Le 20éme anniversaire de la mort de Sankara à Ouagadougou

 

Un reportage de Bruno Jaffré

 

Je n’ai jusqu’ici jamais ressenti une quelconque surveillance ni de volonté de m’intimider d’une façon ou d’une autre durant mes séjours au Burkina, si ce n’est pendant la révolution mais c’est une autre histoire.

Pourtant je sentais depuis quelque temps à distance une certaine inquiétude chez  certains organisateurs de cet anniversaire, avec qui j’étais en contact régulier, qui avait fini par m’atteindre en France.

J’arrive donc il faut bien le dire à Ouagadougou avec une certaine appréhension. J’ai d’ailleurs eu à refuser de transporter un supplément de matériel pour Zoul, mon ami révolutionnaire globe trotter. Je voyage en effet avec Charles Veron, réalisateur. Et du matériel, nous en avons déjà pas mal! Et cette fois je ne tiens pas plus que ça à attirer l’attention sur nous. Mais il ne se passera rien.

Voilà plus de 3 ans que Charles m’a contacté pour travailler avec lui à un film sur Sankara. Après de nombreuses déconvenues, cette fois nous venons filmer. C’est dire que même si je dois participer aux activités de la commémoration, je n’aurai guère le temps de flâner ni de bavarder. Nous allons en effet travailler tous les jours. Mais je ne vais pas dévoiler ici qui nous avons vu. Patiente, il faut  donc attendre la sortie du le film…

Les formalités à l’aéroport ne m’ont jamais semblé aussi rapides. Il est vrai que le pouvoir a décidé de fêter les « 20 ans de renaissance démocratique ». Est-ce ce parce que de nombreux invités étrangers sont attendus à cette occasion ou une décision sur le long terme pour rendre plus agréable l’accueil des étrangers? Difficile de trancher dans l’immédiat.

Cette décision du pouvoir donne lieu a un débat serré et relativement riche dans la presse. En tout cas c’est l’argument avancé par le pouvoir pour réquisitionner les salles que les sankaristes avaient pourtant réservées depuis longtemps. Le pouvoir n’a pas rendu la tâche facile au CNO (Comité national d’organisation). Plusieurs salles que les « sankaristes » avaient réservées pour organiser le symposium ont tour à tour été refusées. D’abord le stade du 4 août, puis la Maison du Peuple, enfin la salle du CBC, le Conseil des chargeurs burkinabè. Les principaux journaux du pays burkinabé et je suis donc déjà un peu au fait de la situation compliquée à l’approche de l’anniversaire.

 

20 ans de renaissance démocratique..?

Une précision et non des moindres. En réalité les festivités des « 20 ans de renaissance démocratique » ont été annoncées après la première conférence de presse des sankaristes annonçant la mise en place de leur comité d’organisation pour la commémoration du 20 eme anniversaire de la mort de Sankara.  L’initiative du pouvoir apparaît donc bien comme  une réponse à celle des sankaristes. D’ailleurs c’est ce que ne cessent de marteler les journaux d’opposition. Ils reconnaissent certes des avancées démocratiques mais seulement à partir de 1991, date de la promulgation de la Constitution. Et de rappeler que les assassinats ont continué après le 15 octobre 1987 pendant que les récalcitrants à la rectification, restés fidèles à Sankara, subissaient d’horribles tortures, sans que les tortionnaires sadiques n’aient été inquiétés d’une quelconque façon que ce soit. Une démocratie peut-elle s’appuyer sur l’impunité de tortionnaires? Car s’ils n’ont pas été inquiétés, c’est bien parce qu’ils ont contribué à la mise en place du pouvoir actuel.

Cette volonté de contrecarrer l’initiative des sankaristes de commémorer dignement la mort de celui que les jeunes appellent encore "Leur Président" montre que le pouvoir est sur la défensive.

Eh oui ! Malgré tous les efforts et les moyens déployés, le régime actuel n’en a pas fini avec Sankara qui revient régulièrement comme un boulet qu’il faut traîner encore et encore, toujours aussi lourd, alors qu’il pense régulièrement s’en être débarrassé. Les efforts de Blaise Compaoré pour faire oublier qu’il est devenu président à la faveur de l’assassinat de son meilleur ami restent vains. Et les journaux burkinabé vont durant cette période publier de nombreux témoignages affirmant que Sankara, bien que se sachant menacé, se refusera à lever la main contre lui pour ne pas trahir une amitié.

 

Premières retrouvailles et dernières nouvelles

Le 6 octobre, le programme officiel de la commémoration annonçait un grand meeting place de la Révolution. Point de meeting. Après les formalités rapides nous nous rendons dans un hôtel où doit loger Charles. Une solution qui durera peu puisque très gentiment des amis proposeront de le loger chez eux. Une fois installés autour de bières, j’appelle quelques amis qui ne tardent pas à nous rejoindre.

Jonas Hien, le vice président du (CNO) arrive le premier. Nous échangeons beaucoup par mails mais je n’avais plus beaucoup de ses nouvelles depuis quelques temps. Il accuse la fatigue. Et pour cause. Il me rend compte un peu plus en détail des difficultés qu’ils rencontrent, difficultés qui les obligent à multiplier les démarches de toutes sortes, les courriers qu’il faut porter de la main à la main, les réunions qui  se multiplient au fur et à mesure que la date approche. Il fait preuve d’une ténacité et d’une résolution à toute épreuve. Déjà par mail, lorsqu’il nous racontait les difficultés auxquelles le CNO était confronté il terminait toujours par une note optimiste ne doutant pas que la commémoration serait un succès.

Avec Cheriff Sy, le président du CNO, ils forment une paire complémentaire. Cheriff est beaucoup plus affable mais aussi souvent autoritaire ce qui parfois est nécessaire pour éviter que les discussions ne se prolongent trop, mais qui peut aussi décourager les bonnes volontés ou entrainer des erreurs. Véritable meneur d’hommes il apparait aussi parfois quelque peu imbus de lui-même. Son temps est compté. Il dirige un hebdomadaire, assure la Direction du Centre de Presse Norbert Zongo semble se lancer dans une carrière au sein d’une association de journalistes africains dont il assure la vice présidence ou une charge à peu près identique.  Jonas est un peu son contraire. Plutôt réservé, modeste, diplomate, mais surtout, travailleur infatigable, tenace, c’est lui qui convoque les réunions. Il appelle les uns et les autres puis mène les débats avec un ordre du jour précis, prend des notes en fait les comptes rendus. C’est lui aussi qui multiplie les démarches de toute sorte. Cette commémoration lui doit beaucoup. Jonas est aussi le président de la Fondation Thomas Sankara qu’il tient à bout de bras avec quelques amis sans moyen. Cette Fondation devrait retrouver une seconde vie après cette commémoration mais pour tous il faut d’abord réussir cet anniversaire. Jonas accuse la fatigue. Le visage tiré, il se plaint évidemment des multiples embuches que l’on met en travers de leur chemin vers cette commémoration mais il termine toujours par une phrase positive communiquant son optimisme.

Je n’ai rencontré Jonas la première fois qu’en avril lors d’un séjour précédent. Je connaissais l’existence de cette fondation mais elle n’avait pas beaucoup fait parler d’elle en dehors du Burkina. Et pour cause, malgré des documents de qualité produits et l’expérience de Jonas au sein des ONGs, elle n’avait pas vraiment décollé. Juste un ou deux séminaires mais les fonds ne sont pas venus tandis que les membres n’ont qu’un temps limité à lui consacre. Mais j’avais aussi lu quelques articles de Jonas dans la presse où il livrait quelques témoignages de ce que le Vieux Sankara, qu’il semble avoir beaucoup fréquenté, lui avaient livrés.  

Sam’s K nous rejoint bientôt. Depuis avril 2007 nous communiquons régulièrement. Après toute une série de menaces de mort, voilà qu’on vient de lui brûler sa voiture dans la cour de la radio Ouaga FM où il travaille comme directeur des programmes. Il se plaint que ce boulot lui prenne trop de temps. En même temps cela lui assure son gagne pain. Le plus dur pour lui c’est d’être privé d’émission. C’est en effet à travers une émission hebdomadaire de reggae où, entre chaque morceau, il dénonçait sans relâche les méfaits du régime tout en responsabilisant la jeunesse, qu’il s’est fait connaître.

