L’artiste-musicien est l’invité phare du festival Africolor dédié au Burkina Faso. Un sacré clin d’oeil pour ce digne fils du pays des hommes intègres.

Propos recueillis par Viviane Forson

Sa musique est lumineuse, explosive, inattendue. Tantôt en anglais, tantôt en français, Patrick Kabré chante, mais crie surtout – c’est vérifié et entendu ! – son amour pour une musique multiculturelle, mêlée d’Afrobeat, de folk, dira-t-on communément, sans vraiment savoir nommer cette musicalité inédite. Le plateau central mossi du Burkina Faso n’est jamais bien loin, les traditions mandingues et celles du désert non plus. Qu’à cela ne tienne, c’est sur les scènes du monde que se produit ce jeune prodige de la chanson burkinabè, Copenhague au Danemark, ou encore Paris, en France. Né en 1988, il s’est essayé à presque tous les arts de la peinture, aux créations chorégraphiques, en passant par le bendré, cet instrument traditionnel burkinabé. Dès la première rencontre, c’est évident, on sent que l’homme crie autre chose aussi. Une colère, nous révèle-t-il. Pas une colère qui dévaste tout sur son passage laissant vide et questions. Mais une colère qui nourrit son homme : en conscience, en réflexion et sagesse. Invité en France dans le cadre du festival Africolor qui se tient jusqu’au 24 décembre, il s’est ouvert au Point Afrique sur sa musique, et formule des voeux pour l’avenir de son pays.

Le Point Afrique : Qu’est-ce qui vous a séduit dans le festival Africolor ?

Patrick Kabré : Ma participation au festival Africolor est partie d’une rencontre avec les organisateurs du festival : Sébastien, Camille et David, qui m’ont vu jouer sur scène. Puis nous nous sommes beaucoup croisés dans de nombreux festivals. C’est ainsi que j’ai été choisi pour rendre hommage à l’artiste burkinabé Victor Démé cette année.

Comment avez-vous convaincu ?

J’ai un slogan qui dit que je suis la colère de Thomas Sankara, parce que pour moi tous ceux qui sont nés après 1987 jusqu’à aujourd’hui sont les enfants de la colère de Thomas Sankara au Burkina Faso. C’est-à-dire qu’à partir de nous, plus rien n’a été et ne sera pareil dans le pays.

Vous sentez-vous proche de Victor Démé à qui vous rendez hommage pour Africolor ?

L’hommage à Victor Démé m’a été proposé dans la cadre d’Africolor alors même que Victor Démé devait y prendre part, s’il n’était pas décédé. C’est un artiste qui a eu un parcours riche et honnête. Et c’est un honneur pour moi d’être associé à cet hommage qui va au-delà de nos frontières. C’est un symbole très fort que de lier nos deux générations. Ce lien a été possible, car je me retrouve en lui. C’est un modèle de combat pour moi. Il a combattu jusqu’à sa mort, lors d’un combat de Burkinabés, le 21 septembre dernier, au moment où le pays connaissait à nouveau des troubles politiques. Il fallait donc faire quelque chose. Je ne vous cache pas que je suis plus ici avec le coeur que techniquement ou artistiquement.

Pourquoi revendiquez-vous l’héritage de Thomas Sankara ?

Pour moi, ce n’est pas une revendication. Et pour être précis, ce n’est pas l’homme en tant que tel qui m’intéresse, c’est surtout les paroles qu’il a portées. J’ai remarqué qu’il ne parlait pas lui-même, c’est comme s’il incarnait le peuple. Et que les désirs, les volontés et aspirations du peuple s’animaient dans le corps et l’énergie d’un seul homme. La plupart de ses combats étaient pour le peuple, pour qu’il y ait plus de liberté, d’indépendance et pour nous qui ne l’avons pas connu de son vivant, nous avons été littéralement nourris par ses paroles. Et je dis que nous sommes cette colère, car on a voulu étouffer ses combats, mais, moi, je dis qu’on les a quand même entendus.

Je ris souvent en disant que « nous connaissons plus Sankara » que ceux qui l’ont connu. Je suis donc la colère de Thomas Sankara. Ces paroles sont celles d’un homme qui vivait dans la réalité de son pays, il connaissait son peuple, il connaissait les conditions de vie, il était le peuple. Aujourd’hui, son message est plus que jamais d’actualité à partir du moment où le peuple burkinabé a besoin de se rassurer, a besoin d’indépendance et de liberté. Le peuple burkinabé refuse qu’on le dirige selon d’autres cultures, éloignées de ses coutumes, de sa réalité, même s’il y a la mondialisation, c’est tous ces besoins qui font la richesse d’un pays. Je pense que cette diversité est à respecter même s’il faut vivre avec son temps.

Ce message peut-il toujours se perpétuer ?

C’est difficile, mais nous sommes un peuple vaillant et quand vous voyez tous ceux qui se sont soulevés l’année dernière, ce sont les jeunes. Je ne dirais pas que les anciens n’ont rien fait, leurs actions sont aussi à féliciter, parce qu’à partir du moment où on a connu qu’un seul président. On est aussi une jeunesse consciente, qu’il n’est plus permis de diriger comme si nous étions des abrutis ! Regardez, il n’est plus possible aujourd’hui de voir un colonel abattre quelques hommes, faire un discours sur la télévision nationale pour dire « je suis votre nouveau président » ! Tout ça, c’est fini. Plus rien ne sera comme avant et il faut écouter le peuple. Je pense que nous tirons vers une perfection équitable entre dirigeant et population.

Vous avez forcément des attentes par rapport à cette élection ?

Moi, je n’ai pas d’attente ! C’est plutôt aux candidats qui veulent nous gouverner d’en avoir ! Que ça soit de l’ancienne garde, ou de nouvelles personnes, ils ont tous intérêt à écouter le peuple.

Et après ?

Je pense que le vrai travail, ce n’est pas les élections, ils ont mis des milliards de francs CFA pour les organiser, mais le vrai travail, c’est d’écouter le peuple, d’être plus proche, parce que si tu es loin, tu te retrouveras vite dehors, comme c’est arrivé à certains ! Je préviens, c’est tout ! Le peuple a montré qu’il pouvait dire non, mais aussi qu’il pouvait dire oui.

Source : http://afrique.lepoint.fr/culture/musique-africolor-patrick-kabre-chante-haut-et-fort-la-colere-de-sankara-29-11-2015-1985663_2256.php

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