Un mémoire de Christophe Joly

Master 2 de Recherche en science politique mention études africaines, sous la direction de René Otayek et Rchard Banégas

Université de la Sorbonne, Paris 1, septembre 2009

Table des matières

Mémoire et compétition politique : « la galaxie sankariste » et la production mémorielle au Burkina Faso

Introduction

Première Partie : Mémoire et science politique, présentation des concepts

Chapitre 1 : Qu’est ce que la mémoire ?

Chapitre 2 : Comment étudier la mémoire ?

Deuxième Partie : La récupération de la mémoire de Sankara chez les sankaristes

Chapitre 1 : Lieu de mémoire

Chapitre 2 : Les sankaristes face à la mémoire : le passé comme source de légitimité

Chapitre 3 : Qui sont les sankaristes ?

Troisième partie : Environnement politique et évolution de la mémoire : quels sont les cadres sociaux de la mémoire sankariste ?

Chapitre 1 : La Révolution : un passé qui marque

Chapitre 2: Biaise Compaoré et la négation de Sankara

Chapitre 3 : Environnement politique et évolution de la mémoire

Conclusion

Bibliographie

Annexes

On trouvera ci-dessous une version complète du mémoire en PDF?

Nous ne publions ci-dessous que l’introduction et la conclusion.


Introduction

Le quinze octobre 2007, le Burkina Faso fêtait en grande pompe le vingtième anniversaire de la mort du Capitaine Président Thomas Sankara[[Thomas Sankara fut président du Burkina Faso du 4 août 1983 au 15 octobre 1987]]. Tout au long de ce mois, cette commémoration était accompagnée de tout un écho médiatique aussi bien national qu’international au fondement duquel on retrouvait une bonne partie de l’opposition politique qui, aux vues des dernières élections, laisse la grande majorité des observateurs perplexe sur sa capacité à changer le paysage politique burkinabé[[Mathieu HILGERS et Jacinthe MAZZOCCHETTI (dirs.), « le Burkina Faso, l’alternance impossible », in Politique Africaine, n°101, mars-avril, 2006.]] . Les disputes et les débats[[Notons que ces débats avaient déjà eu lieu entre les tenants de l’opposition sankariste lors de l’élection présidentielle du 13 novembre 2002.]] pour savoir qui peut être le « digne héritier » des valeurs du sankarisme se sont multipliés depuis lors.

Le paradoxe surprenant qui a saisi le début de cette enquête se retrouve plus ou moins résumé derrière la question suivante : pourquoi est-il si important pour l’opposition de trouver une légitimité politique à travers la mémoire de Sankara ? Ce questionnement ouvre une fenêtre de recherche dont l’objectif principal est de comprendre qui sont ces membres de l’opposition politique qui se définissent comme sankaristes, quels usages font-ils, aussi bien de la mémoire de Sankara, que de son « legs politique » et quels sont les rapports qu’ils entretiennent entre eux avec le pouvoir et avec les « sankaristes » non-encartés ?

L’idée principale consiste à mettre à jour les dynamiques par lesquelles les représentations d’un passé sont produites et participent à la construction d’une production mémorielle et a contrario de faire ressortir le contexte national et/ou international comme condition permettant l’émergence de manifestations de questions mémorielles (jusque là enfouies qui sont saisies par les acteurs qui les mobilisent à des fins spécifiques). Cette étude s’inscrit directement dans les questions de réflexions autour de la mémoire et de ses usages politiques, et celles de la reformulation de pouvoir et des espaces publics. Elle est fortement

1 Thomas Sankara fut président du Burkina Faso du 4 août 1983 au 15 octobre 1987.
2 Mathieu HILGERS et Jacinthe MAZZOCCHETTI (dirs.), « le Burkina Faso, l’alternance impossible », in Politique Africaine, n°101, mars-avril, 2006.
3 Notons que ces débats avaient déjà eu lieu entre les tenants de l’opposition sankariste lors de l’élection présidentielle du 13 novembre 2002.

