Nous publions ici un extrait d’un article publié dans la revue « Société politique comparée » n°13, de mars 2009 de Benoit Beucher intitulé : « La naissance de la communauté nationale burkinabè, ou comment le Voltaïque devint un « Homme intègre ». On trouvera l’intégralité de l’article à http://www.fasopo.org/reasopo/n13/n13_article.pdf.

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Le pouvoir au peuple

Après vingt-trois ans d’indépendance, il apparaît clairement que la majorité de la population peut avoir le sentiment d’avoir été écartée du projet d’édification de la nation et de la constitution de son imaginaire. Celui-ci a pris la forme d’un univers martial, faiblement créatif, qui semble n’avoir d’autre but que de conforter le pouvoir du leader dans des conjonctures difficiles. L’amour que les chefs d’Etat ont cherché à s’assurer auprès des citoyens a été allègrement confondu avec celui que ces derniers étaient censés porter à leur nation. Mais le couple mère-patrie et père-président n’était en réalité pas tout à fait uni ; du moins pouvait-il à juste titre passer pour le fruit d’un mariage quelque peu forcé. L’absence d’ouverture démocratique réelle, nous l’avons vu, n’a pas trompé les populations qui semblent percevoir les enjeux réels de la mobilisation du sentiment patriotique par le haut, davantage vécue comme une technique de domination plutôt que comme un moyen de susciter l’adhésion populaire autour d’un projet fondateur de vie commune. Précisément, Eric Hobsbawm souligne que « les principaux changements politiques qui transformèrent une réceptivité potentielle aux arguments nationaux en une réception réelle de ceux-ci furent la démocratisation de la politique [[202
E. Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme, mythe, réalité
, Paris, Gallimard, coll. Folio histoire, 1992 (éd. française), p. 204]]
». Or, de la tenue des premières élections au suffrage universel à la veille de l’avènement de la révolution sankariste, les populations étaient soit purement et simplement écartées de la définition d’une grammaire nationale peu comprise, soit brièvement sollicitées pour donner leur avis sur des projets très techniques, n’intéressant en temps normal que les experts ès droit administratif et constitutionnel. Le président Ouédraogo, décidément très perspicace lorsqu’il s’agit de juger ses prédécesseurs, l’écrit fort bien : « Ne retrouvant sa vocation de peuple souverain qu’en l’espace des dimanches d’élection, se sentant incapable de peser sur les événements, réduite à la colère passive devant les abus de toutes sortes, les citoyennes et citoyens ne se sont jamais sentis de vraie raison de vouloir mourir pour la Constitution [[ Projet d’
« Allocution de Monsieur le Président du Conseil de Salut du Peuple, Chef de l’Etat, à l’ouverture de la Commission Nationale Constitutionnelle [sic] », ]]
. » On peut d’ailleurs se demander dans quelle partie du monde – peut-être aux Etats-Unis ? – des citoyens seraient prêts à mourir pour une telle cause. En Haute-Volta, cela ne se conçoit assurément pas. De façon assez évidente, les gouvernements successifs n’ont pas su trouver les mots qui touchent, ceux qui font vibrer la fibre patriotique du peuple. Le langage national officiel a été celui d’un discours technique rendu aussi hermétique que son homologue théologique. Tous deux ont été conçus comme la propriété d’une poignée d’initiés qui ont endossé la paternelle tâche d’« éducation des masses ».

Paysans, jeunes, femmes et « vieux » ont ainsi joué le rôle de simples récepteurs des messages sur la nation, et non d’émetteurs de propositions ou d’idées s’inspirant de leurs réalités vécues. Ici encore, parler de legs colonial n’est pas un vain mot. Le « putsch des capitaines » qui marque l’avènement de la Révolution démocratique et populaire du 4 août 1983 vise précisément à rompre avec le passé colonial et « néocolonial », du moins tel que ces officiers se l’imaginent. Le régime, conduit par Thomas Sankara, ancien Premier ministre du commandant Ouédraogo, vise à construire une nouvelle cité imaginaire [[ J. – F. Bayart, L’Illusion identitaire , Paris, Fayard, 1996, pp. 139 – 181]].

D’une part, celle-ci doit être bâtie en négatif, c’est-à-dire en réaction face à d’hypothétiques menaces étrangères, celles que feraient peser les « forces néo-impérialistes », aidées de l’intérieur par les prétendus « valets de l’impérialisme » que constitueraient les classes « féodales » et « bourgeoises ». D’autre part, la nouvelle nation doit également se construire de façon positive, par attachement volontaire du peuple à un pays rendu émotionnellement désirable. Ce double projet repose sur une volonté clairement affichée de voir ceux devenus du jour au lendemain, sans qu’on leur ait demandé leur avis, des camarades révolutionnaires prendre eux-mêmes en main la construction nationale ainsi que la prise en charge des affaires locales jusque-là dévolues aux agents patentés de l’Etat. Le mot d’ordre, emprunté à la Révolution française, du « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » vise bien à déconstruire symboliquement la confusion jugée stérile qui existait jusque-là entre l’amour national et l’amour porté au père-président. Pour rendre la mobilisation nationale possible, le régime sankariste a voulu en faire un instrument d’émancipation des « masses » ; et faire de l’Etat-nation la « chose » du peuple, après que ce dernier a subi avec succès l’épreuve de la « conscientisation ». Dans le discours révolutionnaire, elle est d’abord conçue comme un renversement des valeurs qui vise à rehausser l’estime de soi d’un peuple jusque-là « virtuellement étranger chez lui », pour reprendre l’expression d’Achille Mbembe [[Achille Mbembe emploie cette expression pour caractériser le colonisé à qui l’on a dénié le droit de s’exprimer par les urnes. L’auteur souligne ainsi la relation profonde qui existe entre citoyenneté et nationalité. Il nous semble que la remarque est également à mettre en rapport avec la période dite « postcoloniale », bien que les contextes ne soient pas
tout à fait les mêmes. A. Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000., p. 58.]]. Plutôt que de replacer le citoyen dans le foyer national hérité dont il semble avoir été exclu, le pouvoir révolutionnaire entend le rebâtir autour du camarade, tout en faisant de l’exécutif, le Conseil national de la Révolution (CNR), son principal architecte en sa qualité de « force avantgardiste ».

Ce projet implique que les instigateurs de la révolution, une fois défini qui en sont membres de droit, trouvent l’inspiration nécessaire pour repenser les institutions politiques du pays et en faire un puissant moyen de socialisation de l’Etat national par l’implication de tous dans son développement. Cela passe par l’élaboration d’institutions présentées comme nouvelles, aptes à « offrir au peuple un vécu politique concret et direct [[MARTIN, M. – L., «Le “cycle de vie” du militarisme en Afrique noire francophone », in D. C. Bach et A. A. Kirk – Greene, pp. 89 – 107]] ». L’innovation majeure de la RDP en la matière est incontestablement l’annonce de la création des Comités de défense de la révolution (CDR), rendue publique le 4 août 1983. Ces comités sont le signe de la volonté du régime de déconcentrer l’administration du territoire, désormais déléguée à toutes les âmes de bonne volonté qui voudront intégrer ces structures décisionnelles et administratives non professionnelles. Bien entendu, le président du Faso (le « PF ») et le CNR conservent la direction de l’ensemble. Ce sont eux qui esquissent les grands principes qui doivent constituer autant de repères pour l’action des CDR. Cela est d’autant plus nécessaire que les comités ne disposent originellement d’aucun statut ; ils ne seront définis qu’à la fin du mois de mai 1984 [[B. Jaffré, Burkina Faso. Les années Sankara. De la Révolution à la rectification, Paris, L’Harmattan, 1989,]].

