Cet article a été écrit entre le moment où Thomas Sankara a été évincé du poste de premier en mai 1983 et la prise du pouvoir d’aout 1983. Il a été écrit par Paulin Bamouni qui fait partie des collaborateurs qui ont été assassinés en même temps que Thomas Sankara le 15 octobre 1983. Il a été publié dans le numéro 34 de la revue Peuples Noirs Peuples datée de juillet août 1983. Cette revue était dirigée alors par Mongo Beti, intellectuel camerounais aujourd’hui décédé.  Nous avons extrait cet article du site  http://www.arts.uwa.edu.au où sont publiés petit à petit tous les numéros de cette revue.

 

 


L’EVOLUTION POLITIQUE

DE LA HAUTE-VOLTA

B.P. BAMOUNI

(Etude rédigée avant l’éviction par Guy Penne du Premier ministre voltaïque, le capitaine Thomas Sankara[1].)

 

Avant d’aborder toute étude évolutive à propos de la Haute-Volta, il apparaît indispensable à mon sens de replacer ce pays dans son contexte historique, géographique, socio-économique et dans sa place sur l’échiquier géopolitique international pour mieux appréhender plus objectivement la situation qui prévaut.

En effet dans l’ex-empire colonial français, la Haute-Volta constitue un bon échantillon à étudier pour les nombreux événements socio-politiques qui l’ont marquée et que l’on retrouve rarement ailleurs sur le continent. Situons-nous dans notre démarche.

La Haute-Volta en tant que Nation néo-coloniale figure actuellement parmi les pays les plus démunis d’Afrique. Sols dégradés, conditions climatiques défavorables (sécheresse) hostiles à l’homme, population néo-colonisée arriérée et faiblement alphabétisée, déséquilibres régionaux importants, pays enclavé, la Haute-Volta a de très faibles possibilités de développement. La production agricole est très insuffisante. Cela oblige la population à émigrer vers la Côte-d’Ivoire et le Ghana, laissant derrière elle des vieillards impotents conduisant le pays à la régression générale.

L’industrialisation est presque inexistante et se limite à une soixantaine d’entreprises agro-alimentaires encadrées par le système capitaliste impérialiste qui extravertit l’économie du pays et affame les masses voltaïques. Mais tout cela s’explique par le fait que la Haute-Volta a été colonisée et maintenue dans un système économique et politique injuste : le capitalisme qui a donné naissance à l’impérialisme, au colonialisme et au néo-colonialisme.

 

LA COLONISATION FRANÇAISE

Comme on le sait, la conquête de la Haute-Volta par la France s’est achevée en 1898. La colonie de Haute-Volta constitua un réservoir de main-d’œuvre à partir du décret du 1er mars 1919 pour les pays voisins : les travaux forcés frapperont nos grands-parents. Pour une exploitation rationnelle de cette population, la colonie de Haute-Volta est partagée avec le décret du 5 septembre 1932 entre le Niger, la Côte-d’Ivoire et le Mali. Mais le 4 septembre 1947 la France revint sur cette décision sous la protestation énergique des forces politiques nationales et la chefferie traditionnelle. La Haute-Volta fut reconstituée. En acceptant de la reconstituer la France entendait contrer l’influence du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.) que les leaders africains venaient de créer en 1946 à Bamako.

La naissance du R.D.A. permettra à la lutte anti-coloniale de s’étendre rapidement dans la sous-région et de préparer les esprits à réclamer l’indépendance. Le colonialisme français se trouvait traqué un peu partout en Afrique et en Asie. Ainsi sa défaite à Dien Bien Phu au Vietnam en 1954, les retombées anti-colonialistes virulentes de la conférence de Bandoëng en 1955, le déclenchement de la lutte armée patriotique algérienne en 1954 vont obliger la France à accorder à la plupart des pays africains dont la Haute-Volta une indépendance nominale en 1960 afin de mieux se ressaisir dans sa tactique colonialiste. Cet état de choses entraînera pour tous ces pays une instabilité politique et constitutionnelle. Chose que connaît très bien la Haute-Volta depuis cette indépendance nominale du 5 août 1960. Sans capituler, le colonialisme se mue alors en néo-colonialisme pour poursuivre son exploitation et sa domination des masses africaines, etc.

Et depuis, la Haute-Volta a connu de 1960 à 1966 un régime présidentialiste; de 1966 à 1970 un régime militaire avec association de civils; de 1970 à 1974 un régime parlementariste; de 1974 à 1978 un régime militaire avec participation de civils au gouvernement; de 1978 à 1980 un régime présidentialiste ; et depuis novembre 1980 deux régimes militaires dont un est en cours. La Haute-Volta est donc déjà passée par trois Républiques, ce qui constitue une certaine évolution sur le plan politique.

 

I — LES PHASES DE L’EVOLUTION POLITIQUE

Aucune évolution n’est possible sans mouvement dialectique, c’est-à-dire un enchaînement de processus donnant le développement historique qui renferme le changement, ce changement qui concerne la vie sociale et politique de la Haute-Volta a son auto-dynamisme, c’est-à-dire les forces qui provoquent ce changement dialectique. En Haute-Volta, ces forces sont, au-delà de la vie économique qui détermine notre vie politique, le néocolonialisme, les hommes politiques et leurs partis politiques, les mouvements démocratiques, en l’occurrence les Organisations syndicales, les travailleurs, l’armée, les forces féodales et l’ensemble du peuple voltaïque. Ce sont ces éléments actifs qui sont à l’origine de l’évolution sociale et politique de la Haute-Volta. Comment se présentent-ils ?