inspirée des dernières réflexions qui portent sur les études de la mémoire[[ Voir les travaux Maurice HALBWACHS et de Marie-Claire LAVABRE ainsi que ceux de C. Deslaurier et A. Roger (dirs.), « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique », Politique africaine, n° 102, juin 2006. Et C. Andrieu et al. (dir.), Politiques du passé : usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Presse de l’Université de Provence , 2006.]], et sur les études des « compétions politiques »[[Voir les travaux de F. G. BAILEY, Les règles du jeu politiques, PUF, Paris, 1971, p. 254 ; ceux de Michel OFFERLE, Les partis politiques, PUF, 3e edt, Paris, 1997, p. 125. et Sociologie des groupes d’intérêts, Montchrétien, 2e edt., Paris, 1998, p. 158. ; et enfin, ceux d’Eric NEVEUX, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, 3e edt., Paris, p. 125.]] et ce, notamment dans l’approche méthodologique utilisée pour analyser la production de la mémoire de Sankara. Ces dernières, supposent de s’intéresser aux « mémoires collectives » qui entourent le personnage, c’est-à-dire aux « représentations socialement élaborées et partagées du passé, reconstruites par le souvenir à l’aune des préoccupations présentes du groupe et des individus concernés »[[Définition issue de : M. HALBWACHS, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994.]]. L’analyse ne cherche pas à expliquer le présent à travers le passé mais plutôt à examiner l’utilisation du passé par les enjeux du présent[[C’est dans ce sens que mon étude sur les usages politiques de la mémoire de Sankara se rapproche des analyses de la mémoire coloniale, de Christine Deslaurier et Aurélie Roger et des réflexions de Maurice Halbwachs sur les mémoires collectives.]].

Cette étude vise à explorer les phénomènes mémoriaux provoqués par l’épisode historique de la révolution (1981-1983) dans une population donnée de descendants de cette période et se revendiquant comme tels.

Elles se fixent plusieurs objectifs :
– Déterminer les relations présentes entre l’environnement et la compétition politique et les mémoires collectives au sein de la galaxie « sankariste ».
– Identifier les mécanismes de socialisation de la mémoire.
– Enfin, comprendre les usages politiques et sociaux de cette dernière.

On présentera donc un travail de synthèse et de compréhension des actions, représentations et souvenirs individuels et collectifs à l’égard d’un passé singulier.

Cette recherche part de du constat que les dits « sankaristes », constituent un groupe social difficile à définir en raison de leur hétérogénéité, leur éclatement et leur importance inégale sur la scène politique burkinabé et dans la production de mémoires collectives. En effet, la socialisation des individus enquêtes a été marquée majoritairement par une

4 Voir les travaux Maurice HALBWACHS et de Marie-Claire LAVABRE ainsi que ceux de C. Deslaurier et A. Roger (dirs.), « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique », Politique africaine, n° 102, juin 2006. Et C. Andrieu et al. (dir.), Politiques du passé : usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Presse de l’Université de Provence , 2006.
5 Voir les travaux de F. G. BAILEY, Les règles du jeu politiques, PUF, Paris, 1971, p. 254 ; ceux de Michel OFFERLE, Les partis politiques, PUF, 3e edt, Paris, 1997, p. 125. et Sociologie des groupes d’intérêts, Montchrétien, 2e edt., Paris, 1998, p. 158. ; et enfin, ceux d’Eric NEVEUX, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, 3e edt., Paris, p. 125.
6 Définition issue de : M. HALBWACHS, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994.
7 C’est dans ce sens que mon étude sur les usages politiques de la mémoire de Sankara se rapproche des analyses de la mémoire coloniale, de Christine Deslaurier et Aurélie Roger et des réflexions de Maurice Halbwachs sur les mémoires collectives.

reconversion sociale plus ou moins différente. Les variables générationnelles, de politisation et de capital culturel déterminent d’avantage ces représentations et ces engagements qui ont comme point commun la revendication « d’un devoir de mémoire » et d’un engagement politique issue d’un « héritage ».

