la première partie de cette interview se trouve à cette adresse

Suite et fin de l’entretien exclusif avec le président du Burkina-Faso (ancienne Haute-Volta), Thomas Sankara. Avec une grande liberté de ton, il évoque les difficultés qu’il doit affronter dans la construction de son pays. Mais il parle aussi de son goût pour la lecture de Nietzsche ou du football qu’il fait pratiquer à son gou­vernement tous les samedis parce que, « balle au pied », les problèmes sont vite réglés.


 

L’AUTRE JOURNAL.- Votre ministre de l’Essor familial réclamait qu’une par­tie de la paie soit versée directement aux épouses. Cela veut-il signifier que vous avez un message particulier sur la fonc­tion de la femme dans la société ? Sur son rôle dans le développement du Burkina ?

THOMAS SANKARA.- La mobilisation des ressources humaines, statistiquement, nous conduit à ne pas négliger la femme qui, dans ce pays, est très importante. Le dernier recensement nous a montré que nous avons 52 % de femmes. Premier point. Il serait aberrant de ne pas compter avec elles. Mais la libération de l’être humain, à laquelle nous tenons, doit com­mencer par la lutte contre les structures, les inégalités qui paraissent les plus natu­relles. Celles qui s’imposent depuis des siècles.

La société traditionnelle opprimait-elle davantage la femme ?

T.S — C’est une question de principe. Réussir à affronter d’abord cette inéga­lité, qui marque de façon quasi indélébile nos esprits, nous donne plus de confiance pour affronter d’autres inégalités, plus récentes et peut-être plus faciles à perce­voir. La femme, dans ce pays, a été pen­dant longtemps opprimée. Opprimée est un euphémisme. L’opprimé est celui qu’on exploite mais que l’on peut respec­ter. Dans notre société, la femme est une bête de somme. Exploitée comme une vache, une vraie vache, qui fait des enfants, qui donne du lait, qui a une force de travail, et qui offre aussi un plaisir. Quand elle est vieille et fatiguée, on la remplace par une autre vache. Et puis c’est tout. Elle n’a jamais le droit de don­ner son avis, son point de vue. Certaines conceptions, bien ancrées, tendent même à faire croire que la femme ne peut pas comprendre certaines questions.

Par exemple.

T.S.— On estime que la femme ne peut aller à l’école puisqu’elle ne peut pas comprendre. Pendant longtemps, on a refusé l’école à la femme.

Et la polygamie ?

T.S. — La polygamie traduit également cette conception féodale, cette conception exploiteuse de la femme. Plus on a de femmes, plus on a de bêtes de somme.

J’ai entendu des femmes dire : « Si je n’avais pas ma coépouse, je ne pourrais pas venir à la réunion. » Des paysannes plaident pour la polygamie au nom du partage du travail.

T.S.— C’est normal que certaines fem­mes réagissent ainsi. Leur domination est telle depuis si longtemps qu’un fatalisme inconscient les habite. En Afrique du Sud, selon ce principe, vous trouvez des Noirs qui réprouveront le fait qu’un autre Noir ose discuter avec des Blancs, contre l’Apartheid. C’est la même chose ici. La femme a été éduquée dans le respect de l’homme qui a toujours raison ; à tel point que la polygamie lui apparaît comme une solution à ses problèmes. Le partage des tâches. C’est ainsi qu’elle n’est pas capa­ble d’envisager la vie autrement : le ménage comme partage de tâches entre elle et son mari. Ce que sa coépouse fait pour la soulager, son mari aurait pu le faire également. C’est encore impensable dans l’esprit de nos femmes. Elles préfè­rent dans ce cas une coépouse, parce qu’il est hors de question pour elles qu’elles demandent au mari de les aider, dans une tâche quelconque. Comme il est hors de question que le mari envisage cette hypothèse.

Et l’excision ?

T.S. — L’excision, c’est également une mutilation sexuelle qui traduit bien le mépris que nous avons pour la femme. Excision afin de limiter son attrait pour le plaisir sexuel et garantir ainsi sa fidélité. L’excision, dans ce cas, peut être compa­rée à la ceinture de chasteté. Ceux qui en posent à leurs femmes ne s’en posent pas à eux-mêmes. L’excision, c’est aussi dans le subconscient, la marque, physique que l’on fait sur un animal pour lui rappeler les limites de son droit au plaisir. De son droit à la vie. Celui qui peut décider l’excision n’est pas très loin de décider du droit de vie ou de mort sur la personne

C’est une pratique courante, ici ?