On pense alors que les principes révolutionnaires généraux définis dans le Discours d’orientation politique (DOP), sorte de petit livre rouge du peuple burkinabè, sont suffisamment explicites. Les CDR, coordonnés par un secrétaire général national, constituent l’émanation populaire du CNR, ainsi que sa plus solide courroie de transmission entre la capitale et le monde rural. Ils sont également conçus comme un outil pédagogique instituant dans les esprits les principes moraux et politiques de la Révolution. Enfin, dans l’imaginaire révolutionnaire, les comités sont autant de bastions prêts à défendre une révolution dont ses dirigeants sont convaincus qu’elle sera la cible d’attaques venant de toutes parts. La nation tout entière, hommes et femmes, adultes et enfants, roturiers ou nobles, sont donc mobilisés dans le cadre d’une guerre décrétée en temps de paix, si l’on excepte le court conflit qui a opposé le Burkina au Mali au cours de la Noël 1985. L’état de siège, réel ou supposé, permet de tenir la population en éveil. Les CDR, première ligne défensive d’une patrie pour laquelle les « camarades » se disent désormais prêts à sacrifier leur vie, engagent également la nation sur un autre champ de bataille : celui de l’autarcie économique [[Le vocable guerrier n’est pas exagéré. Il est employé par le CNR lui-même, qui rappelle que ses initiatives économiques coûtent la vie à de nombreux camarades. C’est ainsi qu’à Ouagadougou une place dite « de la Bataille du Rail » commémore le difficile prolongement de la voie ferrée jusqu’à une centaine de kilomètres au nord de Ouagadougou.]]. Les Burkinabè sont ainsi fortement incités à consommer les fruits du terroir, à boire la bière de mil traditionnelle (le dolo), que l’on veut commercialiser au même titre que la très populaire bière blonde produite par Brakina (Brasseries du Burkina Fraso) ou la So.b.bra (Société burkinabè de brasserie) [[ Irène T., 30 ans, sociologue, a toujours vécu à Ouagadougou. Elle se souvient que son père, médecin à l’hôpital Yalgado, se voyait fortement incité à acheter chaque fin de mois les haricots verts, les pommes de terre, les oignons ou les tomates « nationaux » cultivés à Koungoussi ainsi qu’à Ouahigouya. Cela faisait la joie des enfants, mais l’aspect contraignant de ce patriotisme économique était parfois durement ressenti. D’après elle, il n’y avait pas d’obligation à « consommer burkinabè ». Mais ne pas le faire revenait à s’attirer la suspicion des CDR. Autant dire que l’on ne souhaitait pas risquer de basculer dans le camp des « ennemis de la Révolution » pour une simple histoire de légumes..]]. Les plats locaux sont également mis à l’honneur par le régime. En 1987, le président Sankara donne une fois de plus l’exemple, lui qui, au cours d’un dîner de gala organisé en l’honneur de François Mitterrand et de sa femme, fait servir le gonre, une pâte à base de farine de haricot enroulée dans des feuilles de manguier. La nation peut ainsi se consommer, se boire et se manger et faire corps avec chaque individu. Là encore, la référence religieuse, et notamment celle de l’eucharistie, n’est pas bien loin.

D’ailleurs, Thomas Sankara n’est-il pas resté un catholique convaincu ? Pour la première fois probablement, toutes les couches de la population se sentent physiquement engagées dans le processus révolutionnaire, qui est aussi celui de l’édification de la nouvelle nation. La Révolution, à travers l’institution des CDR, entend panser toutes les plaies d’une société divisée : entre classes sociales d’abord, mais aussi en fonction du sexe et entre les générations.

Le mot « interdépendance » prend ainsi son sens, n’étant exclus de cette société idéale que les « ennemis de la Révolution », dont on a cependant peine à déterminer les critères objectifs permettant de les classer ainsi. De plus, les populations, débarrassées des anciens circuits administratifs et bureaucratiques, s’expriment sur le sens à donner au combat révolutionnaire ainsi que sur les moyens propres à donner au pays une dignité qui n’aurait pas existé avant l’indépendance, et qui aurait été perdue sous les régimes précédents. La nation burkinabè devient une réalité sensible, palpable, qui trouve sa matière dans le détail et sa force dans la quotidienneté. Avant d’en venir à l’aspect symbolique de la révolution, quelques exemples précis permettent de comprendre ce que signifiait alors la mobilisation nationale. Pour les observateurs étrangers du journal West Africa, Ouagadougou, comme toutes les autres villes du pays, vivraient alors dans une « atmosphère de carnaval [[210 « Déclaration du secrétaire général des CDR », 25 août 1983, West Africa, 24 et 26 octobre 1983, pp. 1-2.]] ». Tous les dimanches, notent les journalistes, les CDR de quartier, à l’aide de porte-voix, appellent les camarades à se munir de pioches et de pelles afin de déboucher les caniveaux, de balayer la chaussée, de nettoyer les marchés ou de combler les nids-de-poule sur les routes. Comment pourrait-on mieux symboliser la nation ? D’après nos sources orales, les populations de Ouagadougou ont été très sensibles à cette forme de travail collectif. Chacun, y mettant du sien en nettoyant la portion de route devant sa porte par exemple, contribue à assainir le quartier tout entier. L’idée selon laquelle la nation est l’addition de toutes les forces prend ainsi un tour concret. L’opération, en se répétant régulièrement, contribue également à créer ce temps parfaitement régulier et homogène que les pouvoirs précédents n’avaient pas su inscrire dans le vécu populaire [[Entretien avec Y. Moumouni, 38 ans, économiste. Il était en classe de quatrième au début de la Révolution.]].

Du moins la « rupture » est-elle plus apparente que réelle. Car, comme le remarque très judicieusement le journal West Africa, « pendant les travaux, on joue au tam-tam et au balafon », si bien que « les citadins font revivre ainsi la tradition du travail collectif en milieu rural »[[ Déclaration du secrétaire général des CDR]]. Chez les Moose, par exemple, le soa-soaaga est précisément un travail collectif effectué par les villageois au son du gandaogo et du bendre, deux formes de tambour. La révolution n’est donc pas totalement faite de nouveautés, et cela ne déplaît pas au CNR, qui entend lui donner une dimension « authentique ». Il en va ainsi de l’adoption d’un nouveau langage législatif en 1985. A partir de cette date, les appellations « loi, décret, arrêté » sont remplacées par les termes moore zatu, kiti, raabo. Pour la presse d’État, cette décision vise à faire « comprendre ainsi que plus jamais le peuple ne sera gouverné à coup de lois, de décrets et arrêtés issus de la jurisprudence bourgeoise », concluant qu’une « une justice populaire vient d’être rendue au peuple car celui-ci est désormais libéré des chaînes de l’appareil judiciaire à caractère néocolonial »[[« Troisième gouvernement révolutionnaire. La différence avec le passé », Sidwaya, n° 344, 2 septembre 1985,p. 1.]].