 

Le néo-colonialisme

Durant la colonisation la domination de la Haute-Volta Par la France était directe. La présence physique du colonisateur se manifestait à travers les gouverneurs, les commandants de cercles, les instituteurs, les juges, les missionnaires, etc. Avec l’indépendance de la Haute-Volta, il y a eu séparation juridique de la Haute-Volta et de l’État français. C’est alors que la France, pour poursuivre [PAGE 56] sa domination et l’exploitation du peuple voltaïque, transforme son colonialisme en néo-colonialisme qui sera concrétisé par l’instauration en Haute-Volta du système monétaire (franc CFA), l’assistance technique, l’assistance militaire, les accords de coopération, le contrôle de l’économie, la formation de l’élite intellectuelle, etc. Le néo-colonialisme créera en Haute-Volta une bourgeoisie politico-bureaucratique chargée de défendre ses intérêts et ceux de cette bourgeoisie au détriment des masses. Ce qui ne peut se faire sans heurt, car là où il y a oppression, il y a nécessairement révolte.

Pour lier la Haute-Volta au capitalisme international, le néo-colonialisme va aussi installer dans le pays une bourgeoisie compradore chargée de gérer les entreprises, les sociétés et les fonds de commerce affiliés aux multinationales du système impérialiste d’où l’extraversion de notre économie. Le peuple meurt de faim pendant que des gens s’enrichissent, chose que ne peuvent pas accepter les forces démocratiques et révolutionnaires que cette situation a conscientisées. D’où les luttes de classes que notre pays enregistre dans son évolution politique.

 

Les hommes politiques et les partis politiques

Tous les hommes politiques voltaïques qui ont, depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, joué un rôle politique de premier ou de second plan, ont été pour l’ensemble des masses voltaïques des éléments politiques négatifs ayant livré le pays à l’exploitation et à l’impérialisme international et à l’impérialisme français. Pourquoi des éléments politiques négatifs ? Parce que ces hommes politiques étaient tous acquis à la cause du néo-colonialisme et avaient sa bénédiction. Tous ces hommes ne prônaient pas une ligne politique susceptible de conduire la Haute-Volta vers le progrès et sauver les masses de l’exploitation. Tous ces hommes voulaient satisfaire leur ambition personnelle. Tous étaient issus de la classe bureaucratique petite-bourgeoise créée par le néo-colonialisme.

 

Les partis politiques qu’animaient ces hommes, à savoir :

– P.D.V.-R.D.A. (Parti Démocratique voltaïque, section du R.D.A.)

– P.R.A. (Parti du Regroupement Africain)

– M.L.N./F.P.V. (Mouvement de Libération Nationale/Front Progressiste Voltaïque)

– U.N.D.D. (Union Nationale pour la Défense de la Démocratie)

– U.N.I. (Union Nationale des Indépendants)

– G.A.P. (Groupe d’Action Populaire)

– U.X.R.V. (Union pour une Nouvelle République Voltaïque)

– P.R.- Parti du Renouveau National)

sont tous des partis du système, c’est-à-dire le système néo-colonial, en l’occurrence le capitalisme. Ces partis ont et ont eu l’aval du grand capital international. Or qui dit grand capital dit exploitation et pillage de peuples innocents. C’est pourquoi aucun de ces partis n’a remis en cause le système économique qui a cours dans notre pays. Système qui n’est que source d’injustice et d’inégalités sociales. Cette injustice sociale et l’exploitation des masses par l’impérialisme français ont permis la naissance des mouvements démocratiques : les syndicats.

 

Mouvements démocratiques

A la date de l’indépendance nominale de notre pays, il existait déjà trois centrales syndicales dont la naissance a été plus ou moins suscitée par les grandes centrales syndicales de la métropole. Il y avait donc l’U.S.T.V. (Union Syndicale des Travailleurs Voltaïques), affiliée à l’Union Générale des Travailleurs d’Afrique Noire; l’U.N.S.T.H.V. (Union Nationale des Syndicats de Travailleurs de la Haute-Volta) connue aujourd’hui sous le nom de O.V.S.L. (Organisation Voltaïque des Syndicats Libres), affiliée à la Confédération Internationale des Syndicats Libres; et la C.A.T.C. (Confédération Africaine des Travailleurs Croyants), affiliée à la Confédération Internationale des Syndicats Chrétiens (C.I.S.C.). Ces deux derniers syndicats sont pour un  » apolitisme » , syndical.

Mais tout le long de l’évolution politique, le pays a vu naître un certain nombre de syndicats dont les plus influents actuellement sont au sein de la C.S.V. (Confédération Syndicale Voltaïque), le S.U.V.E.S.S. (Syndicat Unique Voltaïque des Enseignants du Secondaire et du Supérieur); le S.N.E.A.H.V. (Syndicat National des Enseignants Africains de Haute-Volta); le S.Y.N.T.S.H.A. (Syndicat National des Travailleurs de la Santé Humaine et Animale), etc.

Le mouvement syndical voltaïque est caractérisé globalement par sa diversité et les tendances idéologiques qui se combattent en son sein. Le sous-développement, la cécité politique des instances politiques aidant, certains syndicalistes confondent à tout propos syndicalisme et politique même si l’on ne peut pas nier l’interférence des deux phénomènes.

Par rapport aux autres néo-colonies françaises en Afrique, les syndicats voltaïques ont servi de garde-fou au peuple voltaïque contre l’exploitation à certains égards et contre l’arbitraire des régimes civils et militaires qu’a connus le pays.

Mais il faut reconnaître que le mouvement syndical voltaïque est limité dans son action de mobilisation car il concerne beaucoup plus l’administration générale, la Santé, l’Enseignement, les employés de banques, les agents de l’agriculture, en somme la couche sociale petite-bourgeoise. Les ouvriers ne sont pas très touchés et encore moins les paysans que l’exploitation frappe de plein fouet.

