Nous vous livrons ci-dessous de très larges extraits du mémorandum sur les évènements du 15 octobre 1987 que nous avons tirés du livre de Sennen Andriamirado « IL s’appelait Sankara »et du numéro 33 de la revue Politique Africaine. 

Ce document, réalisé par les membres du Front populaire est une justification du coup du 15 octobre et de l’assassinat de Sankara alors alors que ceux qui le soutenaient encore étaient soit emprisonnés, soir assassinés, soit en exil ou n’avaient tout simplement pas la parole . Nous aurions bien sur aimé pouvoir vous produire un contre mémorandum mais celui-ci n’existe pas malheureusement pas.

Nous considérons cependant qu’il nous appartient de porter ce document à votre connaissance pour que vous puissiez vous faire votre opinion vous-même.

Nous avons aussi cependant mis en ligne des commentaires, ceux effectués par Sennen Andriamirando après les résultats de son enquête publiés dans l’ouvrage ‘Il s’appelait Sankara » et les commentaires de le numéro 33 de la revue Politique africaine (voir à l’adresse http://www.politique-africaine.com) . Vous trouverez ces commentaires à l’adresse http://www.thomassankara.net


 

Mémorandum sur les évènements du 15 octobre 1987

 

 

Cette crise politique n’était que le reflet d’un profond marasme économique et social auquel avait conduit la politique volontariste impulsée par le président du CNR, le capitaine Thomas Sankara depuis environ deux ans.

Ainsi, les maux de notre société néo-coloniale plutôt que d’être amoindris, n’ont connu souvent qu’une apparente régression, malgré l’immense mobilisation populaire dès le lendemain du 4 août 1983, connaissant‘même parfois, une résurgence nouvelle et amplifiée.

Le présent mémorandum se veut une analyse critique de la situation interne qui s’est développée au sein de la Révolution démocratique et populaire (RDP); une Révolution qui a triomphé en l’absence de l’organisation d’avant-garde de la classe ouvrière et qui se devait forcément de résoudre prioritairement et correctement cette question politique et organisationnelle l’unité des révolutionnaires et de leur constitution en parti, question qui pose en réalité celle de la direction conséquente de la Révolution.

 

Origine de la déviation

I1 fut créé le Conseil national de la révolution, un organe de direction dont la nature, la composition, les attributions et le fonctionnement étaient des plus imprécis …

Le CNR constituait cependant un bien curieux Front dans la mesure où l’adhésion des organisations politiques se faisait sur la base de la représentation bien limitée, alors que celle des militaires se faisait sur des bases non définies mais apparemment individuelles. Par ailleurs, il n’y avait en réalité au sein du CNR aucune différence entre représentants d’organisations et individus. Les uns comme les autres étaient sur le même pied d’égalité et les représentants des organisations étaient appelés à agir et à réagir à titre individuel.

Créé le 4 août 1983, le Conseil national de la révolution n’a été doté de textes de fonctionnement (statuts, règlement intérieur) qu’en 1985.

Néanmoins, un début d’organisation interne s’amorça en octobre 1985 au sein du CNR avec la création d’un Comité central, d’un Bureau politique et des cellules de base.

Le Comité central comprenait alors quatre représentants de l’Union de lutte communiste-reconstruite (ULC-R) et des éléments militaires au nombre de vingt. Les autres membres du CNR, exclusivement militaires furent organisés en cellules du CNR. Depuis ce moment, seul le Comité central se réunissait hebdomadairement et il n’y eut plus d’Assemblée générale du CNR.

Par ailleurs, en novembre 1986, un élargissement du CNR s’opéra dans la confusion à des individus. Cette intégration de personnes individuelles se fit sans respect des normes statutaires (critères et instances de sélection, stages, etc.) et fut en réalité une manœuvre par laquelle les amis du Président et ses proches accédèrent à l’organisation et au Comité central. On pouvait y compter notamment la Secrétaire particulière du Président, les éléments de la sécurité présidentielle et des départements techniques de la Présidence …

Quelques résolutions et décisions prises n’étaient point rendues publiques ni appliquées tant que le président du CNR n’y portait (sic) un intérêt particulier. Ainsi, les recommandations concernant l’encouragement à la production et à la consommation nationales à travers notamment la création d’une structure spécialisée à même de faire des propositions justes et applicables furent abandonnées au profit d’initiatives spectaculaires et spontanéistes. Par ailleurs, les critiques faites sur l’organisation et la qualité des cadres de la Présidence furent rejetées dans les faits, au profit du statu quo. De même, les propositions du programme de travail de la commission politique qui comportaient la nécessité de faire prioritairement le bilan de la vie du CNR et de sa politique furent séance tenante retirées des points de discussions du Comité central. Et, lorsqu’une idée était retenue, dans la pratique elle était détournée. Tel fut le cas de la lutte contre la corruption, transformée en un spectacle plutôt folklorique et tapageux qui n’aboutit à aucun résultat plausible …

