Par Dr Abdoulaye Barro, enseignant de Philosophie

Docteur en philosophie de l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne, diplômé de l’Académie diplomatique internationale de Paris, Abdoulaye Barro est un des philosophes et penseurs les plus talentueux de sa génération.
Acteur de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP), à travers l’une de ses organisations dirigeantes, il a mis un terme définitif à son engagement politique national en 1989.
Depuis, il consacre ses travaux académiques et ses combats politiques à la réalisation du projet panafricain, et à la démocratisation réelle des sociétés africaines contemporaines. Le 2 octobre dernier, lors du symposium organisé dans le cadre du lancement du Mémorial Thomas Sankara, il a animé un panel à la Maison du peuple de Ouagadougou. Cette conférence constitue sa première prise de parole « publique » depuis son retour au Burkina Faso en 2011. Mutations vous propose l’intégralité de son exposé sur l’idéal Sankara.

A l’instar de tous les grands esprits ayant marqué l’histoire intellectuelle de l’humanité, Thomas Sankara n’aurait pas aimé qu’on dise de lui qu’il est « un penseur », de surcroit, un penseur politique. Fin connaisseur des écrits de Cheikh Anta Diop, Kwamé N’Krumah, Amilcar Cabral, Pratice Lumumba et de Franz Fanon, l’homme refusait d’être enrégimenté dans un quelconque modèle de pensée dominant. Bref, les étiquetages simplistes ne faisaient pas partie de son univers intellectuel et politique.

Pourtant, avec le recul historique, tous s’accordent à reconnaitre, même ses adversaires, voire ses « ennemis » les plus irréductibles, que derrière la figure tutélaire du leader historique de la Révolution du 4 Août 1983, Sankara était un penseur politique, exceptionnellement doué. L’homme, de par la variété de ses divers centres d’intérêt, aurait pu orienter ses immenses talents dans tous les domaines liés à la « vie de l’esprit ». Et comme nous le verrons, l’un des atouts de Sankara fut sa force de conviction, de persuasion et de séduction, qui confère à sa démarche intellectuelle, une dimension socratique.

Est-ce donc un hasard s’il a réussi, en si peu de temps, à remuer le monde entier ?

Évidemment, il ne faut pas sous-estimer son charisme hypnotiseur et son « don oratoire ». Mais tout cela était mis au service de l’avènement d’une pensée politique profonde, exprimée et défendue avec une nette clarté, et une précision déroutante. Sankara, disons-le, fut un homme qui débordait d’opinions, et surtout d’idées sur tous les sujets, déployant toujours de nouveaux concepts pour bien épouser la complexité du réel. Car, comme l’a si bien relevé le penseur et savant panafricaniste cheikh A. Diop, « il arrive que des personnes animées des mêmes intentions s’occupent du même problème, sans pour autant, parler le même langage » (1). Ainsi l’œuvre de Sankara a été tissée à partir de ses discours, conférences, documents personnels et familiaux, correspondances avec des personnes publiques ou privées, avec diverses institutions internationales, ainsi que ses poèmes et textes musicaux.

L’originalité et la profondeur de sa pensée et de son système politiques tiennent, au fait, à la dimension proprement libre et passionnée de ses discours et textes. Grand lecteur d’illustres romanciers africains tels que Sembène Ousmane, Wolé Soyinka, et surtout Mongo Beti (un compagnon de route de la RDP), tous ses discours étaient remplis d’allusions littéraires vigoureuses, sérieuses. Il n’existe donc pas chez Sankara de pensée politique sans la légitimation littéraire et poétique.