La mémoire, ou plutôt les mémoires, de la période révolutionnaire, peuvent être identifiées dans de nombreuses prises de position sur de nombreux sujets politiques et marquent encore, de façon prégnante la scène politique burkinabé. Certains faits d’actualité locale rendent compte de cette situation[[C’est le cas de la commémoration de la mort de Sankara qui a lieu chaque année, le 15 octobre. Mais on retrouve aussi beaucoup de mobilisations des souvenirs de cette période dans des actions ou mouvements de revendications tels que les manifestations contre la vie chère qui ont eu lieu en février 2007.]].

Les mobilisations provoquées par la mémoire et l’histoire fournissent des objets féconds pour la sociologie politique. Ainsi, le détour par la sociologie de la mémoire, permet de mettre en lumière une partie de la vie politique du Burkina[[ L’étude se concentre uniquement sur une partie restreinte de « sankaristes »]]. En effet, si la mémoire et la personne de Sankara paraissent largement étudiées, il n’en va pas de même avec ses dits « successeurs » et « porteurs de sa mémoire ».

Cette enquête prétend rendre compte d’une série de phénomènes mémoriaux limités dans leur nombre[[Car ils sont assez rares, du fait que le pouvoir est plutôt resté muet sur le personnage de Sankara et sur les « apports » de la période révolutionnaire.]], à travers un terrain délimité dans le temps et dans l’espace. Les actions, les souvenirs et les représentations d’un échantillon de « sankaristes » constituent l’objet d’étude. Il s’agit donc d’étudier les mémoires de gens prises dans leur individualité. Il est vrai que les « sankaristes » établissent principalement une filiation politique avec le passé qui marque leurs engagements et représentations actuelles.

De cette manière, l’étude ne cherche pas l’exhaustivité mais se concentre uniquement sur les « sankaristes » dont on peut dégager une filiation politique à partir de leurs engagements, et surtout de la perception de ces derniers. Cette filiation politique s’exprime à travers leur participation à un réseau de mouvements politiques et sociaux plus ou moins hétérogènes qui revendiquent une « filiation idéologique et mémorielle ». Ce réseau s’apparente à ce que l’on peut nommer comme étant « la galaxie sankariste ». Il est aujourd’hui profondément ancré dans l’espace politique burkinabé et renvoie vaguement à n’importe

8 C’est le cas de la commémoration de la mort de Sankara qui a lieu chaque année, le 15 octobre. Mais on retrouve aussi beaucoup de mobilisations des souvenirs de cette période dans des actions ou mouvements de revendications tels que les manifestations contre la vie chère qui ont eu lieu en février 2007.
9 L’étude se concentre uniquement sur une partie restreinte de « sankaristes »
10 Car ils sont assez rares, du fait que le pouvoir est plutôt resté muet sur le personnage de Sankara et sur les « apports » de la période révolutionnaire.

quelle action plutôt en « faveur du peuple » et à des prises de positions qu’ils qualifient eux-même de « socialisantes »[[Notamment à travers une vision idéalisée plus ou moins partagée par l’ensemble de la société burkinabé (plus fortement chez les jeunes qui n’ont pas eu le temps de connaître la révolution ou à travers les récits de leurs parents) »]]. La « galaxie sankariste » est composée principalement de partis politiques des descendants directs de Sankara et d’associations.

