Par Frédérique Lagny

Le FESPACO dont la 25e édition se tenait du 28 février au 04 mars 2017, décernait cette année, outre les distinctions suprêmes – Étalons d’or, d’argent, de bronze -, quatorze prix spéciaux financés par des partenariats privés ou institutionnels[1] et soutenus par l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Pour la seconde fois depuis l’insurrection d’octobre 2014, la Guilde africaine des réalisateurs et producteurs s’associait au FESPACO pour décerner le prix Thomas Sankara doté de 3 millions CFA. A place for myself  de la jeune réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo raflait haut la main ce prix, ainsi que le Prix de la chance de la Loterie Nationale Burkinabè doté quant à lui de 2 millions CFA.

A PLACE FOR MYSELF

Le Prix Thomas Sankara est considéré comme le prix de l’excellence. Il récompense les qualités de scénarisation, de réalisation, le jeu des acteurs et la valeur artistique du message sont pris en compte par le jury pour choisir le lauréat. Parmi les 26 films en compétition dans la section court-métrage du FESPACO, A place for myself  présente assurément toutes ces promesses.

Le film s’ouvre en plongée sur des mains qui découpent et assemblent dans un cahier d’écolier des images de magazines. Puis la caméra s’installe à hauteur d’enfant pour circuler dans l’intimité d’un foyer. Elikia, une fillette albinos d’à peine huit ans, se prépare pour aller à l’école. Nous la découvrons de dos, face au miroir, occupée à coiffer sa tignasse blonde. Tout en chantonnant, elle pose moult questions à sa mère, une force de la nature au teint d’ébène, dans les bras de laquelle l’enfant s’enroulera et se cramponnera au moment de quitter la maison pour rejoindre l’école.

Le rythme audacieux du montage nous emporte rapidement dans un double point vue : celui du spectateur – observateur du microcosme d’une classe de primaire au Rwanda – et celui du point de vue subjectif d’Elikia, enfantine, intelligente et bravache. Elle est désignée par l’institutrice pour surveiller la classe et noter au tableau le nom de ceux qui chahutent pendant sa courte absence. Nouvellement arrivée, Elikia est confrontée à des élèves qui l’apostrophent sur sa différence.  Avec la force et la fragilité désarmantes d’une enfant habituée à la solitude et au rejet, elle leur répond du tac au tac et décide de « noter » leurs noms au tableau. En représailles, ils l’excluent de leurs jeux. S’ensuivent une série de vexations que l’on peut relier aux pratiques sacrificielles dont les albinos sont victimes encore aujourd’hui sur le continent africain, plus particulièrement en Afrique de l’Ouest et Centrale.

Marie-Clémentine Dusabejambo s’offre le luxe d’une narration parfaitement scénarisée amplifiée par l’aspect quasi documentaire des saynètes entre les enfants qui ne sont pas sans rappeler le magnifique documentaire de Claire Simon « Récréations » (1991)[2].

Le film, servi par les deux interprètes remarquables que sont la mère et l’enfant, développe une écriture cinématographique maîtrisée servie par la fluidité des mouvements caméra. Une audace certaine au montage réussit même à tirer une force supplémentaire des quelques imperfections techniques du tournage, comme la désynchronisation du son ou l’écart de couleur entre les deux caméras utilisées. L’histoire dont la conclusion réconcilie la petite communauté autour d’une lettre distribuée à tous les parents et aux enfants de l’école, en passe presque au second plan. Un « happy end » un peu conventionnel qui ne dessert cependant en rien le non-conformiste de la structure quasi expérimentale de ce court-métrage d’une trentaine de minutes.

AU NOM DE QUI ?

Bien loin du centre-ville et des masses populaires, c’est dans la salle flambant neuve de Canal Olympia, construite en trois mois à peine et située à Ouaga 2000, propriété du groupe Vivendi et de Canal+ Afrique dirigé par l’homme d’affaire français Vincent Bolloré, qu’était décerné le Prix Thomas Sankara. Canal + Afrique est en effet devenu le partenaire officiel du Prix Thomas Sankara.

La cérémonie de remise du Prix, animée par l’humoriste ivoirien Maréchal Zongo, à laquelle on pouvait assister sur invitation, était suivie de la projection du film primé puis d’une « nuit du court-métrage ». Une salle comble et visiblement comblée, que l’on fit lever pour applaudir une minute durant la mémoire de Thomas Sankara.

Mais, curieusement, jamais le public n’entendit le nom de la réalisatrice primée. Ni les maîtres de cérémonie, ni les membres du jury, ni les différentes personnalités appelées sur scène n’ont pensé à témoigner nommément leur soutien et félicitations à la jeune réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo. Seul à avoir pris conscience de l’énormité de la situation, Maréchal Zongo apostropha la réalisatrice d’un timide Marie-Clémentine en fin de cérémonie. Laquelle dédia son prix à ses condisciples cinéastes rwandais.

Marie-Clémentine Dusabejambo reçoit son prix (photo Frédérique Lagny)

Parmi les personnalités on comptait les membres de la délégation officielle du FESPACO, un Ministre d’Etat, le représentant du groupe Vivendi – Canal+ Afrique, les membres du Jury parmi lesquels le réalisateur franco-marocain Hicham Hayouch attelé à un long-métrage sur la vie de Sankara, ainsi que le comédien pressenti pour le rôle principal ; on notait également les représentants du comité d’organisation ainsi que le président de la Guilde africaine, Balufu Bakupa Kanyinda. Chacun fut présenté et remercié.

Enfin, il faut le signaler, non seulement le projectionniste eut le très mauvais goût de rallumer les lumières en début de générique, mais aucun micro ne circula dans le public pour permettre, comme c’est la règle dans un festival, de dialoguer avec la réalisatrice.

Bref, une série de ratés qui n’ont d’ailleurs pas perturbé les très nombreux journalistes de presse écrite et télévisée agglutinés sur le plateau et qui parfois gênaient sans vergogne la vision des spectateurs des premiers rangs durant la cérémonie.

Puis, la soirée s’est poursuivie devant un buffet ouvert pour plus de 150 personnes, avec un spectacle de danseurs et de musiciens traditionnels montés sur la scène à ciel ouvert de ce complexe « dédié au cinéma africain ». On en ressortait avec un certain goût de tristesse. Le temps des « riz gras de la Présidence » sous le règne de Blaise Compaoré serait-il revenu ? Mr Bolloré bien connu en Afrique pour y conduire ses affaires d’une main de fer depuis plus de trente ans[3], est-il le mieux placé pour financer le Prix Thomas Sankara ? Faut-il en rire ou en pleurer ? Chacun se fera son opinion.

Frédérique Lagny, Ouagadougou, 04 mars 2017.

[1] SIGNIS (association catholique mondiale pour la communication) 2 millions de CFA ; Interafricaine de la prévention des risques professionnels 2 millions de CFA ; Ecobank Foundation 5 millions de CFA ; Loterie nationale du Burkina (LONAB) 2 millions de CFA ;  Commune de Ouagadougou 3 millions de CFA ; Assemblée Nationale burkinabè 7millions de CFA, ;CEDEAO, avec deux prix (intégration et meilleure réalisatrice) de 15 et 10 millions de CFA ; Conseil de l’Entente, avec le prix Félix Houphouêt Boigny doté de 10 millions de CFA ; UNICEF 7 millions de CFA ; Water Aid 5 millions de CFA ; Guilde africaine des réalisateurs et producteurs 3 millions de CFA ; et FACC, prix de la critique cinématographique, quant à lui non doté…

[2] http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/recreations-2/

[3] Sur Bolloré voir http://survie.org/mot/bollore