Religion ou colonialisme ?

 

Ruben UM NYOBE

 

Ce texte est paru en 1982 dans le numéro 29 de la revue Peuples Noirs Peuples africains p 45-56. (Voir à l’adresse http://mongobeti.arts.uwa.edu.au). Dans le cadre de l’hommage que nous avons voulu rendre à Ruben Um Nyobé, nous avons penséutile outre les articles de cette rubrique publié un de ses propres textes. La redaction du site

En tête de la rédaction de la revue : Nous avons publié une première version du texte qu’on va lire dans le numéro 10 de Peuples Noirs-Peuples Africains; elle nous avait été proposée par un missionnaire canadien et portait la signature de Félix-Roland Moumié. Nous savons maintenant que cette attribution était erronée. En réalité, le texte est bien l’œuvre de Ruben Um Nyobé.

D’autre part, en comparant les deux versions, nous nous sommes aperçus que la première comportait un grand nombre d’erreurs, dues peut-être parfois à la malveillance : phrases tronquées, expressions inversées, contresens, etc.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de publier cette nouvelle version en l’accompagnant de sa signature légitime.

Des évêques français exerçant au Kamerun se sont réunis ces temps derniers à Nkongsamba sous la présidence de Monseigneur Lefebvre[1], vicaire apostolique de Dakar. A l’issue de cette réunion qui a coïncidé comme par hasard avec une autre réunion politique tenue par Roland Pré, Haut-Commissaire de France au Kamerun, dans le même secteur à Dschang avec ses collaborateurs français et aussi, paraît-il, avec des Anglais, les Evêques [PAGE 46] ont publié un communiqué qui reçut une large publicité au Kamerun et qui a également eu de larges échos dans les milieux étrangers, notamment en France.

Il nous a donc paru nécessaire de procéder à un travail d’explication, afin qu’aucune équivoque ne subsiste dans les esprits. Le 17 avril 1955, j’avais eu l’honneur de m’adresser à une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes – n’en déplaise à la police qui a parlé de 600 personnes dont 40 femmes. J’ai eu l’occasion de dénoncer la manœuvre de ceux qui veulent se servir de la religion à des fins politiques. A l’issue de cette réunion, j’ai été saisi par plusieurs compatriotes qui m’ont prié de développer par écrit ce que j’avais dénoncé oralement. Ce modeste exposé tend donc vers ce but et j’espère qu’il servira la cause de la vérité et permettra de lever l’équivoque que les serviteurs camouflés de la colonisation veulent jeter dans les esprits au moment où de graves problèmes se posent devant le peuple kamerunais.

Dieu et la colonisation

Il semble plus intéressant de procéder à une étude comparée des principes religieux et du comportement des prêtres catholiques colonialistes. Cela est plus utile que le commentaire d’un document bourré de contradictions. Nous allons maintenant examiner dans quelles conditions un homme prétendant parler au nom de Dieu ne peut soutenir la colonisation sans se rendre coupable de trahison morale.

La colonisation, c’est l’esclavage; c’est l’asservissement des peuples par un groupe d’individus dont le rôle consiste à exploiter les richesses et les hommes des peuples asservis.

La question se pose donc de savoir si en créant les hommes Dieu a autorisé une race à établir sa domination sur une autre. Pour trouver une réponse à cette question ou toutes les autres de cette espèce, nous allons nous référer à un livre dont il est dit qu’il a été écrit par des hommes inspirés par le Saint-Esprit. Il s’agit de la Sainte Bible. Nous donnons la parole ainsi au premier livre de l’Ancien Testament. En effet, dans « Genèse », chapitre premier, versets 27 à 29, nous lisons : « Dieu créa l’homme et la femme. Dieu les bénit et Dieu leur dit : soyez féconds, [PAGE 47] multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ».

Il est donc clair que seuls les poissons, les oiseaux et les animaux ont été placés sous la domination des hommes. Il faut tout de suite préciser que le fait pour les citoyens d’un pays de se concerter pour mettre en place les organes législatifs et gouvernementaux de leur pays ne constitue pas une violation de cette prescription de l’Ecriture Sainte ». Mais le fait pour un pays de dominer un autre tombe sous cette infraction comme nous le verrons plus loin. En tout cas, si Dieu a créé l’homme à son image, il serait inconcevable que Dieu accepte de soumettre son image à un régime oppressif tel que le régime colonial.