Lorsqu’il est rentré de Suisse fin juillet 2007, il a repris son émission quelques temps mais le directeur a préféré les interrompre dès que les menaces ont recommencé. Il faut dire que les dernières menaçaient aussi de faire sauter la radio. Plus grave, depuis quelques temps, même ses propres morceaux ne passent plus à l’antenne. Trop dangereux lui dit-on. Alors le moral n’est pas très bon. Sams’K découvre la difficulté du combat, la solitude de celui qui s’engage et qui se rend compte que si lui prend beaucoup de risques, on ne peut pas trop demander aux autres. Chacun vaque à ses affaires. On veut bien l’applaudir en concert mais en dehors de ces moments de communion avec son public. Il a reçu de nombreuses marques de solidarité mais ça finit par s’estomper avec le temps. En tout cas les promesses de solidarité financière sont restées lettre morte, et les signes tangibles de solidarité se font plus rares. Et quand il lui fait traverser la circulation en moto, il ne peut s’empêcher de penser qu’on peut le descendre facilement.

 

Dernières réunions du Comité National d’Organisation

Lundi, a lieu une des dernière réunions avant l’ouverture du symposium. Il y a bien une vingtaine de personnes présentes. Une certaine solennité est perceptible, mais aussi la fierté d’avoir surmonté les derniers obstacles et ultimes manoeuvres du pouvoir. Mais pouvait-on finalement se bercer d’illusions en pensant que qu’il laisserait faire? Sans aller jusqu’à projeter d’organiser la commémoration dans un autre pays, ne fallait-il pas s’attendre à toutes sortes de manœuvres. Et c’est bien ce qui est arrivé. A part Hubert Bazié et Adama Dera, ce Comité d’Organisation ne comprend guère de compagnons de Sankara. Je n’ai guère osé poser la question qui pourtant ma régulièrement traversée.

Chacun intervenant s’exprime posément même si l’excitation est perceptible. Les derniers dons sont comptabilisés. La réunion est menée avec calme par Jonas Hien,  Il appelle un par un chaque président de commission à rendre compte de son activité. Cheriff Sy, que j’avais remarqué beaucoup plus directif lors de mon passage en avril n’intervient que rarement.

Chaque responsable de commission fait un compte rendu. Le manque d’argent rend la tâche de certains impossible. La commission santé conseille en cas de maladie probable de se rendre chez un médecin… La commission transport demande gentiment aux militants présents de mettre leurs véhicules à la disposition des participants en cas de besoin…

Je retiens que chacun des 3 partis doit trouver 50 militants pour assurer la sécurité. Nulle doute que l’UNIR/MS de Benewendé Sankara et l’UPS, Union des partis sankaristes, récemment constituée par la réunion de 5 partis, en sont capables mais le troisième, le CNR/MS, dont je n’avais pas entendu parler? Il a pourtant semble-t-il bien donné une liste de 50 noms, mais ces personnes, si tant est qu’elles existaient vraiment, ne sont pas venues…

On recherche encore un autre lieu en plus de l’ATB (Atelier théâtre burkinabé), le lieu obtenu récemment après les désistements successifs des différents propriétaires des salles réquisitionnées par le pouvoir. Comme c’était prévisible, beaucoup de choses se débloquent au dernier moment alors que, selon ce que nous ont rapporté les comptes rendus, la question du contenu du symposium et des intervenants à inviter semblent avoir été la principale préoccupation, avec bien sur la recherche de salles.

Abdoulaye Diallo présente une affiche qu’un de ses amis a accepté de réaliser gratuitement. Elle est de qualité et personne ne la conteste. Elle sera agrafée un peu partout dans la ville sur les arbres deux ou trois jours avant le début de la commémoration. Hubert Bazié le responsable de la communication demande de choisir entre plusieurs modèles de tee-shirt.

Sam’s K se plaint des difficultés pour organiser le concert alors qu’il manque de fonds pour payer les artistes. Mais il se fait fort d’y arriver. On évoque la nécessité de contacter les familles des autres personnes assassinées en même temps que Thomas Sankara. Tous regrettent de ne pas l’avoir fait plus tôt et il reste peu de temps. Quelques uns se désignent pour essayer mais j’apprendrai pus tard qu’il fut quasi impossible si tardivement de toucher beaucoup de monde.

On apprend par contre que les femmes en noir du Burkina, qui défilent régulièrement contre l’impunité, ont décidé de veiller sur la tombe le 14 octobre et un appel est lancé pour que des militants se joignent à elles.

Sam’s K  insiste pour que l’accueil de la caravane soit massif le 14 octobre. Il propose de populariser quelques initiatives pour faire monter la mobilisation jusqu’au 15: allumer les phares lors de l’arrivée de la Caravane, allumer une bougie devant sa porte le 14 octobre au soir.

Un problème, et non des moindres, va déclencher une petite discussion. Le jour de la Tabaski, une importante fête musulmane, tombe pendant que doit se dérouler le symposium. Faut-il maintenir les séances ce jour-là au risque de mal se faire comprendre par la communauté musulmane? L’accord se fait rapidement. Il n’y aura pas de symposium ce jour-là, les séances prévues sont repoussées au lendemain.

Ultime mesure de sécurité, le programme détaillé ne doit toujours pas être diffusé, ce qui ne fait pas tellement mon affaire car je dois bosser avec Charles sur le film. Il est prévu que j’intervienne mais je ne sais pas quand alors que je dois prendre de nombreux rendez-vous.

Tout au long de la réunion, Zoul que j’ai retrouvé ici, seul étranger à part moi avec deux cinéastes, dont Charles, venus pour filmer, restera aussi muet que moi. Les différents que j’ai eus durant cette préparation avec certains membres du collectif doivent désormais être mis au second plan. Il faut serrer les coudes car aussi près du but, seul compte maintenant de réussir.

Une réunion restreinte se poursuit pour finir de traiter les derniers sujets à l’ordre du jour.

 

Ouverture du symposium

La veille du début du symposium, Jonas Hien m’appelle pour me faire part de la décision du bureau du CNO de me donner la parole à l’ouverture du symposium pour prononcer une allocution au nom des délégués étrangers! C’est la surprise, mais j’accuse le coup non sans une certaine fierté. Mais me prévenir la veille, pour un discours qui doit être fait le lendemain moi qui n’ai vraiment pas l’habitude de ce genre d’exercice! En plus je n’aurai guère le temps de me concerter avec les quelques délégués étrangers présents. Il ne me reste plus qu’à me débrouiller comme je peux pour honorer la confiance qui m’est faite.

Je passerai donc une bonne partie de la soirée à préparer ce qu’il faut bien appeler un discours.

Le lendemain, je me rends donc assez tôt à l’ATB pour découvrir le lieu. Ce complexe voué aux évènements culturels est idéal pour ce genre de réunion. Un bar à droite en entrant où je retrouve ce matin là nombre de connaissances. Une première grande salle de spectacle en plein air où se dérouleront les concerts, les séances de cinéma mais difficilement utilisable en journée quand le soleil brille. Une autre salle derrière couverte, celle-là où vont se dérouler la plupart des cessions du symposium.

L’heure tourne, nous prenons du retard sur l’horaire. Ce qui m’inquiète surtout, c’est que la salle qui doit abriter l’ouverture, la couverte, qui doit compter quelque chose comme 300 places, est à moitié pleine.

La veille ou l’avant-veille, Benewendé Sankara m’a informé que Mariam Sankara avait finalement décidé de venir. Une décision que je salue et pour laquelle j’ai, à ma façon, contribué avec d’autres. C’est bien pour cela que lorsque je lis dans Le Libérateur, qu’il y aurait polémique entre moi et Benéwendé à ce propos je souris puis ressent une certaine colère, alors que sur ce point nous avons été en phase tous les deux. Mais c’est une longue histoire.

Enfin! Les organisateurs qui doivent prendre place à la tribune se mettent en mouvement. Cheriff Sy, Jonas Hien, Benéwendé Sankara qui représente l’UNIR/MS, Hubert Bazié, qui représente l’UPS et Conombo Romain représentant le CNR/MS. Je me place en coin de table.

Je n’ai pas à mes stresser très longtemps, je dois parler le premier. Entre temps, la salle s’est finalement remplie. La plupart des personnalités sankaristes sont là. Mais je ne vois pas de responsables d’autres partis. En réalité ils n’ont pas été invités. Pourtant le Comité d’Organisation a voulu afficher un véritable effort d’ouverture. Au départ, Pierre Ouedraogo, l’ancien secrétaire général des CDR, aujourd’hui occupant un poste important à la francophonie où il fait la promotion des logiciels libres mais aussi Philippe Ouedraogo et Arba Diallo, anciens dirigeants du PAI, Valère Somé ont été annoncés dans le programme des communications distribuées au compte gouttes aux membres du comité d’organisation. Pierre Ouedraogo ne fera pas le déplacement depuis la France. Valère Somé, mécontent du sujet de l’exposé qu’on lui a proposé et trouvant le protocole pour le faire venir insuffisant lui ne viendra pas à l’atelier où il est annoncé.