Quant aux réunions du Bureau politique, au début elles furent beaucoup plus rares que celles du Comité central (plus de trois mois d’intervalles parfois). I1 ne se réunissait en réalité que de façon exceptionnelle et sur des problèmes exceptionnels. Le président du CNR ne convoquait le Bureau politique que pour se donner une couverture par rapport à certaines décisions prises individuellement et qui posaient ou pouvaient poser des problèmes sur le terrain …

En réalité, le président du CNR, seul habilité à convoquer les réunions des organes dirigeants, les faisait fonctionner selon ses chances de faire adopter ici ou là des propositions particulières. Le président du CNR entreprit d’élargir le Comité central aux chefs de cellules. Mais, cette opération eut pour résultat de dessiller progressivement les yeux de la plupart de ces militants, de démystifier les structures dirigeantes (Comité central, Bureau politique), ainsi que le charisme du capitaine Thomas Sankara. Aussi, l’on comprend qu’à partir d’août 1987, le Comité central ne se soit plus réunit (sic)…

Au Bureau politique, le Président disposait de quelques appuis qui lui permettaient d’imposer ses vues. Mais, cela devenant de plus en plus difficile, il se replia en définitive sur son Secrétariat politique créé de toute pièces et sur mesure. Là, se retrouvèrent à une exception près, les inconditionnels du Président, ses proches collaborateurs au niveau de la Présidence du Faso, « larbinisés » au plus haut point …

L’article 27 des mêmes statuts [ceux du CNR] précise que « la direction est collective à tous les niveaux et la responsabilité individuelle. La discipline librement consentie veut qu’après discussion, les décisions prises soient reconnues et appliquées par tous. La minorité se soumet à la majorité, les organes inférieurs aux organes supérieurs, l’individu à l’organisation ».

Ces justes principes ne furent malheureusement pas respectés dans la vie et le fonctionnement général du CNR et à leur place, s’est développée et pratiquement instaurée une discipline organisationnelle dont la référence essentielle était devenue le président du Conseil national de la révolution.

L’absence de collégialité et de démocratie interne véritables, faisaient que tant qu’une proposition n’était empreinte de la marque personnelle du Président, elle ne pouvait être considérée comme définitivement acquise …

Les manifestations de la déviation

Le premier responsable de l’État se fit le détenteur quasi absolu de tous les pouvoirs et ne conçut devoir rendre compte qu’à sa propre conscience. C’est ainsi qu’au fil des ans, il prit l’habitude de décider en dehors des structures appropriées, de ne pas tenir compte des critiques, objections ou oppositions à ses idées, de refuser de se soumettre à l’avis de la majorité lorsqu’il lui arrivait de faire discuter ses projets. Seul comptait finalement pour lui ce qu’il pense et ce qu’il veut (sic). Une telle pratique du pouvoir au sommet ne pouvait qu’étouffer toute vie démocratique au sein du CNR.

Au niveau de l’exécutif, la boulimie du pouvoir amena le Président à vouloir gérer personnellement et directement les départements ministériels à la place des ministres.

La Présidence du Faso était devenue selon l’expression de ses cadres « le centre de conception, de direction et de contrôle de 1’Etat »…

Dépité par la vigilance des organisations politiques révolutionnaires et des responsables honnêtes des structures populaires qui s’opposaient aux intrigues visant à utiliser les forces progressistes de notre pays pour asseoir un pouvoir personnel, le président du CNR se livra sans retenue à une véritable campagne de dénigrement anti-groupe et anti-parti. Alors, il tentera de faire de l’organisation militaire révolutionnaire (OMR) l’unique pilier de la révolution et du pouvoir. Cette organisation exclusivement militaire qui était pratiquement en hibernation depuis le début de la Révolution démocratique et populaire s’employa à refaire peau neuve à partir d’août 1987 : on s’y attacha à la rédaction de textes fondamentaux qui jusque-là n’existaient pas. Les statuts rédigés précisaient notamment dans leur préambule que « Consciente du rôle historique qu’elle a joué pour le triomphe des tâches de la Révolution et convaincue de la nécessité de l’existence d’une véritable avant-garde, l’organisation militaire révolutionnaire se fixe comme tâche immédiate de réaliser l’union de la gauche burkinabè en vue de la création du parti marxiste-léniniste »…

Le spontanéisme était la méthode de direction prédominante au sein du CNR, et le volontarisme la ligne politique impulsée par son Président …

Au cours 4 e année de la Révolution, on a assisté à une démobilisation chronique des masses au sein des structures populaires (CDR, UFB) ainsi qu’à une déviation anarchiste, policière et militariste de certaines de ces structures. Tel fut notamment le cas de Comités de défense de la révolution (CDR) militairement formés qui s’étaient érigés en organes de terreur et de rançonnement du peuple.