Et, personnellement, je reste persuadé qu’un jour, la publication d’écrits inédits apportera un éclairage essentiel sur la pensée politique de Sankara, donnant ainsi à toute son œuvre, un caractère éminemment global. Comme l’a si bien écrit Wittgenstein « la grandeur de ce qu’on écrit dépend de tout ce qu’on a écrit et fait par ailleurs ». En attendant, toute évaluation critique de cette œuvre doit s’engager dans une réflexion politique approfondie. Traditionnellement, on assigne à la réflexion politique, une tâche critique et conceptuelle (l’Etat, le pouvoir, la violence, le vouloir vivre- ensemble, etc…). Or, comme l’a bien montré Robert Misrahi (2) à travers ses nombreux écrits, une telle réflexion ne peut se déployer en dehors du lieu où ses conceptspeuvent avoir une pertinence, c’est-à-dire, le réel immédiat en tant que tel.

C’est pourquoi, pour faire face à ses tâches historiques et politiques, Sankara a su fonder la justification et les diverses implications de sa pensée politique sur une solide base théorique. Il apparaît également que la validité de la pensée politique de Sankara, c’est-à-dire sa légitimité politique, sa valeur éthique, repose sur un système conceptuel multidimensionnel : l’indépendance politique effective, la liberté, la patrie et toutes les « figures du malheur humain » (esclavage, domination masculine, chômage, racismes, impérialismes…)

Le système politique mis en place à partir du 4 Août 1983 fut à la fois simple et radical : il unissait dans une « circularité » forte, l’existence effective des Burkinabè et la « vocation » démocratique du peuple burkinabè. De même, ce qui a pu fournir à ce système, son langage propre sur la scène internationale, c’était la gestion de cette tension permanente d’une dialectique de l’universalité et de la particularité. Par ailleurs, l’identité culturelle négro-africaine était fortement inscrite au cœur de son combat intellectuel et politique. D’où sa méfiance vis-à-vis de certaines approches marxistes des sociétés africaines, tendant à faire disparaître leur spécificité culturelle. Chez lui, il y avait cette obsession existentielle qui consiste à trouver ou retrouver un langage, une voie politiques propres aux peuples africains.

Dans la perspective politique de Sankara, les régimes post coloniaux, néocoloniaux ne sont pas sensibles à la souffrance et à la misère des peuples africains, précisément parce qu’ils se soucient de pouvoir et de domination et non pas de vie, de joie et de développement. Les tensions internes qui peuvent les parcourir (les luttes internes pour le pouvoir, le désir d’une puissance toujours plus grande), ne sont jamais d’une essence éthique, c’est-à-dire humaniste, généreuse. Ces régimes peuvent donc laisser subsister en leur sein la misère et la servitude, puisque celles-ci ne contredisent nullement leur essence caractérisée par l’exercice du pouvoir contre des peuples « soumis », « domptés ». Ici, la décision de porter remède aux maux dont souffrent les peuples africains entraine une condamnation et une destruction de la totalité du régime comme tel, puisque ces maux sont liés à ces régimes, et en sont même leur marque.

La pensée politique de Sankara se veut avant tout, une éthique concrète et authentique. Car chez lui, l’éthique ne saurait être autre chose que la recherche des moyens qui rendent possible (sur le plan institutionnel) et réel (sur le plan individuel), l’épanouissement de l’existence concrète des individus et des peuples. L’éthique sankariste est une réflexion politique sur la vraie vie de nos peuples. Et seul un régime humaniste révolutionnaire, estime-t-il, est en mesure de condamner et de combattre efficacement les maux dont souffrent nos peuples.

La RDP était un mouvement historique et politique visant la plus grande joie, pour le plus grand nombre de Burkinabè contre toutes les formes du malheur, contingentes et injustes. Car la pensée politique de Sankara n’est pas seulement le pouvoir de connaitre, de comprendre, de juger, elle est aussi et surtout le pouvoir de combattre et d’agir. Elle repose donc bien sur ses deux (02) pieds : la réflexion et l’action, le dire et le faire.

La révolte éthique et le combat politique de Sankara reposent tout entier, sur l’idée que les maux des peuples africains sont contingents. Ils pourraient ne pas exister, ils ne devraient même pas exister : ils ne sont donc en rien justifiés, ni par Dieu, ou les dieux, ni par une quelconque philosophie de l’Histoire (Hegel, et Marx).La pensée politique de Sankara est indubitablement liée à une certaine conception du temps.

