Nous vous proposons cet article écrit à l’approche du 15 octobre 2007 qui contient un certain nombre d’informations sur l’histoire des partis sankaristes. Les choses ont un peu évolué depuis, puisqu’un certain nombre de leaders ou de fractions de partis se sont regroupés au sein de l’UNIR/PS. Ne reste plus donc que 2 partis : l’UNIR/PS, dirigé par Benéwendé qui a pris la suite de l’UNIR/MS, et le FFS de Norbert Tiendrebeogo. B. J.


A peine sont-ils constitués que les partis, alliances et autres rapprochements se délitent. A l’occasion de la célébration du vingtième anniversaire de la disparition de Thom Sank, comme on l’appelait affectueusement, les défenseurs de son idéal parviendront-ils à faire de cet événement le catalyseur de leurs velléités de fédération ? L’unité sankariste, chimère politique ou ambition réalisable ? Nous nous sommes intéressés à la question en approchant quelques responsables de partis et des acteurs de la société civile.

Question à mille francs ! Combien de partis sankaristes y a-t-il aujourd’hui au Burkina Faso ? « Je ne sais pas », confesse Me Bénéwendé Stanislas Sankara, président de l’union pour la renaissance/ Mouvement sankariste (UNIR/MS), alpagué, c’est le cas de le dire, au centre national de presse Norbert Zongo, à la sortie d’une conférence avec les journalistes sur les préparatifs de la commémoration du 15-Octobre. « Avant la création de l’UPS [Union des partis sankaristes], il y avait une douzaine de formations », se rappelle, vaguement, Norbert Tiendrébéogo, président du Front des forces sociales (FFS), autre parti sankariste. Un casse-tête… révolutionnaire donc que chercher à donner un nombre exact de phalanstères politiques se réclamant de Thomas Sankara. Quant à vouloir distinguer les uns des autres dans cette forêt quasi amazonienne de sigles, c’est le tonneau des Danaïdes.

Et voilà donc l’Histoire en train de donner raison, à titre posthume, au défunt président, lorsqu’il prédisait : « Tuez Sankara aujourd’hui, et demain, il y aura mille Sankara ». Sankara est donc mort ! Mort comme il est venu au pouvoir : par les armes. Nous sommes, vous vous en souvenez, dans l’après-midi du jeudi 15 octobre 1987. Il s’agira, pour le nouveau pouvoir militaire, de rectifier une révolution suspectée « de déviation droitière ». Alors, resserrement à gauche. Donc, barre à gauche, toute !

1989, un vent de « liberté » souffle depuis l’ex-URSS. Le rideau de fer qui séparait naguère l’Europe de l’Est (Bloc communiste) de l’Europe de l’Ouest se tord. Le mur de Berlin s’effondre. Le continent africain n’est point épargné par la bourrasque. Des voix s’y élèvent pour réclamer le multipartisme. Au Burkina Faso, le navire de la rectification prend la direction du vent mais réchigne à accoster le quai de la démocratie libérale. Les stratèges du front populaire, instance dirigeante de l’époque, proposent d’abord l’instauration d’un  » Etat de droit révolutionnaire » (Ah bon ! ça existe, ça ?) pour finalement opérer l’aggiornamento politique réclamé à cor et à cri.

Votée le 2 juin 1991, la Constitution, qui prévoit, entre autres dispositions, le multipartisme, est promulguée dans la foulée le 11 juin de la même année. Après onze années de parenthèse démocratique et donc d’éclipse du pluralisme, voici venue l’aube, pas si nouvelle que cela, (notre pays, sous le nom de Haute-Volta, ayant connu l’expérience, fort réussie, de la démocratie libérale), du multipartisme. C’est le printemps des partis politiques comme il y eut du reste celui de la presse. Les Burkinabè observent, effarés, le rythme vertigineux avec lequel se créent les formations politiques de toutes obédiences : libérale, communiste, socialiste, écologiste, social démocratique, de démocratie sociale…et sankariste.

Dans cette dernière chapelle idéologique, sont portés sur les fonts baptismaux le Mouvement pour la tolérance et le progrès (MTP) de Nayabtigoungou Congo Kaboré et le Bloc socialiste burkinabè (BSB) d’Ernest Nongma Ouédraogo. Par la suite, les responsables de ces deux partis, tous des proches collaborateurs de Thomas Sankara, et d’autres personnalités du défunt régime du Conseil national de la révolution ( CNR) tels Valère Somé du Parti de la démocratie sociale (PDS), Boukari Kaboré dit « Le Lion du Boulkiemdé » du Parti pour l’unité nationale pour le développement (PUND) forment le Front sankariste (FS) dirigé par Nongma Ernest Ouédraogo (NEO).