T.S.— C’était une pratique courante. Depuis longtemps nous luttons contre, et nous avons déjà fait du chemin. Nous dénonçons publiquement l’excision. Nous osons expliquer les fondements sexuels de l’excision. Montrer en quoi l’excision est une façon de mutiler la femme et de la priver de certains plaisirs. Nous osons également en discuter dans des milieux où nous savons que nous blessons des oreilles chastes. A force d’en parler, nous réussissons à créer un sentiment de révolte chez des femmes qui osent déjà dire « non, je n’envoie pas ma fille à l’excision ». Et les quelques femmes qui pratiquent aujourd’hui encore ces opéra­tions d’excision sont de plus en plus iso­lées. Considérées comme jouant un rôle négatif. Avec leur disparition, les opéra­tions d’excision disparaîtront progressivement.

L’excision se pratique dans les familles ?

T.S.— Dans les villages, c’est une femme d’un certain âge qui la fait. Mais l’excision, comme la circoncision chez les hommes, avait originellement un but éga­lement initiatique. Cet aspect initiatique ayant pratiquement disparu de nos jours, l’excision ne nous apparaît plus utile.

Votre position rejoint celle qui peut s’exprimer chez nous à ce sujet. Or, quand il y a des débats comme, par exem­ple, la conférence de Nairobi, les femmes africaines avancent souvent l’argument de la spécificité pour affirmer: « Vous ne pouvez pas nous comprendre. » J’aime­rais bien comprendre mieux la spécificité de la femme africaine dans ces cas-là.

T.S.— Je refuse de me cantonner à cette spécificité. La libération de la femme doit être totale et globale. Et c’est pour cela qu’elle ne peut se dissocier des autres formes de lutte, des autres formes de libération. La libération de la femme dans nos sociétés ne peut pas se compren­dre comme une simple amélioration de son sort par réformisme. Certaines luttes féministes que nous avons connues sont des luttes incomplètes, inachevées, parce qu’elles n’avaient pas une vision claire de ce que devait être la libération. Or, il ne s’agit pas de cela.

N’est-ce pas facile de focaliser sur les principes « on est contre l’excision, parce qu’il y a mutilation, parce que c’est dégradant », ce qui est incontestable, mais d’accepter le quotidien, qui est aussi une réalité : les femmes continuent à aller puiser l’eau, à porter le bois, à travailler leur champ et celui du mari… Cette réalité quotidienne est également pénible

T.S.— C’est juste. C’est pourquoi une société comme la nôtre doit lutter contre l’excision et réduire également les kilomè­tres et les kilomètres que la femme par­court pour aller chercher l’eau, le bois, etc. Nous cherchons systématiquement à amener l’eau sinon au domicile, au moins au village, pour supprimer la corvée péni­ble du puisage et réduire les distances parcourues. Nous avons beaucoup de pro­jets dans ce domaine. Nous ne parlons pas de libération de la femme sans parler du moulin à moudre le grain, du jardin pota­ger, du pouvoir économique. Sans parler du droit de la femme à toutes les professions.

Justement, puisqu’on parle du moulin à moudre le grain, je n’ai jamais vu une femme qui « tienne » un moulin. C’est toujours un homme.

T.S.— Dans un pays comme le nôtre, on a considéré pendant longtemps  et l’on continue dans une certaine mesure — que certains emplois, mécaniques, de haute technologie… n’étaient pas accessi­bles aux femmes.

Ce n’est pas de la haute technologie, ça

T.S. — Pour nous, ç’en est une. Un moteur à explosion, mettre une machine en marche, c’est de la haute technologie. Haute technologie que la femme ne peut pas comprendre. Il n’y a pas longtemps que les femmes osent conduire des motos, ici, et puis maintenant des voitures, et bientôt des avions. En ville, cette idée de la femme qui ne comprend pas s’efface progressivement. On trouve des femmes dans des garages automobiles. Mais, dans les campagnes, on est encore loin de la femme avec les clés à molette.

Changeons de sujet. Une question, sur la presse. Au début de l’entretien. à deux reprises au moins, vous avez dit « si on avait la possibilité d’expliquer ». Juste­ment, pour avoir la possibilité d’expli­quer, il faut avoir une presse. Or. En 1983 un incendie, attribué au CDR, a détruit le seul journal d’opposition qui existait, l’Observateur. Depuis, il y a deux jour­naux, Carrefour africain et Sidoya, qui véhiculent la parole officielle, sans vérita­ble information. Par ailleurs, il y a eu un débat, en février 1986, sur la presse. S’il y a débat, ça veut dire qu’il y a problème. Donc, comment voyez-vous l’évolution de la presse dans votre pays ?