La temporalité sankariste

L’effort du peuple burkinabè et des peuples africains pour s’affirmer contre les conditions dramatiques de leur histoire, qui les ont fait passer de la domination coloniale, à la domination néocoloniale et au sous-développement, aux dictatures politiques, cet effort dont Sankara se sent totalement solidaire, trouve son fondement dans sa conception révolutionnaire du temps.

Sankara est l’homme chez qui, l’espoir est toujours permis pour les opprimés. Bien que l’histoire de nos peuples soit tragique, il n’y a jamais chez lui un pessimisme lui-même tragique. Au contraire, son optimisme historique leur indique que le véritable lieu de la transformation de leurs conditions économiques, sociales et culturelles est et reste la sphère politique, même si le chemin d’une telle transformation est long à parcourir.

Chez lui, le temps affecte l’essence même de toute construction politique, à tel point que l’acteur politique finit par devenir lui-même le temps. N’avait-il pas engagé lui-même l’intégralité de sa personne dans la RDP ?Sa pensée politique est une temporalité, vécue, et s’inscrit dans le long cours historique.

Il existe dans la pensée politique de Sankara deux temporalités qui s’entrechoquent, sans jamais se neutraliser : une histoire interne et une histoire externe de la Révolution, entendue comme un bouleversement radical et profond en un laps de temps, modifiant complètement le comportement moral des citoyens. De même, il existe au sein de cette pensée, un élément souvent négligé, mais capital, à savoir l’élément messianique, au sens séculier et non religieux du terme. On ne saurait donner ici une consistance et une cohérence théoriques à l’édifice politique sankariste, sans la mobilisation intellectuelle du paradigme messianique. Pourquoi ?

Les détracteurs de l’idéal sankariste n’ont-ils pas coutume de dire que son rêve politique était impossible, sa réalisation totalement improbable, vu qu’à l’époque, ses conditions de réalisation n’étaient même pas réunies. Mais c’est oublier qu’ici, on a affaire à une pensée politique essentiellement héroïque. Le héros, comme aime à le relever V. Jankélévitch, est « celui qui pose la possibilité de l’impossible en faisant l’impossible » (3). Seul est exaltant, ajoute-t-il, à la suite de Bergson « l’exemple d’une vie héroïque ».

Le sankarisme signifie l’entrée dans le temps historique d’un idéal politique nouveau contre un destin historique vécu sous tutelle. Dans l’élément messianique, il y a le départ, l’arrêt, la suspension, le basculement et la fin. Pour le pire et le meilleur, je dirai que le sankarisme est un messianisme politique sécularisé, c’est-à-dire un processus et un résultat (un pays totalement repensé). Evidemment, ne confondons pas ici messianisme et prophétisme (dénature le message). Grâce à la RDP, le Burkina Faso s’est réellement inséré dans le destin du monde, et c’est avec Sankara que ce pays a pu retrouver son intériorité politique propre et renouer avec son identité et sa fierté culturelles. Mais tout cela n’aurait pas été possible sans imagination politique.

De l’imagination Politique

Avant le 4 Août 83, on avait le sentiment que les dirigeants de ce pays avaient tourné le dos à l’avenir de notre peuple, dans une marche néocoloniale à reculons, contemplant sa misère et ses souffrances. Face à une telle situation, « la tempête révolutionnaire » du 4 Août 83 a remis l’espoir au sein de notre peuple, n’en déplaisent aux réactionnaires aux yeux bandés qui continuaient à dire que tout allait bien pour ce peuple, si humilié. La pensée politique de Sankara est une « pensée projective »,  c’est-à-dire qui anticipe, et qui fait que le peuple, le pays n’est pas contraint de tout attendre et de dépendre de l’extérieur. Avec la RDP, des problèmes politiques totalement inconnus dans la riche histoire politique de notre peuple ont été soudain mis sur le devant de la scène, des questions neuves ont surgi, et il fallait leur trouver des solutions et des réponses elles-mêmes neuves.

