ENTRETIEN AVEC THOMAS SANKARA (première partie)

L’AUTRE JOURNAL – SEMAINE DU 3 AU 8 AVRIL 1986

Le plus jeune président de la Terre, Thomas Sankara, dirige depuis le 4 août 1983 le pays le plus pauvre. Au menu du Burkina-Faso, austérité et rigueur. Rigueur morale, rigueur administrative, rigueur économique.

Jeune officier, Thomas Sankara prend date une première fois en 1974 lors du premier conflit frontalier avec le Mali où il se fait remarquer pour  » son courage et son sens de la Nation  » Jeune ministre de l’Information, il prend date une deuxième fois en démission­nant, en 1982, devant les micros des journalis­tes, du gouvernement du colonel Saye Zerbo, plus ou moins soutenu par son cousin l’histo­rien Ki Zerbo. Jeune Premier ministre,

prend date une troisième fois au petit matin du 17 mai 1983 lorsque les blindés du capi­taine Camboulé mettent fin a ses fonctions au moment où Guy Penne, conseiller pour les Affaires africaines du président Mitterrand, fait une arrivée discrète mais remarquée à Ouagadougou.

Prisonnier politique, il sera intronisé par la rue dans les jours qui vont suivre. Durant une semaine, les jeunes vont parcourir l’asphalte de la capitale au cri de « Sankara prési­dent » derrière un quadrillage policier cour­tois mais voyant. Pour les diplomaties étran­gères, le calme règne a Ouagadougou. Pour les autres, le compte a rebours a commence. Moins de trois mois plus tard, action.


L’AUTRE JOURNAL: Depuis votre arrivée au pouvoir, on a parlé de vous comme d’un militaire, d’un révolution­naire, d’un ami de la Libye. Au-delà de ces clichés, qui êtes-vous, Thomas Sankara ?

THOMAS SANKARA: Se définir, c’est bien la chose la plus difficile. D’abord parce que l’on n’est jamais assure de s’être cerné tel que l’on est. Je crois qu’il y a trois façons d’être : tel que les autres vous perçoivent, tel que l’on se perçoit, et la vérité qui est entre ces deux visions d’un même individu. Ce dont je suis sûr, me concernant, c’est que je suis un paquet de projets, de convictions, de foi en un avenir qui parfois requiert plus que de l’audace, du nihilisme. Pour le reste, l’Histoire me jugera et me définira.

Est-ce que vous vous définissez comme un militaire ?

T.S : Dans le sens noble de soldat, oui. C’est-à-dire servir avec abnégation, courage, quelles que soient les conditions, les difficultés de la vie. Militaire dans le sens d’un homme qui fait une carrière, qui appartient a un clan, a une caste avec ses avantages, ses privilèges, ses droits, et aussi son irresponsabilité, non.

Etre révolutionnaire au Burkina, pour vous, qu’est-ce que cela veut dire ?

T.S : C’est d’abord un sacerdoce. Tant le poids de la société est important et tant les traditions pesantes rapport a une réalité dont les gens se sont accommodés depuis des siècles, au point qu’il ne semble plus nécessaire d’avoir la prétention d’arrêter le tours de l’histoire de la misère pour oser concevoir un ave­nir meilleur. Différent. Etre révolution­naire au Burkina-Faso requiert d’abord de l’ambition.

Vous avez parlé de paquet de projets, de mission titanesque. Alors, quel est votre projet de société ? Avez-vous autre chose de précis, de cohérent, a proposer, et est-ce que vous pouvez le définir ?

T.S : Le projet de société, c’est d’abord créer un univers. Un cadre de vie. Un cadre mental nouveau. C’est deman­der aux Burkinabé d’admettre que le bon­heur est celui que l’on veut se définir et non pas celui que l’on voit chez les autres. Le bonheur est a chacun de nous, autour de nous. Il est en nous. Nous voulons que le burkinabé s’admette comme différence parmi d’autres cultures, d’autres formes d’existence, ici et ailleurs, qu’il ne soit pas frustré de ne pas réussir a faire ce que d’autres font ailleurs. Nous souffrons trop ici d’un style de vie qui nous a été inculqué, qui nous a été impose sans notre volonté, sans notre participation, et qui chaque jour souligne, en nous, de la frus­tration, de la déception, de la misère. Un exemple : on est malheureux ici parce qu’on n’a pas de pain et on n’a pas de pain parce qu’on n’a pas de blé. Le mot pain a pris tellement d’importance dans notre tête, dans notre esprit. Mais d’ail­leurs qui consomme du pain au Burkina-Faso ?