T.S.— La presse doit jouer un grand rôle, un très grand rôle dans notre société. Tout d’abord, nous avons besoin de la presse pour propager notre message. Le faire comprendre, afin que les hommes pour qui il s’agit de l’appliquer, de le vivre, avec tout le sacrifice qu’il suppose, ne ressentent pas ce sacrifice comme une oppression délibérément choisie pour les torturer. Prendre le l/l2e du salaire d’un citadin, afin de pouvoir construire une école de plus, un dispensaire de plus, dans les campagnes, ce n’est pas évident. Si vous n’expliquez pas assez, vous passez pour un méchant, pour un cynique. Par contre, suffisamment expliqué, il n’est pas impossible que cet autre-là ait au moins l’apaisement moral d’avoir, même par une privation, apporté un soutien à son prochain. La presse est donc nécessaire pour nous. Nous avons besoin de créer une véritable presse. Or, nous avons, pour servir notre presse, des hommes de la ville. Ceux qui au terme d’une course d’obstacles ont réussi et se sont retrouvés dans les 0,035 % qui ont un salaire. Ceux-là oublient que 7 millions de leurs frères restent derrière eux. On est journa­liste, au Burkina-Faso, en raison du diplôme de journaliste que l’on présente. Il ne s’agit pas de la foi à défendre telle ou telle cause.

Un journaliste, ne se reconnaît pas for­cément à la foi qui l’anime pour défendre une cause ; mais plutôt à la capacité qu’il a de raconter un événement.

T.S. — Non, il n’y a pas de journaliste neutre. Chacun raconte l’événement en fonction de ce qu’il veut servir comme intérêt et dont il n’a pas forcément cons­cience. Tout a une couleur, tout a une odeur, tout a un goût. Donc, tout journa­liste sert une cause. Pour servir la cause de ces luttes que nous déclenchons ici, nous devons trouver des hommes qui y croient. Or nous avons affaire à des fonctionnaires. Nous ne leur avons pas posé la question de savoir s’il existait un pacte, une entente totale entre eux et nous. Il est impensable que tel ou tel parti mette son journal au service d’en face. Les luttes que nous menons aujourd’hui prennent à partie les fonctionnaires, les cadres de la ville  peu nombreux, c’est vrai mais puissants. Ils font l’opinion ici et à l’étranger, parce qu’ils savent écrire. Et toucher la sensibilité internationale. Nos journalistes, c’est dans ce milieu qu’ils se recrutent. Et nous trouvons, dans ces con­ditions, des journalistes qui réagissent, qui utilisent nos propres journaux, nos propres médias, pour transposer la réac­tion de défense de leurs privilèges  ceux de la minorité à laquelle ils appartiennent , au détriment d’une majorité que nous voulons servir. Et ils savent trouver les mots, les images nécessaires pour se don­ner raison.

Et l’Observateur ?

T.S. — Pour moi, il est dommage que l’Observateur ait été incendié. Sa dispari­tion dans ces conditions-là n’a pas de valeur éducative. Pour personne. Ni pour nous, le pouvoir en place, qui aurait su comment combattre ses idées, ni pour l’Observateur qui ne saura jamais com­ment un journal se doit d’être en accord avec la société dans laquelle il se trouve. Par contre, je ne suis pas surpris que l’Observateur ait disparu. C’est la forme qui ne me plaît pas. Je n’en suis pas sur­pris car l’Observateur a soutenu ceux-là mêmes qui disaient, avant le 4 août, « si les communistes viennent au pouvoir, nous sortirons avec le glaive et les com­battrons ». Ils l’ont dit. Ils l’ont dit à la radio, à la télévision. Partout. Quelque temps après, des hommes sont revenus au pouvoir et ont installé un régime que cer­tains ont voulu assimiler au communisme. L’Observateur, d’entrée de jeu, s’est défini comme un journal ennemi. Dès lors, il ne pouvait que connaître le sort du vaincu. De la même manière que Dounia, le journal qui soutenait le PDV/RDA, s’est éteint de lui-même lors de la venue au pouvoir de Saye Zerbo le 25 novembre 1980, l’Observateur aurait disparu de lui-même avec la fin du régime de Saye Zerbo. L’Observateur soutenait le FPV de Ki Zerbo, lequel soutenait sans nuance le pouvoir de Zaye. Le RDA aurait de nou­veau

Succédé au régime de Saye Zerbo, c’est Dounia qui serait réapparu. Concrètement, aujourd’hui : je suis burkinabé et je veux créer un journal. Comment dois-je faire ?