Le régime du capitaine est bien nationaliste, au sens parfois étriqué du terme. Thomas Sankara, tout en s’inspirant de modèles étrangers tels ceux de la Chine populaire, de l’Albanie, de Cuba ou de la Corée du Nord, est en effet farouchement déterminé à prouver que la RDP est une expérience unique, et non une révolution « importée »[[Peu de temps après sa prise de pouvoir, Thomas Sankara fait savoir qu’il n’apprécie guère que l’on compare « sa »révolution à l’expérience libyenne. L’étiquette d’officier « pro-libyen » enflamme le chef de l’Etat, qui « s’estime
insulté […] parce qu’un tel qualificatif revient à nier ce qu’il affirme être le fondement de sa démarche et de ses ambitions, un nationalisme farouche
». Le capitaine fait donc très vite savoir au colonel Kadhafi qu’il entend voir s’interrompre le pont aérien établi entre Tripoli et Ouagadougou. Voir L. Zecchini, « La “Révolution” en Haute-
Volta. Quelle indépendance ?
», Le Monde, 22 octobre 1983.]]. Dans de nombreuses déclarations, le PF insiste sur la nécessité de s’appuyer sur les éléments du passé susceptibles de solidifier une communauté nationale qui, bien que « nouvelle », est aussi « historique ». Reste, selon le régime, à « savoir puiser ce qu’il y a de bon dans le passé, c’est-à-dire dans nos traditions, ce qu’il y a de positif dans les cultures étrangères, pour donner une dimension nouvelle à notre culture »[[Discours d’orientation politique, 2 octobre 1983, ministère burkinabè de l’Information, p. 20.]]. Mais le DOP d’où est tiré cet extrait ne nous renseigne pas beaucoup sur les normes à suivre. Le tri mémoriel d’où découle l’« oubli » constitutif de l’imaginaire national semble largement laissé à l’initiative de chacun, même si de nombreux discours du PF fixent quelques grandes orientations. Ainsi, la mémoire collective est purgée du souvenir des tentations du régionalisme ethnique, toujours latent, ou des conflits locaux alimentés par certaines formes de xénophobie, celles notamment liées à l’accès au domaine foncier, d’ailleurs nationalisé en 1984.

Oubliée également la royauté moaaga et sa contribution à la fondation de l’Etat voltaïque/burkinabè contemporain. En dehors de vagues discours sur la lutte contre la « féodalité », la cour du Moogo Naaba est tout simplement ignorée par les instances révolutionnaires, qui ne semblent pas pour autant se donner réellement les moyens f’écarter les chefs de la vie politique et sociale du pays[[C. Savonnet-Guyot, « Le Prince et le Naaba », Politique africaine, n° 20, 1985, pp. 29-43.]].

L’implication réelle de la population dans toutes les tâches jugées utiles pour le développement de la nation a donc été vécue comme une rupture radicale avec l’expérience des régimes précédents, bien que, là encore, le pouvoir révolutionnaire ait pu s’inspirer de ce qui s’est fait avant lui. En réalité, la société révolutionnaire est toujours une société martiale. Les formes de travail collectif n’ont rien à envier au travail forcé de la période coloniale, si ce n’est que, cette fois-ci, les Moose, comme les autres, ont le sentiment de travailler pour eux-mêmes.

Enfin, la lutte « anti-féodale » offre des similitudes évidentes avec celles mises en oeuvre à certains moments de la période coloniale, ou encore sous la Ire République.

En dépit de tout cela, l’implication de tous, et surtout des « anonymes », contribue largement à donner ce sentiment de nouveauté. La jeunesse, notamment, a été particulièrement sensible à son élévation au rang de « pionnière » de la RDP[[Les pionniers constituent l’élite de la jeunesse révolutionnaire. Ils ne sont qu’une poignée par école, et ont la charge d’encadrer leurs camarades dans les diverses tâches d’intérêt public, notamment le nettoyage de la chaussée, les opérations de désherbage, etc.]]. Dotées du même uniforme, coiffées du calot militaire orné de l’étoile de la Révolution, ces futures élites, tout comme les camarades qu’elles encadrent, se sentent enfin utiles et ne sont plus seulement les mineurs qu’une société très respectueuse du droit d’aînesse laissait à l’écart des prises de décision. Tout comme les anciens, les paysans ou les femmes, les jeunes sont organisés sous forme d’unions, et prennent part aux activités des CDR. Le peuple entier semble donc vivre au même rythme, celui des travaux d’intérêt général, de la levée quotidienne des couleurs nationales – matin et soir dans les écoles[[Les témoins de la période se souviennent tous de l’obligation qui consistait pour les passants à s’arrêter à la vue de la levée ou de la descente du drapeau national dans les écoles. Cette habitude ressemble beaucoup à celle qui consiste à s’immobiliser à la vue des cortèges funèbres. Ce cérémonial renforce par conséquent la gravité des rites nationaux ; ils soulignent l’effacement des individus devant les intérêts supérieurs de la cause révolutionnaire et nationale.]] –, des opérations « ville propre », ou encore du sport de masse. Dans le même temps, le Président sillonne toutes les parties du pays, souvent à l’improviste, par la voie des airs ou au moyen de sa modeste Renault 5. Une rumeur circule également à Ouagadougou selon laquelle le PF, déguisé, sortirait régulièrement dans les rues de la capitale pour sonder l’état d’esprit des populations. On le voit, le mythe de l’ubiquité du pouvoir demeure ; sous la Révolution, on peut même dire qu’il est porté à son paroxysme.

Cependant, ce beau tableau doit être nuancé. Car l’expérience sankariste est loin de
convaincre tout le monde. Le Président en personne admet que les CDR ont pu se laisser entraîner dans certains excès, et se rendre coupables « des vexations, des frustrations, des contrariétés diverses [qui] ont entaché le dialogue de construction nationale entre CDR et personnes encore hésitantes vis-à-vis de la RDP[[« L’An II de la Révolution s’annonce sous les auspices d’une confiance créatrice », Sidwaya, n° 326, 5 août 1985, p. 3.]] ». En effet, les comités sont aussi des instances de règlements de comptes personnels, dans la mesure où ils permettent d’indexer facilement un vieux rival, une personne avec qui l’on a un contentieux, autant d’« ennemis de la Révolution » potentiels. S’il est vrai qu’un genre d’enquête de moralité est le plus souvent mené afin d’examiner le fond des accusations, le simple fait d’avoir été suspecté suffit à jeter durablement le doute sur la moralité des accusés. D’autre part, les populations ont pu opposer au régime des formes de résistance qu’il n’a pas toujours su ou voulu voir. Richard Banégas note par exemple que les CDR ont pu être infiltrés par les élites anciennes, en particulier par les « chefs traditionnels », qui ont su y introduire les princes, ou contourner les mesures « antiféodales » par des stratégies d’alliances matrimoniales[[Banégas, R., Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso , Bordeaux, Centre d’études africaines, Université de Bordeaux – I, 1993., p. 91.]].

D’autre part, malgré de réels efforts en matière de communication, les membres du CNR s’enferment dans l’illusion selon laquelle le pays tout entier est parfaitement réceptif aux mots d’ordre de la Révolution. La puissance d’émission de ce qui devient la Radio-Télévision du Burkina (RTB) est ainsi amplifiée, tandis que l’État se dote d’un nouvel organe de presse officiel, le quotidien Sidwaya. Basile L. Guissou, ministre de l’Information, de la Culture et de la Propagande sous la RDP, à qui l’on demande s’il a eu les moyens de sa politique, répond d’ailleurs sans hésiter que « faire le maximum avec le minimum » était à la fois la règle, mais également le sacrifice quotidien demandé à tous les révolutionnaires[[Entretien oral avec Basile Laetare Guissou, 59 ans, ministre de l’Environnement et du Tourisme, des Relations
extérieures et de la Coopération, puis de l’Information sous la RDP, Ouagadougou, mardi 16 décembre 2008.]]. Le régime semble bien négliger les principes élémentaires du réalisme et considérer que la « foi soulève des montagnes ». Entre-temps, le sentiment d’un contrôle absolu sur les masses est renforcé par la formidable mobilisation populaire qui, il est vrai, a permis de renforcer le réseau routier et d’en assurer la maintenance, mais aussi de donner une impulsion nouvelle à l’effort scolaire ainsi qu’aux campagnes de vaccination, par exemple. Enfin, au classique schéma de communication allant du haut vers le bas s’est superposé un autre, qui relie la base au sommet, et qui est composé par les CDR, précisément vus comme « un système de communication à double sens établi entre le CNR et les 95 % de la population agricole vivant dans les 7 000 villages du pays[[« Déclaration du secrétaire général des CDR », op. cit.]] ». Cette institution joue bien le rôle d’une formidable caisse de résonance des aspirations populaires auprès d’un pouvoir révolutionnaire qui dit ne pas être sourd comme les précédents.