Une galaxie dynamitée de l’intérieur

Alors que le FS tente de fusionner autour de lui toutes les cellules d’inspiration sankariste, un autre groupe met en place un Comité de réflexion et d’action pour l’unité des Sankaristes (CRAUS), qui accoucha du Front des forces sociales, le 2 octobre 1996, présidé par Fidèle Kientéga. Tel l’horizon, l’unité si chère aux continuateurs de l’œuvre du président du CNR s’éloigne à mesure que l’on tente de l’atteindre. Pire, la cacophonie s’amplifie dans la famille et de nouvelles formations naissent par scissiparité. Problèmes de leadership, querelles entre authentiques et pâles copies du sankarisme et lutte de générations entre paléo et néosankaristes, dynamitent la galaxie sankariste dans laquelle ne semble régner aujourd’hui que le chaos. « Certains [Partis] naissent, disparaissent puis renaissent. D’autres sont inactifs sur le terrain », se désole Jean-Hubert Bazié qui distribue au passage les bons et les mauvais points : « Mais actuellement, en dehors du CNR/MS, de l’UPS, de l’UNIR/MS et du MTP, je ne vois rien ». Il n’a pas tort. Et même qu’on peut réduire sa liste à deux : l’UPS et l’UNIR/MS.

L’histoire a montré que les héritiers de Sankara feront de leurs querelles leur sport favori. La Convention des partis Sankaristes (CPS) créée le 22 mai 2000 a connu une scission quelques mois seulement après sa naissance. L’UNIR/MS voit le jour avec Me Bénéwendé Sankara, un des leaders de la contestation au sein de la CPS. Ce nouveau parti sankariste connaît aussi une crise et, quelque temps après sa création, Hubert Bazié et Amidou Diao, les dissidents, fondent à leur tour la « Convergence de l’espoir ». C’est plutôt le comble du désespoir dans ce microcosme où on semble jouer à « plus sankariste que moi, tu meurs ».

Fidèle Kientéga, l’homme de main de Nongma Ernest Ouédraogo au moment de la scission au sein de la CPS qui a donné naissance à l’UNIR/MS, crée un courant contestataire à la CPS puis fonde le Front démocratique sankariste (FDS). Les défenseurs des idéaux de Thomas Sankara s’entre-déchirent. Pourtant, du point de vue idéologique, « il n’y a jamais eu de divergence entre les sankaristes », affirme Me Bénéwendé Sankara. Où est l’os alors ? Pour l’homme à la célèbre moustache, la question de l’unité doit être une perception politique et idéologique. « C’est pourquoi quand on parle des sankaristes, on ne voit que le côté pluralité. Regardez dans le monde, combien y a-t-il de clubs ou d’associations qui se réclament de Sankara ? Peut-on créer une unité de toutes ces organisations de masse ? Evidemment, non. Il n’y a pas de divergence idéologique. Mais au plan politique, de façon tactique et stratégique, les formations politiques qui naissent sous le label Sankara n’ont pas forcément la même démarche ».

Norbert Tiendrébéogo, lui, soutient sans ciller qu’il n’y a pas une famille politique plus unie que celle des sankaristes au Burkina. « Il y a plus d’une quinzaine de partis se réclamant du socialisme, mais personne n’en parle », s’offusque-t-il, oubliant sans doute que contrairement aux autres, eux, ont une mascotte politique qu’ils ont béatifiée, qu’ils vénèrent et qui aurait de ce fait pu être le ciment du rassemblement.

Nous n’avons pas l’exclusivité de la division

Même son de cloche du côté de Nongma Ernest Ouédraogo, qui dans un entretien réalisé par Noufou Zougmoré de « L’Evénement » martelait que les sankaristes n’ont pas l’exclusivité de la division. « Pourquoi ne parle-t-on pas de l’unité des Libéraux proclamés ou des Socialistes affichés ? Voyez un peu ce qui se passe dans ces camps aussi. Nous, nous avons pris conscience de notre problème et nous en cherchons la solution, ce qui n’est déjà pas mal. Les autres n’en sont pas encore à ce stade ».

Romain Conombo, président du Conseil national de la renaissance (CNR), soutenait dans les colonnes de Sidwaya en 2006, année de la naissance de sa formation politique d’obédience sankariste, que la diversité des partis sankaristes constitue une force. « Les gens s’identifient de plus en plus au sankarisme. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de mouvements qui se réclament du sankarisme ».

