Le Président SANKARA au journal El Moudjahid[1] : « compter sur nous-mêmes » (12 mars 1985)

Le Capitaine THOMAS Sankara, président du C.N.R., à l’occasion de la tenue du 9ème Festival panafricain du cinéma dans la capitale du Burkina-Faso, a reçu les représentants de la presse algérienne. C’est au cours d’une seconde entrevue au terme du 9éme FESPACO[2], que le Capitaine Sankara a bien voulu nous accorder l’entretien qui suit.


Interview réalisé par les envoyés spéciaux : Khaled Mehdaoui (El-Moudjahid) et Kamel Bendimered (APS[3]).

Retranscription à partir du journal : Marx Vernet (mars 2008)

Monsieur le Président, dans l’un de vos premiers discours, vous avez déclaré que le « premier objectif de la révolution voltaïque est de faire passer le pouvoir aux mains des masses populaires ». pourriez-vous nous situer, sur le plan politique, le chemin parcouru par votre révolution, ainsi que les difficultés rencontrées dans le processus de réalisation de cet objectif ? 

« Notre Révolution, au stade actuel, peut faire le bilan succinct suivant. Premièrement, nous avons essayé de susciter une conscience populaire qui se reconnaisse dans les institutions que nous avons créées, les comités de défense révolutionnaire (CDR), dans toutes les opérations et tous les actes quotidiens où l’homme burkinabé se sent élément d’un peuple qui marche vers son destin. Au Burkina Faso, nous disons que nous avons une population de 7 millions d’habitants, se décomposant en peuple et ennemis du peuple ; étant entendu et souligné que nous ne devons pas confondre population et peuple. Nous avons essayé d’affiner cette conscience nationale, populaire et démocratique à travers notamment la moralisation collective et permanente, en faisant en sorte que chacun se sente aussi responsable que son voisin, que celui-ci soit hiérarchiquement au-dessus ou au-dessous de lui. Cela était très important. Après cette phase de définition, de démarcation entre le peuple et ses ennemis, nous avons mené un combat de dénonciation contre la petite bourgeoisie. A toutes ces étapes ont été et sont montrés le rôle et la place de l’impérialisme et du néocolonialisme dans notre pays ».

De l’avis de plusieurs observateurs, le Conseil national de la révolution est, depuis l’indépendance de ce qui est devenu aujourd’hui le Burkina, le premier régime à rendre réellement en charge les problèmes du pays. Vous avez lancé un programme populaire de développement orienté en priorité vers la paysannerie et fondé sur le triptyque : compter sur soi, mobilisation et responsabilisation des masses, décentralisation des actions en libérant les initiatives locales. Quels sont les premiers fruits de l’entreprise engagée ?

« Ce que nous pouvons constater et souligner, dès à présent, c’est que les Burkinabés ont été appelés à construire et pour eux mêmes, ils répondent présents. Ils démontrent qu’ils sont capables eux aussi de construire leur bonheur de leurs propres mains. Dans cette tâche, ils ont eu besoin d’un minimum d’organisation du travail, et également d’un minimum de matériaux et de soutien logistique pour lesquels la contribution des pays amis s’est manifestée, notamment celle de l’Algérie qui nous a été d’un immense secours dans ce domaine-là. Mais le reste, tout le reste, a été fait par les masses. Ainsi ont été réalisés de nombreux dispensaires et écoles, des kilomètres de routes et des ponts, plusieurs salles de cinéma devant servir aussi bien à la projection de films qu’à l’organisation de soirées récréatives et d conférences-débat. Tout cela a été construit de nos mains sans outils et sans grands moyens, grâce au soutien déterminant de l’Algérie, nous avons pu réaliser un programme de cinq cents logements dans le pays, soit une vingtaine par province. On nous fait parfois la critique d’aller trop vite et de réaliser trop de choses en même temps. C’est vrai. Mais comment faire autrement lorsque de toutes parts surgissent des intentions, se manifeste un potentiel qui bouillonne et qui ne demande qu’à être organisé et canalisé vers la construction nationale. Donc nous avons des résultats dont nous pouvons être fiers. Au niveau militaire également, nous vivons ce même développement. Nous avons entraîné beaucoup d’hommes et de femmes au maniement des armes et la sécurité est plus assurée par les CDR que par l’armée classique ».