Cependant, les oreilles du régime sont elles aussi sélectives ; par exemple, elles n’entendent pas s’ouvrir aux revendications des syndicats dont les activités sont suspendues, pas plus qu’à celles des partis politiques, qui seraient coupables de vendre le pays en « pièces détachées ». La question de la surdité des cadres de la Révolution est réelle, au point que Pierre Englebert a raison de souligner les dangers d’essoufflement que courent à cette époque les CDR, « unique base sociale du CNR », dont la capacité de mobilisation paraît très en deçà de ce qu’imposent les chantiers tous azimuts engagés par le pouvoir en matière économique, sociale, politique, administrative ou culturelle[[P. Englebert, La Révolution burkinabè, Paris, L’Harmattan, coll. « Points de vue », 1986, pp. 170-171.]].

« État cosmocrate[[R. Banégas, op. cit., p. 95.]] » selon Richard Banégas, le Burkina révolutionnaire l’est bien dans la mesure où il a créé son propre monde, et en particulier son propre champ symbolique. Si le CNR semble avoir profondément cru à l’illusion que tout le pays était sous contrôle, derrière la Révolution et son leader, il n’en demeure pas moins vrai qu’une révolution symbolique a été engagée, susceptible de soulever une adhésion populaire très forte au projet de construction d’une nation rendue émotionnellement viable.

La révolution symbolique et sa difficile adaptation au réel

Comme il a été dit plus haut, la révolution sankariste opère avant tout une coupure
symbolique radicale avec tous les éléments du passé susceptibles, selon le CNR, de rendre l’État-nation moins consensuel, moins aimable et même moins désirable. Deux ennemis symboliques sont combattus. A commencer par la figure de l’« égoïste » ou du « profiteur du peuple ». Sa dénonciation permet à la fois de solder l’héritage des régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance, et dont on souligne les comportements prédateurs ainsi que la violence animale, mais également cette part de mal qui habite chaque individu, chaque camarade. Ces déviances supposées hypothèqueraient les chances de succès de l’association désirée, quasi mystique, d’une société épurée de tous ses vices avec le processus de construction nationale. Le combat symbolique vise également à faire table rase du passé colonial et de ses permanences présumées, oubliant que, finalement, l’État-nation est aussi le fruit de cette histoire ; le combat mené par certains Voltaïques pour la restauration du territoire en 1947 étant un exemple pris parmi d’autres. Dans cet ordre d’idées, un personnage comme le roi Naaba Saaga II n’a bien évidemment aucune chance d’entrer dans le panthéon révolutionnaire. Celui-ci, imaginaire, reçoit au contraire en son sein les anonymes qui n’avaient pas droit aux honneurs jusque-là, ceux qui ont perdu leur vie dans le cadre de la réalisation des très ambitieux plans de développement de la RDP. En 1986, c’est bien en mémoire de ces « militants des Comités de Défense de la Révolution tombés les armes à la main sur le champ d’honneur de la lutte révolutionnaire multiforme », de ceux qui sont allés « jusqu’au sacrifice suprême[[Secrétariat général national des Comités de défense de la révolution, « Résultats des travaux de la première conférence nationale des Comités de défense de la Révolution du Burkina tenue à Ouagadougou du 31 mars au 4 avril 1986 », p. 11.]]», que les participants à la première réunion générale des CDR observent une minute de silence. La Révolution entretient donc une nouvelle illusion : celle qui consiste à se présenter comme une coupure radicale avec le passé, ce qui revient, selon le DOP, à combattre les « traditions décadentes » afin de « procéder à la destruction de la machine d’État néo-coloniale »[[Discours d’orientation politique, op. cit., p. 11.]]. Dans ce contexte, la RDP se défend d’être « un régime de plus en Haute-Volta » et se conçoit comme une « rupture avec tous les régimes connus jusqu’à présent[[Ibid., p. 15.]] ». L’histoire de l’État-nation burkinabè n’est donc pas vue comme un processus cumulatif, c’est-à-dire comme la somme des expériences et des événements, heureux ou malheureux, qui l’ont fondée. Elle se construit davantage sur l’amnésie, l’ignorance, ou la volonté de ne pas voir ce qui peut fâcher et briser l’adhésion sentimentale portée par le peuple à sa patrie.

Le citoyen lui-même doit se convaincre qu’il est un être d’un type nouveau. A partir du 4 août 1984, date du premier anniversaire de la Révolution, il ne sera plus un Voltaïque mais un « Burkinabè », littéralement un « Homme intègre ». Quelques années après des pays voisins comme le Ghana, le Mali ou le Bénin, le gouvernement change en effet le nom du pays, marquant ainsi le divorce symbolique d’avec la période coloniale. La nation moderne ne doit en effet plus être présentée comme la possible héritière directe de la Haute-Volta sous domination française. Remarquons que l’histoire de la colonisation est mal connue des membres du CNR, qui appartiennent tous à cette génération née au cours de la décennie qui précède l’indépendance[[Entretien avec Basile L. Guissou, doc. cit.]]. De façon dogmatique, leur culture livresque les conduit à percevoir cette période comme une « souillure », dont les Burkinabè sont censés se sentir lavés du simple fait de ne plus s’appeler « Voltaïques ». Cette purification mémorielle collective coïncide avec la naissance d’un ethos, présenté comme spécifiquement national. La nationalité n’est donc plus conçue comme un acquis, comme une simple évidence administrative, mais davantage comme une qualité qui se mérite, et que l’on obtient par un effort quotidien tendant vers la rigueur morale. Le DOP est clair à cet égard, lui qui appelle à « créer un Voltaïque nouveau, avec une moralité et un comportement social exemplaires qui inspirent l’admiration et la confiance des masses »[[Discours d’orientation politique, op. cit., p. 14.]].

Les ressortissants de l’ex-territoire voltaïque ne sont par conséquent plus ces simples « indigènes » dont la principale caractéristique aurait été d’occuper un bassin hydrologique. Pour la première fois, le peuple peut projeter sur le nom de son pays une identité idéalisée, à laquelle il est susceptible d’adhérer. Les couleurs qui le représentent sont des icônes nationales dès lors spontanément reproductibles, car chargées d’un sens susceptible d’honorer les citoyens. La multiplication des monuments nationaux participe également de cette diffusion populaire de la symbolique nationale. Il en va ainsi des ronds-points célébrant l’adoption du DOP, véritable mode d’emploi de l’ethos burkinabè, « Bible » promettant des lendemains qui chantent. A en croire la propagande officielle, ces places sont presque toutes dédiées à la gloire des combattants révolutionnaires sacrifiés pour la reconquête d’une fierté longtemps enfouie. Les étoiles se multiplient sur les bérets, les poteaux, au sommet des monuments publics. Le tout s’inspire de la tradition picturale communiste de type nord-coréen, voire chinois, à qui la ville de Ouagadougou doit deux de ses stades, arènes modernes où le peuple a l’occasion de se sentir solidaire, et pas seulement le temps d’un match de football. La capitale connaît également à cette époque un essor remarquable, et les plans d’urbanisme marquent l’entrée de l’ancienne cour royale et de l’ex-cité coloniale dans l’ère de la « modernité » et du « partage ». En font foi les logements standard baptisés du nom de cités An I, II, et III de la Révolution, d’abord destinés aux fonctionnaires ouagalais, mais qui devaient se généraliser au bénéfice de toutes les couches sociales et de toutes les parties du territoire.