C’est surtout vrai pour la ville. Or, les villes, c’est 10 % de la population.

T.S : Même pas 10 %. C’est vrai pour la ville, mais hélas notre société a été organisée de telle sorte que la ville est la locomotive, qu’elle impose son rythme aux autres. Quand la ville n’est pas con­tente, les autres en subissent le contrecoup.

Justement, à propos projet de société, vous parlez de bonheur, dites que le bonheur est a l’intérieur des gens, mais pour qu’ils accèdent au bon­heur il faut d’abord qu’ils aient a manger, qu’ils aient accès a l’école et qu’ils aient une bonne santé. Donc, concrètement, est-ce que votre projet de société a déjà fait des choses, ou a des choses précises proposer qui permettront aux sept mil­lions de paysans d’avoir plus a manger, d’avoir plus facilement accès a l’école, etc. ?

T.S : Sûrement. La construction maté­rielle de la société nouvelle n’est certaine­ment pas le travail le plus difficile. Cons­truire des barrages, bitumer des milliers de kilomètres de routes, construire des centaines d’écoles, d’hôpitaux, ouvrir des pistes est toujours réalisable. Le plus diffi­cile, c’est d’amener les Burkinabé des villes et ceux de la campagne a s’accepter mutuellement. Si tous ensemble nous acceptions de voir la réalité du Burkina, alors nous trouverions en nous les ressour­ces nécessaires pour vaincre nos difficultés, pour créer cette société nouvelle.

Nous sommes un pays pauvre, c’est vrai. Mais considérons le budget national. II consacre plus de 60 % de ses ressources a payer les fonctionnaires : 0,035 % de la population. Un fonctionnaire, chez nous, c’est quelqu’un qui a eu la chance de n’être pas parmi les deux cents enfants sur mile de sa génération morts de mala­dies diverses avant Page d’un an. Un fonctionnaire, c’est quelqu’un qui a eu la chance, après avoir franchi ce premier obstacle, d’être parmi les 10 % des enfants de sa génération qui, a l’age de six, sept ans, sont allés a l’école. C’est encore quelqu’un qui, sur cet effectif de 10 %, a eu la chance d’être parmi les 1 % qui sont arrives au certificat d’études. II a eu la chance encore de franchir un autre obstacle : être parmi les 0,5 % de ceux qui ont pu faire des études secondaires. Enfin, il a eu la chance d’être parmi les 0,025 % de ceux de sa génération qui ont pu aller faire des études supérieures a l’étranger. Il y a acquis des habitudes, des réflexes, des mimétismes. Et il est revenu. II a eu alors la chance d’être parmi les 0,035 % de la population qu’on appelle les fonctionnaires. Et à lui, à tous ceux qui de sa caste, on consacre plus de 60% du budget national ! S’il est difficile de maintenir le train de vie des villes qui nous permet de tendre toujours plus vers les métropoles européennes ou autres que nous avons connues, il est possible, par contre, de construire des postes de santé primaires pour n’importe quel paysan, de construire, même sous forme de paillotes, des écoles pour n’importe quel enfant de paysan, de tracer des routes sommaires au moins, qui permettront d’évacuer les pro­duits, etc. Avec cette démarche, nous pourrons construire une société nouvelle.

Puisque l’on parle du problème des fonctionnaires : depuis un an au moins, vous ponctionnez le salaire des fonction­naires via un fonds d’investissement, pour construire précisément des écoles, des pis­tes et des centres de santé dans les campa­gnes. Parallèlement, la rue véhicule des informations selon lesquelles il est ques­tion de niveler tous les salaires. Est-ce que cette ponction effectuée sur le salaire des fonctionnaires d’une part, et cette volonté de nivellement de revenus d’autre part, ne risquent pas d’aboutir a quelque chose qu’on pourrait appeler un socialisme de la misère ?