Photos Zoul 

Je reste assis à ma place et ma lance dans une intervention en suivant la trame que j’ai griffonnée la veille. Ce n’est pas un hasard si Thomas Sankara est connu à l’extérieur du Burkina Faso. Son combat était universel et international. Ainsi n’a-t-il pas cessé dans les tribunes internationales d’afficher sa solidarité avec la Palestine et les militants anti-apartheid et de dénoncer la complicité des Etats-Unis. Mais il a aussi exprimé sa solidarité avec le Nicaragua dirigé alors par de jeunes révolutionnaire de sa génération qui avaient chassé le dictateur Somoza, mais devaient faire face à la guerre civile, aux contras, soutenus et financés par les Etats-Unis, mais aussi avec La Grenade lorsqu’elle a été agressée par les Etats-Unis et que son dirigeant a été assassiné. Il a joint sa voix à l’ONU à ceux qui faisaient campagne pour qu’elle vote pour l’indépendance de la Nouvelle Calédonie.

Sankara peut aussi être considéré comme le précurseur de l’altermondialisme par son refus de céder aux injonctions du FMI. Son discours sur la dette, l’un des plus connus, est cité comme une référence sur le sujet.

Je consacre la fin de mon intervention à montrer que l’impérialisme n’est pas concept abstrait ni dépassé, citant en exemple les guerres en Irak et au Darfour motivées essentiellement par la volonté de contrôler l’accès au pétrole par les pays occidentaux, puissance, et les agissements d’Israël en Palestine qui se comporte en colonisateur de nouvelles terres.

Les réseaux France-Afrique sont aussi une illustration très concrète de ce qu’est l’impérialisme. Et on est loin d’en avoir fini avec. Omar Bongo est l’un des premiers à avoir félicité Sarkozy pour son accession à la présidence française. On sait le rôle qu’il a joué pour la présence d’Elf dans son pays. Quant à Bolloré, qui a invité le couple Sarkozy sur son yacht, son groupe est très présent en Afrique et a pris le contrôle de nombreuses entreprises de transport.

Sis mois après, au moment où je tente de boucler le présent reportage, de nouvelles preuves flagrantes sont venues confirmer la persistance de la Françafrique. Une parenthèse s’impose donc ici. Jean Marie Bockel s’est fait débarqué du secrétariat d’Etat à la coopération après avoir déclaré qui voulait "signer l’acte de décès de la françafrique". Mais ce n’est pas tout. Son remplaçant Jean Marie Joyandet a réservé sa première sortie à l’extérieur au Gabon en compagnie de Claude Guéant, à Omar Bongo. Peu après, dans un reportage diffusé sur Canal + le 13 avril, Albert Bourgi, pilier de la françafrique, avocat de Bongo et conseiller de Sarkozy déclare : "J’ai trouvé que Bockel insultait l’avenir et comme je voyais qu’il ne se calmait pas, je suis retourné voir le président et je lui ai dit "Tu sais Nicolas, l’orage gronde… le père Bongo va faire exploser la marmite". Et dans le même reportage, Bongo précise :"Il y a des secrets d’Etat, il y a des choses entre les chefs d’Etat qui ne doivent être dites, que parmi et ente les chefs d’Etat". De là à conclure que Bongo a menacé Sarkozy de dévoiler certains secrets d’Etat si l’on ne faisait pas taire le trublion Jean Marie Bockel….  On apprend encore dans ce même reportage toujours dans la bouche d’Albert Bourgi, que Sarkozy désespérait de ne pas obtenir une photo avec sa femme Carla Bruni aux côtés de Mandela lors d’un séjour en Afrique du Sud. Qu’à cela ne tienne, Albert Bourgi explique à Sarkozy que Bongo peut lui arranger ce rendez-vous, ce qui fut fait selon Albert Bourgi.

Pour en revenir à mon intervention, à propos de l’affaire Sankara et les démêlées judiciaires, j’exprime l’idée qu’il faut demander l’ouverture des archives des pays soupçonnés d’être impliqués d’une façon ou d’une autre, dans l’assassinat de Thomas Sankara, à, savoir la France, la Libye, le Togo et la Côte d’Ivoire..

 Je remercie enfin le CNO pour son accueil et sa persévérance pour réussir cet évènement malgré les nombreux obstacles sur le chemin. J’ajoute qu’il aurait été dommage que l’anniversaire de la mort de Sankara d’envergure internationale ne soit pas organisé ici au Burkina mais dans un autre pays comme certains l’ont suggéré. Cela aurait privé les délégués étrangers de l’accueil des burkinabés et cela aurait privé les burkinabés de rendre enfin l’hommage qu’il mérite à leur président assassiné.

J’avais bien griffonné une trame et les idées que je voulais développer. Mais en réalité il m’a fallu un peu improvisé faute d’avoir eu le temps de rédiger un discours mot à mot. J’étais donc assez tendu et j’ai l’impression de sortir d’une certaine torpeur lorsque je me rends compte que l’auditoire applaudit chaleureusement. Je me détends d’un seul coup tout concentré que j’étais à m’appliquer au mieux.

D’ailleurs un jeune présent viendra me dire sa satisfaction d’avoir découvert que des "blancs" soutenaient leur combat Le discours semble avoir été apprécié. Un peu excité j’ai du mal à écouter les discours des autres intervenants.

Prennent ensuite la parole, Cheriff Sy pour le comité d’organisation, puis Benewendé Sankara qui n’en est pas à son premier essai en ce qui concerne les discours en public. Il a du métier dans ce genre d’exercice d’autant plus qu’il est avocat, Viennent ensuite Hubert Bazié pour l’UPS et Conombo Romain.

Sams’K le Jah arrivera au milieu de la cérémonie qui sera salué par une ovation.

Quelques équipes filment la cérémonie mais surtout pour des documentaires comme je l’apprendrai plus tard. Les journalistes ne sont pas très nombreux. La télévision nationale prend cependant quelques images mais n’en passera que très peu et sans le son, commentées par ses propres journalistes. Ce sera la seule fois que l’on verra des images de l’anniversaire de la mort de Sankara sur la télé nationale, il n’y en aura plus les jours suivants. Tout juste évoquera-t-on en une ou deux phrases les autres cérémonies de cette commémoration, noyées dans des reportages sur les "20 ans de renaissance démocratique".

 On y est donc. Tout se passe bien. Tout le monde semble satisfait, les organisateurs qu’enfin on ait pu commencer sans incident malgré toutes les embûches, le public aussi sans doute conscient de l’importance de l’évènement.

A la sortie, les rares journalistes présents font leur marché. Plusieurs membres du CNO sont interviewés par des journalistes de la télévision. On vient me dire qu’ils me cherchent aussi. Mais je décline gentiment l’invitation les invitant s’ils le souhaitent à me retrouver à la fin de mon séjour. Je ne souhaite pas me faire trop remarquer afin que nous puissions continuer à travailler sur notre film sans problème.

Le travail avec Charles ne me laisse guère le temps d’assister aux séances du symposium. Nous passons notre temps à filmer. C’est plutôt lui qui filme d’ailleurs. Moi, je prends les rendez-vous et pose en général les questions mais pas exclusivement.

 

Projection débat

Je reviens à l’ATB le même soir pour la projection de "L’Homme Intègre" de Robin Shuffield. La salle est pleine de jeunes pour l’essentiel. Certains se sont assis en haut des murs. La salle vibre tout au long du rythme du film. J’avais critiqué ce film, la première fois que je l’avais découvert  lors du forum social de Bamako. Je lui avais reproché des insuffisances notamment lors de la partie qui se veut critique, la chronologie, certaines approximations par rapport à la réalité, le choix des intervenants. Il y a eu quelques améliorations depuis. Mais il faut reconnaître sa formidable efficacité, grâce à l’effort de pédagogie mais aussi et surtout, il faut bien le dire, aux apparitions régulières de Sankara qui crève l’écran, ou à des scènes très fortes comme le joute verbale Mitterrand Sankara. Le film de Thuy Tien Ho semble mieux maîtrisé dans sa finition. Elle est plus expérimentée, mais il a été réalisé un peu rapidement et aborde moins les réalisations de la révolution pour en rester plus à des généralités, se focalisant plus sur l’assassinat avec quelques interviews sur la Françafrique. Ces films sont réalisés plutôt pour un publique occidental, pourtant ici aussi le public semble lui aussi s’emparer de cette histoire. 

Après la projection, un jeune malien Ras Bathily surgit sur scène. Il tient la foule en haleine par ses talents d’orateur, jouant avec les mots dans un discours mêlant Dieu et la Révolution, mais qui passent bien. Nous nous en expliquerons avec humour un peu après car il a promis la punition de Dieu à tous les non croyants et j’en suis. Il faut noter aussi le témoignage de Fidèle Kientega, conseiller politique de Sankara, pendant la révolution aujourd’hui député pour l’UNIR/MS. Son discours et son témoignage arrivent aussi à capter l’attention de tous ces jeunes qui le découvrent.