Le nouveau nom adopté a le mérite quant à lui de rompre avec les clichés qui associaient à une « ethnie » particulière des vertus ou des vices propres. Car le pays est appelé par ses deux principales langues, le moore et le dioula[[Burkina signifie en moore « homme qui a le sens de la dignité et de l’honneur ». Faso désigne en diula la « maison », le « pays ».]]. Cela symbolise, d’une part que l’Est et l’Ouest forment deux composantes parfaitement intégrées au territoire national, d’autre part que les qualités morales du peuple ne reposeront plus sur des fondements particularistes mais proprement nationaux, et donc « modernes » ; 1983 marquerait ainsi l’« année zéro » de la nation, celle qui efface les erreurs, les humiliations liées à la dépossession de soi qui aurait caractérisé la période coloniale et son prolongement « néo-impérialiste »[[L’hymne national, le Di-Taa Nyie ou « chant de la Victoire », adopté le 2 août 1984, symbolise bien cette volonté d’effacer un passé dont le souvenir peut paraître douloureux. Le refrain du premier couplet célèbre ainsi la mémoire des événements du 4 août 1983, « une seule nuit [qui] a rassemblé en elle l’histoire de tout un peuple ».]].

La révolution symbolique permettrait de clarifier les positions afin d’y voir plus clair dans le coeur du peuple. Le CNR pense ainsi pouvoir discerner plus facilement qui sont les ennemis ou les amis de la Révolution. Car être burkinabè nécessite à cette époque une véritable initiation, au point qu’il n’est pas toujours facile de comprendre ce que le pouvoir révolutionnaire attend de chacun. En effet, comment être digne de l’amour de la nation ? Le CNR pense une fois de plus qu’il suffit de lire ou d’entendre ses discours officiels, de se reporter au DOP, pour y voir plus clair. Mais devenir un « vrai » Burkinabè constitue une tâche particulièrement ardue. Car cet « homme nouveau » concentre en lui toutes les valeurs positives que l’on prête à la nation idéale. Il est en effet travailleur, organisé et discipliné.

L’honneur a du sens pour lui, et il a le sens du devoir et du sacrifice. Ajoutons que la gente masculine, dans une nouvelle vision des rapports entre les genres, est aussi courtoise, galante, et ne doit plus hésiter à soulager les efforts de « Madame », quitte à se rendre au marché à sa place… Le Burkinabè est également désintéressé. L’argent n’a pas de prise sur lui.

Il est rigoureux, et n’arrive pas en retard au travail. Il est propre sur lui et cire bien ses chaussures… quand il en a. Thomas Sankara est d’ailleurs très exigeant à cet égard. Ses maisons sont toutes peintes en blanc, symbole de pureté et de propreté[[Entretien avec Irène T., doc. cit.]]. Il est frugal, et ne s’adonne pas à ce terrible fléau, pourtant maintes fois combattu par les régimes précédents, de la très populaire pause « bière-brochettes » (évidemment prise aux heures de service), désormais présentée comme un cérémonial impie, voire hérétique[[Un extrait de la circulaire adoptée à la fin de l’année 1963 par le ministre de la Fonction publique de l’époque, Victor Thiombano, met en lumière l’évidente continuité dans l’action d’épuration morale de la nation, et en particulier de ses fonctionnaires. Celui-ci écrit en effet que « l’opinion elle-même, constate, avec une certaine inquiétude, que l’insuffisance du rendement de la “quasi-totalité” des agents administratifs provient d’un manque de conscience professionnelle alarmant, volontairement traduit par des retards répétés, des absences injustifiées, des commentaires de faits et évènements étrangers au service pendant les heures de travail, l’oubli sans scrupules au fond des tiroirs pendant de long mois de dossiers importants, ce qui compromet l’efficacité des Services. L’action subversive contre notre souveraineté n’est pas seulement le fait d’individus politiquement opposés au régime ; la pire subversion contre la nation, c’est celle du citoyen conscient de ses responsabilités et qui se refuse à les assumer ». « Haute-Volta. La pire subversion contre la nation… », Afrique nouvelle, n° 850, 21-27 novembre 1963, p. 5. On le voit, la théorie du complot, à la fois fomenté de l’extérieur et de l’intérieur, est bien antérieure à la RDP. Dans la guerre défensive imaginaire que livrerait alors la nation, le comportement de chacun est bien vu comme une arme de résistance face aux atteintes présumées portées contre l’intégrité nationale. Au contraire, il peut également être un élément de dissolution de l’unité du pays, dont la responsabilité reposerait avant tout sur les citoyens, et non pas sur un régime dont la corruption est pourtant proverbiale à cette époque. Selon nous, si le message révolutionnaire semble neuf, c’est avant tout parce que, pour la première fois, le régime en place paraît au-dessus de tout soupçon et constitue par conséquent un modèle crédible de vertu pour l’ensemble des citoyens.]]. La nationalité constitue donc un vécu particulièrement normatif. Cela n’est certes pas nouveau, mais ce qui l’est davantage est probablement le fait que son caractère contraignant est adouci par le réel souci du pouvoir révolutionnaire de le rendre moralement et affectivement acceptable. D’ailleurs, pour la première fois de son histoire, la plus haute autorité de l’Etat semble donner l’exemple. Il n’est en effet pas rare de voir le PF en survêtement de sport, chaussé de baskets. Sa voiture est modeste, nous le savons. Et la rigueur, nous dirions même l’ascétisme personnel des capitaines, en partie mise en scène, semble donner du crédit au message qu’ils portent. Tout cela, nous le voyons bien, découle d’une conception martiale de la nation qui, malgré ce que le pouvoir révolutionnaire veut faire croire, est loin d’être nouvelle. Cette expérience a cependant pour autre particularité d’être conduite par un régime profondément convaincu que le commandement des hommes, bien que teinté de mystique révolutionnaire, est une science exacte, et qu’il obéit par conséquent à des lois. Celles-ci sont censées permettre la constitution d’un univers d’attitudes et de comportements qui doivent inéluctablement conduire la RDP à la victoire finale, c’est-à-dire la conversion collective et définitive des moeurs dans un sens plus « pur », et donc plus « national ».

