Cet article est extrait du numéro 20 de la revue Politique Africaine datée de décembre 1985. Pour pouvez en charger une version PDF sur le site de la revue à l’adresse www.politique-africaine.com


Réorganisation économique et résistances sociales
La question des alliances au Burkina
Pascal Labazée

La révolution du 4 août 1983 résulte de la conjonction d’un ensemble de crises touchant, en leurs points les plus essentiels, la reproduction des hiérarchies économiques et sociales internes sur lesquelles reposait la place spécifique de la Haute-Volta au sein des économies dominées d’Afrique de l’Ouest. De ce point de vue, qui cherche à éviter tout effet de théorisation sur la signification (( historique )) des décisions récentes, les mesures engagées par le CNR (Conseil national de la révolution) au cours des deux années d’exercice du pouvoir sont autant destinées à fonder un nouvel ordre, défini par le DOP (Discours d’orientation politique) du capitaine Sankara[1], qu’à gérer, selon des rythmes sur lesquels le pouvoir n’a que peu d’emprise, une situation où les antagonismes entre forces sociales et Etat sont ouvertement exprimés.

Or, la marge de manoeuvre est d’autant plus étroite qu’en l’occurrence, le Burkina tient dans le complexe économique régiona1 un rôle de dominé, rôle que compromet en outre l’évolution récente de la Côte-d’Ivoire[2]. De plus, la rupture en cours des anciennes dépendances désajuste progressivement les intérêts des forces politiques et sociales qui coïncidaient au moment de la prise du pouvoir[3].

Ainsi, la vocation des réglementations et réformes économiques mises en oeuvre, comme celle des réalisations inscrites au PPD (Programme populaire de développement) – document de référence jusqu’à la publication, prévue en octobre 1985, d’un plan quinquennal – ne peut être entièrement saisie au travers des discours officiels, la fonction mobilisatrice de ceux-ci les conduisant vers une contestation radicale des articulations établies, tandis que les mesures adoptées visent à en créer de nouvelles dans un environnement social et économique contraignant. Les caractérisations hâtives sur la nature du régime en place – socialiste ou nationaliste, pro-libyen ou pro-soviétique, etc. – proviennent précisément d’analyses qui prennent le discours pour l’action ou l’action pour une finalité. Plutôt que de spéculer sur les intentions ultimes du CNR en matière de politique économique, nous avons préféré, d’une part, situer les enjeux principaux aboutissant à l’adoption de mesures et, d’autre part, préciser les effets prévisibles de ces dernières sur les rapports de forces à l’intérieur du Burkina Faso.

Vers une nouvelle articulation entre pouvoir central et populations rurales

A travers l’organisation d’instances révolutionnaires à l’échelon latente du pouvoir et de l’autorité morale qu’exerçait la chefferie depuis l’indépendance. Bien que constituée dès la colonisation comme pôle subalterne, ou relais administratif du pouvoir central ainsi déchargé du poids récurrent de la collecte des taxes, du recrutement de la force de travail et du maintien de l’ordre, la chefferie mossi supporta la distorsion croissante entre les fonctions politiqué, idéologique et économique qu’elle exerçait et les mutations sensibles des rapports entre les différentes forces sociales burkinabé qui les rendaient caduques.

L’une des erreurs, les plus courantes est de concevoir la chefferie traditionnelle comme une force politique dotée d‘un projet  villageois et provincial[4], le CNR a mis à nu la crise jusqu’alors autonome, alors même que sa position lui confère le rôle d’autorité morale chargée de fonder localement les ambitions d’hommes politiques ou de partis[5]. Dès lors, le moindre des paradoxes n’est pas de constater que cette fonction s’exerce d’autant mieux qu’existent les attributs de la démocratie formelle dans la vie politique, alors que la tendance, depuis l’indépendance prononcée le 5 août 1960, est à la confiscation du pouvoir par un groupe restreint de responsables issus des forces armées nationales[6]. De plus, l’ampleur des courants migratoires internes et externes, les spécificités de l’urbanisation burkinabé (nous pensons ici à son caractère récent, au développement de pôles semi-urbains qui accueillent le tiers de la population non rurale et l’importance des retours temporaires de migrants dans les villages d’origine, facteurs ayant au plus haut point favorisé la création d’un continuum villes campagnes) enfin, le décalage entre les infrastructures d’enseignement primaire et secondaire ramenant à l’agriculture de nombreux jeunes après une brève période de scolarisation, ont conjointement contribué à éroder l’autorité coutumière et ses manifestations.