Par ailleurs, plusieurs initiatives mémorielles (symposium en tête) composent une nébuleuse où les leaders sont des « entrepreneurs de mémoire »[[Michael POLLAK, L’expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien d’une identité sociale, Paris, Metaillé, 1990.]]. Leurs actions vont de la divulgation de « l’histoire » à la perpétuation de l’héritage idéologique et à l’organisation de commémoration. Ces entrepreneurs de mémoire sont ainsi des individus qui ont tous vécu la période révolutionnaire mais qui n’y ont cependant pas tous participé de la même manière. Certains possèdent donc une mémoire « vécue » tandis que d’autres pour reprendre les concepts de Maurice HALBWACHS auront une mémoire « empruntée »[[Maurice HALBWACHS, La Mémoire Collective,Paris, Albin Michel, 1997.]]. Dans cette distinction il est notable de constater que la variable générationnelle joue un rôle important.

L’objet « mémoire » reste particulièrement étudié dans les sciences sociales[[Une multitude d’études ont été faites notamment depuis les réflexions de Pierre NORA sur la question.]]. Cependant il se retrouve affublé d’une multitude de définitions. Cette multiplicité entre les conceptualisations des divers phénomènes mémoriaux est saisissante notamment entre les travaux des historiens et ceux des sociologues.

Par conséquent, un chapitre sera consacré par ce que l’on entend à travers l’étude de la « mémoire » afin de définir pleinement le cadre théorique de la recherche. De nombreux auteurs ont étudié les instrumentalisations et les enjeux liés à la « mémoire » des pays européens[[Voir 1s auteurs comme Pierre NORA, Henry ROUSSO, Jean-Clément MARTIN, etc.]]. Concernant l’Afrique il est notable de constater que les chercheurs se sont faits moins prolixes sur la question[[J.P. CHRETIEN et J.L. TRIAUD (dirs.), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Karthala, Paris, 1999. Et C. DESLAURIER et A. ROGER (dirs), « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique », in Politique Africaine, n°102, Karthala, juin 2006.]]. La pluspart des auteurs ont eu l’objectif commun de restituer les relations entre mémoire et pouvoir, c’est-à-dire, de savoir quelles ont été les « politiques du passé »[[Claire ANDREU, Marie-Claire LAVABRE et Daniel TARTAKOWSKY (dir.), Les politiques dupasse, PUP, 2006]] mises en place principalement mais pas uniquement par l’État. Cette lecture

11 Notamment à travers une vision idéalisée plus ou moins partagée par l’ensemble de la société burkinabé (plus fortement chez les jeunes qui n’ont pas eu le temps de connaître la révolution ou à travers les récits de leurs parents)
12 Michael POLLAK, L’expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien d’une identité sociale, Paris, Metaillé, 1990.
13 Maurice HALBWACHS, La Mémoire Collective,Paris, Albin Michel, 1997.
14 Une multitude d’études ont été faites notamment depuis les réflexions de Pierre NORA sur la question.
15 Voir 1s auteurs comme Pierre NORA, Henry ROUSSO, Jean-Clément MARTIN, etc.
16 J.P. CHRETIEN et J.L. TRIAUD (dirs.), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Karthala, Paris, 1999. Et C. DESLAURIER et A. ROGER (dirs), « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique », in Politique Africaine, n°102, Karthala, juin 2006.
17 Claire ANDREU, Marie-Claire LAVABRE et Daniel TARTAKOWSKY (dir.), Les politiques dupasse, PUP, 2006

constitue une base qui servira à présenter les évolutions de la production mémorielle au Burkina Faso au regard des changements politiques du pays. Cela constituera aussi un chapitre de la présente démonstration.

Cependant, l’étude des politiques du passé ne fournit ni un arsenal conceptuel convenable ni des méthodes de recherche empirique applicables à l’objet d’étude choisi, qui ne sont autres que les actions, les représentations et les mémoires d’un groupe d’acteurs défini. Par conséquent, le cadre théorique de cette enquête est celui de la sociologie de la mémoire, fondé par les travaux de Maurice HALBWACHS mais aussi celui de la sociologie de l’action collective. Cette perspective permettra d’analyser les interactions entre les mémoires individuelles, les mémoires collectives et les dynamiques des mobilisations observées empiriquement, en suivant la problématique de savoir quels sont les mécanismes de production des mémoires collectives.