La patrie, bien eternel des hommes

Les théologiens disent que les dix commandements sont divisés en deux groupes : le groupe des lois qui régissent les rapports entre l’homme et Dieu et les lois qui concernent les rapports humains. Dans le premier, comme dans le dernier groupe, une seule loi promet la récompense ici-bas tandis que les autres promettent le bien du Paradis d’au-delà des morts. La loi dont l’observance promet la récompense ici-bas est celle où il est dit : « Tu obéiras à ton père et à ta mère pour avoir un séjour heureux sur la terre que Dieu t’a donnée ». Cela nous permet de penser que le Kamerun est la Terre que Dieu nous a donnée et que le fait pour d’autres citoyens de laisser la Terre que Dieu leur a donnée pour venir s’emparer de la Terre que Dieu nous a donnée tombe sous le coup d’un autre commandement qui interdit aux hommes de prononcer le nom de Dieu en vain. Il semble, d’après les théologiens, qu’il n’y ait pas de pardon possible pour les gens coupables de prononcer le nom de Dieu en vain.

Dieu et la lutte de liberation nationale

Le fait que « Dieu créa l’homme à son image » correspond à cette clause de la Déclaration Universelle des [PAGE 48] Droits de l’Homme où il est proclamé que « tous les hommes naissent libres et égaux en droit ». S’il y a promesse divine pour la sauvegarde de la « Terre que Dieu nous a donnée », il est aisé de comprendre que Dieu ne peut rester indifférent devant une lutte de libération nationale.

La Bible nous apprend que lorsque des envahisseurs philistins voulurent ravir la Terre d’Israël, Dieu arma un jeune berger, David, d’une fronde pour abattre le général Goliath, chef des envahisseurs.

Un autre exemple qui découle de l’Ancien Testament vérifiable dans le livre d’Exode, réside dans la lutte des Israélites en captivité pour sortir de l’Egypte sous Pharaon Manefta. C’est encore un homme, un patriote israélite en fuite, Moïse, qui fut chargé par Dieu d’aller libérer son peuple des chaînes de l’oppression. Pourquoi cela ? Dieu déteste-t-il l’Egypte qui allait protéger le bébé de son fils ? Il est seulement à déduire que Dieu ne voulait pas que les Israélites, créés à son image, fussent soumis éternellement à la domination des Egyptiens, également créés à son image. Les évêques français du Kamerun admettront-ils que les Kamerunais, créés à l’image de Dieu, soient les esclaves des Français et des Anglais également créés à l’image de Dieu ? Il faut répondre à cette question; il faut y répondre honnêtement et franchement.

Prenons maintenant la partie de la Bible qui est la plus applicable à l’Eglise chrétienne, le Nouveau Testament. Le Nouveau Testament prend sa source à l’avènement de Jésus-Christ. Or, l’avènement de Jésus-Christ est lui-même fondé en partie sur le principe de la lutte de libération nationale.

En effet, ce qu’il faut connaître avant tout c’est que, au moment de la naissance de Christ, la Palestine, son pays natal, n’était pas un pays indépendant. La Palestine était une colonie romaine comme le Kamerun est une colonie française ou traitée comme telle d’une part et une colonie anglaise ou traitée comme telle d’autre part. Mais les prophètes avaient annoncé la naissance du messie, fils de Dieu. Ainsi donc dans la pensée des Juifs, l’homme-Dieu qui devait venir du ciel allait être un chef puissant capable de renverser le pouvoir de l’impérialisme romain. [PAGE 49] Il est intéressant de parcourir l’histoire biblique sur la naissance de Jésus-Christ et sur sa vie pour se rendre à l’évidence de ce qui vient d’être avancé. Nous ne prendrons que quelques exemples.

1) Les mages – Les mages, hommes simples du pays, s’étaient rendus auprès du gouverneur Hérode pour s’enquérir sur la naissance du « nouveau roi des Juifs »; le Soucadaux ou le Roland Pré[2] de l’époque ne voulut pas souffrir un concurrent. il ordonna le massacre des nouveaux-nés, non pas pour se débarrasser d’un prophète, car les prophètes, il y en avait en quantité industrielle dans son règne, mais il n’en était nullement gêné parce que les prophètes de l’époque étaient en grande partie les complices de l’impérialisme romain comme les Graffin, les Bonneau, les Bouque[3], etc… sont aujourd’hui les complices du colonialisme oppresseur. Le Roi Hérode ne voulait pas d’un nouveau chef autochtone dont la prise de pouvoir pouvait mettre fin au règne de l’impérialisme romain; de même aujourd’hui, les Gouverneurs et les Administrateurs français au Kamerun n’admettent aucune réforme qui soit de nature à contribuer tant soit peu au renversement du pouvoir colonial en vue de son remplacement par un gouvernement issu de la volonté populaire.