 

Les forces féodales et religieuses

On ne peut parler d’évolution politique en Haute-Volta sans tenir compte des forces féodales et religieuses qui ont joué depuis la colonisation et jouent encore aujourd’hui un rôle dans la vie politique voltaïque. Ces forces féodales qui sont représentées par la chefferie traditionnelle ont tissé des toiles en direction du néo-colonialisme, de la classe politico-bureaucratique, des partis et en direction de la bourgeoisie compradore. Pour agir, les forces féodales s’appuient sur leur influence socio-morale auprès des masses arriérées des campagnes.

De ces forces on peut rapprocher les forces religieuses qui utilisent, pour récupérer les masses, l’obscurantisme et le fatalisme qu’elles sèment autour d’elles. Les forces religieuses regroupent la communauté chrétienne et la communauté musulmane. Ces forces contribuent à l’orientation politique des différents régimes.

Pour ce faire, la communauté chrétienne influence par ses messages les organisations syndicales et politiques. Le Haut Clergé, par cardinal Paul Zoungrana interposé, prend chaque fois position quant à l’orientation de la vie politique. Cette communauté contrôle la jeunesse voltaïque. Comme la jeunesse constitue l’avenir d’un pays, c’est l’avenir de la Haute-Volta que contrôle cette communauté. Des organisations de jeunes ont été implantées partout :

 

– J.A.C. (Jeunesse d’Action Catholique)

– J.E.C. (Jeunesse Etudiante Catholique)

– J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Catholique)

– J.T.C. (Jeunes Témoins du Christ),

plus d’autres mouvements para-religieux : les Guides, les Eclaireurs, les Scouts de Haute-Volta, les Cœurs Vaillants et les Ames Vaillantes, etc.

Tous ces jeunes, hommes politiques potentiels, étant entre les mains du fatalisme et de la réaction rétrograde, il y aura pour longtemps encore des esprits prêts à défendre le système qui nous exploite.

Du côté de la communauté musulmane, la canalisation de la jeunesse est faite par le biais de l’école coranique oú l’obscurantisme enveloppe un esprit conservateur. En 1973, l’on comptait, selon les statistiques officielles, 1 538 750 musulmans dans le pays[2].

La communauté musulmane, d’une façon générale, agit avec l’occultisme, c’est-à-dire le maraboutage qui influence énormément les Voltaïques et plus particulièrement les petits-bourgeois qui luttent par tous les moyens pour conserver leurs postes ou leurs privilèges politico-bureaucratiques.

 

L’armée voltaïque

L’armée voltaïque a été créée le 21 novembre 1961. Elle a donc vingt-deux ans d’existence. Même si sa création intervient après l’indépendance, il faut savoir que ceux qui ont été mis à la tête de cette armée servaient dans l’armée coloniale. L’armée voltaïque est donc néo-coloniale. Ses principaux chefs ont servi à tuer des libertés soit en Indochine, soit au Vietnam, soit en Algérie et même chez nous en matant les justes révoltes de nos grands-parents contre l’oppression coloniale.

Après l’indépendance, notre armée ainsi constituée restera ombilicalement liée à la puissance colonisatrice par toutes sortes d’accords : accord de coopération avec la France; accords de formation des officiers et sous-officiers à Fréjus, Saumur, Saint-Maixent ou à Saint-Cyr, etc.

Eduquée, formée et entraînée dans l’esprit consistant à défendre le système colonial aujourd’hui néo-colonial, l’armée voltaïque est une armée mise au service de la bourgeoisie. Or qui défend la bourgeoisie néo-coloniale est contre le peuple. C’est pourquoi les régimes militaires précédents qui se sont succédé au pouvoir ont conduit le pays à la faillite.

Après l’ensemble des éléments actifs des différentes phases de l’évolution politique de la Haute-Volta, analysons les actions politiques qui ont marqué cette évolution.

II — LA PREMIERE REPUBLIQUE VOLTAIQUE

L’accession à l’indépendance

L’avènement de la première République voltaïque s’inscrit dans un long processus qu’ont constitué les luttes anti-coloniales menées par les leaders africains et leurs peuples pour l’indépendance de leurs pays respectifs.

Après la reconstitution de la Haute-Volta en 1947, un homme politique, Ouezzin Coulibaly, qui était élu député à l’Assemblée Constituante française, va chercher à implanter le R.D.A. en Haute-Volta et plus particulièrement à l’Ouest du pays. Le mouvement gagnera le reste du Pays, surtout le milieu mossi sous l’impulsion d’autres leaders comme Maurice Yaméogo qui rallia le R.D.A., Joseph Conombo, etc.

Le 11 décembre 1958, la Haute-Volta devint une République dans le cadre de la Communauté. A la mort de Ouezzin en 1958, Maurice Yaméogo passa à la tête du R.D.A. contre toute attente. Les mécontents créent alors en mars 1958 le P.R.A. Mais en mars 1959, aux élections pour l’Assemblée territoriale, le R.D.A. obtint 69 sièges sur 75 face au P.R.A.

Soutenu par la France à laquelle Maurice Yaméogo avait promis de faire sortir la Haute-Volta de la Fédération du Mali qui ne plaisait pas à la France, celui-ci sera élu en 1959 Premier ministre de la République de Haute-Volta. Après la proclamation de l’indépendance le 5 août 1960, Maurice Yaméogo sera élu avec l’U.D.V.-R.D.A. président de la République. L’ère de la première République commença.

