivisation imposée aux paysans . Elle ne réussit guère sous forme autoritaire, qu’en Albanie. Les civilisations agraires paysannes de HauteVolta méritent le respect; elles évolueront progressivement et favorablement si c’est avec les paysans.

Au lieu de les encadrer, il faut donc les libérer, rendre autonomes groupements, banques de céréales et précoopératives nées de préférence de la base. Avec des technologies adaptées, l’énergie animale ou éolienne, des encadreurs qui sachent d’abord écouter les paysans, et y reconnaître des groupes sociaux plus ou moins aisés, aux possibilités distinctes. Une politique de libération paysanne est possible, comme le démontre l’action de l’ADRK de Kaya : les ORD peuvent en tirer des leçons.

Le drame (pour les producteurs) des haricots verts d’exportation incite à en proportionner la culture aux possibilités de transports et de débouchés. Et à donner la priorité aux substitutions d’importations, et d’abord concentrés de tomates, puis toutes conserves et jus de légumes et de fruit. Trop importer de riz (et de blé) freine la production locale de céréales. La tendance des urbains vers la société de consommation « à l’occidentale » menace l’indépendance du pays.

Une certaine industrialisation est certes nécessaire : d’abord en amont de l’apiculture, avec matériel de culture attelée, pompe et outils à main ; en privilégiant l’énergie animale. En aval de l’agriculture, pour transformer et valoriser la production. La bière européenne coûte trop cher en devise, le dolo est meilleur pour la santé…

Dans la quatrième partie, nous rechercherons un développement rural accéléré d’abord par la mobilisation du sous-emploie en saison sèche : le but serait d’aider et d’émanciper paysans et paysannes, leurs communautés de base; sans négliger les plus pauvres. L’alphabétisation fonctionnelle, spécialisé suivant les fonctions et étendue aux femmes, nous est apparue essentielle.

Nous donnons la première priorité aux améliorations foncières (sites, reboisements, humus) qui peuvent être aidés par des aliments-travail, proportionnés au travail réellement fourni.. Et aux cultures vivrières pluviales qui reçoivent moins d’aide que les cultures irriguées, mais sont beaucoup plus importantes : céréales, légumineux (protéines du paysan) et tubercules en soulignant l’intérêt de la patate douce, très supérieure à la pomme de terre (qui pourrissait cet hiver).

La seconde priorité irait à la mise en valeur des bas-fonds qui ne devraient plus être orientés vers les seuls légumes, dont les débouchés sont limités, surtout les années de disette; mais vers toutes les cultures vivrières de saison sèche , céréales, tubercules et légumineux. La divagation des troupeaux reste le principal obstacle à toutes cultures de saison sèche. La troisième priorité irait à tous les travaux de petite hydraulique, petites retenues, avals de barrages à refaire. A condition que les paysans participent aux décisions, donc a l’exécution et à l’entretien de tous ces travaux. Dans la vallée du Kou, on impose à tort la monoculture du riz : les importations abusives gênent la production locale.

Quant au projet Sourou, dans lequel certains ont pu voir l’avenir agricole du pays, il mérite des études plus sérieuses, car il coûte trop cher, l’évaporation est excessive. Son exploitation dans un avenir d’au moins 10 ans pourrait être étudié et prévu en paysannat, et non en « plantations agro-industrielles » à équipement très sophistiqué qui ne créent guère d’emploi.

Le coton n’a pas eu ici le rôle dévastateur de l’arachide au Sénégal. Cependant, il accapare trop l’encadrement agricole, par fourniture d’intrants et conseils répétés : aux dépens des soins que méritent aussi les cultures vivrières et d’abord les céréales. Les fruits et les cultures de case méritent une plus large attention, surtout quand le bétail sera discipliné. L’AVV, l’aménagement des vallées des Vol tas, est une réussite technique beaucoup trop coûteuse, peut-être 6000$ par famille installée.

Avec la discipline du bétail, le pasteur devient un éleveur. L’attachement sentimental est moins marqué pour les ovins que les bovins. Ces petit ruminants se reproduisent plus vite, conviennent mieux aux petites fermes. La chèvre peut être la vache du pauvre, mais seulement dès qu’elle n’est plus lâchée en liberté, pour éviter les dégâts.

Le reboisement est une base essentielle de la survie du pays. Les plantations d’Etat ne peuvent guère être respectées des paysans, qu’on a privés de leurs terroirs. On préfère donc les bois de villages et les chances de réussite sont plus grandes encore pour les bois familiaux, avec cultures intercalaires (agroforesterie). Les espèces exotiques à croissance rapide ne doivent pas éliminer les essences locales. Les arbres nourriciers (fruits, graines, feuilles) et les arbres fourragers, qui donnent aussi du bois, méritent une attention particulière.