Enfin, l’élargissement des couches sociales – appui des régimes successifs – en particulier les fonctionnaires et militaires en bas de la hiérarchie, a marginalisé les fonctions administratives remplies à titre onéreux par la chefferie.

L’apparition de Comités de défense de la révolution engage la confrontation non seulement sur le terrain du pouvoir détenu localement par les autorités traditionnelles, mais aussi sur les hiérarchies, prééminences et valeurs qu’elles véhiculaient. L’arbitre de ce conflit doit être « la grande majorité de la paysannerie voltaïque » analysée par le président du CNR comme une composante de la petite bourgeoisie qui « hésite très souvent entre la cause des masses populaires et celle de l’impérialisme »[7]. La suppression des privilèges et fonctions que 1’Etat reconnaissait aux responsables coutumiers et -le rôle prépondérant accordé aux CDR de village dans l’élaboration des objectifs du Programme de base[8] modifient en profondeur l’articulation entre pouvoir central et populations villageoises sans toutefois supprimer les dépendances les plus subtiles.

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Certes, la participation des villageois aux réunions et manifestations des Comités, ou aux opérations de développement qu’ils organisent, est massive, mais elle relève plus de la prudence vis-à-vis du pouvoir politique central que de l’adhésion aux objectifs et aux valeurs qu’il incarne. I1 est probable que l’opposition entre les deux pouvoirs et systèmes de valeurs ne pourra être dépassée qu’à partir d‘une définition du contenu de la réforme agraire et d’une amélioration sensible de la situation économique des producteurs villageois, sans lesquels les manifestations de syncrétisme politique[9] seront seules à même de concilier localement les dépendances de nature différente.

Intensification de la lutte anti-érosive, maîtrise de l’eau

Incontestablement, les objectifs élaborés par le PPD en matière de sites anti-érosifs et d’hydraulique villageoise rompent avec les conceptions des régimes antérieurs, comme avec la logique économique qui les sous-tendait. D’ici à fin 1985, la réalisation de 250 retenues d’eau, 1 980 puits et 3 350 forages représentera un investissement de 15 milliards, auquel s’ajoute le coût d’adductions urbaines et d’irrigations de périmètres à fort potentiel agricole.

L’objectif est de parvenir à l’horizon 1990 à une alimentation en eau domestique de 25 litres par jour et par habitant, et à la restauration de la productivité des terres.

Dans ce domaine, l’innovation consiste d’abord en une association des travaux de maîtrise totale ou partielle de l’eau et de la production vivrière. Jusqu’alors, les principales réalisations hydroagricoles – captage des eaux de Kou et de la Komoé, aménagement du lac de Bam – provoquaient l’extension des cultures maraîchères ou industrielles supposées seules à même d’amortir les investissements. A terme, l’abandon de toute réalisation dans les régions céréalières s’est traduit par la mise en valeur des terres à faible rendement et la dégradation des sols liée à l’accélération des cycles de culture temporaire ; conséquences du reste compatibles avec la fonction économique dévolue au pays dans l’espace ouestafricain, celle de réservoir de main-d’oeuvre, qui fut tenue avec d’autant plus d’ampleur que s’approfondissait la crise de l’économie villageoise.

Un tel retournement n’est envisageable qu’à partir d’une compression des coûts de réalisation des travaux et des charges récurrentes.

Aussi, les actions entreprises privilégient les microréalisations au détriment de projets à technologie plus lourde. La participation des Organisations non gouvernementales s’en trouve renforcée, leurs interventions étant de plus étroitement coordonnées aux objectifs du Programme de base par le biais d’un « Bureau de Suivi »[10].

Enfin, les populations villageoises sont étroitement associées à la gestion des projets d’hydraulique. Chaque réalisation implique une participation en travail, l’entretien et l’utilisation des points d’eau étant du ressort d’un « Comité villageois de gestion » chargé en outre de collecter les cotisations nécessaires aux frais d’entretien.