T.S : S’il faut partager la misère, partageons-la, mais dans l’équité et la jus­tice. Et ce n’est que dans ces conditions que nous saurons partager l’abondance, les richesses. Nos premières mesures ont permis de réaliser un certain nombre d’infrastructures. Mais il est incontestable que quelques centaines, voire des milliers de Burkinabé ont été durement touches, en ce sens que les privilèges auxquels ils étaient habitués depuis fort longtemps leur ont été retires.

Est-ce que l’on a ponctionné les salaires de l’armée également ?

T.S : Absolument. En plus de ce qui a été décide pour tous, des réunions politi­ques se sont tenues qui ont débouché sur d’autres sacrifices. Et cela a permis de créer des conditions de vie meilleures pour les simples hommes de troupe.

Alors, c’est l’enthousiasme !

T.S : L’enthousiasme, mais nous ne sommes pas dupes quand certains procla­ment avec enthousiasme qu’ils font don d’un surplus salarial. Nous sommes cons­cients de la difficulté. C’est humain de ressentir avec agacement, avec irritation, ces mesures de restriction. Le contraire nous surprendrait. Tous ne sont pas sincè­res, nous le savons. Même s’il y en a beaucoup, ne les oublions pas, qui, mus par un certain idéal, acceptent de faire don d’une partie de leur salaire. C’est pour­quoi nous devons continuer de leur expli­quer, les persuader qu’il y a une nécessité de justice. Que nous ne pouvons pas main­tenir l’aisance pour une minorité et la misère pour tous les autres. La misère qui entoure les villes rend consciente la différence qui existe entre la ville et la campa­gne. A tel point que nous, qui sommes en ville, risquons un jour de connaître le sort de ceux qui ont l’outrecuidance de se met­tre a une table bien fournie et bien garnie devant des spectateurs très affamés. Spec­tateurs qui pourraient bien un jour mon­ter a l’assaut de cette table et de cette injustice. Nous avons le droit, le devoir, de penser a tous les Burkinabé. C’est par­fois douloureux pour nous de prendre cer­taines décisions. C’est douloureux en ce sens que nous savons que, pris individuel­lement, il y aura des Burkinabé qui en seront terriblement touches. C’est même parfois dramatique. Mais, collectivement, nous savons que ce sont des milliers et des milliers de Burkinabé a qui nous donnons un espoir, une raison de vivre ici et d’améliorer leur condition.

Est-ce que vous pensez que ce qui est pris d’un côté aux fonctionnaires, aux salariés, aux commerçants de la vile, pro­fite directement aux paysans ? Concrète­ment, qu’est-ce qui peut permettre aux paysans de ressentir un mieux ?

T.S : Plus vous en donnez aux paysans, plus ils réclament et ont même le sentiment, c’est humain, que rien n’a été fait. Mais voyons de plus près. Les paysans, souvent, n’avaient aucune route dans leur village. Pas de centre de santé, pas d’école. Fatalistes, ils ne se plaignaient pas parce qu’ils ne connaissaient pas un monde meilleur. Offrez d’autres perspectives, ils sont preneurs. Si vous ne donnez pas satisfaction immédiatement, c’est la déception. Auparavant, ils assu­maient leur misère. Ils naissaient et ils mouraient avec et dans cette misère. Aujourd’hui, nous avons construit, entre­pris, amélioré, ce qui a permis un accrois­sement qualitatif de la production et une amélioration des conditions de santé, d’accession à l’école. Ils demeurent insa­tisfaits ; car ils sont devenus plus exi­geants qu’ils ne l’étaient.

On parle beaucoup de la sécheresse au Sahel, en France. On en parle avec des statistiques, avec des images a la télévi­sion, parfois avec des articles clans la presse. Pour vous, qu’est-ce que ça vent dire, la sécheresse ?