La recherche pourrait être plus étroitement dirigée en vue d’applications immédiates, en liaison avec une vulgarisation plus à l’écoute des paysans, plus soucieux des résultats économiques. La recherche sociologique devient une base fondamentale d’un vrai « développement » rural, à ne pas confondre la croissance. La DIRC, Direction des institutions rurales et du crédit est la parente pauvre des ORD ; elle mérite plus de moyens.

Dans la cinquième partie, nous abordons toute une série de problèmes annexes du développement rural et seulement dans la mesure où ils l’influent.

L’éducation classique mène à une série d’impasses; il faut revaloriser les enseignements scientifiques et techniques, réduire Je nombre d’étudiants dans les branches non nécessaires qui conduisent au chômage. Et ne plus accorder de bourses pour les disciplines littéraires et juridiques.

Le travail manuel serait fort utile à tous les niveaux de l’enseignement pour que celui-ci ne continue plus à en enseigner (même sans le savoir) le mépris. La FJA mérite d’être revue, on n’y travaille pas assez. L’alphabétisation fonctionnelle pourrait, en moins de dix ans, toucher toute la population rurale et féminine incluse.

La santé est aussi une base essentielle, non seulement de la qualité de la vie, mais même de la production. Education de l’hygiène, médecine préventive, éradication de la malnutrition, utilisation des herbes locales, eau propre méritent actuellement la priorité sur une médecine curative à l’occidentale, trop coûteuse pour pouvoir être généralisée vite. Les médicaments de base devraient être disponibles au village; et les techniques contraceptives mises aussi à la portée des paysannes qui les désirent, et non plus réservées aux « bourgeoises ».

L’aide extérieure, comme la langue d’Esope, peut apporter le meilleur et le pire. Elle ne vaut rien, tant que les minorités privilégiées urbaines la dépensent à leur profit; et quand elle finance des importations somptuaires, des projets à dépenses récurrentes excessives, comme les autos particulières, les aliments et équipements de luxe… L’aide alimentaire en accaparant les débouchés urbains est devenue un obstacle essentiel au développement agricole, et rural.

L’autosuffisance alimentaire n’est accessible qu’avec le relèvement très marqué du prix des céréales. Un plan national de développement est indispensable pour orienter, dans le sens de L’intérêt national, les projets financés par l’étranger. Le projet Italie-FAO montre un exemple d’« experts » trop payés pour leur bien faible utilité…

Les ONG, organisations non gouvernementales, prolifèrent en Haute-Volta, avec des utilités très variables. Les actions d’évangélisation nous apparaissent trop souvent mépriser les traditions de culture africaine. La charité, là où elle n’est pas indispensable, développe l’esprit de mendicité, accentue la dépendance. Seules apparaissent fort utiles les actions de formation, d’éducation et d’organisation des paysans, dans le sens de leur libération (Cesao, GRAAP, ADRK, 6S et groupements Naam, Ajacs, UGVO, II sentiero, microréalisations de l’ACDI, etc…). Le SPONG pourrait se révéler plus dynamique et plus efficace.

La bureaucratie s’est trop montrée jusqu’ici, comme un obstacle essentiel au développement rural, tout comme je l’avais noté au Sénégal. Les recrutements, promotions sont trop basés sur le diplôme et l’ancienneté, et pas assez sur le dévouement et l’efficacité. Le rôle des CdR peut devenir essentiel dans une évolution vers une administration qui serait devenue plus efficace.

Dans la sixième partie, nous traitons de la « moitié du ciel », les femmes rurales dont l’émancipation nous est apparue indispensable au développement et à la survie du pays, sans oublier le respect qui leur est dû. Mais le poids passé maintient « l’oppression » masculine. Il serait facile de réduire leur peine, surtout les charrois d’eau et de bois, les transports au marché quand les charrettes sont disponibles : mais elles leur sont généralement refusées. Les innovations sont réservées aux hommes et il arrive qu’elles accroissent les efforts requis des femmes. Les animatrices, venues des villes ne savent guère « écouter » les paysannes, se mettre à leur portée et leur venir efficacement en aide. Ces paysannes ne sont pas des masses, elles ont un visage, une âme, une voix. Quand un moulin est introduit au village, on pourrait les préparer à en assurer la gestion, et d’abord par une alphabétisation fonctionnelle adaptée.