2) Jean-Baptiste – L’idée de Jésus le Chef s’est manifestée lorsque Jean-Baptiste, prophète annonciateur de sa naissance, envoya ses disciples auprès de Jésus pour s’assurer que c’est bien celui que l’on attendait. Jean-Baptiste était alors détenu pour avoir dénoncé les péchés du Gouverneur Hérode. Nos évêques sont-ils prêts aujourd’hui à dénoncer les péchés d’un Soucadaux ou d’un Roland Pré ? Jésus rassura les envoyés du détenu que c’était bien lui-même.

3) La grève d’impôts – Les Juifs considèrent que le Chef du Pays, le Chef attendu, est déjà là. Ils ne veulent plus payer l’impôt aux colonialistes romains. Ils viennent consulter Jésus en ce sens. Quelle que soit l’idée de la contradiction ou de la tentation que les théologiens peuvent attribuer à cette démarche, un fait demeure : les [PAGE 50] Juifs ne voulaient plus de l’oppression étrangère, ils voulaient un chef du Pays à qui ils voulaient verser l’impôt.

4) Témoignage de PoncePilate – Les théologiens accusent Ponce Pilate qui, magistrat du régime, avait condamné Jésus qu’il savait innocent comme les magistrats du régime colonial condamnent des innocents en lieu et place des criminels et délinquants de toutes sortes. Néanmoins, Ponce Pilate avait eu le courage de porter comme chef d’accusation sur la croix une mention selon laquelle Jésus était « Roi des Juifs ». Une démarche des accusateurs auprès du juge impuissant pour enlever cet écriteau fut vaine. C’est là une dernière preuve que, d’un bout à l’autre dans la vie de Jésus-Christ, il y avait dans la pensée de son peuple le désir de renverser l’impérialisme romain.

De quel cote se trouve dieu ?

Partant des indications que nous venons de donner, nous pouvons poser la question de savoir de quel côté se trouve Dieu. Si Dieu se trouve du côté de Goliath, de Pharaon, d’Hérode ou de Pilate, il serait admis que Dieu approuve l’oppression colonialiste; mais si, au contraire, comme le montrent les Ecritures, Dieu était du côté de David, de Moïse, de Jésus-Christ et de la Palestine opprimée, nous pourrons arriver à la conclusion inverse, à savoir que Dieu est avec ceux qui luttent contre le colonialisme afin d’acquérir l’indépendance de leurs pays respectifs. Pour conclure ce chapitre, nous pouvons livrer à l’attention des évêques militants signataires de la fameuse « lettre commune » la citation suivante, tirée de Lévitique, chapitre 19, verset 13 : « Tu n’opprimeras point ton prochain et tu ne raviras rien par violence », et dans « Proverbes », chapitre 22, versets 22-23, il est écrit : « Ne dépouille pas le pauvre, parce qu’il est pauvre, et ne pousse pas le malheureux à la porte car l’Eternel défendra leur cause et ôtera la vie de ceux qui les auront dépouillés ».

Nous aurions pu commenter les passages de la Bible ici reproduits mais nous préférons laisser au lecteur le soin de former son propre jugement pour voir si Dieu est du côté des colonialistes ou du côté des patriotes [PAGE 51] Kamerunais en lutte pour l’Unité et l’Indépendance de notre pays.