Zoul ne tient plus et tente de mobiliser tous ces jeunes à sa façon pour créer un "mouvement" comme il dit, les appelant à manifester, à se révolter, expliquant que c’est leur mobilisation insuffisante qui  permet les agissements actuels du pouvoir. Mais on n’est pas dans une AG de spontanéistes et ici ce genre d’appel rencontre peu d’effet si ce n’est des applaudissements. Zoul reconnaîtra s’être un peu emballé, moi tentant de lui expliquer que ce n’est pas à nous de faire ce genre d’intervention. La soirée va se prolonger par des débats. Les membres du CNO vont partir se coucher sauf Abdoulaye Diallo, le directeur du Centre de Presse Norbert Zongo. Cinéaste ayant déjà réalisé plusieurs films, il révèle ici une grande capacité à canaliser la jeunesse mais aussi à interpeller en toute liberté les politiciens. Il se permettra par exemple de critiquer vertement le dirigeant de la Jeunesse Unie Sankariste qui avait pris la parole mais qui n’a pas semble-t-il réussit à unir la jeunesse. Je ne connaissais jusqu’ici Abdoulaye que derrière son bureau et à travers son film sur l’affaire Zongo Barry Bana. Je le découvre très à l’aise parmi cette jeunesse ce qui n’est visiblement pas le cas de plusieurs autres membres du CNO, il est vrai très fatigués.

 

L’accueil de la Caravane

J’avais été sollicité, dès l’automne 2006, pour participer à cette caravane, par des jeunes soeurs de Sankara qui voulaient organiser cet anniversaire avec Koulsy Lamko et souhaitaient aussi m’associer, mais à ce stade on ne m’avait pas encore parlé de caravane. Mais j’étais déjà engagé dans la préparation de l’anniversaire depuis la première réunion au Forum Social de Bamako et j’ai donc refusé. Je tentais alors de solliciter mes connaissances pour qu’ils s’engagent dans un comité de préparation à Ouagadougou. J’en avais parlé à Chérif de passage à Paris. Je lui avais fait part de mon souci de ne pas laisser seules les deux personnes du Burkina ayant assisté à la réunion de Bamako, Julien Nana un proche de la famille Sankara et Françoise Gérard qui a beaucoup donné d’elle-même tout au long de cette préparation. Chérif Sy avait tout de suite montré un certain enthousiasme et s’était d’ailleurs engagé par la suite puisqu’il en est devenu le président du CNO.

J’ai du recevoir le projet de Caravane par mail courant février 2007. On m’expliqua alors que l’on n’avait pas parlé du projet car on n’était pas sur d’obtenir les financements mais que ceux-ci étaient acquis désormais pour l’essentiel. J’ai d’abord exprimé un certain enthousiasme l’idée me paraissait bonne. Puis après 2 ou 3 jours de réflexion, j’ai commencé à me poser des questions et j’en ai fait part alors par mail à l’un des deux initiateurs :

1. Le budget m’apparaissait extrêmement important  100000 euros, et je me disais que présenter le projet comme celui de la famille allait orienter les quelques fonds disponibles vers ce projet au détriment du CNO de Ouagadougou qui en aurait pourtant bien besoin.

2. J’étais quelque peu choqué que le projet consiste essentiellement en une tournée des deux initiateurs du projet qui se produisaient lors des étapes le Caravane. Je ne voyais pas trop l’intérêt de plomber le budget avec des transferts en avion d’un certain nombre de musiciens en provenance d’Amérique Latine. Alors que les artistes en Europe ne manquent qui auraient pu assurer la partie culturelle de la Caravane. Je pense notamment pour la passage en France à Carlos Ouedrago, qui a monté un spectacle intitulé "Thomas Sankara, la lutte en marche" (voir la présentation à l’adresse http://thomassankara.net/?p=0567) qu’il a pu tout de même jouer à Caen et à Serge Aimé Coulibaly qui a monté "Quand j’étais révolutionnaire" (voir à la présentation à l’adresse http://thomassankara.net/?p=0482).  

Le projet se voulait une initiative d’hommes et de femmes de culture. Un colloque devait aussi se tenir à Mexico mais qui a été finalement annulé, faute de moyens probablement.

Je reprochais aussi à cette initiative de ne pas franchement s’intégrer au travail collectif que nous tentions avec le CNO à Ouagadougou.  

Lorsque j’ai exprimé ces remarques je n’ai plus eu de réponse. Plus on avançait plus je voyais les difficultés auxquelles étaient confrontées le CNO, plus je ressentais comme un sentiment de révolte. En plus je rencontrais aussi des difficultés avec le CNO que je ne cessais de bousculer jusqu’à ce que mes relations avec le président se tendent du fait des décisions qui me semblaient prises de façon unilatérale et pas toujours à bon escient. Je considérais que le CNO n’avait pas à communiquer à la place de la caravane. Je souhaitais que le débat s’instaure mais cela n’a jamais été possible. Je considérais que nous n’avions pas à communiquer à la place de ces initiateurs de la Caravane et que compte tenu du désintérêt et du manque de soutien que ceux-ci exprimaient envers le CNO, ils n’avaient qu’à prendre leur responsabilité. Cette position me parait aujourd’hui sans doute un peu radicale, je serai prêt à le reconnaître si d’autres qui se réclament du sankarisme étaient prêts à manier la critique et l’autocritique constructives. Mais nous n’avons malheureusement pas à ce jour eu de réels échanges pour faire un bilan de l’organisation de l’anniversaire qui nous sorte un peu de l’autosatisfaction facile.

Mais j’avais du mal alors à accepter ces décisions unilatérales d’un côté, la Caravane, comme de l’autre, le président du CNO, pendant que je tentais de débattre collectivement sur les choix à faire à travers une liste de discussion sur Internet, des gens qui s’impliquaient dans la préparation. D’autres discutaient de leur côté en très petit comité et se mettaient d’accord. En plus à cette époque, conscients des difficultés les organisateurs de la Caravane n’avaient pas prévu de passer par Ouagadougo en provenance de Bamako, mais de passer par Bobo puis Gaoua et de continuer vers le Bénin. Eviter ces souvenirs reste encore quelque peu douloureux mais aussi avec le regret que nous aurions pu faire peut-être beaucoup mieux si tout le monde avait voulu travailler ensemble.

Bref toujours est-il que ce jour de l’arrivée de la Caravane à Ouagadougou, je n’ai guère envie d’aller l’accueillir et de me trouver, comme si de rien n’était, face aux organisateurs contre qui j’étais alors très remonté. Et je n’ai même pas l’excuse du boulot car Charles n’a pas besoin de moi car il s’y rendra et pourra tranquillement filmer sur une moto. Une réaction un peu primaire mais qui a le mérite de me permettre de rester en paix en moi-même.

Mais j’en aurai plus tard un très large écho. Tous ceux qui y ont participé qui me diront leur enthousiasme, et puis les images sont là, les photos de Zoul  mais aussi le  montage vidéo de Sylvano  d’excellente qualité.

Photos Zoul

Avec raison, la population qui se fout de nos petites querelles et qui d’ailleurs n’en a pas entendu parlé, n’a pas voulu manquer ce nouveau rendez-vous pour manifester sa volonté d’exprimer son attachement à la mémoire de Thomas Sankara. Que ce soit en submergeant très rapidement l’autocar par un flot de mobylettes et de motos en rang serré ou sur les bords de la route en levant le point après un premier moment d’étonnement puis de perplexité.

Photos Zoul

Encore une fois Sam’s K joue les premiers rôles. Monté sur la plateforme d’un camion entouré par de nombreux jeunes il met l’ambiance un micro à la main, heureux encore une fois d’être là.  Et le cortège joyeux pénètre fièrement dans la ville de Ouagadougou le réveillant quelque peu de sa torpeur et la sortant des ses habitudes. On me raconte aussi que Benewende Sankara dans sa voiture reste le téléphone collé à son oreille recevant des nouvelles de ce qui se passe à l’avant et livrant ses instructions. Les premières images filmées en attendant l’arrivée de l’autocar montre en effet que les militants reconnaissables à leur tee shirt sont bien là. Un tel accueil ne s’improvise pas.

 

L’accueil de Mariam Sankara à l’aéroport

Mariam est annoncée pour le 14 octobre au soir et les membres du CNO appellent la population à venir l’accueillir à l’aéroport. Lorsque j’arrive sur les lieux, il y a déjà du monde. Nana Thibaud est venu avec un camion et une sono et anime le coin avec les discours de Sankara. Je suis en avance. C’est le même Nana Thibaud qui a créé un des premiers clubs Sankara à Ouagadougou puis qui a appelé à voter Blaise Compaoré lors des dernières présidentielles et enfin qui a été arrêté après les émeutes de février mars 2008 pour avoir appelé à manifester contre la vie chère bien que s’étant rétracté la veille des émeutes de Ouagadougou prônant alors plutôt une initiative ville morte.