Affaiblies par des maternités trop répétées, bien des paysannes désireraient pouvoir accéder aux techniques contraceptives, actuellement réservées aux « bourgeoises » des villes. Les femmes ne s’expriment guère « qu’au travers les hommes ». Il paraît bon de leur permettre d’exprimer par elles-mêmes leurs besoins, leurs revendications ; et de les laisser s’organiser elles-mêmes, si l’on veut renverser un pan de la féodalité.

Nous terminons, en conclusion, par un avertissement un peu solennel, qui rappelle un peu celui qui ne fut guère écouté en 1962 : sans un effort de redressement national, de protection du patrimoine, de libération des paysannes et des paysans, de transformation bureaucratique, de réduction de l’écart ville-campagne, la dépendance et la destruction du risquent de s’accentuer, à un niveau quasi-irréversible.

René Dumont et Charlotte Paquet


PREAMBULE

Son Excellence le président du Conseil National de la Révolution, Capitaine Thomas Sankara nous a confié le redoutable honneur d’étudier : « Les problème contraintes et difficultés du développement rural ; les potentialités agricoles et forestières du pays ; une analyse sans complaisance de sa situation économique… »

Prévue d’abord pour juin 1983, la mission n’a pu arriver en Haute-Volta que le 27 janvier 1984, et y a séjourné jusqu’au 18 mars. Nous avons pu rencontrer à plusieurs reprises le président SANKARA ; puis plusieurs de ses ministres, et de nombreux hauts fonctionnaires.

Notre tournée à travers le pays a été organisée par le service de l’agriculture et ses O.R.D., ce qui ne nous a pas toujours permis de prendre assez de contact avec les services de l’élevage et des forêts, comme avec les organisations paysannes et les groupements d’éleveurs, sinon même les meilleures des O.N.G.

Nous avons pu cependant étudier assez bien les O.R.D. de Diédougou (vallée du Sourou), de Bobo-Dioulasso (vallée du Kou, Farako-Ba, Matourkou Dandé) ; de Banfora (Sosuhv, rizières de Karfiguela) ; de Diébougou et Gaoua, trois villages et le marché de Dano ; du Yatenga, à Ouahigouya, village de Ziga et deux plaines maraîchères ; de Léo, Pô et Tiebélé, avec les chefs de secteurs d’ O.R.D,, trois villages ; de Dori, avec les villages de Saoga et de Bani ; de Kaya, avec Korsimoro etc., et l’A.D.R.K. ; de Fada N’Gourma, avec les villages de Kouaré et Kikipeni ; de Koupéla et Tenkodogo, avec la mission italienne F.A.O. au village de Pouswaka ; puis le marché de Pouytenga.

Dans chaque O.R.D., nous avons pu discuter avec leurs Etats-Majors, qui avaient plus tendance à nous expliquer leurs problèmes que ceux des paysans, qui étaient pourtant les sujets essentiels de notre étude. Cependant, nous avons pu avoir, dans finalement vingt-cinq villages, de longs entretiens avec les groupements villageois, ou encore des groupes de paysans et de paysannes, sur leurs problèmes et leurs difficultés, leurs travaux et leurs projets…

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Notre méthode de travail a été qualifiée par M. Van Hulten, résident représentant du P.N.U.D., qui nous a accompagnés une fois au village, de méthode d’enquête formation. Car, une fois saisie l’importance et la priorité des divers problèmes, nous nous sommes efforcés de proposer à la réflexion des paysans et des paysannes que nous avons rencontrés quelques solutions qu’il leur serait possible d’essayer. Car trop d’enquêtes sont réalisées sans penser que des conseils immédiats pourraient être proposés à l’essai, pour les productions comme pour les problèmes économiques et sociaux. Les paysans et les paysannes voltaïques ne sont ni des ignorants, incapables de raisonner leurs problèmes, même quand ils sont analphabètes.

Le président SANKARA a chargé Marie Charlotte PAQUET d’étudier plus particulièrement la situation, les conditions de vie, les problèmes et difficultés des paysannes. Celle-ci a donc pu s’entretenir avec les responsables d’action O.R.D. et les animatrices. Puis, dans les villages, elle, a pu parler, – en l’absence des hommes – avec des groupes de paysannes, réunies ou non en groupements villageois féminins : elle a pu les mettre en confiance et les écouter.