Mission et missionnaires

Dans la « lettre commune », il est dit que les « missionnaires sont calomniés ». Tout d’abord qu’est-ce qu’une calomnie ? Une calomnie c’est le fait d’imputer à quelqu’un les faits qui ne peuvent pas lui être imputés ou qui ne doivent pas lui être imputés. Nous demandons alors à nos compatriotes catholiques si le fait de dire que les prêtres prêchent la politique à l’église, si le fait de dire qu’ils trafiquent les sacrements à des fins politiques constituent une calomnie, alors que cela se fait à tout moment, au grand jour. Nous savons que la calomnie constitue une infraction à la morale religieuse car il est dit quelque part dans la Bible : « Tu ne porteras point un faux témoignage contre autrui », ce qu’est par exemple le fait de qualifier de communistes tous les militants syndicaux et les militants du Mouvement National Kamerunais sans être en mesure de le prouver. On comprendra donc ainsi que les calomniateurs sont plutôt du côté des auteurs de la fameuse « lettre commune ». Dans le préambule de la « lettre commune », une autre idée se dégage, la tendance à laisser croire que les patriotes kamerunais seraient des anti-blancs à tout prix. C’est faux, mais cette occasion nous permet de dénoncer certains faits qui trahissent l’esprit raciste des « Missionnaires » catholiques et protestants. En effet, pour quelle raison dans les illustrations Dieu, les anges et les saints sont présentés comme des « Blancs » et le Diable comme un « Noir » ? Pour quelle raison, au cours de la grande quête mariale de l’année dernière, quête qui, soit dit en passant, avait fourni des sommes rondelettes aux seigneurs de l’église catholique, la statue de la Vierge Marie représentait une Blanche ou une Noire suivant qu’elle était exposée dans une ville à population mixte ou dans les villages où la population est entièrement africaine ? Pour quelle raison les chrétiens noirs sont-ils obligés de mettre leurs charmantes fiancées au « sixa » quand les chrétiens blancs sont dispensés de cette servitude ? Des faits de l’espèce seraient mentionnés sur des listes entières. [PAGE 52]

Ce que nous voulons affirmer une fois de plus, c’est que nous sommes contre les colonialistes et leurs hommes de main, qu’ils soient Blancs, Noirs ou Jaunes, et nous sommes les alliés de tous les partisans du droit des peuples et nations à disposer d’eux-mêmes, sans considération de couleur.

La mission – La « mission » découle de l’Evangile selon Saint-Mathieu, chapitre 28, verset 19, qui est ainsi conçu : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit ». C’est une mission de vaste échelle, c’est pourquoi les onze envoyés par Jésus envoyèrent d’autres à leur tour. Une mission a une fin; lorsqu’elle prend un caractère permanent, on la complète en appellation en ajoutant le mot « permanente » à la suite du mot « mission ». Or, dans la « lettre commune », il est dit que l’Eglise catholique a converti 700.000 fidèles, nous pouvons ajouter qu’ils ont formé des dizaines de prêtres Kamerunais, mais qu’ils ont peur d’en élever quelques-uns au rang d’Evêque, car cela porte atteinte au statu quo du monde colonial. Ce que nous pouvons dire, ce que force nous est de constater, c’est que la mission de l’Evangile est terminée, c’est une autre mission qui continue. La mission de l’Evangile est fondée sur les 10 commandements. La « Mission nouvelle », dont nous allons révéler l’origine, se base maintenant sur ce que nous pouvons appeler le onzième commandement, le « communisme ».

En effet, d’après la « lettre commune », l’Eglise catholique est au Kamerun depuis soixante ans, elle a enseigné aux chrétiens à observer les dix commandements inscrits dans la Bible. Aujourd’hui, l’Eglise a exhibé un nouveau commandement qui ne figure nulle part dans la Bible. On dira que le communisme a été condamné par les Très Saints Pères. Il serait à supposer ainsi que le communisme existe dans le pays des Blancs depuis de longues dates. Pourquoi dans ces conditions les prêtres catholiques n’ont-ils pas dénoncé le mal plus tôt ? Faut-il conclure sur ce point qu’il s’agissait de la vieille mission coloniale qui consiste à faire croire au colonisé que tout est parfait au pays du colonisateur et que tout est mauvais au pays du colonisé ? Quoi qu’il en soit, tout le monde se rend bien compte de ce que la question du [PAGE 53] communisme ne serait jamais intervenue si le peuple kamerunais n’avait posé le problème de son indépendance. Mais nous savons la mission dont sont chargés les hommes du clergé catholique.

Le 22 mai 1804, Napoléon Bonaparte faisait la déclaration suivante en séance du Conseil d’Etat : « Mon intention est d’établir la maison des missions étrangères. Ces religieux me seront très utiles en Asie, en Afrique et en Amérique; je les enverrai prendre des renseignements sur l’état des populations. Leur rôle les protège et sert à couvrir les desseins politiques et commerciaux… Ils coûteront peu, et sont respectés et, n’étant revêtus d’aucun caractère officiel, ils ne peuvent compromettre le gouvernement, ni lui occasionner des avanies ».