La révolution constitue une expérience politique brève, quatre ans (du quatre août 1983 jusqu’au quinze octobre 1987), singulière mais intense dans l’histoire du Burkina Faso. Cependant cette période est née avec ses jours comptés. Le régime a souvent été accusé de vouloir renverser la hiérarchie sociale à travers des réformes, des politiques et des outils coercitifs (les CDR) auxquels la société qui pourtant aspirait à un profond changement, n’était peut être pas encore préparée à faire table rase de tout son passé et de sa structure sociale. Cette polarisation de la société a eu pour conséquence un renversement aussi tragique que brutal. Ce fait explique en partie le silence de la « mémoire » dans lequel s’est plongé le Burkina Faso sur cette période pendant plus de dix ans. En effet, après la révolution, le régime s’attacha à faire la chasse aux personnalités de premier plan de cette période et a plongé le pays dans un silence lourd. La légitimité du régime, de cette période dite de « rectification », dans sa première phase, se basait principalement sur l’idée que le renversement de la révolution fût un acte héroïque et nécessaire pour en finir avec le désordre national causé par la révolution. Il faut garder ces faits historiques à l’esprit afin d’imaginer le climat qui régnait dans la société burkinabé après la chute de Sankara et ce d’autant plus que l’acteur principal de la chute de Sankara, Biaise Compaoré est toujours au pouvoir.
De cette manière, les anciens personnages politiques de premier plan durant la période révolutionnaire ainsi que leurs familles furent pour la plupart écartés de l’espace public, sans aucune possibilité de rendre hommage à la mort du premier d’entre eux. Ainsi, à travers la répression et la peur de voir ses fils marginalisés, de nombreuses familles choisirent d’éviter toute conversation concernant cette période et encore plus le personnage de Sankara. Ce « temps du silence »[[Michael RICHARDS, A time of silence, Cambridge University Press,1998.]] a atteint son paroxysme à travers la disparition physique du corps du défunt.

Le Burkina Faso est donc depuis vingt-deux ans dirigé par le même homme, Biaise Compaoré. Il a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’Etat sanglant le quinze octobre 1987. Malgré ces apparences de régime démocratique, la scène politique burkinabé est véritablement verrouillée. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les résultats des élections présidentielles qui ont vu la trop large victoire du « Blaiso»[[Surnom de Biaise Compaoré]] pour qu’une opposition digne de ce nom existe[[Elu avec 80,35% de voix. Le premier opposant n’a obtenu que 4,88%]] . Pour certain, le Burina Faso s’apparente à un véritable « régime semi-autoritaire »[[Expression emprunté à M. Ottaway qui définit ces régimes comme se donnant l’apparence de démocraties mais qui renferment des dispositifs de blocages du jeu politique, monopolisant ainsi l’accès au pouvoir entre les mains d’une petite minorité]] ou l’espace politique est totalement entre les mains du pouvoir sans aucune possibilité d’autres alternatives.

Partant de cet état de fait et suivant l’orientation scientifique de la recherche dans l’étude de la mémoire, il est intéressant de se demander comment les mémoires individuelles reçoivent-elles les événements. L’objectif étant de rentrer dans la problématique « de la production des mémoires collectives »[[Marie-Claire LAVABRE, « De la notion de mémoire à la production des mémoires collectives » in Cultures politiques, Paris, Puf, 2001.]] .