Estimant que les regards de la nation étaient tournés dans des directions différentes avant la Révolution, le CNR entend donner à chacun un point de mire unique, qui prend la forme de ce projet de formation de la société idéale. Le nouveau drapeau est là pour le rappeler, notamment cette étoile jaune or qui figure en son centre, ce « guide de la RDP dans sa marche glorieuse », qui souligne l’objectif vers lequel doit tendre l’effort de tous. Le Burkina n’est donc plus seulement ce pays classé parmi les plus pauvres du monde, démuni de ressources naturelles, miné par la corruption de ses élites et la prétendue passivité de son peuple face à l’avènement du « monde moderne ». En théorie et selon le pouvoir révolutionnaire, ce pays devient un exemple présentable au regard du reste de l’humanité, un modèle d’évolution politique et sociale avant-gardiste à l’heure où, croit-on, le monde capitaliste vit son agonie. Le pays peut donc faire la fierté de tout son peuple ; il ne manque d’ailleurs pas d’être cité en exemple dans la sous-région. La figure de Thomas Sankara est désormais mondialement célèbre, tout autant que ses prises de position contre tout alignement en matière de politique étrangère, quitte à fâcher les anciennes puissances tutélaires dites « néo-impérialistes » que seraient la France de Mitterrand et la Côte d’Ivoire d’Houphouët. Cette diplomatie indépendante, reposant partiellement sur le fragile pilier de l’autosuffisance économique, est aussi le moyen de rappeler une fois de plus que le projet d’édification de la société révolutionnaire au Burkina n’est réductible à aucune comparaison. Le PF entend ainsi gagner la bataille de la « seconde indépendance », c’est-à-dire celle menée contre le « néocolonialisme », ainsi que tous les discours qui nient aux États africains une imagination politique et sociale propre.

Les années 1986-1987 marquent cependant une période de doute quant à la possibilité d’adapter l’imaginaire national révolutionnaire au réel. C’est que les CDR, malgré la philosophie qui a prévalu à leur création, sont source de divisions. La spontanéité qui caractérise leurs activités touche également souvent à l’amateurisme, voire à l’improvisation. Après quelques années d’existence, les critères d’appartenance de ses membres n’ont pas été clarifiés, malgré l’adoption de leurs statuts. Au cours de la période qui nous intéresse, le CNR commence donc à manifester des craintes à l’égard de ceux qu’il appelle des « voleurs », des «détraqués assoiffés de pouvoir », ou des « régionalistes » et des « tribalistes », qui auraient utilisé les structures révolutionnaires « pour subsister en vase clos dans leur arriération mentale au milieu de la mouvance générale »[[Secrétariat général national des Comités de défense de la révolution, op. cit., p. 13.]]. Manifestement, la construction nationale, d’après le discours officiel, se heurte non pas au principe de réalité mais plutôt à celui de la folie, dont souffriraient certains Burkinabè, incurables, que l’on serait par conséquent dans l’obligation d’exclure de la communauté nationale[[A cet égard, la prison peut tenir lieu d’« asile », et les Tribunaux populaires de la Révolution (TPR), institués en août 1983, l’instance suprême habilitée à caractériser cette folie et à prononcer la peine qui convient le mieux à la
protection d’une société prétendument « pure ». Les audiences sont fréquemment retransmises à la radio et le peuple est invité à y assister. Dans une certaine mesure, les TPR sont conçus comme des instruments de purification de la société révolutionnaire, dont les audiences font parfois figure de procès en sorcellerie. Selon les dirigeants, ce sont bien des « déviations » que les révolutionnaires « sains » combattent à partir des « sanctuaires » que constituent les TPR ou les CDR. Voir Secrétariat général national des Comités de défense de la révolution, op. cit., pp. 13-15.]]. La première conférence plénière des CDR se clôture d’ailleurs sur le sentiment que de nombreux comités sont passés à côté de leur mission. Les cas de délation abusive se sont en effet multipliés. Les abus de pouvoir n’ont pas été étrangers à ces structures.

Les égoïsmes ne se sont pas toujours inclinés devant l’intérêt supérieur de la nation, loin de là. Mais les instances dirigeantes, plutôt que d’émettre l’hypothèse selon laquelle les ambitions du PF sont peu réalistes, estiment au contraire que les échecs sont imputables au manque de persévérance de certains camarades dans leurs efforts pour devenir de « bons révolutionnaires », et donc de « bons patriotes ». Mieux, ils seraient la conséquence d’une fâcheuse tendance à ne pas s’incliner devant les vertus naturelles attachées à la qualité de Burkinabè. C’est ainsi que le secrétaire général des CDR s’estime convaincu que « nous avons refusé d’être pleinement nousmêmes », et que « nous avons, consciemment ou inconsciemment, refusé de vivre en révolutionnaires ». Tout en reconnaissant que la nature humaine est également faite de « la colère et [de] la méchanceté qui dorment paisiblement en nous », ce responsable souligne néanmoins les lacunes observées dans l’accomplissement du programme ascétique de purification intérieure des membres de la communauté burkinabè. La conséquence serait sans appel : les manquements de certains n’auraient pas permis de « développer une intransigeance absolue autour de nos propres principes ». Sa conclusion se veut une belle leçon de réalisme, et rappelle que « la pureté exige que périodiquement nous ayons le courage d’aller à la limite de l’auto-asphyxie en plongeant notre tête dans la source vivifiante de la critique et de l’autocritique »[[ Ibid.]]. Or, l’exécutif, tout en encourageant le peuple à l’informer sur les limites et les travers de son régime, ne semble dans le même temps pas prêt à l’écouter. La « machine à double sens » qui est censée relier dans une parfaite réciprocité le sommet du pouvoir à la base ne fonctionne donc pas si bien que cela. Ajoutons que, pour la majorité des Burkinabè, le langage révolutionnaire demeure incompréhensible, ou tout au moins obscur. D’après Basile Guissou, le CNR a effectivement largement négligé la question de l’intelligibilité de ses messages, essentiellement délivrés en français. Or, le taux de scolarisation, malgré des opérations spectaculaires visant à généraliser l’enseignement primaire, est encore bien trop bas pour que les slogans élaborés dans la sphère restreinte des élites ouagalaises puissent être compris jusque dans les moindres villages. Les repères symboliques dont nous avons parlé plus haut n’ont certainement pas permis de compenser ce déficit de communication entre le régime et l’ensemble de la nation.

Au cours de l’année 1987, l’idée selon laquelle le Burkina est un pays parfaitement sous contrôle, et surtout soudé autour d’une indéfectible unité nationale, commence à se dissiper. La société burkinabè n’est pas ce tout parfait, et les tensions régionalistes, ou à caractère xénophobe, bien que n’atteignant pas des proportions faisant craindre le pire, n’ont cependant pas disparues par enchantement. C’est ce dont se souvient Valère D. Somé, alors ministre de l’Enseignement supérieur, qui aurait pris connaissance en 1987 d’un tract invitant les Moose à ne plus verser leur sang au profit d’un non-Moaaga, « échantillon de ce dont sont capables les forces conservatrices dans leurs visées hégémoniques »[[V. D. Somé, Thomas Sankara. L’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 166.]]. Les chefs moose ont été pointés du doigt. Bien que l’accusation ne repose sur aucune preuve tangible, ce tract rappelle que l’histoire ne s’efface pas à coups de décrets – fussent des kiti en vertu du nouveau langage « authentique » –, et que les anciennes forces politiques à l’origine de l’émergence de l’État nation voltaïque/burkinabè n’ont pas l’intention d’abandonner leur place jadis prééminente dans ce processus inachevé.

Une fois de plus, la division a fini par s’emparer des rangs de l’armée. La mise en avant de Thomas Sankara, leader charismatique de la RDP, a pu en effet agacer certains, qui ont fini par penser que la Révolution était avant tout devenue la chose d’un seul homme. Le capitaine Blaise Compaoré, compagnon de lutte de la première heure sans qui le putsch d’octobre 1983 n’aurait pu aboutir, fait certainement partie de ceux-là. Il est en tout cas devenu le principal bénéficiaire du coup d’État qui a renversé le 15 octobre 1987 le CNR, et conduit à la liquidation physique de Sankara. L’heure de la « rectification » de la Révolution a alors sonné. Le leader charismatique éliminé, qu’allait-il rester de son projet national ? Le moins que l’on puisse dire est que, malgré les permanences du discours révolutionnaire jusque dans les années 1989-1990, la mobilisation populaire au quotidien semble être aussitôt retombée. Finies les opérations « ville propre ». Fini le sport de masse. Les CDR allaient céder le pas aux Comités révolutionnaires (CR), avant de disparaître, non sans soulagement pour de nombreux citoyens.