La substitution du centralisme bureaucratique au centralisme démocratique… conduisait les responsables politiques et les structures dirigeantes à user de méthodes fascisantes dans la résolution des contradictions non antagoniques et le dénouement des crises politiques structurelles. Aussi, pour les masses, la démocratie révolutionnaire était devenue synonyme de dictature dirigée contre elles.

Au niveau des structures populaires, les lacunes et insuffisances vécues incombent pour une grande part à l’organe chargé de la coordination : le Secrétariat général national des CDR. La mauvaise organisation du Secrétariat, le culte du bureaucratisme et du larbinisme en son sein, le non-respect du statut général des CDR, ont largement ouvert la porte aux abus dans l’exercice du pouvoir populaire en permettant à des éléments socialement et de mauvaise moralité de se livrer impunément à des exactions, à des actes de vandalisme, créant ainsi un sentiment d’insécurité dans leur entourage …

La semaine de la femme tenue en mars 1985 avait permis de définir clairement son rôle et sa place dans la révolution démocratique et populaire … [mais] les militantes de 1’UFB étaient réduites aux tâches domestiques lors des assises des structures populaires …

L‘aile déviationniste, consciente de sa trahison des aspirations de notre peuple, voulant coûte que coûte supprimer tout foyer de résistance, utilisait l’appareil d’Etat pour tenter de liquider les syndicats à défaut de les caporaliser. En fait, cette pratique traduisait une négation de la nécessité des syndicats, en tant que forme d’organisation autonome des travailleurs. .

Tout cela exprimait une ligne politique de capitulation devant l’impérialisme et la bourgeoisie réactionnaire qui entraîna 1’infiItration progressive des éléments de la droite au sein de l‘appareil d’Etat. Ce phénomène s’intensifia à partir de la 3e et 4e années (sic) de la révolution. Pendant que les révolutionnaires étaient inquiétés, traqués à cause de leur opposition à la dégénérescence du processus, des réactionnaires qui ont fait leurs preuves dans la collaboration néo-coloniale au sein des régimes antérieurs, étaient hissés dans les hautes sphères de la hiérarchie administrative et politique du pays. Le seul mérite de ces derniers était l’étalage de leur servilité courtisane à l’endroit du chef de 1’Etat …

A l’étranger en dehors des hommes avertis, on ne connaissait plus notre révolution : on connaissait un homme. Et puisqu’aujourd’hui cet homme n’est plus, on déduit qu’il n’y a plus de révolution. Cela est bien dommage de réduire la lutte d’un peuple à un individu …

Vis-à-vis des États révolutionnaires amis, la direction du CNR se comportait en « donneur de leçon ». La révolution burkinabè est « pure et dure » et doit constituer l’avant-garde du mouvement révolutionnaire mondial ! L’on se souvient de la polémique qui s’est instaurée entre le président du CNR et le président du FRELIMO, Samora Machel, sur les accords de N’Komati parce que le président du CNR s’était érigé en donneur de leçon et n’agissait pas en camarade, procédant à un échange d’expériences. I1 en fut de même de ses ingérences grossières dans les affaires intérieures du Parti éthiopien.

Mais toutes ces erreurs, ces incohérences étaient masquées par les médias impérialistes (ces griots modernes) qui avaient trouvé en Thomas Sankara une « marchandise » qui se vend bien …

La plus grande erreur sur le plan économique réside dans la conception même de l’économie que se faisait l’aile déviationniste. Pour elle, l’économie n’est pas une science. Le président du CNR l’a déclaré publiquement à la 2e Conférence des CDR à Dédougou en avril 1987. Selon lui, l’économie n’obéit pas à des lois objectives. Elle est l’œuvre des masses qui décident de consommer  tel produit ou non. C’est pourquoi la loi de l’offre et de la demande n’existe pas. Une telle conception populiste ravale l’économie à une matière répondant à des humeurs, des caprices et autres considérations d’ordre religieux. Ceci explique pourquoi, il s’était permis de tâtonner, d‘improviser en ce qui concerne les décisions économiques.

Ainsi par exemple, il a été décidé de la construction de quatre-vingt dix magasins populaires, sans étude de marché et malgré l’opposition courageuse de certains techniciens.