En effet une des hypothèses qui guide cette enquête conduit à penser que les activités de la « galaxie sankariste » ont la vocation de produire des mémoires collectives, afin de renforcer leur légitimité dans l’espace politique burkinabé et au sein de leurs propres champs à travers des luttes internes. Mais ce questionnement n’implique pas le fait de penser que les « sankaristes » ont le monopole de production des mémoires collectives. Les moyens de production de mémoire collective sont extrêmement diversifiés dans la forme et dans le temps. Il est indispensable de chercher à travers des récits de vie quelles ont été les conditions favorables qui peuvent expliquer la présence d’un sentiment de se sentir descendant politique de Sankara chez les individus interviewés. C’est en s’intéressant à leur socialisation, leurs

18 Michael RICHARDS, A time of silence, Cambridge University Press,1998.
19 Surnom de Biaise Compaoré
20 Elu avec 80,35% de voix. Le premier opposant n’a obtenu que 4,88%
21 Expression emprunté à M. Ottaway qui définit ces régimes comme se donnant l’apparence de démocraties mais qui renferment des dispositifs de blocages du jeu politique, monopolisant ainsi l’accès au pouvoir entre les mains d’une petite minorité
22 Marie-Claire LAVABRE, « De la notion de mémoire à la production des mémoires collectives » in Cultures politiques, Paris, Puf, 2001.

trajectoires qu’on trouvera des réponses à nos questions.
Une des hypothèses de la recherche est de comprendre quels sont les moyens d’expressions politiques dont peuvent user les individus-citoyens dans un pays où l’espace politique qui s’apparente à « une absence des possibles »[[Expression empruntée à Mathieu Hilgers et Jacinthe Mazzocchetti (dirs.), « Le Burkina Faso, l’alternance impossible », Politique africaine, n° 101, Mars-avril 2006.]], empêche toute tentative d’opposition efficace face au pouvoir.

Il s’agit donc d’analyser les formes de mobilisations et de prises de parole dans l’espace public au sein d’un processus de production mémoriel, dans un régime qualifié de « semi-autoritaire »[[Pour une définition du « régime semi-autoritaire » cf. l’article de Mathieu Hilgers et Jacinthe Mazzocchetti, « L’après-Zongo : entre ouverture politique et fermeture des possibles », in Politique africaine, n° 101, Mars-avril 2006. p. 5-18.]]. Le point de départ de la recherche étant de montrer que l’analyse de processus mémoriel met à jour des moyens d’inscription des individus dans la cité. Autrement dit, cela permet aux individus qu’ils se perçoivent comme plus ou moins proches des enjeux politiques contemporains, quelque soit leur positionnement dans la société, de participer et de s’affirmer. Afin qu’une revendication puisse émerger, il faut que les acteurs bénéficient de fenêtres d’opportunités politiques et d’un contexte favorable. Il s’agit à travers cette recherche de voir comment les acteurs de la mémoire de Sankara, et plus précisément les leaders des groupes politiques sankaristes se saisissent de l’agenda politique et social. C’est à travers ces fenêtres d’opportunités que s’organisent des luttes entre les différents acteurs. L’objectif principal pour ces derniers, étant de savoir qui est le plus légitime et à qui va bénéficier la ressource mémorielle ? Autrement dit, qui pourra le plus légitimement parler au nom de la mémoire de Sankara et ainsi bénéficier de cette puissante ressource symbolique ?

L’enjeu principal de cette recherche est de comprendre quelles sont les dynamiques d’une production mémorielle quand cette dernière est passée sous silence par le pouvoir.

L’hypothèse principale souligne le fait qu’une production mémorielle est le résultat d’interactions entre une environnement singulier (une conjoncture historique, politique, économique et sociale) inscrit dans une temporalité et les résultats des mobilisations et des actions collectives d’acteurs différents qui saisissent la mémoire au gré des besoins de la compétition politique, économique ou sociale dans laquelle ils sont pris. Par ailleurs, la mémoire devient une ressource politique de premier ordre dans un régime semi-autoritaire.