Par conséquent, il fallait rompre radicalement avec le système politique en place, en renversant toutes les idées que les gens de ce pays avaient sur le caractère de leur vie intellectuelle, politique, sociale, culturelle et économique. C’est ce qui explique pourquoi certains de nos compatriotes n’arrivaient pas à comprendre comment ce phénomène politique nouveau était apparu si brusquement du sein de l’horizon politique de notre peuple. Désormais, l’imagination était au pouvoir.

Ils convient de rappeler que, dans l’histoire des sociétés humaines, les catastrophes politiques sont souvent dues à un manque total d’imagination, malgré l’évidence du réel. La romancière Karen Blixen avait coutume de dire qu’en politique « ce sont les gens sans imagination qui sont les pires », car faute de cette faculté, « ils ne comprennent rien ».

Or, le noyau du sankarisme, c’est fondamentalement l’imagination. Avec Sankara, dans l’histoire politique de ce pays, l’imagination politique a été élevée à sa plus grande dignité. Ainsi, le système politique organisé autour des CDR fut un système politique imaginatif, car les militants devaient toujours tenter de concilier l’ « idéal » et le « réel ». Qu’on le veuille ou non, avec le 4 Août 1983, une nouvelle « race » d’hommes et de femmes politiques avaient bel et bien surgi sur la scène de la riche histoire intellectuelle et politique de notre pays. Et cela, grâce à un système politique qui reposait sur une vision politique elle-même solide et coordonnée. En clair, il n’avait rien à voir avec un système de « magie politique ».

Partie, État et béance démocratique

La grande conviction politique de Sankara fut qu’il fallait aller chercher la clef de notre émancipation politique et sociale, non pas dans l’idée nationale ou encore le nationalisme, politiquement suicidaire, mais dans l’idée patriotique, dans l’amour véritable de la patrie.

Il a su produire une théorie et une pratique de cet engagement patriotique, dotant le Burkina Faso, « d’une âme » ; la refonte totale de l’idéologie néocolonialiste fut au cœur de son projet politique. Ainsi, la nouvelle organisation du pouvoir visait à « dépasser » la structure néocoloniale de l’Etat post colonial. Tous les groupes révolutionnaires animant la RDP, malgré leur diversité, s’accordèrent tous sur ce postulat fondamental. Sankara y voyait la condition politique première du développement de notre pays. Le projet de transformation de l’État allait de pair avec la fin d’une certaine classe politique. L’État, chez Sankara, reposait avant tout sur un support moral et éthique.

Politiquement, tout était entrepris pour organiser et unifier les actions du peuple burkinabè, en le dirigeant vers un destin commun. Un État gouverné par une certaine éthique reste un acquis durable de la culture politique sankariste, acquis avec lequel le peuple burkinabè s’est réconcilié durant l’insurrection populaire d’Octobre 2014. On a dit et écrit que Sankara fut un grand créateur politique dont les théories ont révolutionné et ébranlé l’ordre politique néocolonial dans toutes ses fondations. Mais sa pensée politique faisait-elle une place importante à l’idée démocratique ? En d’autres termes, l’idéal démocratique était-il soluble dans l’idéal sankariste ?

La béance démocratique

Soulignons que Sankara ne parlait jamais avec ironie, dédain, voire mépris de la démocratie, tant qu’elle restait vraie, authentique. Son approche était obstruée par l’ordre historique issu de la Guerre froide. La décennie 80-90 est celle du « triomphe » à l’Est, en Chine, à Cuba, du marxisme comme doctrine et du communisme comme formation sociale. Et Sankara n’a pas été témoin de l’effondrement simultané du marxisme et du communisme à partir de 1989. Mais au fond, il y avait chez lui cette intime conviction que, le but suprême de l’organisation politique, c’était le bonheur du peuple avec la liberté, et sa liberté avec le bonheur.