A ce jour, bon nombre de ces magasins demeurent fermés. Ceux qui ont été ouverts (péniblement), connaissent de sérieuses difficultés de gestion alors que leur financement a contribué à détériorer dangereusement la situation de la maison mère  « FASO YAAR »…

« Tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme. » Entendez plutôt par là : « tout ce qui sort de l’imagination du Chef, est réalisable par le Peuple ». Cette absurdité philosophique fut appliquée comme un principe de notre révolution, à la gestion des affaires de 1’Etat. Une telle formule est l’expression achevée du volontarisme dans le domaine économique et c’est au nom de cette « vérité » que l’on tenta d’instituer avec force propagande, le « salaire vital »*, que « Faso Soulga » fut créée (Société de couture aujourd’hui déficitaire), que les champs collectifs furent institués pour les fonctionnaires, que les Groupements d’intérêt économique (GIE) furent créés par la contrainte, que des barrages furent construits par les populations sans études, ni encadrement technique suffisant. La plupart de ces barrages furent emportés dès les premières pluies. C’est aussi en vertu de cette « idée de génie » que l’usine de fabrication textile (Faso Fani), de plus de huit cent cinquante employés devait être fermée et remplacée par de petites unités artisanales de tissage de coton, etc.

La troisième grande déviation est l’application du principe, « tout ce qui est organisé est bureaucratique et par conséquent lent », reflet du spontanéisme et de l’improvisation dans le domaine économique. Ainsi, pendant que notre peuple réalisait son PPD (Programme de transformations socio-économiques étalé sur 15 mois et qui devait être clos le 31 décembre 1985) des actions anarchiques (initiation d’autres projets) étaient entreprises par les Départements de la présidence du Faso. Aussi, alors que notre Peuple s’attelait à réaliser certains projets de son premier Plan quinquennal de développement populaire (1986-1990) et à rechercher des financements pour les autres, les structures de la présidence du Faso parallèlement à l’exécution de ce Plan, confectionnaient d‘autres projets hors plan et en recherchaient le financement auprès des bailleurs de fonds avec pour seul argument « technique » : « le président du CNR tient personnellement à ce projet » …

Certaines mesures à caractère social, fondées sur de naïves et bonnes intentions de petit bourgeois révolté devant les horreurs de la société néocoloniale, ont été engagées malgré les critiques ouvertes de plusieurs camarades et les réserves de la majorité d’entre eux. A la pratique, ces mesures se sont révélées inopérantes et .malheureuses…

Tel fut aussi le cas de la lutte contre la mendicité qui a pris le même cours, témoignant ainsi du fait que le CNR, au lieu de s’attaquer aux racines du mal, c’est-à-dire aux causes réelles qui l’ont fait naître, s’en prenait aux simples effets …

L’une des tâches fondamentales de la révolution est la lutte contre l’analphabétisme, l’obscurantisme et pour l’accès à la connaissance, afin de doter les masses populaires, d’une base élémentaire de raisonnement rationnel et scientifique.

[Mais] il n’était possible aucunement de favoriser l’émergence d’une culture nationale et progressiste, en menant le Peuple à la cravache et en l’abrutissant.

La résistance à la déviation

La phase finale de la crise, quant à elle, s’est déroulée dans le cadre de la résistance au sein du gouvernement et de certaines structures populaires … Le président du Faso ne présida plus les réunions hebdomadaires du Conseil des ministres qui se révélèrent, dans les circonstances de l’époque, pratiquement sans objet …

Mais la crise allait éclater au grand jour au sein du gouvernement avec ce qu’on a abusivement appelé « le dossier de l’information » qui a opposé un mois durant le président du CNR à des journalistes : le crime de ces journalistes était d’avoir osé porter au grand jour, la trahison des objectifs de la révolution.

Le 23 septembre 1987, le dit dossier fut introduit par le Président à l’ordre du jour du Conseil des ministres. Le principe de la sanction fut rejeté, mais le Président poursuivit ses intrigues et sanctionna les dits journalistes contre toutes les protestations.

Cependant, lorsque voulant développer sa deuxième tentative d’unification en juin 1987, il fit appel aux organisations membres du CNR, celles-ci demandèrent que l’analyse critique soit faite de la vie du CNR et de la première tentative d’unification en juin 1986.

La mise en Oeuvre du 2e processus d’unification allait entraîner un clivage entre les Organisations. Ce clivage a opposé l’ensemble des autres organisations à l’ULC(R) que le président du CNR utilisait à son gré pour saboter le processus unitaire envisagé par les révolutionnaires et imposer sa vision mystique et autocratique de l’unification … Les autres organisations qui l’avaient si bien compris développèrent alors des contacts entre elles (UCB, GCB, ULC) pour créer des conditions favorables à leur rapprochement politique et à l’unité d’action contre la déviation …

Au-delà de l’apathie et de la démobilisation générales … la résistance organisée au niveau des structures s’était caractérisée par des campagnes de rejet des mots d’ordre de la direction …

Ce fut le cas des décisions relatives aux constructions dans les centres urbains qui faisaient obligation de respecter un lot de contraintes fantaisistes avec effet rétroactif. ..