Il n’empêche, on peut se demander qui bloque la création d’un parti sankariste unique ? Le nerf de la guerre, comme cette manne ( 15 millions de F CFA) déversée par Mariam Sankara(épouse du défunt président) qui a, en son temps, provoqué un joli tintamarre au sein de certaines formations politiques sankaristes ? Norbert Tiendrébéogo : « Les principaux protagonistes de ces 15 millions ne sont pas aujourd’hui des leaders du sankarisme. En dehors de Nongma Ernest Ouédraogo, qui est toujours président de la CPS, tous les autres comme Nayabtigungu Kaboré ou Train Raymond Poda ne font plus la politique active. Donc, ces 15 millions ne sont pour rien dans ce qui se passe aujourd’hui dans la famille sankariste ».

« Où sont ces gens (NDLR : les protagonistes des 15 millions) aujourd’hui ? Même si les partis en question existent toujours, où sont leurs leaders ? », s’interrogent Me Bénéwendé Sankara. Si l’argent n’est pas la cause des multiples scissions, c’est quoi alors ? « Il y a peut-être des questions de leadership », ose Norbert Tiendrebéogo du FFS élu député sous la bannière de l’UPS aux dernières législatives. Ernest Nongma Ouédraogo déclare ne pas connaître la cause réelle de cette désunion, mais « on accuse pêle-mêle le leadership, les orgueils individuels, l’inimitié personnelle des leaders ».

« J’ai échangé avec les responsables de ces partis. Ils ont la même conception de l’idéal sankariste. La situation actuelle est liée plus à une question d’individu qu’à un problème idéologique », assure Jonas Hien de la Fondation Thomas Sankara. Jean-Hubert Bazié, docteur en communication, a fait un diagnostic et explique cette introuvable unité par « l’absence de communication, d’explication honnête, sincère, de transparence dans l’approche des rapports humains ».

Une affaire de leadership

Pourtant, lui-même n’a pas jugé bon de communiquer avec Me Bénéwendé Sankara au moment de la crise au sein de l’UNIR/MS et s’en est allé créer la « Convergence de l’espoir ». « Ce n’est pas la peine, dit-il, de remuer les cendres. Je pense que ce qui a pu nous diviser un temps peut être sacrifié en faveur de l’Unité qui est un stade supérieur d’organisation et d’efficacité ».

Luc Ibriga, maître-assistant de droit public à l’Université de Ouagadougou, a une autre grille de lecture de la situation : « Le problème des partis sankaristes, c’est que la Révolution du CNR ou du Front populaire a été un mouvement où chacun a amené ses amis pour l’appuyer. Certains ont occupé des postes importants et chacun se réclame être le garant de l’orthodoxie sankariste, ce qui entraîne les querelles de chapelles que nous connaissons aujourd’hui. Si tout le monde était dépositaire des valeurs défendues par Thomas Sankara, il ne devrait pas avoir ces problèmes. Mais les positionnements politiques ont pris le dessus… ».

En somme, c’est le leadership qui divise les héritiers de Thom Sank, certains préférant être la tête d’une souris que la queue d’un lion. Cependant, les sankaristes semblent conscients de leur problème et des tentatives d’unification sont en cours. Aux élections législatives de 2007, par exemple, un rapprochement circonstanciel s’est effectué entre l’UNIR/MS et le FDS, et cinq autres, à savoir le FFS, la CPS, le PUND, la Convergence de l’espoir et le MSD. Pourquoi d’ailleurs ces deux blocs ne sont pas allés jusqu’au bout en fondant un seul parti ?

Jean-Hubert Bazié indique que l’UNIR/MS a été approchée à l’époque de la création de l’UPS : « Le parti de l’œuf s’est d’abord retiré du Comité de concertation en avançant le fait que c’était leur instance supérieure politique qui devait décider de la réponse à donner à la proposition de l’unité, et il n’y a pas eu de suite même après le congrès. Finalement, nous étions obligés d’aller aux législatives sans l’UNIR/MS. Mais la porte reste ouverte… ».

Comme pour répondre à Hubert Bazié sur cette « union sans l’UNIR/MS », ainsi que l’a titré l’Observateur paalga en son temps, Me Sankara soutient que l’unité doit se construire de la base au sommet. « Toute tentative de réalisation de l’unité du sommet vers la base est vouée à l’échec. Et ces scénarii, on les a déjà vus avec la CPS. Si au niveau de ce sommet-là vous êtes des partis sankaristes de bonne foi, animés d’une même volonté politique et que demain, le pouvoir crée des partis dits sankaristes, c’est un perpétuel recommencement ».