 

L’exercice du pouvoir

Comme on pouvait d’ores et déjà le constater, le pouvoir de Maurice Yaméogo reposait sur le néo-colonialisme qui devait diriger en fait l’Etat voltaïque comme l’a souligné Kwamé N’Krumah : « L’essence du néo-colonialisme, c’est que l’Etat qui y est assujetti est théoriquement indépendant, possède tous les insignes de la souveraineté internationale. Mais en réalité, son économie et par conséquent sa politique sont manipulées de l’extérieur »[3].

Sur ce plan la Haute-Volta était mal partie. Mais pour asseoir son pouvoir, Maurice Yaméogo va s’employer à ce que son parti : U.D.V.-R.D.A., majoritaire à l’Assemblée nationale, devienne un parti unique comme le P.D.C.I, R.D.A. en Côte-d’Ivoire avec Houphouët-Boigny, le P.P.N. d’Hamani Diori au Niger, amis politiques de Maurice Yaméogo.

Dès le 18 décembre 1960, à l’occasion des élections des conseillers municipaux, la liste nationale de l’U.D.V.R.D.A. seulement fut retenue. De ce fait certains dirigeants du P.R.A. se rallièrent au R.D.A. Les autres formèrent le P.R.L. (Parti Républicain de la Liberté). Le 2 juillet 1960, il fut interdit et ses dirigeants arrêtés, sauf Nozi Boni, qui s’enfuit à Dakar. En 1961, les dirigeants de l’Opposition furent relâchés. Ceux-ci se rallièrent au R.D.A.

 

La dictature civile

Devenu unique dans le pays, l’U.D.V.-R.D.A. contrôlera tout le pouvoir. les institutions constitutionnelles mises en place ne seront que de la poudre aux yeux. Maurice Yaméogo chercha à mettre le peuple voltaïque au pas. Face à lui, il y avait les syndicats. Alors il tenta de créer un syndicat unique afin de rallier tous les membres dont certains étaient des adversaires politiques devenus par les circonstances des syndicalistes comme Joseph Ouédraogo qui était à la tête de la C.A.T.C. D’autres étaient membres du M.L.N. créé en 1958 à Dakar par Joseph Ki Zerbo.

La caporalisation des syndicats échoua pour le R.D.A. Mais cela n’empêcha pas Maurice Yaméogo d’instaurer une dictature civile qui maintint le pays dans la misère générale. La situation économique fut désastreuse à cause du pillage organisé par les hommes de la 1re République. Le déficit était en 1964 de 150 millions de francs C.F.A. sur un budget total de 9,300 milliards. En 1965, le déficit passait à 500 millions de francs et fin décembre 1965 le Passif total du pays se chiffrait à 4 milliards de francs C.F.A.

Or pendant ce temps, Maurice Yaméogo avait une caisse noire qui contenait 80 millions de francs. Et il dépensait plus de 10 millions de francs pour se remarier.

Quand le gouvernement qui était instable (sept remaniements ministériels du 2 mai 1961 au 9 décembre 1965) s’aperçut que les caisses de l’Etat étaient vides, il décida arbitrairement des mesures d’austérité pour assainir les finances. Un abattement de 20 % sur les salaires fut prévu. [PAGE 63]

 

La riposte des syndicats

Les mouvements démocratiques avaient eu raison de réagir positivement face à ces mesures impopulaires. Non content de la misère qu’il maintenait dans le pays et de l’exploitation des masses laborieuses qu’il favorisait pour le néo-colonialisme, le gouvernement néo-colonial, ce conglomérat de petits bourgeois politico-bureaucratiques, voulait que le peuple paie les pots cassés de sa politique néfaste en décidant ces mesures.

Le 29 décembre, sur proposition de l’U.S.T.V., les syndicats se réunirent à Ouagadougou et formèrent un Inter-syndicat qui attaqua violemment les mesures gouvernementales. L’Etat d’urgence fut décrété et la police dispersa les syndicalistes. Ceux-ci lancèrent alors un mot d’ordre de grève générale pour le 3 janvier 1966.

Lors de cette manifestation, des cris : « l’armée au pouvoir » furent lancés. A dix heures du soir, sous l’insistance des manifestants, le colonel Sangoulé Lamizana, chef d’Etat-Major, annonça qu’il « décide d’assurer les charges dévolues au chef de l’Etat jusqu’à nouvel ordre ».

 

La 1ère République de Haute-Volta était tombée.

Les raisons de cette chute

– L’inconscience politique qui caractérisait Maurice Yaméogo et ses comparses;

– l’abus du pouvoir du parti unique;

– les mesures antipopulaires décrétées à une période difficile pour les masses;

– la soumission du pays à l’impérialisme;

 

– la mobilisation des masses laborieuses du pays décidées à se défendre;

– la contestation qui était née au sein du R.D.A. à cause des municipales d’octobre 1965 où les candidats avaient été imposés à la base sans consultation;

– le mécontentement de certains dirigeants du R.D.A. évincés lors des remaniements ministériels. Ceux-ci devenaient des opposants silencieux;

– le remariage du président que n’avait pas accepté le Clergé et l’énorme déficit du Budget national constituent les véritables raisons de la chute de Maurice Yaméogo.

 

III. LE POUVOIR MILITAIRE

Le 3 janvier 1966, l’armée voltaïque arrive au pouvoir sans la moindre préparation. Et cela tout simplement parce que cette accession au pouvoir ne découlait pas d’un coup d’Etat militaire préparé et exécuté. L’armée a été appelée par le peuple qui, lui-même, était surpris par l’effondrement rapide du régime de Maurice Yaméogo. Le peuple n’étant pas prêt, il fallait se tourner vers la seule force organisée du pays : l’armée.