On peut donner une autre citation également intéressante. Il s’agit cette fois d’une déclaration de Louis XV à propos de la traite d’esclaves. Nous citons : « Louis XV mandait au Gouverneur de la Guyanne et à celui de Saint-Domingue : « La Religion doit fixer les premiers regards sur l’administration. C’est surtout par le fait qu’elle impose que peuvent être contenus les esclaves… Nécessaire à tous les hommes, elle l’est plus dans les colonies peuplées d’esclaves qui ne peuvent être contenus que par l’espérance d’une meilleure vie » ».

Les deux citations ci-dessus sont trop édifiantes pour qu’on y ajoute quelque commentaire que ce soit. Il est démontré ainsi que les « missionnaires coloniaux » sont les avant-gardes de l’appareil administratif et du gros colonat. Cela rejoint une opinion que j’ai développée le 27 avril 1955 à Yaoundé. J’avais dit que la consigne donnée à l’homme par Dieu était la suivante : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ». Les prêtres et les pasteurs qui ont vécu dans le pays au temps du travail forcé et de l’indigénat n’avaient élevé aucune protestation contre ces pratiques esclavagistes. L’on pouvait voir des chrétiens parqués dans des camions pour les envoyer aux mines d’or de Bétaré-Oya, cela ne révoltait la conscience d’aucun homme de l’Eglise. Lorsque l’administrateur Salain mettait des chrétiens en prison pour les envoyer aux entreprises de M. Coron où ils travaillaient comme des esclaves avec la bénédiction de Bonneau, Graffin et tous les autres « Seigneurs de l’Eglise », cela ne révoltait la conscience d’aucun ecclésiastique. [PAGE 54] Lorsqu’avant les grèves historiques d’août 1946, le tout-puissant M. Chamaulte faisait travailler son personnel 365 jours sur les 365 que compte l’année, dans les vastes plantations de la SAFA à Dizangué, les prêtres et les pasteurs se contentaient de dire la messe à quatre heures du matin pour se rendre à l’apéritif chez l’omnipotent Chamaulte à 10 heures, le coffre-fort était devenu le Paradis et le jour de Sabbat traîné dans la boue. Mais après les luttes d’août 1946, les travailleurs, devant l’inspecteur de travail Gayon et l’auteur de ces lignes alors délégué syndical, obtiendront le repos de dimanche: les prêtres trouveront bon de dire leur confortable messe cette fois le jour pour condamner la CGT comme institution de Satan parce que… communiste. Il est inutile de continuer les citations; tout cela montre que l’Eglise coloniale accorde son appui sans réserve, non pas à ceux qui mangent leur pain à la sueur de leur front, mais à ceux qui ont comme principe : « Nous mangerons notre pain à la sueur de votre front », et cela est dans les prescriptions du XIe commandement de la mission coloniale émanant de Napoléon 1e et de Louis XV.

Patriotisme a sens unique

Quand la guerre attaque la patrie des prêtres colonialistes, ceux-ci s’empressent de quitter la soutane pour endosser l’uniforme et prendre les fusils pour tirer en direction ennemie où se trouvent, à l’autre bout, des chrétiens citoyens de la patrie adverse. Ainsi, en dépit de la loi religieuse « Tu ne tueras point », des hommes appartenant à la même religion s’entre-tuent pour sauvegarder des biens d’ici-bas. Mais quand les chrétiens citoyens de la patrie colonisée veulent s’organiser pour secouer le joug de la domination que font peser sur eux les exploiteurs de la patrie du « missionnaire éternel » celui-ci exhibe le XIe commandement du communisme pour accomplir la mission prescrite par Louis XV et Napoléon Bonaparte. Ainsi la grande loi ordonnée par Jésus : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » se transforme en cet autre slogan : « Tu protégeras les intérêts de la colonisation et les tiens propres au détriment de la liberté de ton frère de la même croyance qui gémit sous l’oppression de ton frère de la même patrie ». [PAGE 55] Les chrétiens kamerunais doivent réfléchir à cela et ils y réfléchissent, heureusement.