23 Expression empruntée à Mathieu Hilgers et Jacinthe Mazzocchetti (dirs.), « Le Burkina Faso, l’alternance impossible », Politique africaine, n° 101, Mars-avril 2006.
24 Pour une définition du « régime semi-autoritaire » cf. l’article de Mathieu Hilgers et Jacinthe Mazzocchetti, « L’après-Zongo : entre ouverture politique et fermeture des possibles », in Politique africaine, n° 101, Mars-avril 2006. p. 5-18.

manière ces actions peuvent être considérées comme des stratégies de transmission et de construction d’une mémoire d’un événement historique. Ces actions expriment également le caractère sélectif de la mémoire, c’est-à-dire, la reconstruction du passé à partir des intérêts du présent. Toutefois ces actions ne répondent pas toutes aux mêmes raisons, aux mêmes buts ni ne connaissent le même sort.

Nous verrons dans une première partie, les concepts que nous utiliserons tout au long de cette recherche et qui nous permettront d’étudier la mémoire de Thomas Sankara. Ensuite, nous nous attacherons, à travers l’analyse des trajectoires des dits sankaristes, de mettre en avant les formes de mobilisations de la mémoire de Sankara. Et enfin, dans une troisième partie, nous présenterons les interactions entre la mémoire et l’environnement politique.

Conclusion

A travers cette enquête, nous avons tenté de comprendre les processus des recompositions mémorielles qui traversent un pays marqué politiquement par « l’absence des possibles ». C’est dans ce contexte qu’une partie de la société, majoritairement composée de membres de l’opposition se considérant continuateurs « de l’oeuvre de Sankara », se mobilisent pour revendiquer l’histoire et les idéaux inscrits dans la mémoire de Sankara afin de légitimer leur combat, de s’en servir comme fenêtre d’opportunité politique ou même, comme c’est le plus souvent le cas, de l’utiliser comme ressource dans leurs luttes internes.

Ainsi l’enquête s’est principalement attachée à explorer à travers les usages de la mémoire de Sankara, un groupe d’individus particuliers : « les sankaristes ». C’est à partir de leurs souvenirs, de leurs trajectoires, de leurs rôles politiques qu’il a été tenté d’élucider quels peuvent être les vecteurs d’une mémoire, en arrivant à la conclusion que c’est bien à travers la politisation et les mobilisations de l’action collective que la production mémorielle se met en œuvre.

De ce fait, dans le cas de la mémoire de Sankara, mémoire et histoire se trouvent intrinsèquement politisées. Le sentiment d’appartenir à l’opposition sankariste va dans le sens d’une opposition frontale face au pouvoir dans laquelle les usages de la mémoire de Sankara au sein desquels la mise en avant de valeurs portées par Sankara sont utilisées comme des armes politiques. Cependant, les actions des sankaristes répondent bien plus souvent à des logiques moins moralisantes et plus stratégiques. Elles s’apparentent donc à des stratégies au sein d’un système politique où la mémoire est-une ressource utilisée comme un tremplin politique. Par conséquent, les actions analysées répondent à une instrumentalisation.

Par ailleurs, dans un régime où « l’absence des possibles » est un fait, l’opposition ainsi réduite au silence est marquée par son éclatement et peut saisir la mémoire de Sankara à travers des actes de commémoration pour marquer son opposition à certaines pratiques du régime. De ce fait, la mémoire participe dans une certaine mesure aux réinvestissements d’espaces sociaux en leur donnant ainsi une dimension politique à travers le pont entre les images du passé et ses usages du présent.

Enfin, inscrite dans une histoire longue, nous avons pu constater que la mémoire est aussi mobilisée en fonction des enjeux du présent et des contingences de l’environnement. C’est ainsi que tous travaux sur les productions mémorielles doivent être également pensés dans un contexte spécifique. La mémoire de Thomas Sankara au Burkina Faso est bien une production issue des interactions entre les enjeux spécifiques des acteurs et les contraintes de l’environnement.

Source : http://www.univ-paris1.fr/fileadmin/Centre_doc_ufr11/M2_2008-2009/M2R_EA-_JOLY.pdf

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