Le Comité d’université de Ouagadougou (CUO), le Bureau national des élèves, ainsi que la 2e Conférence nationale des CDR d’universités brillèrent dans cette lutte courageuse de résistance à la déviation.

De toute évidence, les structures populaires ne voulaient plus de ces méthodes autocratiques de direction et de la politique incohérente et dangereuse du président du Faso. Qu’il s’agisse des structures populaires civiles ou militaires, la résistance à ces déviations se traduisit par le refus d’exécuter de nombreux mots d‘ordre et le Secrétariat général national des CDR, organe d‘exécution des sombres projets du président du CNR, ne put rien contre cette résistance.

 

L’exacerbation finale de la crise

.. Le Président du CNR, battu et isolé sur le plan politique, s’était résolu à faire usage de la force pour asseoir son pouvoir personnel. Quelques faits illustrent mieux cette situation.

Persévérant dans ses erreurs démocratiquement combattues par les instances dirigeantes et la quasi-totalité des structures organisationnelles de la révolution qui avaient choisi la désobéissance aux mots d’ordre de dénonciation de la direction comme méthode de résistance, le président du CNR, dans sa vision militariste du pouvoir, allait tenter un regroupement autour de la personne dans l’Organisation Militaire révolutionnaire (OMP). Mais ce projet se révéla très vite dangereux, parce qu’il fallait auparavant réussir à éjecter les principales têtes de la fraction populaire et antimilitariste de cette organisation.

La réunion de 1’OMR du 3 septembre 1987, au cours de laquelle le capitaine Blaise Compaoré et ses compagnons de résistance furent à tort accusés d’être les auteurs de tracts d’opposition au président du CNR, a incontestablement incarné les moments les plus tendus dans les annales de la crise. C’est au cours de cette réunion que le capitaine Blaise Compaoré a publiquement dénoncé l’organisation militaire révolutionnaire (OMR) comme un regroupement militariste incompétent dans les questions de la mobilisation, de l’organisation et de la sensibilisation du Peuple.

I1 dénonça également l’arbitraire qui frappait les révolutionnaires non militaires. Mais aucune leçon ne fut tirée de cette réunion qui se termina dans la crispation généralisée.

L’incident de Tenkodogo le 2octobre 1987 en fut un des multiples rebondissements. En ce jour anniversaire du DOP le président du Bureau national des étudiants parlant au nom de la Jeunesse dans son ensemble, dénonce publiquement la déviation militaro-fasciste du processus. Le président du CNR considère ce discours comme une attaque contre sa personne et décide de sanctionner l’étudiant qui n’a pourtant été qu’un porte-parole des structures révolutionnaires de la Jeunesse. La crise politique devint alors pratiquement ouverte, quand le Pouvoir révolutionnaire provincial (PRP) du Houet (2e Province du pays) se prononça publiquement en faveur du discours des structures de la Jeunesse.

Pris de panique face à l’opposition généralisée des révolutionnaires qui se dessinait, et à la faveur d’une autocritique individuelle arrachée par la suite au président du bureau national des étudiants, le président du CNR entreprit de diviser leurs rangs en sanctionnant avec le complicité de certains de l’Union des luttes communistes (ULCR), des éléments du PRP du Houet. Mais ce plan machiavélique qui consistait  à dresser les structures et les unes contre les autres en vue de les affaiblir pour les mater isolément n’eut pour effet que l’accentuation de la crise qui se développait de plus belle par les dénonciations publiques des méthodes de direction autocratiques du président du CNR ainsi que de l’opportunisme et de la corruption des derniers de ses fidèles. Mais ce fut vain.

Manifestement il apparaissait de plus en plus clairement que le président du CNR n’entendait ni reconnaître ni corriger ses erreurs ; c’était pourtant la seule voie qui restait pour la résolution démocratique de la crise.

La réunion au siège du Conseil de l’Entente, le jeudi 8 octobre 1987 à 19 heures qui avait regroupé les Chefs historiques de la révolution sur convocation du président du CNR et l’atmosphère qui l’a caractérisée, avaient achevé de convaincre que la résolution démocratique de la crise était désormais impossible. L’ordre du jour portait sur la double question du discours de la Jeunesse à Tenkodogo et le soutien du PRP du Houet et l’objectif était de chercher un appui pour réprimer. Mais les autres chefs historiques de la révolution, en vertu de leur attachement aux principes organisationnels, et à la cause du Peuple (c’est d’ailleurs là leur point de ralliement avec les masses) ont voulu chercher à mieux comprendre le problème et à proposer d’autres solutions tout en affirmant que la tentative de prendre des sanctions était arbitraire.

Déçu le président du CNR les quitta précipitamment en leur claquant la porte au nez, matérialisant ainsi la rupture du dialogue. De retour au Palais, il décida de passer à la violence et téléphona au commandant de la gendarmerie (un de ses fidèles)  pour donner l’ordre d’arrêter les capitaines Blaise Compaoré et Henri Zongo, tout en précisant qu’il s’occuperait dès que celui-ci rentrerait dans sa tournée à l’ouest du pays.