Si les micro-réalisations favorisent la compression des investissements financiers et des charges récurrentes, l’impératif de rentabilité à moyen terme s’est imposé lors des choix d’aménagement hydro-agricole de la vallée du Sourou. Le projet, devenu un symbole de la lutte pour l’autosuffsance alimentaire, consiste à réguler ou stocker les eaux de la Volta noire et de ses affluents au nord de Dédougou afin d’aménager 30 O00 ha de vallée – dont 16 O00 devraient être irrigués[11]. Bien que les décisions relatives à la nature et à l’organisation sociale de la production soient encore discutées, priorité semble donnée aux polycultures agroindustrielles (55 % des surfaces irrigables) et aux productions maraîchères (9 %). Mené à son terme, le projet devrait, selon les hypothèses hautes, satisfaire 10 %o des besoins vivriers nationaux, soit le montant des importations commerciales et aides alimentaires.

Plusieurs interrogations subsistent pourtant : d‘une part, les expériences antérieures tendent à indiquer que les surfaces irriguées sont, dans des conditions de forte productivité, rapidement dégradables ; d’autre part, le niveau de productivité peut être conçu comme une résultante du régime de propriété des terres, point sur lequel le CNR, compte tenu des divergences d’orientations apparues en son sein, ne s’est pas encore prononcé. Enfin, et nous y reviendrons, l’augmentation induite des flux intérieurs de céréales commercialisées suppose une infrastructure dont le pays ne dispose pas actuellement.

La réorientation de la politique du prix d’achat des céréales

Le relèvement du prix d’achat des céréales est probablement l’Elément fondamental du dispositif élaboré par le nouveau régime, ses implications économiques et politiques étant considérables. Le déficit céréalier structurel du Burkina (120 O00 t. l’an, soit 10 % de la consommation intérieure) s’est accru régulièrement depuis 1960. I1 résulte pour l’essentiel de la conjonction d’une forte croissance démographique nationale (+ 2,l % l’an) et d’un différentiel de croissance positif entre centres urbains et campagnes (+ 5 % l’an). En l’absence d’investissements significatifs en infrastructures et d’une pénétration de nouvelles techniques agricoles, la productivité marginale des terres exploitées a décru parallèlement à la montée de la demande urbaine de biens alimentaires.

Jusqu’en 1970, la crise de la production céréalière fut partiellement masquée par la dégradation du rapport superficies cultivables superficies cultivées, par des jachères plus courtes, par l’exploitation de champs de brousse à faible rendement, ainsi que par une modification sensible des droits d’exploitation des terres freinant la diffusion de nouvelles techniques culturales[12]. L’augmentation de la production vivrière fut cependant inférieure, d’environ 1%, à la croissance démographique annuelle, tandis que les rendements du coton s’élevaient continuellement pendant la même période[13].

I1 semble paradoxal que la distorsion entre la demande croissante de biens céréaliers et la stagnation relative de la production n’ait pas produit d’effets, en termes du prix d’achat aux producteurs, au cours de la deuxième décennie d’indépendance. Entre 1969 et 1981, le prix du sorgho augmenta ainsi de 345 %, soit dans une moindre proportion que la plupart des biens manufacturés dont les ruraux sont consommateurs. Trois explications doivent ici être avancées. D’une part, les tentatives de contrôle public des circuits de commercialisation céréalière ont toujours échoué ; l’exploitation de l’Office de commercialisation (OFCOM), à partir de 1960, s’est révélée déficitaire et l’Office n’a contrôlé qu’une fraction réduite de la production mise en vente. Ultérieurement, les réglementations sur les prix d’achat, l’instauration d’un contrôle par les ORD (Organismes Régionaux de développement) n’ont pas réussi à endiguer les pressions spéculatives exercées par les négociants privés au moment de la collecte[14]. D’autre part, le recours aux importations commerciales et aides alimentaires a comblé le décalage structurel entre offre et demande marchandes; en 1982, les importations commerciales de blé, maïs, riz et sorgho ont été de 77 O00 tonnes, les entrées de riz passant, entre 1978 et 1983, de 17 O00 à 37 O00 tonnes. Enfin, l’emploi d’outils de production manufacturés et l’utilisation d’intrants agricoles étant marginaux dans l’agriculture vivrière (moins de 3 % des surfaces céréalières sont cultivées par traction attelée), le coût de production des produits commercialisés n’a pratiquement aucune expression monétaire, puisque les frais de reproduction de la force de travail des paysans sont essentiellement assurés par leur propre production.