T.S : C’est une épreuve qui met a nu nos capacités et nos insuffisances. Mais aussi la réalité, la nécessité du combat que nous menons. Je m’explique : outre les aspects physiques de la sécheresse, la rareté des pluies, la désertification qui s’accélère, l’appauvrissement et la destruction des sols et donc la famine, il y a, au niveau de questions qui se posent dès que l’on parle de sécheresse. Les premières doivent être posées a nous-mêmes. Nous vivons ici et qu’avons-nous pu faire pour vaincre la sécheresse, pour nous différencier de la bête ? La bête qui s’enfuit d’une contrée de plus en plus difficile pour d’autres contrées plus clémentes. Avons-nous fait la différence entre la bête et nous, en réus­sissant a créer des conditions de vie meil­leures pour résister et vaincre, plutôt que de fuir ? La sécheresse pose également la question de l’organisation de notre société. Sécheresse ici et abondance ail­leurs. Exemple plus près de nous. Dans la ville, à Ouagadougou, on n’a jamais vrai­ment su qu’il y avait la sécheresse. Les journaux qui nous venaient de France et d’ailleurs en parlaient. Mais on continuait d’importer des pommes, du beurre, des fromages, du champagne. Pour le seul besoin de quelques-uns a la ville, la sécheresse pose une question de justice et d’équité. Et c’est dommage que nous n’ayons pas suffisamment utilise ce phénomène-la pour montrer qu’il est intolérable que, a quelques centaines de kilo­mètres de la, des hommes, parce qu’ils sont en ville une minorité en ville, osent mener ce train de vie indécent face a la misère et a la mort qui tenaillent d’autres hommes a quelques kilomètres. II est inacceptable que la sécheresse, ses causes, ses conséquences, nous soit exposée par des hommes qui vivent loin, très loin de nous, dans des conditions de satis­factions matérielles qui auraient pu les soustraire a notre préoccupation. « Notre » sécheresse a été évoquée dans vos pays, en France, par exemple, par une presse qui a suscité la compassion, qui a suscité l’émotion chez de braves person­nes qui n’ont pas pu supporter le choc des images, le poids des mots, et qui se sont lancées dans un élan de générosité que nous devons apprécier, remercier du fond du coeur. Mais, a côté de cette générosité sincère, massive, généralisée, il y a eu bien souvent, de façon très calculée, dans le cynisme et dans la froideur des intérêts politiques, ceux qui avaient intérêt a faire don, de façon ostentatoire, d’aide alimen­taire ou de secours divers, diversement utiles. Avec des conséquences terribles : l’aide alimentaire contrarie le développement de notre agriculture.

Donc, vous êtes contre l’aide alimentaire ?

SankaraT.S. — Nous sommes contre le principe de l’aide alimentaire. Nous l’acceptons, nous la subissons malgré nous. Pour le moment et pour éviter que, de façon sim­pliste, nos ennemis amènent notre peuple a la revendiquer contre nous en lui disant qu’un orgueil mal place nous amène

Refuser cette aide alimentaire, nous, les gens des villes, du gouvernement, les mieux lotis. Que nous refusons cette aide pour affamer notre peuple. Si nous avions davantage la possibilité d’expliquer, nous montrerions que l’aide alimentaire contri­bue a créer chez nous une mentalité d’assistés, a créer des circuits de spécula­tion chez nos producteurs, a court-circuiter nos structures de commercialisa­tion des céréales les magasins étant engorges d’aides. A provoquer même indirectement l’enrichissement des commerçants, des intermédiaires. Nous som­mes contre l’aide alimentaire, mais jamais nous n’avons dit et jamais nous ne serons contre l’aide en équipements agricoles que nous appelons de tous nos voeux. Aujourd’hui, nous sommes prêts a refuser cent mille tonnes de céréales pour accep­ter une charrue.

L’alternative est-elle possible ?

T.S. — Elle est en tout cas très difficile. Car ceux qui nous apportent l’aide alimentaire sont, eux aussi, sous la pression de groupes, d’intérêts, et chacun doit rechercher des zones où amener ses sur­plus achetés aux paysans des pays excédentaires qu’il faut contenter parce qu’ils sont une masse d’électeurs. Pour d’autres, il y a la « nécessité » de contrôler le développement économique de certains pays comme le nôtre, pour les empêcher d’arri­ver à cette indépendance économique, la satisfaction réelle de leurs besoins alimentaires.

Y a-t-il besoin d’importer des charrues ? Les artisans du Burkina savent les fabriquer.