Le commandant de la gendarmerie, bien conscient des limites de ses forces, rétorqua que cela n’était pas opportun, car selon lui, la situation dans l’armée risquerait d’être non maîtrisable : qu’il avait raison!

Ce projet échoua sur cette argumentation et le président du CNR, par mesure de sécurité et de discrétion, entreprit de téléphoner à 22 heures au capitaine Blaise Compaoré pour s’excuser de son comportement à la réunion de 19 heures. Cette méthode était de toute façon bien connue : jouer au repenti et à l’innocent quand il prépare ses intrigues.

En effet après s’être excusé, il fait mettre en alerte dans la même nuit, les unités militaires dont les chefs lui étaient fidèles, c’est-à-dire l’Escadron de transport et d’intervention rapide (ETIR) à Kamboinsé (12 km au nord de la capitale), la Brigade d’intervention aéroporté (BIA) à Koudougou (100 km de l’ouest), la Force d’intervention du ministre de l’Administration Territoriale et de la Sécurité (FIMATS) à Saaba (10 km à l’est) et la garde présidentielle. Elles resteront ce jour en alerte jusqu’au matin, à l’insu du commandant en chef du haut commandement des forces armées populaires (commandant Lingani) et du commandant de la 5 ème région militaire (le capitaine Blaise Compaoré) de qui ces unités relèvent pourtant à l’exception du BIA..

Irrégulièrement, cet état d’alerte va se poursuivre, jusqu’au 15 octobre 1987. Parallèlement, et conformément à son subtil jeu de fourberie et de démagogie, le président du CNR donnait publiquement l’apparence que tout allait pour le mieux et qu’il n’y avait pas de crise. C’est ainsi que pour mieux voiler la crise au sein de l’OMR après la réunion du 3 septembre (cette crise étant de plus en plus présente dans la rumeur publique), il fait rédiger une note interne à l’OMR mais qui fut portée par voie officielle à la connaissance de tous les membres du CNR, organisations y comprises. Dans cette note il était démagogiquement spécifié qu’il « n’y avait aucun problème au sein de l’OMR, ni entre les quatre chefs historiques de la révolution ». Cependant, on y précisait de façon paradoxale que « désormais l’OMR considère que celui qui s’attaque au président du CNR s’attaque à elle et à la révolution ». C’était bien là l’expression concentrée du militarisme le plus éculé et la preuve manifeste que la situation était explosive.

Devant cette situation et le risque d’explosion, les camarades du Centre national d’entraînement commando (CNEC) de Pô détachés à Ouagadougou se concertent pour trouver une solution à la crise.

C’est ainsi que le 14 octobre 1987, une réunion fut convoquée par le chef de détachement au Conseil de l’Entente. Cette réunion regroupait les éléments du Palais de la présidence (favorables au capitaine Sankara), du Conseil de l’Entente, du détachement du BIA de Koudougou et une délégation de Pô.

Devant l’ambiance surchauffée, le chef de détachement, initiateur de la réunion suspend et fait convoquer pour le 15 octobre au matin une autre réunion limitée cette fois aux cadres précitées et aux délégués des soldats.

C’est à l’issue de cette rencontre que les éléments favorables au capitaine Blaise Compaoré, seront informés par certains de leurs camarades du Palais de la présidence des ordres données par un vaste complot dit « opération de 20 heures », complot visant à éliminer le capitaine Blaise Compaoré, le commandant Lingani et le capitaine Henri Zongo.

Le chef de corps de l’ETIR (Koama) avait reçu quelques jours auparavant, plus d’un million de francs de la présidence pour mettre en état de marche son arsenal de guerre. Il s’agissait de l’achat de batteries pour les engins blindés AML 90.

Dans le même temps, le mercenaire Vincent Sigué, responsable de la FIMATS récupérait une énorme quantité de munitions en signant à la place du commandant de la  5 ème région militaire, qui n’était autre que le capitaine Blaise Compaoré.

Le jeudi 15 octobre, Koama demande à tous ses éléments de rejoindre le corps avant 15 heures.

A la base aérienne révolutionnaire (BAR), les partisans du capitaine Sankara avait préparé quatre avions militaires (SIAI Merchetti) qui avait pour mission d’empêcher toute avancée éventuelle des troupes de Pô sur Ouaga. Par ailleurs, ils avaient déjà fait sortir certaines armes et munitions et saboté d’autres en leur enlevant les percuteurs.