C’est quelques mois après que l’armée va réaliser un putsch une fois installée au pouvoir. Le 9 décembre 1966, le Conseil des Forces Armées Voltaïques, regroupant tous les officiers supérieurs, est constitué. Le 12 décembre 1966, l’armée annonce la suspension des partis politiques et son intention de conserver le pouvoir pendant au moins quatre ans, ce que le mouvement populaire du 3 janvier 1966 ne lui avait jamais demandé. Tous ceux qui attendaient que la situation soit maîtrisée pour que les civils reprennent aussitôt le pouvoir avaient été pris de court. Aucun recours n’était encore possible. Les syndicats seuls subsistaient. Mais ceux-ci ne s’entendaient plus car des hommes, avec l’interdiction des partis politiques, les avaient infiltrés pour en faire des syndicats de partis.

Les partis politiques mirent la période 1966-1970 à se restructurer pour la conquête du pouvoir. L’armée profitera de ce flottement au niveau des syndicats pour imposer son programme d’austérité : limitation du train de vie de l’Etat; mesures draconiennes de redressement économique; relèvement de l’impôt, etc. En même temps, l’armée joue le libéralisme et associe des civils au pouvoir : des hommes des différents partis, pourtant interdits, rentrent dans le gouvernement :

– Malik Zoromé Affaires étrangères (R.D.A.); Traoré Bakary ministère de la Santé (E.D.K.); Damiba – Pierre Claver : ministère du Plan (M.L.N.);

– Moïse Lankouandé ministère de l’Education nationale (P.R.A.).

Cependant, l’atmosphère politique était empoisonnée par l’interdiction des partis. Car les hommes politiques et les syndicats pensaient que l’armée rêvait de confisquer définitivement le pouvoir.

C’est à partir de là que des luttes sourdes entre les mouvements démocratiques et l’armée vont permettre l’autorisation le 29 décembre 1969 des partis politiques dans le pays. Les vieux démons de la politique politicienne refirent surface. L’on s’acheminait vers la IIe République de Haute-Volta.

 

Le parlementarisme rationalisé

Le 14 juin 1970, la Haute-Volta se dote d’une Constitution qui conserve le général Lamizana à la tête du pays pour une période de quatre ans et confie l’exécutif à un Premier ministre que les législatives devaient permettre de désigner. Le président jouera seulement un rôle d’arbitre. La Haute-Volta s’engageait dans une expérience parlementaire.

Le 20 décembre 1970, le R.D.A. remporta les élections et détint 37 sièges à l’Assemblée sur 57. Son président de l’époque Gérard Kango Ouédraogo est élu Premier ministre. Son secrétaire général : Joseph Ouédraogo est nommé président l’Assemblée nationale.

La IIe République démarra sans se rendre compte que les institutions mises en place restaient relativement fragiles et instables.

Quelque temps après, une crise provoquée par des rivalités personnelles entre le président, le secrétaire général du parti majoritaire, respectivement Gérard et Joseph Ouédraogo, bloqua le fonctionnement des institutions.

La crise institutionnelle éclata au grand jour le 22 janvier 1974. La situation devint très préoccupante pour l’ensemble du pays à cause de la dégradation économique que cela entraîna pour l’ensemble de la population. Sans plus attendre, quinze syndicats de base adressaient le 2 février 1974 une déclaration commune au Chef de l’Etat pour lui demander en tant qu’arbitre suprême de mettre [PAGE 66] un terme dans les meilleurs délais à cette situation intenable en prenant toutes ses responsabilités.

Le 8 février 1974, le général Lamizana reprit totalement le pouvoir et renvoya dos à dos les potentats de la IIe République.

 

Le gouvernement du renouveau national

A l’issue de ce coup de force de l’armée celle-ci était décidée à exercer seule le pouvoir à travers son gouvernement de Renouveau National et en militarisant l’administration. Le pays fut divisé en dix départements avec chacun un préfet militaire à sa tête. Un Conseil consultatif pour le Renouveau ayant à sa tête un officier supérieur de gendarmerie est constitué. Le 29 novembre 1975, le général Lamizana lance le Mouvement National pour le Renouveau (M.N.R.) comme parti unique. Par le biais des formations syndicales, le peuple rejette violemment l’idée. Le général dut reconsidérer sa proposition à la suite de grèves monstres.

Le 1er novembre 1977, les formations politiques furent de nouveau autorisées à exercer leurs activités.

Le 27 novembre 1977, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum. Elle limita les partis politiques à trois, c’est-à-dire les trois premiers qui se dégagèrent des législatives du 30 avril 1978. L’acheminement vers la IIIe République était amorcé.

 

IV — LA IIIe REPUBLIQUE VOLTAIQUE

Avec le recul, on s’aperçoit que la IIIe République était d’avance condamnée à la faillite. Et cela parce que le R.D.A. s’était engagé dans la lutte électorale avec sa crise éclatée en son sein depuis la IIe République. Par ailleurs une certaine division apparaissait au sein de l’armée à propos de la candidature de Lamizana à la présidence dans le cadre d’un parti : le R.D.A. D’autre part, certains partis comme l’U.N.D.D., créé rapidement pour la circonstance, était bâti avec des hommes politiques inconnus du grand public. Aussi les acteurs politiques étaient toujours les mêmes qui traînaient avec eux les mêmes problèmes et compromettaient le déroulement d’une vie constitutionnelle normale. Tous ces éléments condamnaient d’avance la IIIe République.

 

Le profil de la République

Les législatives, constitutionnellement, enregistraient donc trois partis arrivés dans cet ordre : P.D.V.-R.D.A., U.N.D.D., U.P.V. En réalité, cinq partis vont se retrouver à l’Assemblée nationale. En plus des trois ci-dessus, deux partis : le P.R.A. et l’U.N.I. vont être du nombre.