Des conférences publiques, suivies de débats plus ou moins fructueux (plus que moins) ont pu avoir lieu, à la demande des autorités, à Bobo-Dioulasso, Ouahigouya, Léo, Pô, Dori, Fada N’Gourma et Tenkodogo. Une conférence qui nous avait été demandée à Kaya n’a pu avoir lieu, nous ne savons pas pourquoi. A Ouagadougou, deux conférences ont été données pour l’Université, une aux Nations Unies, une au S.P.O.N.G , et une sous les auspices de la ville. Enfin, nous avons résumé nos conclusions devant les cadres du ministère du développement rural, dans une réunion présidée par son secrétaire général. Puis dans une réunion interministérielle, devant les très du développement rural et de l’intérieur, les représentants du ministre de l’environnement et du secrétariat national des C d R. Le plan y était invité mais n’y fut pas représenté.

Mais ce sont d’abord les paysans et les paysannes de ce pays ; puis les O.R.D, les autres administrations, les C d R, les O.N.G., les services des Nations-Unies ; et des diverses aides extérieures, bilatérales et multilatérales ; et surtout les responsables politiques de ce pays que nous remercions pour leur accueil, le soin et la cordialité de leurs réponses. Nous avons pu consulter de très nombreux documents, dont nous ne donnons qu’une liste partielle en bibliographie. Ce travail est plus une synthèse des interviews, discussions et documentations étudiées qu’une étude originale. Le lecteur est prié de noter la courte durée de l’étude, comme le fait que nous n’avons pas, sur tous les sujets que nous avons dû aborder, un même niveau de connaissance. C’est pourquoi nous prions le lecteur de considérer que ce document est soumis à sa critique : nous recevrons celle-ci avec reconnaissance.

Nous supposons que le lecteur connaît la surface (274000 km2) et la population (bientôt sept millions d’habitants) de la Haute-Volta. Et qu’il en connait, au moins sommairement, la géographie, les sols (pauvres) et les climats (sahélien et soudano-sahélien) ; la végétation, les systèmes de culture ; sinon même les ethnies et leurs coutumes, etc…

Puis son histoire, les chasses à l’esclave, les travaux forcés et les recrutements militaires de la colonisation ; puis la période néo-coloniale, appelée maintenant dans le pays, « les 23 années de démission nationale ». Enfin, la politique actuelle, dite du 4 août 1983 , surtout définie par le discours d’orientation politique, prononcé le 2 octobre 1983 par le Chef de l’Etat : ce qui nous évite de les rappeler, pour nous concentrer sur les problèmes que nous US essentiels. Nous ne pourrons évidemment, dans les limites d’une telle étude les traiter tous au niveau que chaque lecteur pourrait désirer. Le but est d’informer responsables politiques de ce pays ; sinon parfois de les avertir t même si cela risque de les heurter .

Pour compléter l’étude en Haute-Volta, nous nous sommes arrêtés neuf jours à Dakar, surtout pour y travailler à ENDA, centre de recherche sur l’environnement et le développement dans le tiers monde, anime par notre ami Jacques Bugnicourt.

Nous avons été d’autant plus sensibles au redoutable honneur que nous a ainsi fait le président Thomas SAN’KARA que (spécialement; pour moi René DUMONT) j’ai été de longues années « persona non grata » en Afrique tropicale francophone. Cette exclusion n’a pas contribué à améliorer la compréhension les et difficultés que ces pays abordent désormais avec un long retard, donc en des conditions beaucoup plus difficiles. Nous espérons que l’avertissement très solennel qui conclut cette étude sera entendu pendant qu’il en est encore temps.

Pour la Haute Volta, et même pour tout l’ensemble du Sahel, c’est désormais une question de survie.

A cours de la mission, nous avons déjà remis au président, ainsi qu’au ministre du développement rural, une quinzaine de notes provisoires, sortes de brouillons, réunissant des matériaux pour ce rapport, mais dont les thèses sont reprises ici après correction de quelques erreurs.

La première partie de l’étude qui suit recherchera les principales raisons de la destruction si rapide de l’écosystème voltaïque que nous résumons ainsi : colonialisme, puis divagation et surnombre du bétail, feux de brousse, droits fonciers, écarts ville-campagnes, insuffisances administratives et explosion démographique.

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La deuxième partie cherchera à montrer les principaux moyens de lutte contre ces dangers, en liant étroitement les actions de prévention du patrimoine foncier aux interventions destinées à augmenter la production : ces dernières étant les seules qui soient reconnues vraiment importantes jusqu’à ce jour. Les contradictions ville-campagnes et hommes-femmes, insuffisamment soulignées, retiendront notre attention. Et, plus encore, les dangers de l’explosion démographique, qui ne sont nullement reconnus : alors qu’ils menacent lourdement toutes les possibilités de développement de ce pays.