La bataille agricole pour la sécurité et l’autosuffisance alimentaire apparaît comme la priorité des priorités dans le programme de développement burkinabé, du fait notamment de la position géographique (enclavement) du pays. Quelles sont, Monsieur le Président, les principaux projets définis sur ce front ?

« Nous avons, en matière d’agriculture, trois stades à atteindre : la sécurité alimentaire, l’autosuffisance alimentaire et enfin la puissance alimentaire. Au premier stade, il s’agit de faire en sorte que chaque Burkinabé puisse avoir quelque chose à manger, quelle que soit l’origine de cette production alimentaire. Nous avons invité nos compatriotes à cultiver des champs et à réaliser des magasins pour stocker leur production céréalière, ce que nous appelons ici des banques céréalières. Concernant l’autosuffisance alimentaire, nous sommes en train de retenir le maximum d’eau de ce pays. Tout ce qui tombe comme goutte d’eau au Burkina est recueilli pour être utilisé. L’eau est précieuse, plus précieuse ici qu’ailleurs, c’est pourquoi nous avons lancé la construction de 250 petits barrages. Ces retenues d’eau sont sans prétention en comparaison de ce qui se fait ailleurs comme barrages. Les paysans, mains nues font des excavations, amènent de la terre des cailloux pour retenir l’eau pluviale qui peut servir trois à cinq mois dans l’année. Pour les grands projets nationaux d’aménagement de terres, tels ceux du Sourou[4], du Kompienga[5], Bagri[6], nous essayons de valoriser des surfaces cultivables autour des grandes retenues d’eau. Pour la troisième étape enfin, relative à la puissance alimentaire et définie dans notre plan quinquennal, nous comptons développer la production d’engrais de manière à régénérer nos terres, en vue d’en assurer un objectif : subvenir à nos besoins, faire fonctionner nos petites industries de transformation et exporter nos produits. Faire de la purée et du concentré de tomate, réaliser des jus de fruits et conserver les haricots verts. Tout cela exige que nous puissions produire suffisamment pour justifier l’installation d’unités industrielles ».

Le tissu industriel burkinabé apparaît justement comme fort modeste, compte tenu, d’une part, de l’enclavement du pays qui engendre un fort accroissement des coûts des produits à importer ou à exporter, et d’autre part, des investissements énormes qu’implique toute mise en valeur des richesses minérales locales. Quelles sont les perspectives de ce secteur dans votre stratégie de développement ?

« L’industrie pour nous est un objectif à atteindre, mais en vérité nous ne sommes pas pressés de développer ce secteur. Pourquoi ? D’abord nous disposons de très peu de ressources financières, ensuite la mise en place d’une infrastructure industrielle engendrerait le risque d’en faire une succursale de la grosse industrie de multinationales. Ce serait alors une régression politique du point de vue de notre indépendance. Nous avons de la main-d’œuvre et cela peut être tentant pour des trusts internationaux de venir installer au Burkina Faso quelques industries de transformation ou des succursales de leurs industries. Et l’on pourra dire, du point de vue statistique, que nous possédons une grande industrie mais en réalité ce sera une industrie contrôlée par des puissances étrangères et des forces capitalistes extérieures au Burkina.

Ce que nous souhaitons faire par contre, c’est intensifier l’agriculture dont l’effet d’entraînement pourra être générateur d’un développement interne, endogène. A titre d’exemple, la conservation et la transformation de la tomate impliquent la réalisation de chambres froides, donc la production de froid artificiel, de même que la fabrication de boîtes et d’emballages sur place, etc. Tout cela donnerait naissance, ici , à une certaine industrie. C’est pourquoi nous ne voulons pas de gros projets de luxe. Nous sommes très méfiants à ce sujet ».

Monsieur le Président, comment peut-on comprendre votre déclaration, en réponse à une journaliste afro-américaine, concernant le projet de création d’un centre d’études du monde noir à Ouagadougou ?