Mais au juste, qu’est-ce que le sankarisme dans tout ça ? « Nous avons prévu un symposium sur cette question à l’occasion des 20 ans de la célébration de la mort de Thomas Sankara. Cela va permettre de définir ce mot sur lequel peut-être l’on ne s’entend pas toujours », indique Jonas Hien, membre du Comité d’organisation du 20e anniversaire de la disparition tragique de Thom Sank.

Le 20e anniversaire, un tremplin pour l’union

En attendant la définition consensuelle du sankarisme par ses promoteurs, Luc Ibriga de l’Université de Ouagadougou donne son point de vue : « La notion de sankarisme renvoie plus à une pratique qu’à une idéologie. Les sankaristes ont tenté de construire une sorte d’idéologie à partir du discours du président Thomas Sankara. Mais pour ma part, le sankarisme désigne un certain nombre de comportements pour l’action. Sankara n’a pas été un idéologue. Il a plutôt été un acteur et non un penseur bien qu’il eût une large culture politique.

Le sankarisme se résume à un certain nombre de valeurs que sont l’intégrité, le respect du bien commun et l’ambition pour le peuple burkinabè. Ces idéaux de Sankara sont à replacer dans le cadre des idéologies d’obédience socialisante, c’est-à-dire faire en sorte que les écarts entre les riches et les pauvres soient réduits et que l’intérêt général soit quelque chose de fondamental ». Sur la question de l’unité des partis sankaristes, Luc Ibriga pense que cela est possible parce que les dernières législatives leur ont montré le chemin. « Il n’y a pas, de toute façon, d’autre solution pour accéder au pouvoir que l’union. Si, véritablement, ces partis veulent faire honneur à Thomas Sankara, ils sont obligés d’aller à cette unité d’action », soutient l’enseignant de droit public, connu pour son indépendance d’esprit et son franc-parler.

« Il est inadmissible qu’on se combatte sur le terrain à une élection ; il est inadmissible que l’on contribue d’une manière ou d’une autre à asseoir le pouvoir de Blaise Compaoré qui a mis fin à la Révolution de façon sanglante. Il est enfin inadmissible d’avoir des comportements dignes de la période réactionnaire des 23 ans de gestion de l’Etat voltaïque qui a valu la Révolution », clame Mamadou Kabré, secrétaire à la communication de l’UPS. « Il faut, ajoute-t-il, que les uns et les autres cessent de se disputer pour le leadership afin qu’on aille vers l’unité qui se dessine avec l’UPS ». A en croire notre confrère, les négociations sont déjà avancées. « Pour réussir, foi d’El hadj Mamadou Kabré, il faut établir un cahier des charges ou un code de conduite ».

Une chose est sûre, la célébration en rangs serrés du 20e anniversaire de la mort de Thomas Sankara a permis de raffermir les liens. Jonas Hien témoigne : « Je dirige régulièrement les réunions du Comité d’organisation des 20 ans. Les partis sankaristes sont tellement soudés, parlent tellement le même langage que vous ne pouvez pas imaginer que certains avaient fait chemin ensemble et se sont séparés par la suite. Ce 20e anniversaire est un tremplin pour aller vers l’unité sankariste« . « Les jeunes peuvent réaliser cette unité parce qu’ils ont plus de pugnacité. Mais cela a besoin de la sagesse de nous les anciens« , prévient Nayabtigoungou Congo Kaboré.

L’espoir serait donc permis. « Ce rêve deviendra une réalité le 13 janvier 2008« , ont pour leur part annoncé les responsables de l’UPS lors de leur conférence de presse le 6 octobre 2007. « L’histoire pourrait encore se répéter, car c’est 23 ans après l’indépendance que nous avons fait la Révolution et renversé le cours de l’histoire pour donner une nouvelle dynamique au peuple. 23 ans maximum après l’arrivée de Blaise Compaoré, nous devons être en mesure de rééditer l’histoire, mais de façon démocratique avec la présidentielle de 2010. Nous avons les moyens humains, financiers, intellectuels, la force morale et la bénédiction des ancêtres et des parents », conclut Mamadou Kabré. Encore faut-il vaincre le signe indien qui fait que jusqu’à présent les sankaristes ne se sont mieux rassemblés que pour mieux se désunir.

Alain Saint Robespierre Adama Ouédraogo dit Damiss Abdou Karim Sawadogo

Source : L’Observateur du 15 octobre 2007 http://www.lobservateur.bf

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