Le 9 octobre 2012, les épris de liberté du monde entier commémoraient le 45e anniversaire de l’odieux assassinat d’un des leaders les plus charismatiques de ce siècle, Dr Ernesto Rafael Guevara de la Serna dit le Che.

Moins d’une semaine après, soit le 15 octobre 2012, une autre commémoration d’un autre assassinat odieux avait lieu, celui d’un autre leader charismatique, Thomas Isidore Noël Sankara.

A 20 ans et 6 jours d’intervalle, deux hommes intègres qui ont fait vibrer le monde et rêver des millions de personnes ont été stoppés net dans leur parcours d’étoiles filantes.

La ressemblance des destinées entre les deux hommes est frappante. Le moment et les circonstances de leur mort brutale, aussi.

Le Che a été assassiné le 9 octobre 1967.

Le Président Thomas Sankara a été assassiné le 15 octobre 1987.

Tous les deux étaient des hommes profondément honnêtes, profondément intègres, profondément épris de liberté et de justice sociale.

Tous les deux pensaient d’abord aux autres et pas à eux-mêmes.

Tous les deux ne pouvaient supporter de voir la souffrance humaine sans vouloir rien faire pour la soulager quitte à y laisser de leur propre personne.

Tous les deux avaient des idéaux plus grands que le monde.

Tous les deux étaient de grands visionnaires.

Tous les deux avaient un amour incommensurable pour leurs peuples.

Tous les deux avaient une aura galvanisante.

Tous les deux étaient beaux, jeunes, fringants avec des personnalités attirantes qui séduisaient.

Tous les deux avaient la ‘’tchatche’’. Ils avaient avec eux la force de l’argument. Leurs ennemis qui ne pouvaient les battre sur ce terrain de l’argumentaire ont utilisé l’argument de la force pour mettre fin à nos rêves d’un monde meilleur, juste et égalitaire.

Avant que je n’en fasse moi-même l’expérience, mes cousins me racontaient à mon arrivée au Burkina en 1986 comment sa force de conviction, son aura étaient fortes. Ils me disaient que parfois, lors des meetings au stade du 4 août ou ailleurs, tu y allais en te disant : «aujourd’hui, je vais rester de marbre». Mais tu te surprenais toi-même à te mettre à applaudir sans rien comprendre tellement tu étais séduit et convaincu par ses paroles.

Chaque 15 octobre depuis ce jeudi noir du 15 octobre 1987, je suis encore plus que jamais animée d’un sentiment étrange d’impuissance, de rage, de colère, de révolte, de tristesse innommable, de peine et de chagrin inqualifiables. Chaque 15 octobre, je suis comme tétanisée, amorphe, incapable de faire quoi que ce soit.

Et j’ai compris à la réaction d’un compatriote à qui j’avais envoyé le lien du dernier film de Robin Shuffield (Thomas Sankara-The Upright Man) et disponible gratuitement pour visionnement sur le Net grâce à la gracieuseté de la société de distribution California Newsreal (qui fait beaucoup plus pour la promotion mondiale des films africains que tous les griots qui chantent au Fespaco au lieu de faire le travail pour lesquels ils sont payés par les contribuables burkinabè). Cet ami réagissait ainsi : «Please, don’t make me cry» (s’il te plait, ne me fais pas pleurer).

J’ai alors compris donc que beaucoup de Burkinabè à l’intérieur comme à l’extérieur du pays avaient ce même sentiment que moi et avaient essayé de noyer leur chagrin en tentant de refouler au plus profond de leur être et dans l’arrière boutique de leur mémoire ce jour sombre et fatidique du 15 octobre 1987 où ils sont morts à leurs rêve d’un Burkina meilleur, d’un Burkina prospère, d’un Burkina émergent. (Rendez à César ce qui appartient à César. Cette expression est bien du président Thomas Sankara, n’en déplaisent à ceux qui n’ont pas de créativité).

J’ai compris que la douleur avait tant et si bien traumatisé mes compatriotes que ceux qui, de par leurs convictions intimes ne pouvaient se résoudre à devenir collabos d’un régime dictatorial et sanguinaire ont préféré joué à l’autruche avec leur chagrin.

Je me suis toujours offusquée de l’inertie apparente des Burkinabè, de leur attentisme coupable dans les tragédies de notre pays que j’ai fini par me convaincre que la prophétie de Sankara (à savoir que si on le tuait, il y aurait des millions d’autre Sankara) ne se réaliserait jamais.

Mais je me rends compte de plus en plus que je me suis trompée. La prophétie s’est bien réalisée. Des millions de Sankara à travers le monde, il y en a, j’en ai vu, j’en ai rencontré dont cette Suédoise à un salon du livre de Montréal lors du 20 e anniversaire de son assassinat en 2007 dans un stand où étaient exposés tous les livres écrits sur lui et où une grande affiche de lui faisait s’arrêter tous les passants : Elle s’est écriée, visiblement excitée et heureuse devant les gens ahuris : «C’est mon président. Thomas Sankara, c’est mon président.» J’ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux et quand elle a su par après que j’étais burkinabè, elle a sauté à mon cou en disant : «Nous sommes compatriotes». Je n’avais plus de mots. Il y a des situations où seules les larmes et le silence servent de communication.

Thomas Sankara comme Le Che ne sont plus visibles physiquement mais il y a des morts qui sont bien plus vivants que des vivants. Et ces morts-la feront toujours de l’ombre à certains vivants.

De ces morts-là, on s’en souviendra toujours même des siècles après. Ce qui n’est pas assuré d’être le sort des minables qui ont créé ces tragédies en assassinant nos héros.

Cette petite consolation ne m’empêche pas de continuer à penser que nous sommes tous coupables.

Par nos silences, par nos couardises, par nos peurs.

Le Messie est venu parmi les siens et les siens ne l’ont pas reconnu.

L’histoire se répète donc et en Afrique, nous en avons l’art.

Wend na maa tenga Burkin bi yinga*!

Angèle Bassolé, Ph.D.
Écrivaine et Éditrice, Ottawa, Ontario. [email protected]

*Que Dieu rende la terre légère aux intègres !

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