Publié dans Mutations N°87 du 15 octobre 2015

Le récent livre de Valère Somé a replacé cet ancien activiste de la révolution en première ligne. Après l’assassinat de Thomas Sankara, Guy Yogo et ses camarades CDR des établissements scolaires et universitaire organisent en mai 1988 des manifestations pour protester contre le Front populaire et les assassins de Thomas Sankara. Les meneurs ont subi la répression des maîtres de l’époque. Guy Yogo en garde toujours les séquelles à l’image de certains de ses co-contestataires du régime Compaoré. Exilé à Dakar, c’est dans ce pays qu’il a poursuivi ses études de médecine. Aujourd’hui, Dr Yogo est en poste en Guinée Conakry dans la position de Représentant résident adjoint de l’UNICEF. Il milite actuellement au MPP après avoir quitté le FFS. Comment ce « pionnier » de la résistance au régime de Blaise Compaoré appréhende t-il les différents événements qui jalonnent la marche de son pays ? Que retient-il de leurs actions sous le Front populaire ? Dr Guy Yogo s’en ouvre à Mutations. Il fait au passage des révélations sur la personnalité de certains acteurs de la tentative de putsch de septembre 2015.

Nous sommes dans le mois d’octobre, mois d’anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara. Comment viviez-vous ces anniversaires depuis 1987?

Le 15 Octobre 87 restera pour notre peuple et des peuples d’Afrique une des pages les plus sombres de notre histoire. Depuis 1987, nous avons continuellement médité avec beaucoup d’interrogations, de questions sans réponses, d’incertitudes, de doutes parfois mais toujours animé d’une flamme: celle de l’idéal de Thomas Sankara, dont la pensée et les valeurs sont restées d’actualités et inspirent des millions de personnes à travers le monde.

Thomas Sankara avait raison de dire que « les tragédies des peuples révèlent les grands hommes mais ce sont le médiocres qui créent ces tragédies »

Cette année, l’anniversaire a été commémoré pour la première fois sans Blaise Compaoré au pouvoir. Est-ce que cela vous donne une sensation particulière?

L’inexorable quête de vérité et de justice de notre peuple se présente désormais sous de meilleurs auspices. Thomas Sankara appartient à la Patrie, à la Nation toute entière ; son service et son sacrifice pour la patrie, ses œuvres sont un patrimoine historique pour notre peuple; la commémoration doit désormais être un hommage national ; toute autre forme serait incomplète et pas à la hauteur de la grandeur de l’homme et de son idéal

Quels étaient vos rapports avec Thomas Sankara et avec Blaise Compaoré?

Thomas Sankara, son idéal et ses œuvres sont une immense source d’inspiration et de référence pour moi. J’ai rencontré l’homme en face à face une seule fois, à Koudougou, quand j’ai pris la parole au nom des scolaires de Koudougou pour saluer l’avènement de la Révolution. Je devais rencontrer Thomas une deuxième fois, c’était le 15 Octobre 1987 à 20h00 ; vous connaissez la suite. Je n’ai eu aucun rapport direct avec Blaise Compaoré.

Quel était l’objet de votre rencontre de 20h ? Vous devriez vous rencontrer pourquoi ?

Je ne souhaite pas répondre a cette question pour le moment, ni entrer dans les détails pour l’instant. Le livre de Sennen Andréamirado « Il s’appelait Sankara », fait mention d’une rencontre de clarification et de vérification d’un certain nombre d’informations qui circulaient….

Revenons sur les évènements du 15 octobre. Au lendemain du coup d’Etat, vous aviez organisé des manifestations contre le Front populaire qui ont été sévèrement réprimées. Quels étaient les objectifs de ces manifestations ?

Au mois de Mai 1988, nous étions partie prenante de la manifestation organisée par le Mouvement de la jeunesse Scolaire et Estudiantine, pour de nouveau condamner l’assassinat de Thomas Sankara et exiger sa réhabilitation. La remise en cause de la Révolution et ses acquis par le Front Populaire était inacceptable pour nous. Je rends hommage à cette jeunesse qui a osée à l’époque, se dresser dans les rues, les écoles et les universités contre le régime du Front Populaire.

Comment vous est venue l’idée de combattre le nouveau régime qui venait de s’installer dans le sang ?