T.S. — Si l’Observateur veut reparaître, c’est possible, et autorisé. J’ai eu à dire, et je le répète : il y a de la place non seule­ment pour l’Observateur mais pour « des » Observateurs. Donc, n’importe qui voulant créer un journal ici, le crée. Mais qu’il sache qu’il va naître dans un monde nanti d’une conscience politique aiguë. Hier, on pouvait écrire un peu n’importe quoi.

Est-ce que des luttes politiques plus aiguës, cela veut dire qu’il devra écrire ce qu’autorisent les CDR ?

T.S. — Il sera chaque jour attaqué pour ce qu’il dira et qui ne conviendra pas à la réalité vue par des militants, CDR ou pas. Ces militants-là vont contre-attaquer.

Avec un autre journal ? Ou en mettant le feu ?

T.S. — Personne ne prouve que les CDR ont mis le feu à l’Observateur. Qui d’ailleurs nous dit que ce ne sont pas des règlements de comptes internes, tellement bien faits que cela pourrait nous desser­vir ? Nous connaissons bien, très bien, cette pratique. Discrètement, nous avons laissé certaines personnes fuir le pays, afin que mourantes ici, attaquées par leurs propres ennemis politiques, on ne nous accuse pas de les avoir assassinées. Pourquoi l’Observateur n’aurait-il pas été détruit pour nous avoir embarrassés ? Pour que, presque trois ans après, on con­tinue de nous poser des questions… (Rires).

Donc pas de censure ?

T.S. — Non, pas de censure. Nous n’avons jamais interdit un journal depuis qu’existe la Révolution. Pourtant, à côté des quelques-uns qui nous ont voué une sympathie ouverte, beaucoup ont écrit des articles injurieux, nous ont attaqués, nous attaquent encore régulièrement…

Quel doit être le rôle de Sidwoya et Car­refour africain ?

T.S. — Ce sont nos journaux. Tous ceux qui sont contre la Révolution savent que ce n’est pas dans Carrefour africain ou Sidoya qu’ils peuvent s’exprimer. Qu’ils créent leur journal ; il y a de la place pour eux. Il y a de la place pour nous. Certains journaux se sont créés même s’ils n’ont pas encore eu beaucoup d’ampleur. Et cette démarche prouve que des journaux peuvent naître dans ce pays. Leur importance est faible, c’est exact. Mais il faut se dire que le marché se rétrécit. Commer­cialement, un journal ici ou ailleurs aura du mal à vivre s’il ne sert pas les intérêts de ses lecteurs. Politiquement, un journal aura du mal à tenir s’il est animé par des hommes qui se présentent en porte-à-faux avec l’opinion. C’est la même chose pour la radio. Aujourd’hui, quand nous pre­nons une décision, les Burkinabé écoutent les commentaires venant de l’extérieur.

La télévision voltaïque était la première de la sous région. Vingt-cinq ans après, comment voyez-vous la place de la télévision ?

T.S. — Elle était la première, elle doit être maintenant la dernière. Créée pour des raisons de prestige, pour servir quel­ques dignitaires, il y a vingt-cinq ans, la télévision a été interrompue, puis remise à flot. Pour nous, aujourd’hui, ce n’est pas un luxe. C’est un moyen de mobilisa­tion. De sensibilisation. D’éducation. Si nous pouvions mettre la télévision dans tout le pays, dans tous les villages, ça serait formidable. N’ayant pas les ressour­ces nécessaires pour faire une large diffu­sion, comme on le fait ailleurs, nous nous contentons de créer des structures légères, simples, de reproduction de films produits à Ouagadougou, le seul studio que nous puissions entretenir. Nous envoyons des cassettes dans d’autres localités où elles sont diffusées. Il s’agit, grosso modo, d’une vidéo collective. Les gens reçoivent les images avec quarante-huit heures, soixante-douze heures, quelquefois plus, de retard. C’est très limité comme possibi­lités, mais c’est quand même intéressant. Nous diffusons nos messages.

Un exemple de mauvais messages que vous refusez de diffuser ?

T.S. — Quand la rue dit qu’il faut aug­menter le salaire des gens parce qu’on ne peut même plus acheter de l’eau de Colo­gne, c’est un mauvais message. Sept mil­lions de Burkinabé ne savent pas ce qu’est l’eau de Cologne et ont d’autres priorités. Notre responsabilité est d’empêcher la diffusion de tels messages.

A ne jamais faire passer la parole de ceux qui critiquent, ne craignez-vous pas, finalement, que ça leur donne de la voix ?