En somme, il semble que les vieilles habitudes ont rapidement repris le dessus. En 1991, un régime beaucoup plus classique, s’inspirant en grande partie des institutions françaises, est mis en place. C’est le début de la IVe République, et, avec elle, de l’instauration d’une scène politique théoriquement ouverte au multipartisme. Pour autant, cette période qui s’ouvre est aussi celle de l’entretien d’une mémoire idéalisée de la Révolution, essentiellement portée par certains de ceux qui étaient des enfants, des adolescents ou de jeunes adultes au temps de la
RDP, perçue comme l’âge d’or de la nation, ce temps où, dit-on, « on était fier d’être
burkinabè »[[Entretien réalisé à Ouagadougou avec Moumouni Y., économiste, et avec Bénilde T. enseignant, 36 ans. Evidemment, les chefs moose par exemple n’ont pas gardé le même souvenir de la RDP. Celle-ci, pour la majorité d’entre eux, est synonyme de dérèglement des passions lié à la perte de valeurs dites « traditionnelles », ciment de la nation selon eux. Pour une personnalité comme Gérard Kango Ouédraogo, l’expérience révolutionnaire a été celle de l’inexpérience, de la folie, et de l’amateurisme.]].

Conclusion

Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre dans les rues de Ouagadougou que les
« Burkinabè ne sont plus ce qu’ils étaient ». Jeunes et moins jeunes sont catégoriques. « Avant », les Hommes intègres n’étaient pas arrogants. La parole donnée avait un sens pour eux, et ils étaient travailleurs. Nombreux sont ceux qui rattachent cette « décadence » supposée aux conséquences de la guerre civile en Côte d’Ivoire, qui a éclaté il y a quelques années autour du concept de l’« ivoirité»[[Ce concept s’est imposé sur la scène médiatique ivoirienne à la suite du décès d’Houphouët-Boigny en 1993. Il est un moyen d’instrumentaliser la citoyenneté et la nationalité à des fins essentiellement politiques. On se souvient par
exemple qu’en 1995 les principes de l’« ivoirité » ont permis d’exclure des élections présidentielles le candidat Alassane Dramane Ouattara, présenté comme « burkinabè », malgré sa naissance près de Yamoussoukro. Les migrants et descendants de migrants, en grande partie originaires de la Haute-Volta/Burkina, se voyaient ainsi privés du droit de vote, ainsi que de l’accession légale à la propriété foncière. A partir de 1999 et de la chute du régime d’Henri Konan Bédié, la vague de xénophobie dirigée contre les « immigrés » a pris une ampleur inquiétante. En 2002, un mouvement de rébellion hostile au pouvoir central a pris solidement position dans le nord du pays. Dans le même temps, des centaines de milliers de personnes (re)gagnaient la route du Burkina Faso où l’opération Bayiri, « Retour à la terre natale », fut organisée afin de les recevoir. Mais le Burkina était-il la « terre natale » aux yeux de tous ? Et les Burkinabè considèrent-ils tous que ces hommes et femmes venus de la Côte d’Ivoire appartiennent à la communauté nationale ? Inutile de dire que l’intégration de ces réfugiés a été particulièrement difficile.]], et entraîné le retour dans l’urgence de centaines de milliers de Burkinabè, installés pour certains chez les voisins du Sud depuis des générations. La venue, mal préparée, de ceux que l’on appelle en moore les Kosweogo, « ceux qui ont duré à l’étranger », serait à l’origine de ces nouvelles « importations », à savoir la « prétention », l’envie de paraître, voire la criminalité. Du moins est-ce l’opinion de certains Tenga, « ceux qui sont restés sur le sol natal ». Bien entendu, les clichés et les stéréotypes nourrissent largement ces propos. Ils deviennent d’autant plus insistants qu’est apparu le phénomène de la « vie chère », c’est-à-dire le mécontentement populaire lié à la montée du cours des denrées de base ainsi que celui du pétrole[[Au cours de l’hiver 2007, de violentes émeutes ont éclaté, notamment à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. De
l’avis de nombreux Burkinabè, ce climat, insurrectionnel, constituait une première depuis le putsch de 1987.]].

Les Burkinabè ont été nombreux à nous le dire : « ici, tout le monde se cherche ». Décidément, l’identité nationale, perçue non pas comme une simple qualité juridique mais comme un imaginaire partagé, a bien du mal à prendre forme dans les consciences. Pour autant, ce sentiment de doute ou de perte de repères nous permet de mieux comprendre l’attitude passionnée des étudiants et de leurs professeurs évoquée tout au début. Il appelle naturellement plusieurs remarques, qui constitueront autant de conclusions provisoires à ce travail. Tout d’abord, la recherche d’une identité idéalisée prouve que le processus de formation de la communauté imaginaire a pris sens dans une certaine mesure. Car l’idée selon laquelle le Burkinabè détiendrait toutes les vertus évoquées à l’instant était déjà véhiculée bien avant l’indépendance. Mais elle ne s’appliquait qu’aux seuls Moose, en vertu notamment des clichés ethniques forgés au cours des premières décennies de la domination française. Cette fois-ci, et à la suite d’un long cheminement historique, qui prend précisément racine en pleine période coloniale, cet imaginaire a fini par s’appliquer à la communauté nationale tout entière. Mais voilà que, de même que sous la Révolution, se pose inéluctablement l’épineux problème de l’adaptation de l’idéal national au réel. Car si les premiers régimes africains, et en particulier ceux conduits par les militaires, ont tous tenu un discours religieux magnifiant la nation voltaïque/burkinabè, présentée comme un modèle de pureté, tous ne peuvent pas dire pour autant que leurs actes ont été conformes aux principes défendus.

En effet, il existe un lien étroit entre l’identification populaire à la nation et la représentativité des élites qui disent l’encourager. Certes, la question ne semblait pas se poser en de pareils termes avant 1945 au moins. Jusqu’à cette date, nous l’avons vu, la naissance du protonationalisme moaaga, puis la naissance d’un premier patriotisme voltaïque, en partie né de la perte d’un cadre territorial commun pas aussi artificiel que l’on a bien voulu le dire, sont avant tout le résultat d’une négociation conduite au sommet. Tout semblait effectivement se jouer entre la cour royale de Ouagadougou, l’administration coloniale et, dans une certaine mesure, la Mission catholique. Un des enjeux des tractations entre ces acteurs du moment colonial était incontestablement la restauration de la position hégémonique occupée par les Moose centraux au sein de l’ancienne Haute-Volta, projet qui était loin d’être partagé par tous ses originaires. Cependant, à partir des lendemains de la Seconde Guerre mondiale et de l’ouverture de la scène politique africaine sur l’ère des élections, les populations ont été amenées à se positionner sur la question de la reconstitution de la colonie, en même temps qu’elles choisissaient leurs représentants élus. Le rétablissement du territoire, obtenu en 1947, l’a été au prix d’une dangereuse instrumentalisation du régionalisme ethnique, dont les répercussions n’ont cependant pas conduit au pire.