La foule grossit petit à petit toujours très jeune et mobilisée. Le bouche à oreille, les participants au symposium, peut-être aussi les communiqués aux radios qu’il a fallu payer d’ailleurs. Mais ce genre de nouvelle s’empare rapidement de toute la ville. Mariam est de retour!  Après 20 ans, une longue absence qui l’a rendue presque un personnage mythique ici. Un personnage que l’on respecte pour sa simplicité, la femme de Thomas Sankara mais aussi le courage qu’elle met pour obtenir justice et la dignité dont elle fait preuve.

Sams’K arrive très applaudi, c’est son public qui est là, celui pour qui il chante et à qui il s’adresse quand on le laisse animer son émission. Les musiciens ne sont pas très respectés ici mais Sams’K est aussi le lutteur, la voix de la jeunesse et sa liberté de parole en a fait une cible. On lui a brûlé sa voiture dans la cour de la radio où il travaille. Nous avons organisé une projection de film avec lui dans une cité universitaire qui m’a permis de mieux la connaître. Son discours est un mélange de révolte, de morale, de conscientisation raisonnée, de respect de certaines valeurs traditionnelles. Il me semble d’une grande efficacité ce qui explique bien sur qu’il ait eu à subir des menaces jusqu’à ce qu’on brûle sa voiture.

Plutôt que de me presser en haut des marches où chacun cherche à se faire une petite place soit pour être vu soit pour pouvoir faire un salut, soit par curiosité, je reste en bas et observe le spectacle.

Photos Bruno Jaffré

De façon quasi naturelle Sam’s K met de l’ordre pendant que les membres du CNO participent en haut des escaliers, 5 ou 6 marches, à la bousculade. Il s’y prend méthodiquement. Il  propose de laisser un espace libre au milieu pour laisser passer Mariam, que les jeunes se rangent de part et d’autres. Tout le monde s’exécute immédiatement. Puis il entreprend d’animer le coin, un grand drapeau, dont le propriétaire n’attendait sans doute qu’une bonne occasion, est déployé, on chante l’hymne national, on allume des bougies, certains exécutent une petite danse, on lance des mots d’ordre. L’ambiance est à la joie, presque à la fête. De temps en temps je monte une ou deux marches pour voir ce qui se passe en haut. On se bouscule toujours pour être au premier rang mais les places sont chères entre les sankaristes et les journalistes très nombreux, armés de micro, d’appareils photo, de caméras de magnétophones…, bien plus nombreux que ceux qui assistaient aux conférences de presse du comité d’organisation du 20ème anniversaire!

Photos Zoul

Cette fois ça y est la bousculade à laquelle chacun s’est préparé atteint son comble. La foule se trouve comme happée vers le haut. Mariam prononce quelques mots que je n’entends pas d’où je suis. La haie d’honneur patiemment formée dans la bonne humeur ne résiste que quelques secondes. J’aperçois Mariam Sankara, un de ses avocats de France maitre N’Kounkou et son grand chapeau noir, escortée tout autant par les militants que les journalistes, visiblement émue et ravie, dans une toilette ravissante. Elle tente de se frayer patiemment un chemin au travers de cette foule jusqu’à sa voiture. Sam’s K que je côtoie alors exprime sa joie de l’avoir vu. Tout se passe sans heurt mais j’en serai quitte pour mon passeport et mon portable qui disparaitront ici. La police confiera quelques jours plus tard mon passeport retrouvé dans un buisson à Cheriff Sy et Benewendé Sankara, mais pas le portable bien sur. C’est la deuxième durant ce séjour que je me le fais voler.

L’ambiance est électrique. Mais Mariam n’est est pas quitte pour autant. Bien qu’ayant pu atteindre une grosse 4×4 qui s’est approchée d’elle pour l’extraire plus facilement de la foule, les jeunes présents semblent continuer à vouloir se l’approprier et à ne pas la laisser s’enfoncer tranquillement dans la ville. La voiture démarre lentement d’abord au milieu de la foule, à pied, qui petit à petit se transforme en un nuage de vélos, de mobylettes et de motos dans un concert de klaxons assourdissant

Je n’ai pas de véhicule sous la  main et je ne pourrai que constater le départ de cette longue procession jusqu’à son domicile. Mon ami Vincent Ouattara qui habite dans la même rue m’expliquera quelques jours après que les gens sont restés veiller autour de la maison et que les voisins sont aussi sortis bavarder ne pouvant que constater l’impossibilité pour eux de dormir à cause du bruit alentours.

Mariam ne restera qu’à peine plus d’une journée. Le lendemain elle ira saluer les participants du symposium puis quelques familles avant de se rendre au cimetière.

 

La cérémonie au cimetière

Une réunion des délégués étrangers était prévue ce matin du 15 octobre. Je laisse Charles pour y assister mais on m’informe qu’elle est repoussée. Le Président du Comité d’Organisation de sa propre initiative pense que tout le monde est fatigué…

Il ne me reste donc qu’à attendre la procession jusqu’au cimetière, puisque du coup nous n’avons pas pris avec Charles d’autres rendez-vous. Après un déjeuner rapide, je me rends au lieu de rendez-vous près de l’ancien maquis 6S aux 1500 logements. Il n’y a pas encore grand monde. Il est vrai que je suis très en avance. Je fais des allers et retours entre le local du CNO et la rue la plus proche d’où doit partir le défilé. Je ne vois pas se tête connue. Je commence même à m’inquiéter. Pour passer le temps, je me plante au bord de la route où des groupes de jeunes très mobilisés commencent à animer le coin.

Photos Bruno Jaffré

Ils portent pour la plupart des tee-shirts des partis sankaristes, avec pour certains d’entre eux des portraits de Sankara. Ils lancent des mots d’ordre, bloquent les voitures quelques instants pour crier la raison de leur présence. Aucun énervement perceptible, l’ambiance reste plutôt bon enfant. Les automobilistes n’expriment ni adhésion ni hostilité, juste un peu d’inquiétude rapidement  dissipée. La foule n’est toujours pas très dense mais suffisamment pour cette fois occuper la largeur de la rue. L’excitation monte d’un cran. Le cortège se met en place. Au premier rang, des jeunes des deux partis reconnaissables à leur tee-shirt. Mais après quelques pas, tout le monde s’arrête. Je repère rapidement un coin ombragé devant un petit commerce, il est un peu plus de 14 heures et il fait vraiment très chaud. Je suis rapidement rejoint par des personnalités qui comme moi cherchent un peu d’ombre sans trop savoir combien de temps l’attente risque de durer, Fidel Toe, Ernest Nongma Ouedraogo… On me dit qu’il est prévu que Mariam rejoigne le cortège pour se rende au cimetière. On attend donc. Puis peu après, loin devant, on aperçoit un autre cortège… L’excitation remonte, on crie surtout : "Compaoré Assassin",  "Justice pour Sankara",  "Vive Sankara"! Les deux cortèges se dirigent l’un vers l’autre jusqu’à la jonction. Une immense clameur remplit le quartier tout entier … Plus rien ne semble pouvoir arrêter la foule compacte. Et le cortège repart de plus belle. Très dense au départ, il s’éclaircit petit à petit car les premiers rangs partent au pas de course tandis que l’allure se fait de plus en plus lente au fur et à mesure que les rangs suivants passent. Je m’engage dans une allure intermédiaire lorsque je retrouve quelques étudiants de mes connaissances. Ils n’apprécient pas de voir les nombreuses pancartes de l’UNIR/MS très présente dans le cortège : « On n’est pas en campagne électorale  » me dit l’un d’eux visiblement en colère. Il refuse d’être récupéré. En ce jour, il aurait aimé que tout le monde soit uni dans un même cortège, sans banderole, sans parti en hommage au président disparu. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. On remarque aussi ça et là quelques tee-shirts de l’UPS.

Un peu plus loin j’aperçois Zoul qui a réussi à grimper sur un chantier. Quelqu’un semble vociférer contre lui en bas mais comme à son habitude cela ne semble guère l’inquiéter. Il prend son temps ce qui nous vaudra quelques unes des magnifiques photos qu’il a mises sur son blog ou sur le site sankara20ans.

Le cortège s’est considérablement étendu, je ne me presse pas mais je ne vois ni le début ni la fin maintenant. On bifurque à droite et on se trouve à l’entrée du cimetière. L’endroit ressemble plus à un terrain vague à l’abandon, une succession de petites buttes d’abord parsemées d’arbustes et de détritus avant que le terrain ne s’aplatisse un peu plus à l’approche du lieu de rendez-vous. Je ne reconnais pas le coin car je n’y suis jamais arrivé par ce côté là. Le fameux baobab de Dagnoen, qui a donné son sous-titre au film de Balufu, et qui m’avait aussi semblé si imposant dans le petit film de Michael a disparu. Cet arbre si majestueux faisait presque oublier le mauvais état du cimetière donnant à ce lieu une certaine solennité propre au recueillement. Son absence ne rend que plus révoltant le mauvais état du cimetière.