Un aveu de taille

Un fait demeure : la mauvaise foi et l’esprit de classe n’ont pas empêché les évêques français du Kamerun de reconnaître qu’une aspiration commence à se manifester un peu partout en ce moment où le Kamerun prépare son indépendance pendant que les ennemis de l’Eglise veulent le séparer des représentants de… Dieu, etc.

Les colonialistes français ont toujours déclaré à l’ONU que la question de l’Indépendance ne se posait pas au Kamerun. Que diront-ils encore après cet aveu contenu dans la « lettre commune » ? Amusons-nous à faire une petite récapitulation. Il y a 700.000 chrétiens catholiques. Parmi ces 700.000 Kamerunais, la question de l’indépendance se pose. Il y a un nombre de protestants à peu près équivalent. Parmi eux aussi la question de l’Indépendance se pose. Il y a plus d’un million de musulmans; ils posent eux aussi la question de l’Indépendance. Que dire alors des fétichistes dont l’Indépendance constitue le seul « Paradis » ? Après cet inventaire des forces, il apparaît nettement que le peuple kamerunais dans son immense majorité réclame son Indépendance, mais les « Seigneurs » de la colonisation sont mécontents de voir qu’en dépit des attaques malveillantes et de la propagande mensongère, l’UPC a fait son chemin et a réussi à jeter la lumière à travers ce peuple que les colonialistes ont prétendu conserver comme grenier de leurs intérêts avec la bénédiction des prêtres et pasteurs colonialistes. Les chrétiens comprendront le danger que représente une politique de complicité qui tend à sauver les derniers débris de la colonisation.

Le temple trahi

La Bible enseigne que Jésus risqua un jour de faire usage de la chicotte, ce qui dénote encore sa qualité de Chef des Juifs. Cela se passait au moment où il trouva des trafiquants en train de procéder à des opérations commerciales, financières, dans le temple. Il chassa les affairistes en déclarant : « Il est écrit que cette maison sera appelée maison de prière, mais vous en avez fait une foire pour [PAGE 56] vos trafics ». Disons tout simplement que les trafiquants chassés par Jésus-Christ semblaient se trouver au fond de l’édifice. Quelle eût été la colère du Seigneur s’il avait trouvé les commerçants et financiers en pleine chair ? Sa révolte eût été grande. Ainsi donc c’est à nous qu’il appartient de lever les yeux aujourd’hui et de dire au Seigneur que la Maison de prière est profanée, non par les trafiquants occasionnels, mais par ceux-là même qui ont accepté de continuer son œuvre parmi les hommes.

Nous sommes des partisans de l’independance nationale

Nous laissons aux Evêques la responsabilité de calomnier et de dénigrer l’UPC. Nous prenons acte de l’affolement qui s’empare des colonialistes à la suite de la prise de conscience du peuple kamerunais et des difficultés auxquelles se heurtent les prêtres catholiques dans la tentative de créer un Mouvement d’opposition à l’Union des Populations du Cameroun.

Devant cette situation, au lieu de répondre à la provocation par la provocation, ou à la querelle par la querelle, nous nous bornerons à réaffirmer une fois de plus notre position non seulement vis-à-vis des prêtres de combat, mais vis-à-vis de toutes les religions. Nous avons appris que chacun répondra à Dieu pour son propre compte. Nous en faisons notre principe. C’est pour cela que nous considérons la question religieuse comme une question personnelle devant laquelle chaque individu prend personnellement position. Mais si pour la vie d’au-delà des morts chacun répondra pour son propre compte, les Kamerunaises et les Kamerunais doivent comprendre que tous nous répondrons devant l’Histoire sur notre attitude à l’égard des revendications nationales du peuple kamerunais.

C’est pourquoi catholiques, protestants, musulmans, fétichistes et non-croyants, nous devons nous unir et agir ensemble pour hâter l’Unification et l’Indépendance du Kamerun.

Douala, le 22 avril 1955

Pour le Bureau Politique de l’UPC,

Le Secrétaire Général,

Ruben UM NYOBE

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[1] Devenu aujourd’hui le chef de file des intégristes français.

[2] Soucadaux, gouverneur des colonies, administra le Cameroun au début des années cinquante. Roland Pré lui succéda bientôt.

[3] Evêques français placés à la tête de l’Eglise catholique camerounaise à l’époque du combat des patriotes pour l’Indépendance.

 

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