La Révolution Démocratique et Populaire répondait pleinement à nos aspirations et grâce à elle, des transformations qualitatives au bénéfice du peuple se sont opérées ; des contradictions qui traversaient le Conseil National de la Révolution en 1987, nous avions une lecture claire que Blaise et ses alliés de l’UCB, l’ULC Flamme, GCB avaient pris une option d’en finir avec la Révolution. Avec mes camarades du Comité CDR de l’université, nous avions pris la résolution de nous opposer aux côtés de l’ULC-R à cette conspiration politique. Le comité CDR de l’Université a été dissout et de nombreux camarades suspendus, exclus et traqués ; tout ceci se passait bien avant le 15 Octobre 1987 ; c’est vous dire que nous avions commencé à dénoncer et combattre le « Front Populaire en gestation » sous le CNR.

Cette fronde contre le pouvoir de Blaise Compaoré était circonscrite à l’université de Ouagadougou. Est-ce que l’échec de ce mouvement n’était pas lié aux choix tactique et stratégique mais aussi à la faiblesse de la mobilisation des différentes couches du pays ?

Sous Le CNR et la Révolution, le rapport de force était en faveur de Thomas Sankara et du peuple pour déjouer le 15 Octobre 87 mais hélas; nous pouvons épiloguer dessus mais je laisse le soin à l’histoire et aux historiens.

Pour revenir à Notre Mouvement de Résistance contre le Front Populaire et l’Assassinat de Thomas Sankara, notre ancrage était en effet limité à la jeunesse universitaire et scolaire ; notre fronde comme vous le dites, était totalement autonome sans aucune manipulation politicienne ; c’était un cri de cœur à la mémoire de notre idole politique ; une façon à nous de saluer et de nous reconnaitre dans son sacrifice ultime.

Valère Somé, un des compagnons du président Thomas Sankara vient de sortir un livre qui décrit des événements qui sont survenus au lendemain du 15 octobre. Comment avez-vous accueilli ce livre ?

Je respecte toutes les productions intellectuelles. Le livre est aussi un témoignage du parcours politique de l’homme ; les hommes politiques de la période de 1983 à nos jours ont un devoir de vérité vis-à-vis de notre peuple et de son histoire. Je les invite toutes et tous à partager avec nous témoignages et récits dans la vérité et le respect réciproque.

De larges extraits tirés du livre de Valère Somé « Les nuits froides de décembre, l’exil ou la mort » font états des tortures qui auraient été infligées aux meneurs de la manifestation. Guy Yogo, Saran Sérémé…auraient subis les affres de ces tortures. Pourquoi vous aviez été les cibles de vos tortionnaires et dans quelles conditions se déroulaient ces tortures ?

Avec nos camarades, c’est ouvertement et publiquement que nous avons organisé les manifestations contre le front populaire ; l’option de répression du front populaire s’inscrivait dans la logique d’un pouvoir illégitime conquis dans le sang avec la ferme volonté de s’imposer par la violence.

Ils sont nombreux les burkinabés qui ont consentis le sacrifice ultime ; ils sont nombreux les jeunes burkinabè qui ont été torturés, contraints à l’exil, qui ont vu leurs rêves et leurs carrières brisées ; les épreuves que notre peuple et des peuples de la sous région ont traversées du fait du Régime Compaoré sont davantage plus à écrire et a méditer que les miennes. Gageons que cela donne à notre peuple des leaders qui tournent résolument le dos à ces pratiques

Après vos supplices comment avez-vous pu poursuivre vos études de Médecine jusqu’à obtenir le diplôme ?

Je rends grâce à Dieu. Je dis merci à ma famille, mes amis, mes compagnons de lutte, à la Teranga Sénégalaise, de nombreuses bonnes âmes et bonnes volontés….comme quoi le bien et le mal cohabitent mais le bien finit toujours par triompher.

Connaissiez-vous Dabo Boukary ? Si oui dans quelles circonstances il a disparu en 90 ?

Dabo est mon ainé de Faculté ; j’étais déjà en exil quand il a été lâchement assassiné.

Et quid de Mamadou Bamba, l’homme qui a lu la proclamation des putschistes du 16 septembre dernier?

Mamadou Bamba est un promotionnaire de la faculté qui s’est frauduleusement retrouvé dans notre armée nationale. Il doit ses galons à ses maitres et demeure à leur service depuis notre temps au campus. Je ne suis pas surpris de son rôle.

Vous étiez militant d’un parti sankariste. Vous étiez notamment le responsable de la zone Amérique du FFS. Mais aujourd’hui, vous militez au MPP, le parti créé par les anciens ténors du CDP, l’ex parti présidentiel. Qu’est-ce qui vous a motivé à effectuer cette migration ?

