Le procès de l’assassinat de Um Nyobè

Noé Ndjebet Massoussi

Instituteur, syndicaliste, tribun, homme politique, Ruben Um Nyobè fut le porte-parole des masses camerounaises. Il porta les revendications d’indépendance jusqu’à l’Onu. Un combat qui lui coûta la vie le 13 septembre 1958.

Il y a 49 ans, jour pour jour, le peuple camerounais en général et, les militants et sympathisants de l’Union des populations du Cameroun (Upc), étaient plongés dans la consternation. Le 13 septembre 1958, la nouvelle de la mort de Ruben Um Nyobè, charismatique leader nationaliste, s’est répandue à travers le pays comme une traînée de poudre. Il a été privé d’obsèques après sa mort et enterré à la sauvette au cimetière de la mission presbytérienne d’Eséka. Une douloureuse évidence de l’inhumain traitement infligé à sa dépouille mortelle et que l’on continue aujourd’hui d’infliger à sa mémoire.
Au Cameroun, longtemps après l’indépendance, il était interdit de prononcer publiquement son nom, de lire ses écrits, de garder chez soi son effigie, ou encore de se souvenir de sa vie, de son enseignement et de son action. Longtemps après son martyre, tout se passait toujours comme s’il n’avait jamais existé. Cette officielle mise au ban cachait le sens réel de sa vie. Celle-ci a été une succession d’épreuves, de luttes et de souffrances ; les unes toujours plus difficiles que les autres.
Après tant de temps, les circonstances de sa mort n’ont jamais été élucidées. “ Pour ce qui concerne les conditions de l’assassinat de Ruben Um Nyobè, la vérité reste cachée. La plupart des documents sont encore confisqués par l’ancienne puissance coloniale ou dissimulés par l’administration du Kamerun ”, écrit Bakang ba Tonje dans “ Les derniers jours de Ruben Um Nyobè ”, Editions Kunde, 2005, P. 16.

Un haro de mystère
Quarante-neuf ans après, la mort de Ruben Um Nyobè reste couverte d’un épais voile de mystère. Ce qui donne lieu à diverses interprétations, les unes plus plausibles que les autres. Il aurait été trahi par ses proches, par des membres de l’Eglise, par des combattants de l’Upc ralliés. Qu’importe ! Deux thèses s’affrontent sur les circonstances, les conditions et le lieu de l’assassinat de celui qui est classé au premier rang des martyrs africains de l’indépendance.
La première thèse, la plus connue parce que la plus répandue, indique que Ruben Um Nyobè a été tué le 13 septembre 1958 dans le maquis de Libél li Ngoï, aux encablures de Boumnyébél, par une patrouille militaire. Cette version heurte certaines données. La nouvelle de sa mort a été rendue publique autour de 10 heures du matin, quelques heures après le passage de la patrouille militaire à Boumnyébél. La patrouille a embarqué Esther Ngo Manguelle capturée le 9 septembre dans un maquis et gardée au secret pour exploitation pendant quatre jours. “ Ce qui paraît invraisemblable pour celui qui connaît le fonctionnement de l’administration coloniale. Une nouvelle de telle importance ne pouvait pas être diffusée aussitôt sans le visa de l’administration centrale ”, raconte Nathanaël Mboua, militant de l’Upc et ancien greffier près les tribunaux du Nord Cameroun.
En effet, la thèse officielle soutient que Ruben Um Nyobe avait été tué dans le maquis au même moment que son compagnon Yem Mback. Mais curieusement, “ la dépouille de Yem Mback est en état de putréfaction avancée (4 jours) alors que celle de Um Nyobè est plus fraîche (2 à 3 jours selon l’heure de l’exécution) le matin du 13 septembre lorsqu’elles sont ramenées de la forêt sur la route carrossable, puis à Eséka ”, révèle Bakang ba Tonje. Tous ces témoignages sèment le doute dans l’esprit des Camerounais. Nombre d’entre eux pensent que le récit officiel voulait criminaliser Ruben Um Nyobè et sa bande. D’où d’ailleurs le nom de “ maquisards ” équivalent de “ terroristes ” qui leur est collé.