T.S. — Non. Nous faisons passer leur parole, tant que c’est pour assurer un débat. Nous acceptons des idées différen­tes. Nous les souhaitons. Même des idées contraires aux nôtres. Nous devons accep­ter cette différence-là pour mieux com­prendre pourquoi une idée généreuse peut être mal acceptée par certains. Le point de vue d’autrui peut nous enrichir, peut nous éduquer. Nous en avons besoin. Et, croyez-moi, si Sidoya et Carrefour écrivaient exactement ce que nous vou­lons, nous aurions moins de problèmes. Beaucoup de journalistes écrivent des choses que nous n’avons jamais suggé­rées. Même indirectement. Des articles contre des pays que nous n’avons pas voulu attaquer… Ce n’est pas toujours notre point de vue qui passe ! Mais nous savons que les journalistes ne sont pas recrutés sur la base de leur adhésion exclusive aux idées du CNR mais sur la base de la présentation d’un diplôme.

Nous annoncez-vous la naissance de nouveaux journaux ?

T.S. — Cela dépend des personnes inté­ressées. Personnellement, je pousse à la création de nouveaux journaux (critiques, satiriques même). J’essaie d’encourager les gens, en me prêtant à leur satire, à leurs critiques, convaincu pour ma part que cela peut aider. J’ai demandé, encou­ragé d’autres contacts, auprès d’autres journaux étrangers qui pourraient nous aider par leur savoir-faire. Parce que nous en avons besoin. J’y crois profondément. Je crois au débat permanent. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : le débat n’a pas pour but de renforcer nos ennemis, il a pour but de mieux comprendre leurs idées pour mieux les combattre.

Une question particulière. La religion. Thomas Sankara, avez-vous une religion ?

T.S. — Oui. Ma religion… La foi. La foi dans ce qu’elle a d’irrationnel, de profond et d’inexpliqué chez l’homme. La foi m’habite. Je crois en quelque chose. J’y crois d’une manière passionnée, d’une manière passionnée, d’une manière si forte que je ne peux pas tenter d’expliquer de façon cartésienne cela C’est ma religion. Je crois en l’homme, en. la justice. Je crois en l’amour. Je crois e la liberté. Je crois en l’amour de la liberté comme moyen pour des hommes, pou une société, de vivre dans l’harmonie et 1 bonheur. D’autres façons de croire e l’homme, aussi profondément, existent et sont également des religions. Elles or d’autres noms.

Pour les Burkinabé, la religion a-t-elle une grande importance ?

T.S.— Oui. Les religions les plus coi nues, traditionnelles, sont très bine implantées chez nous. La religion d’autant plus d’importance que la famille] africaine forme, éduque l’enfant dans] respect des valeurs, des valeurs mystiques parfois. En Afrique, on est très vite enclin à admettre que l’être humain, le moud, sont insondables. Nous sommes plus qu d’autres prédisposés à accepter une région. Une explication de tout ce que nous n’avons pas pu expliquer autrement C’est cette prédisposition qui a perm aux religions monothéistes de s’implantées par la suite avec succès.

Est-ce qu’on pratique le vaudou ici ?

T.S. — Certainement.

Jusqu’à maintenant, la plupart d( chefs d’Etat avaient, ou du moins la n leur prêtait, un guérisseur. Benoît Hie passait pour être le féticheur de Saye Zerbo. Alors Thomas Sankara a-t-il aussi un féticheur ?

T.S. — La croyance en une puissant occulte est si forte en Afrique qu’on r s’imagine pas un homme prenant des risques  et être au pouvoir, c’est aussi di risques  sans précautions pour contenir l’adversité et les puissances occultes. 0 disait beaucoup de choses à propos de Saye Zerbo et d’autres présidents d’ici des pays voisins ou plus éloignés. En ce qui me concerne, je préfère voir les réalités en face. Les vaincre, avec les moyens qui existent tels qu’on les connaît. E Afrique, une telle attitude est parfois perçue comme de la prétention. Face à n parent, un ami croyant en la puissance occulte de tel ou tel génie, qui vient sacrifier pour vous, tellement il est persuadé de vous rendre service  il est difficile de ne pas éprouver de la sympathie de l’affection. Le moindre geste de gratitude est alors perçu par lui comme adhésion à sa foi, à ses convictions religieuses. A tort, il pense qu’il vous a convaincu Alors que vous avez simplement voulu le respecter, que vous n’avez pas voulu Ies choquer en lui disant : « Ce que tu me proposes là, ce ne sont que des rêves et de charlatanisme. » Cette pratique est telle ment forte dans l’esprit de beaucoup d’Africains, qu’on prête à chacun de nous. tel ou tel guérisseur, tel ou tel féticheur Certains l’ont écrit, pour nous dénigrer Nous les comprenons. Ils sont incapable de penser que l’on puisse être premier et classe sans un féticheur, que l’on puisse gagner un combat de boxe ou un match de football sans un féticheur… Les mêmes, s’imaginent également que le pape Jean Paul II n’a réussi que grâce à un féticheur. Comment expliquer sinon que coup sur coup, deux papes, avant lui soient morts comme ça, l’un après l’autre pour que lui, Polonais, réussisse à vaincre les obstacles et la mort ?