Pour les présidentielles quatre candidats furent retenus : Joseph Ki Zerbo pour l’U.P.V.; Macaire Ouédraogo pour l’U.N.D.D.; Joseph Ouédraogo pour le Front du Refus, parti dissident du R.D.A. Les rivalités entre Joseph Ouédraogo et Gérard Kango Ouédraogo ne permettaient pas à ce parti de se trouver un candidat. D’où la dissidence du Front du Refus. Au dernier moment, le général Lamizana se présenta comme le candidat du R.D.A. mais en tant que civil et non militaire. L’atmosphère politique était lourde à cause des incertitudes et des dissensions entre les partis et les hommes politiques qui n’inspiraient pas confiance au peuple. Une déclaration des organisations syndicales du il avril 1978 mettait en garde les travailleurs. Et je cite : « Nous disons aux travailleurs de se démarquer de tous les hommes politiques et de toutes les formations politiques rétrogrades en place. Car toutes, autant qu’elles sont, ont fait la preuve de leur incapacité à apporter des solutions justes et durables aux problèmes fondamentaux des masses laborieuses… les partis politiques actuels… sollicitent leur suffrage en vue de mieux organiser leur exploitation de concert avec l’extérieur… »

Connaissant le sort qui a été réservé à la IIIe République, cette mise en garde des syndicats constituait une prémonition.

Le 14 mai 1978, le général Lamizana est mis en ballottage par Macaire Ouédraogo. C’était un événement. Pour la première fois en Afrique un président sortant était mis en ballottage. Le 28 mai 1978, celui-ci remportait les élections avec 55,48 % des voix contre 43,02 % à Macaire. A l’étranger, la Haute-Volta était présentée comme la [PAGE 68] première démocratie africaine de type européen. C’était tout de même ignorer le caractère politiquement abject des hommes qui étaient chargés d’appliquer cette démocratie.

Rapidement les hommes du R.D.A., parti majoritaire à l’Assemblée, avec Gérard Kango Ouédraogo comme président de l’Assemblée, vont chercher à tout contrôler. Le P.R.A. et l’U.N.I. se rallièrent au R.D.A. Des défections au niveau de l’U.N.D.D. s’opérèrent pour le R.D.A.

 

L’Opposition constituée par l’U.N.D.D. et le F.P.V. (union de l’U.P.V. et du Front du Refus) n’arrive pas à trouver des bases solides d’entente pour que le jeu démocratique se fasse.

Un an seulement après, c’est-à-dire en 1979, la démocratie voltaïque sera en crise.

La crise sera politique : Le R.D.A. va mener la vie dure aux partis d’opposition. Gérard Kango Ouédraogo va instaurer un pouvoir personnel et reléguera Lamizana au second plan dans un rôle de figurant. Les postes politiques, administratifs seront uniquement réservés aux membres du R.D.A.

La crise sera institutionnelle : L’exécutif et le législatif se retrouveront entre les mains d’un seul et même individu : Gérard Kango. Les lois ne seront plus votées. L’Opposition est bafouée à l’Assemblée qui devient un lieu de théâtre. La justice sera domestiquée pour laisser libre cours à l’arbitraire. Le président de la cour suprême est remplacé pour avoir, lors d’un litige électoral, donné raison à l’Opposition.

La crise sera économique : Les unités industrielles, le commerce, les transports, etc. vivotent dans le pays. C’est le marasme économique. Ce secteur qui est extraverti, demeurera entre les mains de la bourgeoisie compradore et bureaucratique. Rien n’est mis véritablement à la disposition du peuple. Les dix premières entreprises voltaïques selon leur chiffre d’affaires n’ont rien véritablement d’alimentaire. Il y a :

– La S.O.S.U.H.V. : sucre,

– La Voltex : textile,

– Bravolta : bières,

– Ivoloy : bicyclettes,

– Citec : savons,

– G.M.V. : farine,

– S.A.P. : pneus,

– Sovobra : bières,

– Bata : chaussures,

– Sopivolta : piles électriques,

– Voltelec : électricité.

La crise sera sociale : La misère frappe les travailleurs des villes et des campagnes. Le peuple voltaïque subit les répercussions de la crise économique mondiale. La vie chère s’installe dans le pays. La bourgeoisie compradore réglemente le grand commerce et provoque arbitrairement la pénurie des denrées de première nécessité : mil, riz, sucre, maïs, sorgho, etc.

L’ignorance, la maladie, le chômage et l’inflation vont s’accentuer et accroître le mécontentement des forces laborieuses. Il s’ensuivit une agitation sociale forte : les grèves se succèdent. Mais le pouvoir reste indifférent et préfère vivre dans un luxe insolent.

Le M.L.N./F.P.V. et l’U.N.D.D. associés aux forces féodales et religieuses vont se joindre aux mouvements démocratiques des enseignants : S.N.E.A.H.V., S.U.V.E.S.S. et C.S.V. pour pousser la IIIe République à son suicide.

Le 25 novembre 1980 le coup d’Etat du C.M.R.P.N. liquida les hommes de la IIIe République.

On pourra noter qu’à partir de la IIIe République, la Haute-Volta a connu une évolution politique assez qualitative sur le plan des idées par rapport à nombre de néo-colonies africaines figées dans l’arriération politique. Les forces syndicales se sont de plus en plus politisées et ont conduit les travailleurs à faire un discernement politique. Les Voltaïques, dans une grande majorité, ont commencé à parler de partis réactionnaires de droite et de partis révolutionnaires de gauche. Par ailleurs on enregistre la naissance de partis révolutionnaires comme le Parti Communiste Révolutionnaire Voltaïque et l’Union de la Ligue Communiste, etc. Le combat idéologique est devenu un fait quotidien.