« Ce centre vise à la régénérescence dynamique et positive de la culture africaine noire démarquée des visions sentimentalistes, contemplatives et exclusivement philosophiques des tenants de la négritude. Nous ne voulons pas contempler l’homme noir, mais au contraire lui monter qu’il recèle en lui des valeurs utiles à l’émancipation de son peuple et concourant également à l’affermissement de l’amitié entre tous les peuples. Car il faut comprendre la création de ce centre non pas comme une attitude raciste, à rebours, mais comme un moyen d’insérer le peuple noir dans le concert de l’humanité en apportant sa touche. C’est pourquoi nous ne manquons pas de souligner qu’à ce centre travailleront des Noirs d’Afrique et d’ailleurs mais également des non-Noirs qui voudraient venir parler de la sensibilité de l’homme noir, de ce qu’ils savent ou de ce qu’ils attendent de ce dernier. Nous voudrions que notre idée ne soit pas confondue avec celle, déjà entendue, réclamant le regroupement des Etats d’Afrique noire, et ce, par opposition avec les Etats d’Afrique blanche, notamment les Arabes. Notre idée n’a rien à voir avec celle-là et même mieux, nous disons que nous ne voyons pas l’intérêt d’un regroupement des Etats d’Afrique noire car nous y appréhendons le danger d’une nouvelle balkanisation au profit de l’impérialisme. Nous nous garderons pour notre part de faire de notre centre une institution exclusive et sectaire. Par conséquent, les intellectuels arabes, d’Afrique surtout, seront les bienvenus dans ce centre. L’Histoire passée et présente de nos peuples inclut la partie arabe, et on ne peut parler des peuples africains sans parler des Arabes ».

L’ouverture récente de la ligne aérienne Alger-Ouagadogou-Alger est une manifestation supplémentaire de la coopération exemplaire qui peut exister entre l’Algérie et le Burkina, deux pays du Sud. Voudriez-vous, Monsieur le Président, nous exposer les résultats de cette coopération algéro-burkinabé et les perspectives de son renforcement ?

« Le bilan de la coopération algéro-burkinabé est très difficile à faire parce qu’il est très vaste, mais soyez sûrs que c’est dans un sens positif. L’Algérie a soutenu et continue à soutenir le Burkina. Elle respecte notre indépendance et met à notre disposition son expérience, en toute liberté et sans paternalisme. Ce qui nous plaît. Dans le domaine de la formation, l’Algérie accueille des Burkinabés dans plusieurs disciplines. Sur le plan des échanges culturels et sportifs, des projets sont là et un début de concrétisation a eu lieu. Dans le secteur économique, l’Algérie est très présente au Burkina Faso et des projets sont envisagés. Des échanges commerciaux fructueux se sont instaurés qui ont débouché notamment sur l’envoi au Burkina d’une importante quantité de produits pétroliers. C’est très important et même vital pour notre économie. L’Algérie a accordé par ailleurs des prêts au Burkina Faso à des conditions extrêmement avantageuses, ce qui nous a permis de réaliser nombre de projets à caractère social notamment puisque dans ce domaine là les bailleurs de fonds mercantilistes ne sont pas du tout intéressés. Nous venons d’ouvrir la ligne Alger-Ouagadougou-Alger, ce qui renforcera davantage les échanges commerciaux entre nos deux pays. Mais, au dessus de tout cela il y a l’identité de points de  vue sur le plan politique. Nous avons pu le constater lors de la visite officielle que nous avons effectué en Algérie, et nous espérons que nous le constaterons lors de la visite officielle que le président Chadli Bendjedid, qui est tant attendu dans notre pays, effectuera au Burkina Faso ».


[1] Journal quotidien algérien – note du transcripteur

[2] Festival Panafricain du Cinéma et de la télévision de Ouagadougou créé en 1972 – note du transcripteur

[3] APS, Algérie Presse Service – note du transcripteur

[4] Une des 45 province du Burkina Faso, située au nord-ouest, frontalière avec le Mali, dans la région Boucle du Mouhoun, capitale Tougan – note du transcripteur.

[5] Province du Burkina Faso, située au sud-est, frontalière avec le Togo, capitale Pama – note du transcripteur.

[6] Possible référence au barrage de Bagri, localité du nord-ouest du Ghana et proche du Burkina Faso – note du transcripteur.

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