Une conscience territoriale voltaïque a incontestablement émergé au cours de l’entredeux-guerres et, entre 1932 et 1947, une frange croissante de Voltaïques, où qu’ils se trouvent, a pris position pour ou contre la reconstitution de la Haute-Volta, la rendant ainsi plus présente que jamais dans les esprits. A partir de 1956-1957 et de la formation du premier gouvernement africain, les discours de la classe politique, souvent démagogiques, ont allègrement mêlé l’amour porté à un seul homme, le chef de l’État, héritier de l’Administrateur colonial « omniscient » et « omnipotent », à celui exprimé pour la patrie. C’est que la constitution de l’imaginaire national, qui ne plonge pas ses racines uniquement dans les premières prises de position en faveur de l’indépendance, a longtemps été considérée comme l’affaire des seules élites, détentrices d’une technique du commandement et d’un capital de savoir essentiellement constitués au cours de la période coloniale. Ces élites ont souvent entretenu une relation pour le moins paternaliste et autoritaire avec leurs concitoyens, et se sont très vite heurtées à l’incommunicabilité de leur projet de « vivre ensemble » qui, le plus souvent, était porté par un univers symbolique faiblement créatif. C’est que l’établissement d’une communication à double sens capable de rapprocher le peuple de ses élites n’était pas encore imaginé, à moins qu’il n’ait pas été ressenti comme une nécessité. Pour autant, les pouvoirs en place, coloniaux ou postcoloniaux, ont tous eu à coeur de faire vivre toutes les parties du pays au même rythme, celui du temps vide et homogène de l’État. C’est certainement ainsi qu’il faut comprendre le sens des efforts réalisés afin de doter le pays d’une couverture médiatique « moderne », ou d’intensifier la circulation des agents de l’État sur l’ensemble du territoire. Mais l’État postcolonial, martial ou/et théologien, n’est guère parvenu à ses fins. C’est que le déficit démocratique qui a caractérisé la plupart des régimes et, surtout, l’absence d’implication populaire dans la définition de la grammaire nationale sont deux éléments qui expliquent largement cet échec relatif.

La corruption et le népotisme des gouvernements qui se sont succédé ont mis à nu une classe politique qui a tenté de s’entourer d’un blanc manteau de pureté morale. Leur surdité a également eu raison de leur projet national. En somme, les chutes des individus au pouvoir – elles furent nombreuses – sont certainement la manifestation de la faible viabilité émotionnelle de l’État voltaïque qu’ils ont tenté de construire. A cet égard, la révolution sankariste, bien que se présentant de façon classique comme une nouvelle page de l’histoire du pays qui se tourne, a apporté quelque chose d’essentiel pour que le message sur la nation soit reçu avec enthousiasme… au risque de susciter une déception proportionnelle. Il s’agit de cette volonté maintes fois réaffirmée par la propagande d’Etat d’impliquer chaque « camarade » dans la constitution de l’imaginaire national. Bien sûr, la Révolution n’était pas si démocratique que cela, malgré l’illusion d’une déconcentration poussée du pouvoir à travers l’institution des CDR. En revanche, les discours ont séduit, et nul doute que la nation soit devenue un vécu quotidien, une pratique populaire, tout autant qu’une consommation ordinaire. A cet égard, Thomas Sankara est probablement le premier leader à avoir donné l’exemple de façon crédible.

Bien entendu, nous aurions tort d’idéaliser une expérience révolutionnaire qui a aussi créé de l’exclusion. Cependant, il semble qu’elle ait été source de fierté ; une fierté populaire qui manifeste un profond attachement à la conviction selon laquelle un nouvel Etat-nation, lui-même constitué par des « Hommes nouveaux », est né le 4 août 1983. Que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage ? Peut-être ce doute que nous avons évoqué plus haut. Car le régime de Sankara est très rapidement tombé. Lui a succédé un régime que l’on dit « réaliste » : fait-il rêver ? On nous répondra que l’heure n’est pas au rêve, mais à la nécessité de mettre quelque chose dans les plats, au moins une fois par jour. Nous avions dit que sous Sankara, la nation pouvait se consommer. Mais on nous rappelle que tout un discours sur les valeurs incarnées par la nation était construit autour de ce rituel. Aujourd’hui, nos interlocuteurs semblent dire que ce qui préoccupe le plus la population, et en particulier celle de la capitale, c’est précisément cette part de l’État-nation que l’on pourra consommer ; les dividendes que l’on pourra tirer de son existence. Car les portables doivent être rechargés, et les puces téléphoniques, par exemple, se multiplient, y compris dans les appareils de petits vendeurs ambulants dont on se demande s’ils ont mangé au moins quatre fois au cours de la semaine. Certains burkinabè nous disent également que ce besoin de consommer permet d’oublier que le régime a tendance à faire honte.

Et que cette honte rejaillit sur le peuple tout entier, à qui l’on demande pourtant d’adopter un comportement « citoyen ». En effet, depuis le 11 décembre 2008 et la célébration à Fada N’Gourma de la Fête de l’indépendance, une campagne de sensibilisation, popularisée à grands renforts de spots télévisés ou d’affiches, répète à l’envie qu’« Etre Burkinabè se mérite ». Ce message contraste d’ailleurs assez fortement avec cette publicité réalisée pour l’opérateur téléphonique Onatel, qui présente le pays comme un séduisant gâteau, dont on imagine que chacun souhaiterait volontiers s’en couper une part.

Malheureusement, l’initiative est loin de susciter le consensus, élément constitutif de la nation. Un journaliste de L’Evénement, périodique indépendant, ne cache d’ailleurs pas son indignation. Ainsi, pour Ahmed Barry, « les inventeurs d’un slogan pareil ne sont pas forcément ceux qui aiment le plus ce pays ». Puis, poursuit-il, « l’expérience montre que l’incandescence du patriotisme de certains blêmit quand ils sont éjectés des bénéfices du pouvoir »[[ A. Barry, « 11 décembre à Fada. Une fête dans le sang », L’Evénement, édition Internet du 30 décembre 2008,
http://www.evenement-bf.net]]. Façon de rappeler que la patrie n’est pas seulement cette part de gâteau partagée entre privilégiés.

L’auteur va encore plus loin et s’interroge sur le sort réservé aux Burkinabè qui ne mériteraient pas de l’être. Pour lui, tout cela n’est rien d’autre que l’équivalent local du concept de l’« ivoirité », une façon de créer une sous-catégorie de citoyens dont on ne sait d’ailleurs pas sonder la « pureté morale » avec plus d’aisance que sous la période révolutionnaire.

Dans le fond, l’identification populaire à la nation suscite « plus de questions que de réponses », comme le note un journaliste de L’Observateur au sujet des récents remaniements ministériels. En effet, voici comment le quotidien analyse le maintien au sein du gouvernement de personnalités qui s’y trouvent depuis des temps immémoriaux : « Les poids lourds dont l’opinion publique pronostiquait le départ du gouvernement sont issus, pour au moins deux d’entre eux, de régions et de groupes ethniques qui, à tort ou à raison, s’estiment lésés […]. Le fait que l’un de ces groupes ethniques ne dispose pas d’une province “bien à lui” alors qu’il vient en 3e ou 4e rang sur le plan démographique en aurait rajouté au problème242. » Disons qu’à coup sûr de telles considérations ne peuvent qu’en rajouter à la confusion des repères identitaires ; elles rappellent enfin que la formation de la nation est l’œuvre d’une imagination sans cesse en œuvre…

Benoît Beucher
Université Paris-Sorbonne – Paris IV

Source : http://www.fasopo.org

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