Devant ces préparatifs, la capitaine Henri Zongo alerté, entre en contact téléphonique ave le lieutenant Sanogo Elisée, adjoint à l’ETIR, pour s’inquiéter de la situation. Celui-ci lui répond qu’il peut passer le voir à l’ETIR s’il veut plus d’informations et que dans tous les cas, ils se verraient au siège du CNR dans la soirée. Quelle arrogance et quelle suffisance à l’endroit d’un supérieur hiérarchique!

Le spectre de la guerre civile était menaçant ; le président du CNR était manifestement l’initiateur principal de ce complot ourdi contre l’ensemble du peuple, de ses révolutionnaires conséquents dont notamment la fraction saine et populaire de l’armée. Il entendait faire du rendez-vous de 20 heures un moment décisif dans les annales de son autocratie. C’est bien conscient de la vive tension qui opposait, après leur assemblée générale du jeudi matin, des éléments de la sécurité du Palais et ceux du Conseil, que le président du CNR entreprit de respecter son calendrier de manière innocente et inoffensive pour ne pas attirer des soupçons quant à son projet. La convocation (comme prévu) de la réunion du secrétariat permanent du CNR du 15 octobre 1987 à 16 heures sous sa présidence n’était donc en fait, qu’un banale mesure de sécurité destinée à voiler le complot de 20 heures et un moyen pour ses hommes de main de vérifier dans la discrétion, son dispositif de guerre au siège du Conseil de l’Entente.

Mais c’était sans compter avec la vigilance des éléments affectés à la sécurité au siège du CNR et celle de certains éléments de la garde présidentielle elle-même. Informés à temps par ces militaires patriotes, les révolutionnaires sincères se sont insurgés, déjouant ainsi le complot de 20 heures et évitant à notre peuple un bain de sang inutile. En effet, cet immonde complot aurait inévitablement engendré une effroyable guerre civile mettant aux prises l’alliance réactionnaire des éléments militaristes (dont les chefs militaires corrompus des unités citées plus haut et des mercenaires à la solde du président) et l’ensemble de notre peuple militant, notamment sa fraction armée dont la ferveur à défendre les acquis de la révolution est inégalable. Et l’histoire confirme déjà que le président du CNR lui-même n’aurait pu survivre à cette guerre civile. Les ambitions du mercenaire Sigué Vincent étaient des moins courtoises… à l’endroit du président du CNR son maître, dont il avait programmé l’éviction et l’assassinat le 20 octobre 1987, soit 5 jours après l’exécution conjointe de leur complot. En effet, depuis son retour en septembre 1987 d’une mission à Cuba, ce mercenaire se préparait fiévreusement à assure la direction de l’Etat. Pour cela il prenait des cours en économie politique.

Les documents saisis sur lui après l’avènement du processus de rectification témoignent qu’il avait déjà choisi sa deviser et son drapeau national pour marquer l’ascension du « mouvement du 20 octobre » sous la houlette de « forces révolutionnaires combattantes » composées de la FIMATS et de nombreux mercenaires.

C’était certes là une illusion et une grande sous-estimation des forces de la fraction armée du peuple, mais c’est tout de même une preuve que la guerre civile qui se dessinait allait être effroyable. Mais revenons aux évènements de l’après-midi du 15 octobre 1987. Au cours de ces évènements, les signes du complot de 20 heures en préparation se dessinaient nettement.

Sigué se trouvait sur la route de Saaba (10 km à l’est de Ouagadougou) avec ses éléments. Les cops de feu de 16 heures éclateront alors qu’il y fait sa reconnaissance et l’on comprend sa surprise légitime lorsqu’il s’est écrié :  » Pourquoi tirent-ils maintenant. C’était prévu pour 20 heure! » IL prendra la fuite vers le Ghana avec plus de 2 millions de francs CFA, quand il comprit que le complot avait échoué.

A la BAR, les partisans du capitaine Sankara firent une distribution sélective des armes dès les premiers coups de feu et après la lecture de la proclamation du Front Populaire annonçant la défaite du capitaine Sankara, un de ses partisans, dépité, entreprit d’exécuter un bombardement aérien de la Radiodiffusion et de la zone du Conseil de l’Entente. Il fut rapidement neutralisé grâce à la vigilance des camarades qui veillaient à la sécurité des lieux.

A la présidence du Faso, beaucoup de civils sont surpris par les évènements de 16 heures au lieu de 20 heures comme prévu. Cette surprise et ce dénouement inattendus ont poussé Boukary Kaboré dans une aventure rocambolesque qui connaîtra un dénouement heureux le 27 octobre 1987 : Kaboré Boukary, dit le « lion » du Bulkiemdé, a été un autre rêveur, candidat à l’accession à la tête de l’Etat. Ce tortionnaire bien connu des populations de Koudougou y était méprisé et redouté tant par ses actes de répression arbitraire contre les populations. Une proclamation abandonnée dans sa tanière, après sa déroute, témoigne éloquemment que même les fous rêvaient de prendre les rênes de l’Etat.