Plus on approche du lieu de rendez-vous, plus la foule est dense. Il me faut la transpercer en douceur. Le cordon de sécurité qui délimite le petit carré d’environ 50 m de côté est déjà partiellement occupé par les plus hardis. Les tombes elles-mêmes restent encore quelque temps préservées. Le temps de voir que cet endroit a été dégagé, des militants sont venus plusieurs fois quelques jours auparavant pour désherber, et que les peintures, parmi lesquelles dominent le vert et le rouge, ont été refaites à neuf. Je rejoins le petit carré des « VIP » sankaristes pas encore totalement submergé, mais ça ne saurait tarder. Des mouvements de foule tendent à restreindre l’espace réservé pour la cérémonie. Je me rends vite compte que la foule n’est pas sous contrôle. Sams’K Le Jah arrive.

Photos Bruno Jaffré

Il ne passe bien sur pas inaperçu. Mieux il est hissé sur des épaules et entreprend de raisonner la foule en tentant de la discipliner de lui faire rendre raison. Mais la sono n’est pas au niveau et on n’entend guère. Il tente alors de la faire chanter mais ça ne dure pas longtemps et les dangereuses ondulations de la foule reprennent. La partie délimitée autour des tombes pour accueillir les personnalités finit elle aussi par être submergée. Un moment, des pierres sont même jetées qui font penser à une provocation, mais heureusement ça ne va pas durer. Une dizaine de policiers entièrement débordés jouent de temps en temps de la ceinture pour recréer un espace a peu près libre autour des tombes. Mais quelques secondes après tout est à recommencer. La foule n’est pas sous contrôle. Les organisateurs avoueront avoir été débordés ce jour-là. Le service d’ordre semble avoir déserté. Comment de toute façon contrôler une telle foule. Et puis, sans doute aussi les volontaires n’ont-ils pas reçu  les émoluments auxquels ils s’attendaient. Ici le bénévolat y compris chez les militants des partis politiques, sankaristes ou pas, ne fait pas partie des usages, même s’il existe ça et là sous une autre forme.

Mon inquiétude grandit. Je suis à côté de Fidel Kientega qui est venu jusqu’ici bien qu’il doive se déplacer avec des béquilles. Le coin où nous sommes, censé permettre aux invités de s’asseoir durant la cérémonie, est à son tour entièrement submergé par la foule. J’imagine déjà un mouvement de foule de plus qui nous submergerait totalement.

Photos Bruno Jaffré

L’enthousiasme est là. Cette foule très jeune exprime son exaltation à sa façon, exubérante tout autant qu’incontrôlable. On est fier d’être là,  enthousiaste même, il y a tellement peu d’occasion de se rassembler pour clamer sa fierté d’avoir eu un tel président.

Nouveaux mouvements de foule, cette fois du coté de l’entrée. En un rien de temps un léger couloir se forme à l’aide d’un service d’ordre et des quelques policiers que les autorités ont bien voulu mettre à la disposition du CNO qui les a sollicités.

Je sens que le moment est propice pour s’extraire de la foule. Juste le temps d’apercevoir un groupe très compact fendre lentement la foule. Mariam entourée d’un groupe dense composé de membres du CNO et sans doute de quelques membres du service d’ordre. La foule est entièrement concentrée à observer la progression du groupe et surtout à tenter d’apercevoir Mariam, ce qui paraît bien difficile tant elle est cernée de très près.

Le mieux est de fendre la foule dans la direction opposée de celle où se portent tous les regards et j’invite Fidel à me suivre, ce qu’il semble accepter avec soulagement. Je le devance et me fraye un chemin sans trop de difficulté. Nous nous séparons avec la promesse de nous revoir. Je ne suivrai donc rien de la cérémonie qui n’aura d’ailleurs pas vraiment lieu puisque Mariam n’a juste eu que le temps de déposer une gerbe, les organisateurs ayant finalement préféré l’extraire au plus vite pour des raisons évidentes de sécurité. Soulagement! Finalement aucun incident sérieux n’est à déplorer. Une chance? Ou peut-être finalement la grande responsabilité de cette foule, pourtant très jeune et prompte à s’enflammer, qui a voulu exprimer son respect à Thomas Sankara et lui rendre hommage dignement.

Mariam est partie aussi vite qu’elle est venue sans pouvoir faire en public la déclaration qu’elle avait préparée, mais toujours très entourée. Sans doute la foule est-elle déçue mais de ne pas l’avoir entendu, de ne pas avoir pu l’apercevoir et l’admirer plus longtemps mais la décision des organisateurs de ne pas s’éterniser m’apparaît pleine de sagesse. Quelques orateurs ont pu prendre la parole après son départ comme Norbert Tiendrebeogo, l’ancien dirigeant du FFS et député de l’UPS depuis peu. C’est lui qui refusera de rejoindre l’UPS quelques mois plus tard décevant ceux qui espéraient que ce serait l’avant dernière étape avant l’unification définitive avec l’UNIR-MS qui devait logiquement suivre.

Je me promène au milieu de la foule, assez éparpillée à ce niveau, à une centaine de mètres tout autour du lieu de la cérémonie. Je croise de nombreuses connaissances, plutôt de ma génération, qui ont prudemment préféré rester à l’écart mais qui tendent de temps en temps le cou pour voir et les oreilles pour tenter d’entendre. Vincent Ouattara que je croise le premier quitte le lieu de la cérémonie d’un pas rapide. Il m’explique qu’une journaliste de RFI lui a demandé de chercher Alouna Traoré, le seul témoin rescapé de la mort de Sankara. Je m’énerve contre elle, mais aussi contre mon ami tentant de lui faire partager ma colère contre ce genre de journalisme à la recherche du scoop qui n’en est plus un mais qui aurait peut-être fait sensation de retour à la rédaction de RFI. Nous en reparlons un peu plus tard. Il saura me remettre à ma place. Il m’expliquera alors qu’il est pour lui normal d’aider les journalistes et que quelqu’un lui a demandé.

Alouna Traoré a déjà longuement raconté son calvaire à Sennen Andriamirando qui en a rendu compte de son témoignage en détail dans son ouvrage intitulé "Il s’appelait Sankara". Madame Thuy Tien Ho a tenu aussi à le mettre dans son film intitulé ‘Fratricide au Burkina, Thomas Sankara et la Françafrique". Dans un plan où il apparaît dans le noire méconnaissable rendant la scène plus mystérieuse, il affirme que Sankara est sorti les mains en l’air en disant à ses camarades : "laissez c’est à moi qu’ils ne veulent".

Il y a pourtant tant de choses à dire sur ce qui se passe aujourd’hui ici, interviewer tous ces jeunes qui sont là. Ils n’ont pas connu la période révolutionnaire ou étaient trop jeunes pour comprendre. Les interroger sur leur présence massive ici ne serait-il pas très intéressant faute d’être spectaculaire? Nous avons rencontré avec Charles des acteurs de cette révolution bien vivants, tous ont toujours des choses passionnantes à raconter peu connues.

Je n’ai guère pu écouter la couverture de l’anniversaire sur RFI. Mes amis me rapportent que, finalement, l’équipe de RFI présente ici, a bien couvert l’anniversaire à tel point que les gens du pouvoir se sont plaints, semble-t-il, que l’on accorde plus de place aux manifestations en hommage à Sankara qu’à celles du pouvoir.

Cela faisait un moment que je tentais d’avoir Valère Somé au téléphone sans succès. Je croise mon ami Mousbila Sankara qui a partagé ses dures conditions de détention. Il a partagé avec lui les tortures des tortionnaires chargés de les "rectifier" tous les deux. Ca créée des liens! Mousbila nous propose de nous emmener chez Valère, ce que nous acceptons illico.

Arrivés chez lui, il nous reçoit avec beaucoup d’émotion. Il se plaint à Mousbila de ne pas avoir été traité avec suffisamment d’égard. C’est la raison pour laquelle il n’est finalement pas venu au symposium nous explique-t-il. Ils échangent un moment tous les deux, mais chacun reste sur ses positions. Mousbila explique qu’il avait changé le titre de l’exposé à sa demande. Il l’a aussi appelé deux heures avant mais Valère a trouvé cela insuffisant.

Valère se laisse aller à son émotion. Comment se fait-il que nous soyons les seuls à venir le voir en cette journée du 15 octobre, nous dit-il, lui qui a fait le 15 octobre. Nous passons un moment ensemble bien triste mais chaleureux. Valère a raté sa rentrée politique au Burkina et il a du mal à s’en remettre. Et les sankaristes ne lui font pas de cadeau alors que lui les regarde un peu de haut en leur rappelant qu’ils n’étaient rien pendant la révolution à part une poignée d’entre eux et que lui en tout cas avait la confiance de Sankara.