Je n’ai pas migré, je reste égal à moi-même et aux idéaux de la révolution d’Août ; ce sont les anciens ténors dont vous faites référence qui ont migré dans le camp du peuple.

Pour un peu d’histoire, j’ai rejoint le FFS au moment des discussions unitaires pour la création de la CPS (Convention Panafricaine des Sankaristes). Sy Chériff, le regretté Norbert Tiendrébéogo et moi, étions convaincus qu’il fallait s’opposer à cette aventure de la CPS qui n’était autre chose qu’une manœuvre du régime de Blaise Compaoré. Aucune compromission de près ou de loin avec le régime de Blaise, n’était acceptable à nos yeux. La CPS a fini par voir le jour sans nous et a rejoint le Gouvernement de Blaise (NDLR : Gouvernement du protocole d’accord du premier ministre Yonli). C’est en ce moment qu’il y a eu une scission au sein de la CPS pour donner naissance à l’UNIR/MS dirigé par Maitre Sankara.

Nous avons travaillé en vain à un rapprochement entre le FFS et l’UNIR ; les leaders politiques qui se réclament du Sankarisme n’ont pas été en mesure jusque-là de construire un creuset politique à la hauteur et qui puisse porter l’idéal de société de Thomas Sankara.

L’histoire de la fin du règne de Blaise Compaoré et du CDP s’écrit et s’écrira avec le MPP aux côtés des autres forces démocratiques et du peuple. Blaise Compaoré, le CDP et leurs alliés ne se trompent pas d’adversaire ; et moi je ne me tromperai pas de combat ni d’alliés.

Que reprochez-vous aux sankaristes pour ne pas être à l’aise dans leurs rangs ?

Je suis à l’aise dans le camp du Peuple. Je ne reproche absolument rien aux partis sankaristes. Nous sommes dans le même camp de la résistance. Ni le MPP, ni les partis Sankaristes n’ont manqué aux rendez-vous historiques d’Octobre 2014 et de Septembre 2015. Nous ne manquerons pas non plus au rendez-vous de pleinement répondre aux aspirations de notre peuple et de sa jeunesse.

Dans le livre de Valère Somé, Salif Diallo, un des membres fondateurs du MPP alors directeur de cabinet du président Compaoré y est présenté comme un des tortionnaires des opposants au Front populaire auquel vous faisiez partie. Comment le bourreau et la victime ont-ils réussi la prouesse de se retrouver pour militer dans un même parti et que partagez-vous comme idéal?

Pour ce qui me concerne je ne suis pas en mesure d’indexer Salif Diallo comme étant un des tortionnaires comme vous le dites, quand je me suis retrouvé au conseil de l’entente.

Le peuple en Mouvement s’est insurgé en Octobre 2014 contre la dictature du régime de Blaise Compaoré et du CDP ; dans cette marche victorieuse qui se poursuit du reste, Salif Diallo est aux côtés du Peuple ; c’est un fait et cela mérite d’être reconnu et salué.

Quelle thérapie faut-il administrer au Burkina Faso afin de le guérir de tous ses maux qui l’assaillent (sous-développement, pauvreté, corruption …) ?

De bonnes doses de thérapie efficace ont déjà été administrées par notre Jeunesse en Octobre 2014 et Septembre 2015. Les jeunes du Burkina ont démontré qu’ils sont des résistants affirmés, maintenant s’ouvre la page des bâtisseurs.

Les élites politiques, militaires et sociales doivent se remettre en cause fondamentalement au Burkina ; ce sont elles sans exception qui se sont compromises avec le régime de Blaise Compaoré mais pire depuis les années 1960 gouvernent et gèrent le pays au profit de ses propres intérêts ; nous avons peut être mis fin à la dictature de Blaise mais notre élite politique, militaire et sociale, est-elle prête à mettre fin à la dictature des privilèges ?

Le peuple Burkinabè vient de faire échec à la tentative de coup d’Etat du général Gilbert Diendéré. Les putschistes entendaient rééditer leur « exploit » du 15 octobre 1987! Qu’est-ce qui aurait échappé aux adeptes du pronunciamiento pour que leur coup du 16 septembre ne prospère pas contrairement à celui de 1987?

Les tenants de la dictature de Blaise Compaoré étaient tellement préoccupés à gérer leurs comptes bancaires qu’ils n’ont pas vu naitre et grandir les enfants du peuple ; ils se sont trompés d’époques et d’adversaires.

Interview réalisée par Touwendinda Zongo

Source : http://www.mutationsbf.net

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