T.S. — Oui, les artisans du Burkina savent fabriquer les charrues. Mais, en attendant que nous soyons en mesure de faire de la grande production de charrues et, peut-être, pourquoi pas, de trac­teurs, nous sommes prêts a accepter tous les facteurs de production que l’on pourrait nous amener de l’extérieur la charrue, le tracteur, les engrais, ou même des semences de qualité. Nous sommes prêts a accepter cela, jusqu’au jour notre production en charrues sera suffi­sante pour que nous n’ayons plus a accep­ter la concurrence dangereuse venant de l’extérieur.

Changeons de sujet, une question sur les opposants. La plupart des emprisonnés ont été libérés fin 1985 ou début 1986. J’aimerais savoir ce qui a justifié cette libération a ce moment-la. Et, a contrario, qu’est-ce qui justifiait auparavant leur maintien en détention ?

T.S. — La libération des détenus a commence en 1983, surtout en 1984, puis fin 1985, et nous en libérerons encore en 1986 et dans les années a venir. S’il en reste. Nous les libérons car, encore une fois, nous ne sanctionnons pas par méchanceté, mais dans un but d’éducation. Nous savons que nos idées, si généreuses soient-elles, ne peuvent pas ne pas rencontrer d’opposition. Tant que ces oppositions restent dans le combat classi­que de la liberté d’opinion, qui permet de ne pas être d’accord avec tout ce qui se fait, ce n’est pas grave. C’est tolérable, c’est supportable. C’est indispensable. Mais quand cette opposition s’organise et peut compromettre le travail profond que nous faisons, alors la nous sommes obliges de sévir. C’est ainsi que nous avons dû sévir. Surpris par la Révolution, certains ont pensé qu’il s’agissait d’un accident de l’Histoire. Ils s’y sont opposés ici et à l’étranger. Aujourd’hui, beaucoup corn­prennent qu’il s’agit d’une réalité avec laquelle il faut compter. Composer. On oublie alors qu’ils furent opposants.

Une partie des gens libérés l’an dernier sont maintenant dans votre entourage. Pour en citer deux : Djibril Barry, ancien ministre de Sayé Zerbo, et Arba Diallo, votre ancien ministre des Relations exterminer en 1983-1984. A leur propos, des Burkinabé interrogés dans la rue m’ont parlé d’opportunistes ou « d’otages » de Sankara. Qu’en pensez-vous?

T.S. Lamizana (1) était en prison, il vague aujourd’hui a ses activités. Sayé Zerbo et son équipe sont tous sortis de prison. Ils sont chez eux. Le fait d’avoir réussi a vaincre en soi-même la colère et le refus de l’autre pour tendre la main est un pas inestimable, qui engage le dialo­gue. Et le dialogue peut toujours être fructueux. Je leur ai tendu la main. Ils l’ont saisie. Nous verrons bien si ce sont des opportunistes. S’ils veulent nous tromper, ou servir leur pays. De plus en plus nous libérons, nous gracions. C’est un aspect de la Révolution que l’on perd souvent de vue.

Pourtant, au cours de discussions, alors que je présentais la présence de MM. Barry ou Diallo comme la recherche d’un consensus, mes interlocuteurs s’esclaf­faient : « Le président de Barry, ce n’est pas Sankara, c’est Aubaret, l’ancien prési­dent Francis de la chambre de commerce ».

T.S. — C’est peut-être vrai, c’est peut-être faux. Mais, dans tous les cas, ces gens qui répondent ainsi admettent implicite­ment que Sankara ne cherche pas que des inconditionnels puisqu’il accepte des gens qui peuvent avoir d’autres maîtres que lui. J’accepte la pluralité des idées.

Quelle est votre idée sur le Paris Dakar ? Je sais qu’il ne passe plus au Bur­kina depuis plusieurs années ; cela veut dire que vous n’avez pas donné votre accord, je pense. Par ailleurs, cette année pour la première fois, a l’initiative du chanteur Balavoine, le Paris Dakar four­nissait une quantité assez importante de pompes. Que pensez-vous de cette initiative ?