Le peuple burkinabé pense que si Thomas Sankara a réussi, c’est parce qu’il un bon féticheur ?

T.S.— Ah oui ! En tout cas, ils sons assez nombreux à se dire que sans un bon féticheur, rien n’aurait été possible. Ces gens-là pensent de la même manière que si Challenger a explosé, c’est parce que 1€ féticheur a mal travaillé…

L’initiation a-t-elle encore un grand rôle ?

T.S.— Oui. Nettement moins qu’avant en raison de la valeur matérialiste de ce qui se fait maintenant. Dans le Sud-Ouest, par exemple, l’initiation, c’est le Djoro. Mais il existe d’autres formes. Le respect de cette forme d’initiation, chez les anciens initiés  quel que soit ce qu’ils ont pu devenir  est une sorte de survi­vance de ces rites. Chez les Peuls, des ini­tiations se font encore, en milieu essen­tiellement islamique. Chez les Mossi, selon les régions, des rites initiatiques ont lieu, à l’occasion des circoncisions ou même de certains passages d’une étape à l’autre dans la vie. Oui, des rites initiati­ques sont maintenus ; mais ils n’ont pas la même valeur qu’auparavant.

Il est question de faire un Institut des peuples noirs. Le FESPACO (Festival panafricain du cinéma) existe maintenant depuis longtemps, et vous avez aussi créé des Semaines culturelles, dans les régions. Tous ces événements traduisent l’impor­tance que vous donnez à l’aspect culturel. Qu’est-ce qui pousse Thomas Sankara et le CNR à s’intéresser à la culture ?

T.S. — L’homme est total. Et la culture est une forme d’expression où l’homme se libère. Libère ses aspirations retenues. On chante avec son coeur. On écrit un poème avec son coeur. C’est si vrai qu’on ne peut pas, par un simple décret ou à coup de textes, déclencher un mouvement cultu­rel. Par conséquent, pour que les hommes s’expriment, pour que les hommes s’épa­nouissent, il faut qu’ils puissent le dire. Et le dire, c’est toujours par une forme artis­tique, par une forme culturelle. Il faut qu’ils puissent exprimer leur liberté. Qu’ils puissent dire leurs peines, leurs joies. C’est pourquoi nous sommes très attachés à la culture. On ne fait pas la révolution si on ne croit pas en l’homme, avec le romantisme que cela comporte. Nous avons pleuré des défaites, et célébré des victoires, sous forme culturelle. Nous donnons une importance à la culture pour que ce cadre-là permette à chacun de s’exprimer.

N’y a-t-il pas une concurrence entre la satisfaction des besoins immédiats — manger, être en bonne santé, aller à l’école et la culture ?

T.S. — Il n’y a pas de hiérarchisation à faire. L’homme ne vit pas que de pain. Parfois, il vaut mieux avoir la possibilité de chanter, chanter sa joie, plutôt que d’être réduit à l’état d’une bête qui doit consommer, qui doit dévorer, mais sans la possibilité de s’exprimer. Donc, la satis­faction matérielle ne suffit pas. Et même, nous disons que plus l’homme est libre — dont plus il vit de sa culture — et plus il pourra aisément réaliser ses projets. D’abord, l’homme libre. Et si la culture peut-être un critère de liberté, d’épa­nouissement, d’expression, nous préfé­rons cela. Nous ne voulons pas un peuple triste et sans passions.

Fela, c’est qui, pour vous ?

T.S. — Un grand artiste africain, non conformiste. Parfois anticonformiste.

Etre anticonformiste, est-ce aussi le rôle de la culture ?

T.S. — C’est en tout cas le rôle de la cul­ture d’exprimer, sous des formes suffi­samment motivantes et captivantes, com­ment les hommes se situent devant telle ou telle idée, tel ou tel acte. Etant entendu que dialectiquement une position a forcément son contraire, il est bon, il est normal, il est compréhensible qu’il v ait, par rapport à ce qui est conforme, une posi­tion anticonformiste. La culture doit être le moyen de le dire. Fela est un grand musicien. Un grand Africain aussi. Mais à propos de ses difficultés, il ne nous appar­tient pas d’apprécier si les lois de son pays sont justes ou pas. Il ne nous appar­tient pas d’apprécier, non plus, si ces lois-là ont été appliquées avec le respect qu’il fallait. Ou pas. Tout comme il ne nous appartient pas d’apprécier si Fela méritait plus de sanctions ou pas. Nous souhaitons simplement que, quoi qu’il en soit, le plus tôt possible, Fela puisse retrouver la liberté, et qu’il puisse rejoin­dre les rangs de tous les musiciens. De tous ces hommes de culture qui servent la cause africaine.