La troisième partie recherchera les éléments d’une stratégie économique générale. Apres un court rappel des expériences albanaise et tanzanienne , nous soulignerons les urgences d’une politique d’indépendance économique : nous estimons que la réduction des importations est plus efficace et plus urgente que le développement excessif d’exportations plus aléatoires, surtout dans le cas de denrées périssables (haricots verts, mangues…), dans ce pays enclavé. Les responsabilités du système d’éducation y seront aussi rapidement mentionnées.

La quatrième partie résumera les principaux traits d’une stratégie spécifique de développement rural, en mettant l’accent sur les cultures pluviales et les bas fonds, bases de la production actuelle.
Les cultures irriguées seront un jour bien plus importantes, mais elles n’ont que des possibilités limitées, en ce qui concerne les dix années prochaines qui seront cruciales. Nous y ajouterons une note sur l’élevage (à repenser) et sur les forêts -bois familiaux et bois de villages en priorité.

Après avoir rappelé qu’il est des contraintes extérieures sur lesquelles on ne peut guère agir, notre conclusion sera dure à entendre. Dans une dizaine d’années, si des changements très profonds ne sont pas intervenus pour la protection du patrimoine foncier, l’organisation et la libération des paysans (et surtout des paysannes), la réduction de l’écart villes-campagne et l’explosion démographique, l’avenir de ce pays serait gravement compromis.

A chacun ses responsabilités (2).

René Dumont et Charlotte Paquet


TABLE DES MATIERES

Première partie : la destruction de l’écosystème voltaïque ; ses principales raisons.

I. De Kaya à Dori et Gorom Gorom, par Barsalago et Pensa ; le désert marche au Sud

II. La raison principale de cette destruction : divagation et surnombre du bétail.

III. Les feux de brousse détruisent l’environnement.

IV. Réforme agraire ou révision des droits fonciers.

V. Ecart excessif villes-campagnes, administration trop privilégiée.

VI. L’explosion démographique, ou la famine générale en l’an 2000.

Deuxième partie : Des actions de production liées aux travaux de protection du patrimoine foncier.

VII Les ORD : Culture attelée, coton et: engrais chimiques.

VIII. La conservation du sol et de l’eau.

IX. Pour arrêter la divagation et les feux, des communautés villageoises vivantes avec la capacité d’agir.

X. réduire, puis faire cesser l’exploitation des campagnes par les villes. Et l’explosion démographique?

Troisième partie : A la recherche de stratégies économiques.

Xbis. Le discours du 2 octobre 1983, une note du Plan, les socialismes africains.

XI « Encadrement » ou « libération » des paysans. Crédit et précoopératives,

XII. Réduire les importations avant d’accroître les exportations : la tomate et les haricots verts, le riz et les mangues,

XIII. Opportunité et quelques modalités de l’industrialisation.

Quatrième partie : Développement rural accéléré : par la mobilisation du sous-emploi.

XIV. Aider et “émanciper” les paysans –et les paysannes.

XV. Première priorité : améliorations foncières et cultures vivrières pluviales

XVI. Seconde priorité, les bas-fonds. Pas seulement pour les légumes, mais pour toutes les cultures vivrières de saison séche.

XVII. Troisième et quatrième priorité : la petit hydraulique, puis les grands projets.

XVIII. Le projet Sourou devrait attendre des études sérieuses.

XIX. Coton contre céréales; fruits, cultures de cases, AVV…

XX. Le pasteur devient un éleveur.

XXI. Le reboisement, base de la survie du pays,

XXII. Recherches en vue des applications : vulgarisation et sciences humaines.

Cinquième partie : Education, Santé, Aide extérieure, ONG, Administration. . .

XXIII. Réforme de l’enseignement : alphabétisation fonctionnelle généralisation prioritaire.

XXIV. La santé est aussi une base de la production.

XXV. L’aide extérieure, pour le meilleur et pour le pire.

XXVI. Les ONG, seulement pour un « vrai » développement.

XXVII. Bureaucratie parasitaire, ou administration efficace?

Sixième partie : L’indispensable émancipation des femmes voltaïques, pour le développement et la survie du pays.

XXVIII. Le poids du passé, les dures réalités, l’oppression masculine.

XXIX. Innovations, animation : insuffisances des ORD, qui méprisent la peine des femmes.

XXX. Santé, contrôle des naissances : Que faire?

Essai de conclusion.

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