Loin d’un problème de sémantique
La deuxième thèse rappelle que “ le 13 septembre 1958, si l’on s’en tient à la date de l’annonce officielle, sans même un semblant de jugement, Ruben Um Nyobè, secrétaire général de l’Upc alors âgé de 45 ans, est froidement exécuté d’une balle dans la tête par l’armée française après avoir été lâché par les siens et trahi par certains de ses compagnons du maquis ”, relate Bakang ba Tonje, médecin et militant de l’Upc depuis 1969. Cette thèse est d’ailleurs partagée par nombre d’Upécistes et de Camerounais. “ L’ensemble des photographies judiciaires montrant bien l’impact de la balle parvint trois ans plus tard à la section de France de l’Upc, par l’intermédiaire de Nicolas Kelbe, alors greffier au tribunal d’Eséka et interprète des prisonniers politiques, et Simon Ngan Yon, beau-frère de ce dernier et étudiant upéciste en France, et fut confié à Henri Hogbe Nlend, alors vice-président à l’information de la section ”, poursuit-il.
Les tenants de la deuxième thèse pensent que leur “ Mpodol ” (celui qui porte la parole des siens : traduction libre du bassa) a été exécuté le 11 septembre 1958, soit deux jours après son départ du maquis de Mamélél. Ils font foi aux témoignages de sa compagne Marie Ngo Njock. Elle déclare avoir vécu un “ souvenir de l’irréparable ” entre le 12 et le 13 septembre 1958. Qu’a-t-elle vu et vécu ces jours ?
Dans tous les cas, l’autre élément évoqué c’est la valise blanche de Ruben Um Nyobè découverte par Mayi ma Matip ma Ndombol et Yembel le 11 septembre 1958 entre les mains d’un soldat de l’unité militaire qui a attaqué le groupe du “ Grand Maquis ” à Lia li Mbend. La même valise a été aperçue par Esther Ngo Manguelle dans les locaux militaires à Makaï, le même jour. “ Peut-être que Um Nyobè, captif, est aussi emmené par cette unité ? Ou bien a-t-il été emmené par les officiers français blancs à Yaoundé, alors que les soldats noirs ramenaient sa valise au village ? ”, interroge Bakang ba Tonje. Um Nyobè aurait alors été arrêté, maintenu au secret pendant deux jours et traduit devant le conseil de ministres présidé par Ahmadou Babatoura Ahidjo. En attendant les instructions de Paris, Ahmadou Babatoura Ahidjo, Premier ministre, aurait engagé des consultations avec des dignitaires du sérail, dans la plus grande discrétion.
Selon Bakang ba Tonje, “ Um Nyobè est conduit à Yaoundé, en secret ; en effet, les Français espèrent qu’Ahidjo et ses agents réussiront où Mayi ma Matip a échoué, c’est-à-dire à le retourner.” De nombreuses propositions sont faites au secrétaire général de l’Upc. Ruben Um Nyobè aurait alors demandé à ses interlocuteurs d’engager plutôt le dialogue avec l’Upc et non avec lui en personne. Car son parti est prêt à discuter sur la base du Manifeste du bureau du comité directeur du 22 avril 1955, ou sur la base des propositions contenues dans le document publié et intitulé “ Les vraies solutions pour la détente politique et morale au Kamerun ”.
Le gouvernement français n’accède pas à cette démarche. “ Le surlendemain, sur ordre de Jacques Focart au nom du gouvernement français, Ruben Um Nyobe est exécuté ” après la délibération du conseil des ministres. Cette version est rapportée à Abel Eyinga par Charles Okala, ministre des Travaux publics, des transports et des mines. Il a participé à ce conclave. “ Tout ceci est édifiant et révoltant en même temps. Il est quand même étonnant de voir comment les « civilisés » règlent leurs problèmes avec les « sauvages ». Entre ceux qui ont utilisé leurs voix et ceux qui ont usé des armes, on se demande finalement qui sont les vrais sauvages ”, déclare Ndjel Kunde.

Les responsabilités
“ Que le sang de Ruben Um Nyobè ait été versé, la France en porte totalement la responsabilité. Elle est, de part en part, responsable de ce crime. Comme de coutume, elle se servit de ses relais indigènes pour atteindre son objectif ”, reconnaît Achille Mbembe. Au-delà des larmes versées face à cet odieux et lâche crime, il est temps d’ouvrir le vrai procès de l’assassinat de Ruben Um Nyobe. Afin de se lancer sur de nouveaux chemins de la libération. Georges Chaffard n’écrivait-il pas dans “ Les carnets secrets de la décolonisation ” que l’histoire rendrait un jour hommage à Um Nyobè ? En septembre 2008, ne faudrait-il pas organiser proprement ses funérailles ? Car, selon Daniel Abwa, afin que même “ traqué, assassiné et rejeté par les régimes de Yaoundé, le “ Mpodol ” se dresse comme un phare dans l’histoire tourmentée du Cameroun. ”
Son péché aura été son engagement à modifier l’ordre colonial, la vision de l’homme. “ Peu de mouvements révolutionnaires africains auront eu un chef de sa valeur ”, écrit Georges Chaffard dans “ Syndicalisme, politique et naissance de l’Upc ”. Il se rend à l’Onu trois années de suite (1952, 1953, 1954) pour plaider pour l’indépendance et la réunification du Cameroun. Il revendique l’application de la Charte des Nations Unies sur le Régime international de tutelle. Car pour lui, le véritable décollage économique du Cameroun passe par la rupture avec le pacte colonial. Quarante-neuf ans après, on en est toujours là.

Par Noé Ndjebet Massoussi

Le 13-09-2007

Source : http://www.lemessager.net

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