S’il demandait l’asile politique au Bur­kina, lui serait-il accordé ?

T.S. — Bien sûr. Accordé.

Serait-il traduit devant les TPR (tribu­naux populaires révolutionnaires) ?

T.S. — Si Fela a détourné huit milliards de francs CFA — mais ce n’est pas prouvé — au Burkina-Faso, nous le jugerions. Mais, après sa condamnation, nous lui donnerions la possibilité de se réconcilier avec la société, et même de chanter contre la corruption, contre le vol, contre les détournements.

Quelles sont les lectures du Président ?

T.S. — (Rires). Je lis un peu tous les genres. Je lis tout ce qui peut, soit me for­mer par sa valeur pédagogique, didacti­que, soit me former par la possibilité de m’apporter d’autres sensibilités. Ainsi donc, il ne me déplaît pas de lire un livre sur l’être, le néant, l’univers tridimensionnel…

Nietzsche ?

T.S. — Oui, avec beaucoup de respect. Comment la philosophie, en tant que science fondamentale, peut aller vers la quête, la connaissance de l’homme et de son univers.

Un homme n’a pu passer son temps à écrire tant et tant de pages s’il n’avait pas quelque chose à dire. Il faut donc s’effor­cer de découvrir ce quelque chose. Le monde est divers. Le livre, c’est un rac­courci qui nous permet d’appréhender en peu de temps les catégories différentes de pensée.

Aimeriez-vous écrire un livre un jour ?

T.S. — Oui et non. Oui, parce que je pense qu’il y a en chaque homme la sensa­tion intense d’un message, que l’on vit, que l’on comprend de façon poignante, et que l’on voudrait immortaliser par l’écrit. Oui, j’aimerais écrire. Non, car je ne suis jamais satisfait d’un texte. Un texte ne peut pas dire ce que j’ai à dire. C’est pourquoi je n’écris pas, sauf cas de force majeur, mes discours

Vos discours sont toujours improvisés ?

T.S. — Je préfère.

Le discours que vous avez prononcé à Silva, à Paris, était improvisé ?

T.S.— Voilà, en présence d’un discours écrit, je rajoute toujours une partie impro­visée sur-le-champ. J’ai peur du livre comme l’affirmation d’une œuvre inache­vée, et comme l’affirmation d’une con­damnation de soi. Le lecteur ne peut vous connaître qu’à travers ce que vous avez écrit, c’est éphémère.

Un discours improvisé est aussi une oeuvre inachevée.

T.S. — L’obsession d’avoir immortalisé, figé ses idées par l’écrit est moins grande. On a toujours pour soi l’excuse de n’avoir pas eu le temps de tout dire. Quand je fais une interview, je suis généralement long ; je suis long, parce que je me dis que j’ai encore à dire, à dire, à dire… Je pense aussi qu’on ne peut pas faire la révolution sans un minimum de pédagogie —for­mer, répéter, insister.

Le Burkina-Faso sort d’une guerre d’une semaine avec le Mali. On parle maintenant de problèmes frontaliers avec le Bénin. Est-ce que vous pouvez nous en dire deux mots ? Ces phénomènes traduisent-ils une insécurité aux frontières ?

T.S. — Nous avons eu, sur toutes nos frontières, des problèmes. C’est la pre­mière fois qu’un journaliste me pose cette question parce que nous avons tout fait pour maintenir cela dans la discrétion. Si ça se sait, je ne peux pas faire autrement que d’admettre que cela existe. Nous avons eu des problèmes sur TOUTES nos frontières. Est-ce que les forces se liguaient contre nous, et en même temps, pour nous achever ? Je ne sais pas. Mais avec le Bénin ça s’est bien réglé, grâce à la des autorités béninoi­ses, du président en particulier, et nous avons tiré l’affaire au clair, nous lui avons trouvé une issue heureuse. Heureuse pour toutes les parties.

Qu’est-ce que vous appelez « une issue heureuse » exactement ?

T.S. — De part et d’autre des erreurs d’interprétation de la carte sont à l’ori­gine du différend. On a pu maintenant définir, de manière plus précise, dans les détails, la frontière qui nous sépare, à cet endroit précis. Affaire réglée.