 

Le C.M.R.P.N. et l’exercice du pouvoir

L’enthousiasme général qui a accompagné l’arrivée du C.M.R.P.N. (Comité Militaire de Redressement pour le Progrès National) au pouvoir se justifiait par la haine et l’aversion que le peuple avait vis-à-vis de la IIIe République. Les formations politiques comme le M.L.N./F.P.V., U.N.D.D., P.R.A., U.N.I. et les forces religieuses (haut clergé) victimes du pouvoir sans partage du R.D.A., vont canaliser cet enthousiasme populaire.

Cet enthousiasme populaire va pousser le C.M.R.P.N. à vouloir s’installer définitivement au pouvoir avec toutes les conséquences néfastes que cela devait entraîner pour le peuple.

 

Le désir d’un pouvoir fort

Le C.M.R.P.N. est venu trouver une situation politique, économique, sociale et militaire très explosive. Une pacification s’imposait selon le C.M.R.P.N. pour pouvoir jouir d’un pouvoir incontesté. Comme les forces réactionnaires ne peuvent pas soutenir quelque chose de révolutionnaire, le coup du C.M.R.P.N. soutenu par ces forces ne pouvait être qu’un coup de nature réactionnaire pro-impérialiste prompt à instaurer le fascisme en Haute-Volta.

La fascisation sera politique : Les partis politiques spécialement le R.D.A seront traqués à travers leurs hommes. A cet effet le C.M.R.P.N. mettra en place un escadron de la mort : le G.I.G.N. (Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale) encadré par des Belges. Les dignitaires de la IIIe République connaîtront un internement prolongé.

La fascisation sera économique : C’est la ruine de l’économie nationale. Le C.M.R.P.N. se lance dans un enrichissement à grande vitesse de ses membres. Un pillage économique sera organisé : malversations, détournements des fonds publics, soumission militaire de la bourgeoisie compradore par chantage.

La fascisation sera militaire : La couche supérieure de l’armée va vivre dans le luxe. Comportement outrancier, fanfaronnade

s, débauche et détournement des membres du Comité directeur du C.M.R.P.N. vont entraîner des clans au sein du Conseil des Forces Armées Voltaïques. Les conseillers occultes de Saye Zerbo feront que celui-ci piétinera les recommandations du Conseil des Forces Armées Voltaïques. C’est la mésentente générale. L’unité dite monolithique de l’armée est rompue. Trois capitaines : Thomas Sankara, Blaise Compaoré et Henri Zongo sont écartés et affectés dans des bases sans commandement par le décret 82-187 C.M.R.P.N. du 14 mai 1982.

La fascisation sera sociale : En plus de la misère, du chômage, de l’ignorance et de la maladie qui frappaient le peuple, le C.M.R.P.N. choisit de le domestiquer en s’attaquant aux forces démocratiques, aux libertés collectives, individuelles et de presse : perquisitions, arrestations et détentions de travailleurs et élèves le 1er mars 1981; arrestation et détention d’étudiants en avril 1981; suspension et déportation de travailleurs à Dori le 1er juin 1981; suppression du droit de grève le 1er novembre 1981; dissolution de la C.S.V. le 24 novembre 1981; réglementation des conflits collectifs en janvier 1982; suspensions et licenciements de travailleurs en avril 1982; arrestation et détention du secrétaire général de la C.S.V., M. Soumane Touré, en octobre 1982. La liste est longue.

Mais il faut reconnaître qu’un certain nombre de directions syndicales ont contribué, par leur passivité, leur complaisance et leur cautionnement du régime, à leur propre bâillonnement par le C.M.R.P.N.

C’est donc dans un climat de démoralisation sociale et de domination fasciste que le mouvement du 7 novembre 1982 est intervenu pour sauver la situation des mains des forces réactionnaires militaires supportées par la bourgeoisie politico-bureaucratique de certains partis néocoloniaux pro-impérialistes. Ainsi le C.M.R.P.N. s’est fait liquider par sa propre négation : le C.S.P. (Conseil de Salut du Peuple).

 

V — L’ARMEE ET LE NATIONALISME REVOLUTIONNAIRE

L’avènement du C.S.P. constitue un cas sans précédent pour les Voltaïques et pour l’armée.

Après le retournement du coup d’Etat du C.M.R.P.N. contre lui, le peuple voltaïque ne croyait plus à aucune rédemption de la part de l’armée. La politique nouvelle du C.S.P. tend à annuler ce sentiment.

Jusque-là l’armée voltaïque était restée néo-coloniale et un élément défenseur du système capitaliste impérialo-néocolonial. Nous savons que le C.S.P. mène une politique anti-impérialiste et anti-néocolonialiste même si à ce niveau il y a bien des contradictions que l’on peut relever. En effet au sein du C.S.P., il y a deux tendances : des éléments modérés et des éléments progressistes. C’est cette dernière tendance qui semble orienter la ligne politique actuelle.

Jusque-là, l’armée voltaïque n’était entièrement qu’une force réactionnaire au service de la répression et allergique à toute idée nouvelle ou progressiste. Actuellement ses éléments pro-marxistes ne cachent plus leurs idées. Il y a donc incontestablement évolution de ce côté.

Prenant le contre-pied de la politique du C.M.R.P.N., le C.S.P. se veut libérateur du peuple et veut s’identifier au peuple en prônant la justice sociale, la liberté de presse, la liberté d’expression, la démocratie pour le peuple, la responsabilisation des masses et un nationalisme progressiste tendant à libérer le pays de toutes les servitudes de l’impérialisme et de son corollaire le néo-colonialisme.