Quel gâchis tout cela!

 

La réunion de bilan avec les délégués étrangers

La réunion des délégués se fait malheureusement sans la délégation espagnole pourtant forte de 3 personnes. Le Président du CNO a cru bon de déplacer la réunion à la dernière minute, alors qu’elle était pourtant annoncée sur le programme distribué aux participants. Lorsque je me rends compte de leur absence, j’appelle Fidel Toé qui a passé pas mal de temps avec eux puisqu’il parle espagnol. Il pense qu’ils ont été prévenus. Il essaye tout de même de les appeler mais sans succès. La réunion se fera finalement sans eux qui constituaient pourtant la délégation étrangère la plus importante.

On se retrouve à une vingtaine de personnes, les plus actifs du CNO, Benewendé Sankara, Issaka Traoré, Vincnet Ouattara, Cheriff Sy, Jonas Hien, Hubert Bazié, Adama Dera, Jonas Sawadogo, plus les étrangers présents, Zoul qui dit représenter les belges du Groupe Thomas Sankara de Belgique, Rémi Rivière journaliste, un ami de Cheriff à qui il n’hésite pas à filer un coup de main de temps en temps, Ras Bathily du Mali, Achille Esse de la Côte d’Ivoire, quelqu’un d’Afrique du Sud dont je ne connais pas le nom, etc…

On fait le bilan. Cette commémoration, de l’avis de tous est un véritable succès. Je pense en moi-même qu’on aurait pu faire mieux mais il n’y a guère de véritable bilan critique mais plutôt un auto-satisfecit. J’émettrai maladroitement des critiques à propos de la gestion de la communication au niveau du comité, sans vision internationale et avec une sous-estimation de l’utilité de l’Internet que ce soit pour la communication et la discussion entre les militants que pour l’information des journalistes au niveau international. Hubert Bazié qui en a assumé la tâche prend cela pour une attaque personnelle et me rétorque je lui ai promis un ordinateur, ce dont je ne me souviens pas. Mon attaque est maladroite mais elle reflète les moments où je bouillais derrière mon ordinateur en France en essayant de récupérer les communiqués de presse du CNO, pour les diffuser largement à une liste presse que nous avions créée via le site thomassankara.net. Pourtant ce ne sont pas les seules insuffisances. N’a-t-on pas passé trop de temps à discuter du symposium au détriment d’une réflexion sur les moyens de mobiliser avant l’anniversaire et la recherche des moyens financiers?

Cette ébauche autocritique n’aura pas lieu… ni aujourd’hui ni les jours qui viennent ni les mois suivants.

Hubert croisé le lendemain semblait m’en vouloir encore. Dommage car ma critique me semblait parfaitement justifiée. Sans doute ai-je eu tort de la faire publiquement?

On parle de l’avenir, il est question de créer de nouvelles listes sur Internet. Les membres du CNO m’expliquent avec juste raison la difficulté de discuter avec des gens qu’on ne connaît pas. Objectivement ils ont raison. Mais refuser de discuter publiquement c’est aussi ne pas avoir à rendre compte, ne pas avoir à se justifier, à argumenter à se faire dédire.

Il est question de créer une liste restreinte pour contourner cette difficulté, de créer un comité international. Il est question aussi de mettre au point une déclaration sur ce qu’est le sankarisme qui doit servir de base à la réunification des partis.

Finalement ces ébauches de décision n’auront pas de suite. Le bilan financier publié jusqu’ici se résume à la somme récoltée et la somme dépensée. Le rapport du symposium est annoncé mais pas encore publié. De temps en temps depuis, j’ai reçu quelques nouvelles : la mise en place d’un comité de 7 personnes chargées de rédiger une ébauche de ce qu’est la sankarisme, des projets pour la Fondation. Qui va prendre l’initiative de relancer?

J’ai longtemps hésité ne sachant que faire. J’ai finalement décidé de lancer la rédaction collective d’un communiqué qui fait le bilan de cette année et appelle à poursuivre.  J’ai longtemps hésité puis décidé de me consacrer pour l’instant à la vie du site thomassankara.net et consacré mon énergie à mettre en ligne de nouveaux documents.

Le congrès de création de l’UPS comme parti a bien eu lieu, mais l’un de ses principaux leaders, Norbert Tiendrebeogo, a décidé de maintenir le FFS contre l’avis de son président qui a rejoint l’UPS. Du coups, l’UNIR/MS qui n’est pas très pressé pour l’unification, préférant semble-t-il la clarification sur le terrain, tient un argument supplémentaire pour continuer à ne pas se précipiter. Officiellement, ce parti, par la voie de Maitre Bénéwendé Sankara se retranche derrière les travaux du symposiums et la définition de ce qu’est le sankarisme, comme base politique de l’unification, mais en réalité, la méfiance est toujours présente et la dynamique créée par le symposium et les multiples interventions du public pour aller dans ce sens n’auront donc pas été suffisants. Si l’unification de l’UPS a été réalisée, elle se révèle finalement bancale puisque certains se sont rebiffés.

Cette commémoration est malgré tout, un immense succès si l’on s’en tient à la participation de la population, l’intérêt grandissant de la nouvelle génération pour la période révolutionnaire, le potentiel de mobilisation très important dans ce pays qui a pu s’exprimer à cette occasion. Une réussite qui doit beaucoup aussi à la venue de Madame Sankara qui a réussi à vaincre ses dernières réticences et qui a créé l’évènement.

Mais c’est surtout la jeunesse qui me rassure et qui permet d’envisager l’avenir avec optimisme. Elle est prête à s’engager, à prendre des risques, à s’enflammer pour poursuivre le rêve de Thomas Sankara. Encore faut-il que des structures soient prêtes pour les accueillir et que les aînés qui tiennent aujourd’hui le devant de la scène arrivent à s’adresser à elle et surtout à obtenir sa confiance. Car cette chance est prompte à s’engager mais compte tenu du blocus encore présent au Burkina à propos de cette période elle a un important besoin de formation politique et d’encadrement. Il y a du chemin à faire de ce point de vue là.

 

Le concert de clôture

Sams’K a finalement réussi à convaincre ses amis musiciens non sans mal car il n’y avait pas d’argent. Bien que très curieux je n’irai pas jusqu’à demander comment il s’est sorti de cette passe car je crois me rappeler que juste avant le concert, il ne savait toujours pas combien il allait pouvoir donner aux musiciens.

Faute de moyens, le concert doit donc être payant. On fait donc la queue à l’entrée. Beaucoup de jeunes protestent car cela n’avait pas été annoncé. Au début tout semble bon enfant même s’il y a beaucoup de monde. On s’aligne et chacun paye sa place. Je retrouve Valentin Sankara un des frères de Thomas qui est resté au Burkina. Il fait très modestement la queue comme tout le monde.

Je souhaite entrer vite et ne m’attarde pas pour occuper une bonne place au premier rang et en réserver une pour Charles qui doit venir filmer le concert. L’ambiance est bon enfant et la salle se remplit au rythme où les gens arrivent à passer le barrage à l’entrée qui ne tient que par une poignée de personnes.

Mais, sans que je ne vois exactement pourquoi, une porte sur le côté vient à céder et la salle est finalement envahie par les nombreux jeunes qui accourent tout à coup de tout côté et s’installent vite… C’est encore Abdoulaye Diallo que je vois s’enquérir de ce qui se passe. Cette intrusion, somme toute bien sympathique, pour tous ces jeunes qui s’attendaient à la gratuité du concert et dont beaucoup ne sont pas prêts à sortir 500 FCFA pour un concert de leurs poches quand ils les ont, va éloigner sans doute la perspective pour les musiciens de pouvoir être payés.

Charles arrive et s’installe sans difficulté, il n’aura pas besoin de moi. Deux ou trois autres caméras s’installent, un italien que je croiserai chez Sam’s K le Jah et Jahrice qui filme à peu près tous les évènements.

Le concert se déroule sans incident et prend bien sur des tournures souvent très politiques. Rasman fait office de présentateur dans lequel il démontrera tout au long de la soirée ses talents de présentateur engagé mais aussi son goût pour les envolées lyriques.

 Moi qui suis assez peu attiré par le RAP, je le découvre dans ce concert. Ce genre musical, souvent très engagé, prend une toute autre dimension en concert. Je découvre Smokey, un autre musicien engagé du Burkina dont un titre sur Sankara de son dernier album a été censuré. Le concert se transforme en manifestation dirigée par les musiciens qui entre deux gesticulations en long en large sur la scène se figent face au public le poing levé.

