Dix mois après l’insurrection populaire et jusqu’au festival Lafi Bala 2015, Thomas Sankara est dans toutes les têtes. L’occasion d’interroger quatre personnalités sur l’héritage qu’il a légué à la jeunesse africaine.

Smockey, fondateur du Balai citoyen

« Bien sûr que Sankara fascine ! C’est une icône, et pas seulement pour la jeunesse burkinabè. Il a marqué son temps, nous n’avions jamais vu ça auparavant. Il a mené une politique de dignité, de valeurs. Il a réduit le train de vie de l’Etat, a largement participé à l’émancipation des femmes. Les bouleversements sont allés très vite, trop vite. C’est pour ça qu’il dérangeait autant. Vous savez, il a pris le pouvoir alors qu’il n’avait que 33 ans. Lorsqu’on est jeune, on a des projets et des convictions, on prend des risques. Cette mentalité parle aux jeunes d’aujourd’hui qui sont perdus. Sankara, c’est un homme intègre capable de créer des clashs diplomatiques n’importe quand sans avoir peur de dire les choses. C’est pour cela qu’il fascine tant les jeunes. Ses grands discours mettent en avant son esprit patriotique et son sens du sacrifice. Beaucoup de ceux qui le prennent en modèle ne l’ont jamais connu personnellement, ils le découvrent à travers ses discours. La jeunesse attend une relève, mais pour moi Sankara restera toujours Sankara. »

Propos recueillis par Alix Pierre-Mauffroy

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Bruno Jaffré, auteur d’une biographie sur Thomas Sankara

Bruno Jaffré« Son histoire est une tragédie humaine. Au-delà des questions politiques, il y a un frère, un ami qui le tue et c’est ce qui donne beaucoup d’humanité à cette histoire. C’est quelque chose qui augmente un peu ce côté martyr. Il y a également tout son héritage politique. Contrairement à beaucoup de dirigeants africains, il savait parler aux jeunes, il a fait des discours spécifiques pour eux. Surtout il a compris quelque chose de fondamental. Au Burkina, particulièrement dans les zones rurales, les jeunes sont considérés comme des enfants. Jusqu’à 40 ans. Donc lorsqu’on veut libérer des énergies, il faut réussir à affronter cette réalité. Il faut savoir s’attaquer à ce manque d’initiative. Sankara était un personnage charismatique, énergique, qui en imposait, intègre et simple. Cela se ressent dans les discours et dans les films que la jeunesse écoute et regarde depuis maintenant une dizaine d’années. Tout cela continue d’alimenter le phénomène Sankara. »

Propos recueillis par Andréa Lupianez

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Odile Sankara, comédienne et sœur de Thomas Sankara

Odile Sankara« Plus le temps passe, plus sa mémoire se bonifie et son héritage devient visible. C’est par sa capacité à être cohérent entre ce qu’il est et ce qu’il fait, à être le propre exemple de son projet politique et sociétal, qu’il est arrivé à mobiliser la population. Tous les jeunes et les artistes vont puiser dans ses discours. C’est une force terrible. Aujourd’hui, il incarne l’identité du Burkina Faso. Les jeunes sont en quête de repères. Ils s’imprègnent de ses idées. Ils sont fascinés par ce chef d’État africain qui apporte autre chose. Il est visionnaire et aujourd’hui dans le monde on manque de vision. Comment peut-on amener les gens à être heureux ? En étant fier d’être africain. Tout son combat était là : que l’Homme soit heureux et s’épanouisse avec ses propres moyens. Nous, sa famille et ses amis, sommes apaisés car son héritage persiste. Dans le fin fond de l’humanité, il y a toujours une personne qui parle de lui. Je pense qu’une personne par siècle naît avec cette force. Pour moi, il est l’une d’entre elles. »

Propos recueillis par Marion Salomon

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Sayouba Traoré, journaliste à RFI et écrivain burkinabè

Sayouba Traoré« Au début des années 1970, il était le grand-frère que tout le monde adorait. Le fait qu’il soit guitariste dans un groupe et parachutiste fascinait. Lors de la guerre entre le Mali et le Burkina, en 1973-1974, il a fait des actions éclatantes en tant que militaire. Que les gens l’admirent, à ce moment-là, c’était liée à sa personnalité. Lorsqu’il était au gouvernement, il est venu à vélo en Conseil des Ministres, cela ne s’était jamais vu à Ouagadougou. En 1983, il arrive au pouvoir. Cela ne nous a pas étonnés. Aujourd’hui, il y a une nostalgie de ce qu’il aurait pu apporter au pays. Les jeunes se laissent fasciner par les discours ! Les plus anciens, eux, s’attachent plus aux actions. Mais il n’est pas resté assez longtemps au pouvoir pour asseoir son action. Il est arrivé au bon moment car il n’y avait plus de leader tiers-mondiste ayant encore du succès en Occident. Il a été un héros de substitution pour les Français. Sa trace est plus marquée à l’étranger qu’au Burkina. »

Propos recueillis par Elsa Masson

Source
: http://www.altermondes.org/pourquoi-thomas-sankara-fascine-t-il-toujours-la-jeunesse-africaine/

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