 

Même si à certains égards il y a des points où il y a lieu de s’interroger quant à la position du C.S.P. à propos de la remise en cause du système capitaliste dans notre pays et de la transformation radicale de notre société. Mais d’une façon générale on peut estimer que jusque-là la politique du C.S.P. a un apport positif pour le peuple voltaïque au regard des actes politiques : libertés syndicales garanties, droit de grève rétabli dans le pays, liberté de presse instaurée, réhabilitation de la Confédération Syndicale Voltaïque annulation de la réglementation de l’émigration, suppression des ristournes versées aux praticiens médicaux, résiliation des baux administratifs, etc.

 

En arrivant au pouvoir, le C.S.P. s’est fixé un délai de deux ans pour assainir la vie politique voltaïque, responsabiliser les masses, assurer au pays une vie constitutionnelle normale débouchant sur une véritable démocratie avant de se retirer à la caserne[4].

CONCLUSION GENERALE

Pour conclure cette analyse, on peut dire que si, politiquement, comme nous pouvons le constater, la Haute-Volta et globalement la société voltaïque ont évolué, économiquement et socialement le pays est demeuré arriéré paradoxalement, dans une paupérisation croissante. Cela s’explique en grande partie par le fait que le pays est resté néo-colonisé et maintenu dans le système capitaliste impérialiste favorisant l’exploitation outrancière des masses laborieuses qui se cherchent aujourd’hui dans la misère, l’ignorance, la maladie et la faim.

Ces pénibles conditions sociales pour le peuple voltaïque ont été les éléments catalyseurs de l’agitation sociale et de l’instabilité politique qui ont caractérisé notre pays. De 1960 à 1982, les pouvoirs de Maurice Yaméogo, de Lamizana et de Saye Zerbo, pouvoirs réactionnaires par excellence donc sans salut pour le peuple, ont été confrontés à cette réalité.

Tous ces régimes, à leur manière, se sont évertués à trouver des moyens adaptés pour maintenir et gérer le système capitaliste en faisant tantôt appel à des partis comme le P.D.V.-R.D.A., M.L.N./F.P.V., P.R.A., U.N.D.D., U.N.I., etc., tantôt aux forces militaires.

Si globalement la Haute-Volta est en retard sur le plan économique et social à cause des forces réactionnaires liguées dans le système capitaliste pour bâillonner le peuple, il est réconfortant de reconnaître que la Haute-Volta est à l’avant-garde de l’évolution des idées politiques en Afrique sinon parmi les pays du peloton de tête de cette évolution.

 

B.P. Bamouni


[1] Et, bien entendu, avant le retour au pouvoir du même capitaine Sankara.

[2] Aimé Nikiéma, L’évolution du régime politique de Haute-Volta depuis l’indépendance, Thèse de Doctorat d’Etat, p. 112, année 1978.

[3] Kwamé N’Krumah, Le néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme, p. 9.

[4] Après la conférence, la situation politique a vite évolué une fois de plus. Le 17 mai 1983, il y a eu un putsch entraînant la rupture entre les deux tendances au sein du C.S.P. La tendance modérée était représentée par le chef de l’Etat, le médecin commandant Jean-Baptiste Ouédraogo et la tendance progressiste par le Premier ministre le capitaine Thomas Sankara. Ce dernier, animé par une volonté farouche d’en finir avec l’impérialisme qu’il ne cessait de dénoncer vigoureusement dans toutes ses déclarations publiques, a fini par mettre tous les impérialistes, surtout français, la bourgeoisie politico-bureaucratique nationale et la bourgeoisie compradore à ses trousses.

Ainsi avec l’assistance de la France, le 17 mai 1983 à 4 heures du matin, après que Guy Penne, conseiller spécial de François Mitterrand pour les Affaires africaines, soit arrivé le 16 mai à 23 heures 50, le capitaine Sankara fut arrêté à la suite d’un coup de force par les hommes de Jean-Baptiste Ouédraogo et du chef de l’Etat-Major général, le colonel Yorian Gabriel Somé.

C’était ignorer que Sankara avait une assise populaire dans le pays. Dès que la nouvelle de son arrestation fut connue du grand public, des marches populaires de soutien furent aussitôt organisées par la population un peu partout et principalement dans quatre grandes villes du pays : Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Koudougou et Ouahigouya. Les forces armées furent divisées. Une partie importante prit le maquis avec le capitaine Blaise Compaoré, camarade de lutte de Sankara. L’efficacité et le courage inflexible des hommes (commandos) qu’il avait sous son commandement, l’importance et la qualité des armes (auto. mitrailleuses, mitrailleuses Kalachnikov, missiles sol-sol, lance-roquettes, grenades anti-chars, deux chars d’assaut, etc., dont disposait le capitaine Compaoré) firent reculer nos modérés putschistes qui se plièrent aux exigences du capitaine Compaoré : libération du capitaine Sankara et de ses camarades militaires avec attribution d’un poste politique à celui-ci. La guerre était imminente. Le chef de l’Etat étant acculé par la dernière exigence, décida le 27 mai :

 

– la libération de tous les prisonniers politiques avec même ceux des régimes précédents à l’exception de tous ceux qui ont été impliqués dans des détournements;

–  le retour immédiat de l’armée à la caserne;

–  la suppression de toutes les instances politiques du C.S.P., Assemblée générale, Secrétariat permanent, Commission de contrôle;

– la rédaction d’un avant-projet de constitution dans les six mois, etc.

Tout cela a été décidé pour une réconciliation nationale et pour la reconstitution de l’unité de l’armée nationale. Comme on le voit la vie politique voltaïque n’a certainement pas fini d’évoluer. Et cela d’une façon permanente.


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