Un chiffre des tués, pour la guerre du Mali/Burkina.

T.S. — Nous avons perdu 28 civils et 21 militaires. Parmi les 21 militaires qui sont morts, il y en a eu un certain nombre qui ont été tués par accident.

Le Mali parle de 30 000 tués.

T.S. — (rires) Il aurait fallu qu’ils tuent toute l’armée ! Mais vous savez que l’armée malienne — et c’est d’ailleurs ça qui fait un problème — a eu beaucoup de morts. Cela a été caché.

Cela veut dire que l’armée malienne a eu plus de pertes que l’armée burkinabé?

T.S. — Cela ne se discute pas. Vous savez que le Mali a eu plusieurs centaines de morts. Et c’est cela qui nous inquiète, parce que le bilan est très lourd pour eux. Tant que les journaux disent « le Mali a gagné… c’est bien… c’est fort… », Mais avec le retrait des troupes, et quand les gens commencent à compter, ils se disent qu’ils ont engagé une opération pour rien.

J’ai entendu dire aussi que c’était un entracte, que ça allait recommencer.

T.S. — Ce n’est pas impossible. Si ça doit recommencer, c’est surtout à cause des pertes qui sont immenses au Mali. Nous n’avons aucune fierté d’avoir provo­qué ces pertes. Nous avons fait la guerre malgré nous. La guerre ne nous arrange pas. Elle prend notre argent, notre temps. Elle prend notre énergie. Nos hommes parfois.

Est-ce que cette guerre, vous a permis de repositionner vos amis et vos adversaires ?

T.S. — Non. Rien de ce qui a été fait ne nous a surpris. Avant la guerre, nous disions aux uns et aux autres : nous savons que nous devons nous battre seuls s’il doit y avoir conflit. Nous l’avons dit à tous. Aux journalistes qui disaient « le Burkina-Faso est super armé par la Libye », nous leur expliquions que der­rière quelques armes légères distribuées aux CDR et à l’armée, nous n’avions rien. Je crois que les faits ont démontré notre sincérité.

On a parlé de la lecture, quels sont les autres loisirs du président ?

T.S. — Je vais au cinéma en ville comme tout le monde. Et je fais du sport.

Qu’attendez-vous du sport de masse ?

T.S. — La santé, la disponibilité, la rage de vaincre, le courage de lutter. Quand vous faites du sport, vous apprenez à vous dominer, à rivaliser, à vouloir toujours aller plus loin. Plus haut. Beaucoup plus que la recherche de champions, c’est l’organisation de tout un peuple que nous recherchons par le sport.

N’est-ce pas un peu utopique. A côtoyer ceux qui le pratiquent on a parfois l’impression que certains manquent de dynamisme. N’y croient pas vraiment.

T.S. — Le fait de faire semblant est déjà positif. « Faites semblant d’y croire, et puis vous y croirez », disait Pascal. Tous les samedis matin, c’est le sport du gouvernement. Les ministres y croient. Bien sûr. Le ministre de la Défense a la balle, qui passe au ministre de la Santé, attention le ministre des Affaires familia­les arrive, et passe au ministre du Budget, et pan ! Le ministre de la Justice rattrape, et c’est l’Agriculture qui saute… Le lundi, tout le monde est épanoui. C’est pénible de se sortir de son lit pour aller faire du sport, mais quand on a commencé on y prend goût. Et c’est tellement vrai que le samedi, après le sport, on ne peut se quit­ter. On règle des affaires. Lors du Conseil des ministres, on parle différemment, plus protocolairement. Il y a des affronte­ments, des discussions, vous êtes tout le temps obliger d’arbitrer. Au sport, la même question se règle en cinq minutes. Les gens s’entendent — « bon d’accord, je verrai ça lundi… je t’envoie une lettre et puis tu réponds de telle façon… » C’est comme ça. Systématiquement. Des petits conseils de cabinet, informels ; balle au pied, c’est vite réglé, il y a accord. Et c’est le sport qui nous donne ça.

Dernière question. Vous avez la possi­bilité de visiter un pays, un seul, lequel choisissez-vous ?

T.S. — Le Groenland. Parce que c’est l’opposé de ce qu’il y a ici. J’imagine que c’est un pays très peu habité, désertique. J’aimerais connaître comment les hom­mes y vivent, comment ils tiennent malgré le climat rude, et quelle forme de bonheur ils cultivent, ils créent.

REPORTAGE GUY DELBREL

ET MARIE-LAURE DE DECKER

SOURCE: L’AUTRE JOURNAL 1986

 

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