Photos Bruno Jaffré

Après Smokey, c’est au tour de Didier Awadi qui lui se produira sans musicien mais avec un accompagnement enregistré. Il est invité pour un festival de Rap qui se tient à Ouagadougou mais a tenu à se produire à ce concert en hommage à Sankara. Awadi a créé un studio à Dakar qu’il a décidé d’appeler le studio Sankara et qui est devenu une référence du RAP engagé sur le continent. Il vient de sortir un album sur les présidents africains, auquel d’ailleurs participe Smokey, qui contient un hommage à Sankara. Bien que de corpulence assez forte, il se déplace plein d’agilité sur scène dans tous les sens communiquant un forte énergie aux spectateurs. Il repart rapidement en prenant la porte qui avait cédé tout à l’heure, accompagné d’Abdoulaye Diallo, décidément omniprésent dans l’organisation.

Sam’S K se produit en dernier. Chaque chanson est précédée de longs monologues où tour à tour il provoque la foule dont il rappelle la responsabilité dans la situation actuelle. Il  appelle le public à s’organiser à lutter et obtient des mouvements de tête ou même des murmures en signe d’approbation quand ce n’est pas plus bruyant lorsqu’il critique le régime. Ainsi appellent-ils tous les jeunes à ne pas se contenter de venir crier dans des concerts mais à venir marcher  aux manifestations prévues en décembre pour demander justice pour Norbert Zongo.

Il reprend ses premières chansons que je découvre puis celles, toutes récentes composées en hommage à Sankara. Tous les morceaux largement connus sont repris par la foule qui se met au garde à vous comme Sam’s K le Jah le fait lui-même en signe d’hommage à Sankara.

Photos Bruno Jaffré

Le concert se termine en apothéose, une véritable fête. Tous les artistes reviennent sur scène, bientôt rejoints par le public et tout le monde chante et danse ensemble. Nous avions convenu avec Sams’K de nous revoir après pour bavarder un peu tranquillement. Je me plante à l’entrée et j’attends quelque temps. Je finis par l’appeler. Happé par ses fans et ses amis musiciens il est déjà parti dans un maquis pas très loin où je peux me rendre à pied. Il reste indisponible, passant d’une table à l’autre. Dans ce milieu n’est-il pas déjà une vedette?

Cet hommage à Thomas Sankara ne pouvait mieux finir que par cette fête où les quelques animateurs du comité d’organisation présents se mélangent avec les artistes et le public très jeune.

 

Et maintenant?

Le bilan est bien sur extrêmement positif surtout pour la participation des importantes des jeunes et de la population, intérêt et attention soutenue et participation active de l’auditoire pendant le symposium, mobilisation à l’occasion de l’accueil de la caravane, mais il fallait avoir un véhicule, et surtout affluence monstre au cimetière où la foule est venue nombreuse et incontrôlable. C’est la première fois que les sankaristes ont eu  à organiser des manifestations d’une telle ampleur. Il y a eu certes quelques imperfections mais il faut tout de même saluer leur persévérance et la capacité qu’ils ont eu à déjouer les manœuvres. On peut espérer que cette expérience riche si l’on prend bien le temps d’analyser sera bénéfique pour les manifestations à venir. Quant au symposium, je n’ai guère pu y être assidu pour juger de sa tenue. Par contre l’organisation a montré une grande insuffisance en se montrant incapable de récupérer la totalité des interventions, ce qui en atténuera de façon importante la portée alors que c’est véritablement la première fois qu’une réunion de ce type est organisée.

L’idée d’organiser cet anniversaire à Ouagadougou s’est donc avéré une bonne idée alors que pour certains c’était un pari trop difficile compte tenu des obstacles qui allaient se mettre sur le chemin de la réussite. Il aurait été dommage compte tenu de la couverture médiatique prévisible grâce au travail de communication fait en amont, de l’organiser ailleurs. Ce fut certes un pari risqué et je me suis rendu compte que finalement il y a eu parfois de la naïveté à sous estimer la capacité de nuisance du pouvoir mais l’engagement et la ténacité du comité d’organisation ont payé.

A Ouagadougou, il a pu être démontré au monde entier que la mémoire de Sankara est bien vivante dans son propre pays et que les jeunes continuent d’en faire un exemple, un "mètre étalon" comme l’a si justement dit Hubert Bazié, qui leur permet de juger à sa juste valeur le pouvoir actuel mais aussi nombre de dirigeants en Afrique. Par ailleurs l’aspiration à l’unité des participants s’est très fortement exprimée tout au long du symposium et l’on ne peut que souhaiter que les sankaristes soient à la hauteur ce cette espérance, qu’ils soient dans les partis ou au-dehors.

Mais six mois après le mouvement sankariste semble groggy. L’unité des partis n’a qu’à peine progressée. L’UPS s’est bien constitué en parti mais un groupe au sein du FFS autour de Norbert Ouedraogo son dirigeant historique, qui n’en était pourtant plus le secrétaire général à refusé de se fondre dans l’UPS. Par ailleurs l’unité entre l’UNIR/MS et l’UPS semble au point mort. Le parti de Bénéwendé Sankara souhaite au préalable que les membres du CNO définissent les concepts du sankarisme. Compte de leurs multiples engagements, cela semble très hypothétique si ce n’est une manoeuvre politique pour attendre pour ne pas dire plus crûment que la confiance manque toujours.

Le rapport sur le symposium dont la publication m’a été annoncée plusieurs fois n’est toujours pas rendu public. Aucun vrai bilan financier n’a été publié si ce n’est la somme totale qu’aurait coûté la commémoration. On est bien loin de la transparence à laquelle les sankaristes devrait être le champions. Aucune des décisions prises lors de la réunion de bilan en présence des délégués étrangers n’a été appliquée.

Après l’enterrement de l’affaire Sankara par l’ONU, qui a de quoi révolté compte tenu des circonstances voir à l’adresse  

http://thomassankara.net/?p=0569, une réaction collective du mouvement qui s’est rassemblé en préparation du 15 octobre 2007 peine à s’organiser. Pourtant la demande de la jeunesse a encore augmenté envers l’outil précieux et le guide que pourrait constituer le sankarisme si tant est que l’on arrivait à le définir. Nous pouvons le percevoir très nettement par les visites de plus en plus nombreuses sur le site thomassankara.net, les messages qui y sont postés et le courrier que nous recevons.

C’est bien vers elle qu’il faut se tourner désormais et il devient nécessaire et urgent de trouver les voies et les moyens de la former politiquement et de l’organiser. Comme me l’avait dit il y déjà près de 10 ans mon ami Mousbila Sankara, il faut laisser passer la génération de la Révolution pour qu’il se passe vraiment un véritable renouveau et que l’espoir revienne. Nous y sommes et les jeunes nous montrent très régulièrement et de plus en plus, qu’ils sont disponibles. Il faut se mettre à leur disposition.

 

Bruno Jaffré

Paris Mai 2008

 

 

 

2 COMMENTAIRES

  1. > « Le 20éme anniversaire de la mort de Sankara à Ouagadougou » un reportage de Bruno Jaffré
    bonjour, Bruno !
    j’ai lu avec attention votre article sur le bilan du 20ème anniversaire de Sankara.Vous avez fait un reportage fidèle des 20 ans de Sankara.
    Cependant, je trouve que que vous avez dévoilé les teneurs des réunions qui devaient etre confidentielles. Je n’ai pas apprécié le fait d’étaler sur la place publique l’échange de propos aigres-doux entre Bazié et vous lors de la réunion avec les délégations étrangères- j’y étais présent en mon nom propre et non au nom du Sénégal, mon pays.
    Camarade ! Voici ma modeste réflexion sur votre reportage.
    LA PATRIE OU LA MORT ! NOUS VAINCRONS !
    Atoumane DIONE dit Sankara

    • > « Le 20éme anniversaire de la mort de Sankara à Ouagadougou » un reportage de Bruno Jaffré
      Bonjour,
      J’ai beaucoup hésité mais je pense avoir minimisé les critiques envers Jean Hubert Bazié que je respecte.
      Mais je me demande si au contraire je n’aurai pas du dire tout ce qui n’a pas été dans l’organisation de l’anniversaire même si nos mais sankaristes ont pas mal d’excuse du fait de leur manque de moyen.
      Mais même entre eux, il n’y a pas eu d’autocritique et c’est bien dommage.
      Dans tous les veillées débats durant la révolution, on appelait à la critique et à l’autocritique. Au lieu de cela les sankaristes de méfient les uns des autres, se font des croche-pieds, répandent des bruits les uns sur les autres etc…, au lieu de se lancer dans des explications franches et sincères.
      La débat entre eux est bloqué presque exclusivement pour des problèmes de personnes. Peut-être devrions-nous plus les interpeller.
      Bruno Jaffré

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