La démocratie devrait permettre, à travers ses structures institutionnelles au plus grand nombre, d’accéder à une existence comblée. Or, la démocratie dite libérale, dans son fonctionnement, se traduisait par un « effet de discrépance »(Simmel, 1987), c’est-à-dire par l’écart et la distance qui existent légalement entre les citoyens, le peuple, et les sources du pouvoir. Chez Sankara, les lois sont faites pour le peuple, et non le peuple pour les lois. Le système démocratique libéral manque à sa vocation, à savoir l’épanouissement et le bonheur du plus grand nombre. Il avait une conception intégrale de la démocratie. Sa critique portait donc non sur l’essence de la démocratie, mais sur sa réalité, de ses réalisations effective ; elle se voulait éthique. Il liait la démocratie au problème de la justice sociale, donc il souhaitait une démocratie concrète face aux souffrances existentielles des peuples. Cela dit, comme l’avait fait Marx et les marxistes, c’est une illusion doctrinale, que de réduire la démocratie au capitalisme et à l’économie libérale, après avoir réduit l’homme à l’économique. Un tel réductionnisme constitue une abstraction dangereuse.

Critiques

Pour ses adversaires, Sankara fut un révolutionnaire marxiste qui a tenté, en vain, de réaliser un idéal politique utopiste et humaniste. Pire, avec sa prise du pouvoir en 1983, il aurait installé, au Burkina Faso, du fait des exactions commises par certains Comités de Défense de la Révolution (CDR), et des Tripunaux Populaires de la Révolution (TPR), « un pouvoir totalitaire, concentrationnaire et violent ». La dictature fut donc l’instrument de son pouvoir. Et la doctrine idéologique sur laquelle reposait ce pouvoir était fausse, puisqu’elle était contredite par les faits. Elle était un délire fanatique qui prétendait être une science.

L’ordre révolutionnaire était bâti sur un récit que les nouveaux dirigeants aurait tronqué, fait au sujet de l’histoire de l’Etat et de la société qu’ils voulaient diriger. Leur légitimité politique était suspecte, d’où les querelles idéologiques tenaces au sein et entre les différentes familles révolutionnaires.

Leurs critiques se virent, disent- ils, confirmées par la tragédie et l’horreur du 15 Octobre 1987. Ce qui frappe le plus le penseur et le témoin que je suis, c’est combien les auteurs de telles critiques manquent sérieusement d’imagination.
Certes, les termes dans lesquels les révolutionnaires du 4 Août 83 se définirent et définirent le débat public national, contribuèrent à créer confusion et malentendus : être pour ou contre la RDP, pour ou contre les CDR, être révolutionnaire ou non, patriote ou non, communiste ou capitaliste, pour l’Est ou pour l’Ouest. Cela dit, jamais dans l’histoire de ce pays, on eut des dirigeants de stature nationale, aussi vigoureux et imaginatifs, en politique intérieure, comme en politique extérieure.

Évidemment, certaines stratégies politiques furent néfastes, et l’inaptitude à les repenser à temps conduisit à une incapacité politique au sein des CDR, au sectarisme et à la division.

Sankara était attaché au programme de la Révolution qui n’avait rien à voir avec un simple programme politique partisan. Dans sa pensée politique, ce qui comptait, pour diriger notre peuple, c’était de le comprendre et non de le dominer, voire de l’écraser. Il pratiquait le jeu politique sans dissimulation, ruse, méchanceté, superficialité, cruauté, mensonge, et sans félonie, ces ingrédients du machiavelisme primaire. Il a mené une politique d’humanité, non de bestialité.

Mais admettons qu’en politique, on peut anticiper l’avenir jusqu’à un certain degré, mais non le prédire. Car l’action politique n’est pas toujours gouvernée par la raison. Mais Sankara avait choisi sa voie, et une voie pour notre peuple, une voie radicalement neuve du point de vue politique. Dans le domaine du développement de la pensée politique africaine contemporaine, sa forme d’argumentation, le raisonnement qu’il met en œuvre dans sa façon de traiter tous les sujets (la culture, le féminisme, l’environnement, les questions internationales et diplomatiques), il fut et reste un innovateur.