T.S. — Le Paris-Dakar me gêne. Ca me gêne de devoir dire non a une manifesta­tion comme celle-la parce que je sens que je heurte des hommes, des femmes, pour qui les rallyes sont un moyen de décou­vrir, de connaître une Afrique qu’ils aiment. Mais je veux m’en prendre aux trafiquants du tourisme, a ceux qui vendent la misère africaine. A leurs opéra­tions commerciales. Nous sommes contre, parce que nous pensons que c’est mauvais de venir, au mépris des populations que l’on rencontre, étaler ses richesses, de façon irrévérencieuse, sans respect pour les hommes. Venir s’éprouver soi-même quitte a marcher sur le corps des autres. Avec plus de respect pour la machine que pour l’homme. C’est certainement un bon acte de distribuer des pompes même si elles n’ont pas toujours fonctionné. Un bon acte alibi qui cache parfois d’autres actions moins nobles.

Un bon acte ne conduit pas toujours un bon résultat ?

T.S. — Distribuer des pompes pour aider des paysans n’est pas forcément un acte de charité. C’est parfois un simple calcul. Les forages, les puits, les pompes, riment avec sécheresse. Ça marche, chez vous, ça rime avec sous. A l’arrivée, c’est souvent un alibi.

Du Paris-Dakar au tourisme. Vous avez eu des problèmes avec la compagnie de charters le Point Air qui effectue plu­sieurs vols hebdomadaires entre la France et votre pays depuis 1980.

T.S. — Le Point Air fait oeuvre utile, au Burkina. Ca ne l’autorise pas a se dire philanthrope. Ils cherchent leurs intérêts, c’est normal. C’est légitime. Ils nous ren­dent service également. Chacun gagne quelque chose. Mais le Point ne respecte pas ses engagements. Voila l’origine du problème.

Ils avaient prévu de construire plu­sieurs campements comme celui de Gorom Gorom (2).

T.S. — Le Point Air signe un papier avec vous, et se dit : « tant qu’on est en Afrique, il y a toujours moyen de contour­ner ». Ils forcent un peu. Si tel ministre se fait intraitable ils contournent, en voient un autre et insistent « voila un pays que nous voulons aider, nous faisons tout con­tre la misère. Tout ce qu’on gagne on le redonne… » ; Alors le ministre, sensibilisé, prend la démarche a son compte « écoute, mon cher collègue, to devrais assouplir to position avec nos amis ». Lorsque celui-là est perdu, ils vont en attraper un autre, des parents, des amis… De l’intervention­nisme sur toute la ligne. En permanence. Je les comprends. Au prix on ils transpor­tent les gens, s’ils ne jonglaient pas, ils ne pourraient pas retirer quelques bénéfices. Mais, lorsque la Direction de l’aviation civile veut appliquer les textes, le Point Air ne comprend plus. Il faut se battre de façon loyale ; même quand il y a divorce, il faut respecter l’autre, il ne faut pas mentir.

Il y a donc eu divorce.

T.S. — ça s’est arrangé. Lors de mon passage a Paris, j’ai eu une conversation téléphonique avec le responsable, je lui ai dit : « Revenez, mais reconnaissez que vous avez commis des abus. Vous avez essayé de nous corrompre, je suis contre. Mais je vois l’intérêt de mon pays et je vous soutiens, comme je vous ai toujours soutenu. Revenez, mais respectez nos tex­tes, nos Lois. »

Affaire réglée?

T.S. — Oui, mais ils ont fait écrire des choses contre nous et ce n’est pas loyal. Ils croyaient ne plus revenir. Une anecdote : récemment, on nous a fait don de ballons de football ; c’est passé par le Point Air. J’ai dit « vous payez toutes les taxes ». Si on leur demande une faveur aujourd’hui, demain ils vont écrire « le président du Burkina-Faso fait ceci, fait cela… » Comme on écrit un tract pour vilipender quelqu’un : on prend un peu de vrai et beaucoup de faux, et puis ça passe.

(I) El Hadj Sangoulé Lamizana, présider?) de la III République, renversé par un coup d’Etat conduit par le colonel Save Zerbo, le 25 novembre 1980.

(II) Gorom Gorom, 500 km au nord-est de Ouagadougou, en plein Sahel.

REPPORTAGE GUY DELBREL

ET MARIE-LAURE DE DECKER

PHOTO MARIE-LAURE DE DECKER
SOURCE: L’AUTRE JOURNAL

Cette interview, sans doute la plus longue qu’il ait jamais accordée pour la presse, a été publiée en 2 fois. La suite se trouve à l’adresse 

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