Chez les civils fidèles au président, les singes préparatoires d’une guerre imminente étaient visibles. C’est le cas de Dondassé Eugène (ancien ministre des Finances du CNR) qui, à la surprise générale de tout son personnel, est venu dès le matin du jeudi 15 octobre en armes dans bureau tout comme Fidel Toé, ministre de la Fonction publique. C’est aussi le cas de Just Tiemtoré, ministre de l’information qui déclara dès les premiers coups de feu aux agents de la présidence où il se trouvait : « N’ayez pas peur, c’est le camarade président qui règle ses comptes avec les imbéciles ». Il en est de même de Fidèle Toé.

Au regard des multiples péripéties de cette crise profonde qui aura sérieusement éprouvé les révolutionnaires burkinabé et à la lumière de l’alliance des forces révolutionnaires militaires et civiles avec l’ensemble de notre peuple militant dans la résistance et la lutte contre la déviation, le Mouvement de rectification, déclenché le 15 octobre 1987 est donc la victoire de la ligne juste sur la ligne déviationniste au sein du processus révolutionnaire.

Cependant, force est de reconnaître sue si l’aile déviationniste du CNR a pu ébranler pendant un certain temps les bases de notre processus révolutionnaire au point de faire mépriser par une bonne partie de nos masses, la révolution comme système politique de libération sociale, c’est que le mouvement révolutionnaire a connu de graves insuffisances.

Au nombre de ses insuffisances figurent :

– le manque d’implantation et de travail conséquent au sein des masses. Cette insuffisance dans le travail d’agitation et de propagande au sein des masses a conduit bon nombre de militants à choisir la voie de la résignation et du mépris pour la révolution dans les moments cruciaux de la déviation militaro-fasciste.

– La peur de la répression avec comme conséquences la passivité et l’opportunisme petit bourgeois dans les moments cruciaux et l’exacerbation de la crise.

– La manque de perspicacité dans l’analyse de l’évolution du processus qui n’a mas permis de discerner à temps toutes les subtilités anti-organisationnelles de l’aide déviationniste du CNR.

– Le développement de l’esprit « groupusculaire » au sein de nos militants, fondé sur le subjectivisme et le sectarisme dans la lutte d’hégémonie sur le terrain. Cela a eu pour conséquences l’affaiblissement du Mouvement révolutionnaire face à l’aile déviationniste et l’impossibilité de mener une résistance organisée et méthodique.

Toutes ces insuffisances ont bien sur leur racine dans le fait que les révolutionnaires ont privilégié (par le goût effréné des postes) les tâches d’appareil d’Etat au travail de mobilisation, d’organisation et d’éducation des masses. Ces deux tâches vont de pair et demandent une double ardeur au travail de la part des révolutionnaires.

Au regard des toutes ces insuffisances et de leurs conséquences, les révolutionnaires doivent se fixer des tâches pour, non seulement enrayer les faiblesses idéologiques et politiques de nos militants, mais aussi œuvrer à l’approfondissement de la révolution en y impliquant davantage et avant tout les masses populaires.

Les révolutionnaires doivent avoir conscience qu’ils ont à faire renaître au sein des masses la confiance en la révolution, parce que la déviation militaro-fasciste a laissé des séquelles dont la plus dangereuse est le scepticisme vis-à-vis de la révolution comme système politique de libération sociale.

Il nous faut prendre en compte cette réalité dans le développement du processus et travailler à réaliser l’unité du peuple autour du Front populaire ; l’élargissement de la démocratie en est une garantie et la réussite du processus de rectification dépendra étroitement de l’aptitude des révolutionnaires à faire triompher, par un travail assidu de mobilisation, d’organisation et d’éducation, les idées justes au sein du peuple. Cela passe aussi incontestablement par l’unité des révolutionnaires.

 

Les événements du 15 octobre 1987, en dépit de leur caractère tragique et violent, ne peuvent être considérés comme un mal absolu eu égard à leur signification politique et militaire :

– La victoire de la tendance révolutionnaire authentique qui a vainement tout mis en oeuvre pour une solution politique de la crise.

– La sauvegarde de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale en écartant le danger d’une guerre civile.

Ces évènements constituent au contraire des raisons supplémentaires pour les révolutionnaires burkinabé, de redoubler d’ardeur et de clairvoyance politique, afin que, tirant la leçon des erreurs commises aussi bien dans le développement du processus révolutionnaire depuis le 4 août 1983, que dans la lutte contre la déviation, la révolution s’approfondisse et remporte toujours des succès…

* Salaire vital : prélèvement obligatoire à la source d’un pourcentage du revenu de tout salarié, au bénéfice de son épouse, sous prétexte de garantir la couverture des besoins de base du foyer.

 

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