Pour la renaissance d’un rêve.

 

Odile Tobner

 

L’Espoir, vaincu, pleure.

Charles Baudelaire

 

Le vrai rêve, celui qui distingue l’homme d’action, motive et sous-tend l’effort vers des desseins élevés, ceux qui libèrent l’esprit et donc le corps des souffrances inhérentes à la vie en ouvrant des horizons moins douloureux.

Tchundjang Pouémi

 

Le 13 septembre 1958 Ruben Um Nyobé tombait sous les balles de l’armée française dans la forêt, en pays Bassa, non loin de Boumnyebel, son village natal. Ses assassins avaient été guidés jusqu’à lui par les indications d’un traître. Ainsi s’achevait le destin aussi bref que fulgurant d’un homme d’exception, fauché avant d’avoir pu guider son pays, le Cameroun, sur le chemin de l’émancipation. Cinquante ans après, l’immense majorité des Camerounais végète toujours dans la misère sous le pouvoir qui a tué Um, l’alliance malfaisante de l’impérialisme et de la trahison.

Après 1945 la France, à peine sortie de l’épreuve de l’occupation, contre laquelle luttèrent les meilleurs des siens, jette toutes ses forces dans la guerre contre l’émancipation de ses colonies, endossant sans scrupule le rôle de l’oppresseur. L’histoire ne retient que ses défaites, en Indochine et en Algérie, devant la volonté irrépressible de la masse des colonisés d’accéder à leur propre existence. On passe sous silence la grande défaite de l’Afrique subsaharienne, vite décapitée de ses plus prestigieux leaders, Lumumba, Nkrumah, Um Nyobé. Lumumba, pendant quelques brefs instants, montra sa stature d’homme d’Etat. Nkrumah, avant d’être balayé, put cependant poser les jalons de l’avenir de l’Afrique. Mais Um Nyobé fut traqué et supprimé pour l’espoir qu’il portait. Il tomba le premier parce qu’il était à la pointe du combat.

C’est ainsi qu’il reste l’astre obscur des espérances assassinées. Le Cameroun officiel a enfoui sa mémoire dans l’oubli ou dans une caricature pire que l’oubli. La nation camerounaise – et africaine au-delà – historiquement unie par le plus fort des ciments, celui du partage d’un sort commun, a été lobotomisée de sa conscience et atomisée en mesquines luttes tribales. La première génération des résistants camerounais ignorait le tribalisme. Le pouvoir colonial les qualifiait de « détribalisés ». En essayant ainsi de les déconsidérer par cette appellation péjorative il montrait qu’il s’appuyait sur le tribalisme et sur les forces les plus réactionnaires pour contrôler le pays.

 La victoire, amère, de Ruben Um Nyobé réside, cinquante ans après sa mort, dans l’échec patent de ceux qui l’ont tué, Français et Camerounais, et qui ont empêché le Cameroun de devenir un pays fort et prospère. Ce qui est apparaît clairement aujourd’hui au regard de l’histoire c’est qu’on a supprimé Um parce qu’il constituait un obstacle majeur à la perpétuation du pacte colonial. Après un demi-siècle le Cameroun n’est toujours rien d’autre qu’un réservoir de matières premières, qui vont s’épuisant. Les réseaux de transports et de communication sont désespérément réduits et détériorés, la population est oisive et misérable, l’éducation et la santé sont sinistrées et deviennent inaccessibles au plus grand nombre.

Mais les trafics, eux, ont prospéré. La forêt a engraissé une classe de prédateurs. Le pétrole a disparu sans laisser de traces, sauf dans les comptes bancaires de la mafia politico-affairiste. Une corruption généralisée gangrène l’Etat. La chaîne du pouvoir, de la base au sommet n’a aucun sens du bien public mais uniquement celui de ses intérêts les plus grossiers. Elle est liée aux intérêts étrangers qui s’engraissent eux aussi impudemment. C’est ce Cameroun-là qui a profité de la mort de Um.

Après cinquante ans de persécution des meilleurs des Camerounais et de gabegie généralisée, la jeunesse camerounaise, privée de tout espoir, est à la recherche de ses vrais pères, capables de la guider vers l’honneur, la création et l’épanouissement. En renouant le lien avec sa véritable histoire, en découvrant ses héros, elle trouvera le courage, à leur exemple, de lutter pour l’avènement d’une société citoyenne forte, capable de se gouverner et de se protéger contre les divers appétits claniques et impérialistes qui la tuent. Il s’agit de renouer avec le rêve brisé par la mort de Ruben Um Nyobé.

 

Odile Tobner

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