Sa démarche politique a mis au jour dans l’histoire de notre pays, une volonté de notre peuple de progresser vers le développement. Car il n’était pas venu au pouvoir pour stabiliser l’ordre néocolonial. Sa pensée politique était authentiquement appliquée aux réalités de notre peuple. Il n’était pas un réformateur politique, mais un révolutionnaire, un patriote africain, et un internationaliste. Non, il n’était pas un ennemi de la démocratie.

En définitive, avant de conclure, je dirai que Sankara fût avant tout un leader historique, un homme d’Etat doué d’une profonde pensée et d’une profonde vision politique, animé par la volonté de développer son pays.

En guise de conclusion (provisoire), il faut retenir que la pensée et le système politique imaginé par Sankara est un refus intégral de toutes les formes politiques perverses de domination. Cette pensée a permis à notre peuple de retrouver dans l’indépendance réelle, et la dignité, la voie d’un développement véritable du Burkina Faso. Grâce à cette pensée, Sankara a réussi à refaire de ce pays, en quatre (04) ans de pouvoir, l’un des foyers majeurs de la lutte pour l’émancipation africaine, l’émancipation universelle de tous les peuples. Il a « adoré » sa patrie au sens le plus noble du terme en faisant du patriotisme, une vertu de tolérance active et de paix. C’est pourquoi, l’heure actuelle, il est et reste l’orgueil politique retrouvé de chaque Burkinabè.

Il fut aussi un grand ami de l’humanité, se faisant le défenseur téméraire, intrépide de tous les opprimés, des faibles. Par conséquent, les « servitudes » néocoloniales coalisées ne pouvaient que s’entendre entre elles pour étouffer cette direction politique originale pour les peuples africains. Y sont-elles parvenues ?

Aucunement.

A l’heure actuelle, le sankarisme politique, dimension essentielle du combat panafricaniste, reste pour les jeunes africains et les jeunes noirs, « une source pure » à laquelle ils ne cessent de venir puiser.

Mais Sankara ne se sentira pas en sécurité sur cette terre qu’il a tant aimée et façonnée, tant qu’on n’attisera pas sur lui le feu de la justice, feu de l’espérance. Vingt-neuf (29) ans après sa mort tragique, les stratégies politiciennes d’occultation de son œuvre et de sa mémoire continuent à avoir cours dans notre pays. « Patienter, écrivait Péguy, c’est souffrir ; patienter, c’est endurer ». La famille, les amis et proches, le peuple burkinabè, tous ont trop enduré.

Sankara est un héros national, en étant à la hauteur de sa mission historique, ce qui lui a permis de hisser le drapeau de notre pays sur la scène mondiale. Il est donc temps que Sankara soit totalement réhabilité, c’est-à-dire qu’il est désormais temps que l’on sache la vérité, et que justice soit faite. Sans ce rite politique cathartique nécessaire, la mort de Sankara continuera de rester, pour chaque Burkinabè, un « évènement » de tous les jours. Et là où il n’y a de justice, il ne saurait y avoir de République, encore moins de démocratie.

Camarades,
Gloire au peuple
Honneur au peuple
Dignité au peuple
Pouvoir au peuple

La patrie ou la mort, nous vaincrons !

Je vous remercie et merci camarades.

Dr Abdoulaye Barro, enseignant de Philosophie

Notes bibliographiques
1. Cheikh. Anta Diop, Sciences et Philosophie. textes 1960-1986,
IFAN, Dakar, 2007, p-123
2. Voir Robert Misrahi, Existence et Démocratie, PUF, 1995, voir également du même auteur, Ethique, politique et bonheur, seuil, 1983.
3. V. Jankélévitch, premières et dernières page, seuil, 1994.

Source : http://lefaso.net/spip.php?article73792

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