Le Burkina n’a certes pas eu le monopole d’une politique de bas prix d’achat aux producteurs locaux. Ainsi, de 1974 à 1981, la Mauritanie et le Sénégal ont volontairement accru les importations de produits vivriers au bénéfice des offices publics céréaliers (dont les gains proviennent de la différence entre les prix d’importation et le niveau général des prix des céréales locales), de 1’État qui s’assurait « un pouvoir de contrôle sur les populations dépendantes de l’aide »[15] et des revendeurs privés agréés.

La dégradation des termes d’échange céréales/biens manufacturés est la condition d’un transfert de valeurs s’opérant au profit du commerce privé local et de 1’Etat; elle favorise aussi la compression des frais de fonctionnement de l’administration et des charges salariales versées par les entreprises du secteur dit « moderne ».

Ajoutons que cette politique n’est nullement incompatible avec la paupérisation absolue des fonctionnaires du bas de l’échelle et des salariés du secteur privé, comme l’attestent les comparaisons de pouvoir d’achat entre 1969 et 1978[16].

En retour, l’incitation à la production céréalière commercialisable est nulle, les producteurs villageois limitant leurs apports au marché céréalier, lorsqu’ils existent, à la fraction non consommable de la production, ou liant étroitement l’acte de vente aux impératifs d’obtention de numéraire. De même, on conçoit que l’achat d’inputs agricoles soit rendu impossible dans les régions à production vivrière quasi exclusive.

Les contradictions engendrées par une politique de compression des prix d’achat aux producteurs sont multiples ; indiquons, par exemple, que dans les quatre ORD à forte production cotonnière, les paysans sont incités à l’emploi de produits phytosanitaires vendus par les Offices et les grands commerçants ou commercialisés à crédit par la SOFITEX (Société de filatures et de textiles), alors que les producteurs des régions du Centre et de l’Est sont dans l’impossibilité d’acquérir ces produits dont le coût d’achat ne peut être récupéré dans l’hypothèse d’une vente[17]. Or, la FAO considère que 15 à 30 % des productions vivrières sont détruites annuellement par les prédateurs de récoltes, en l’absence d’une protection efficace des stocks.

Le relèvement des prix officiels d’achat, imposé par le CNR, est avant tout un acte politique majeur articulé d’ailleurs à un corps de mesures destinées à réduire le pouvoir d’achat des salariés urbains, base sociale des régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance.

I1 est aussi un argument immédiat dans le conflit opposant les CDR aux autorités coutumières, celles-ci étant précisément implantées dans les régions à forte densité et à faible productivité, productrices de mil et de sorgho.

I1 reste que l’efficacité d’une telle mesure dépend du degré de contrôle par 1’Etat des circuits commerciaux ; or, la proportion de céréales commercialisées par voie officielle ne dépasse pas 20 %.

De plus, l’Office national des céréales, dans l’incapacité de stocker cette part, fait appel aux négociants privés afin de l’écouler. Le commerce privé est ainsi le rouage essentiel du système de distribution, sur lequel les réglementations édictées ne pèsent guère. En l’attente d’une réforme générale, le CNR compte sur l’efficacité du « contrôle populaire » afin de réduire l’impact des pratiques spéculatives, expérience qui n’est pas sans rappeler les (( commissions de lutte contre la vie chère )) instaurées au Niger.

Effets économiques et sociaux de la compression des dépenses publiques

L’une ’ des constantes des politiques économiques mises en œuvre depuis 1960 fut le recrutement de personnel administratif et de membres de l’appareil militaire, associé à un déséquilibre croissant entre l’encadrement et le personnel d’exécution. Seules les périodes de crise agricole majeure, interdisant toute pression fiscale supplémentaire, ont conduit à une stabilisation des effectifs, mais non à leur réduction[18]. Ces périodes furent du reste précédées par un transfert du pouvoir des civils aux militaires, moins sensibles aux exigences d’élargissement des couches-appui. D’autre part, le montant des ressources budgétaires dont dispose le pays étant modeste, l’augmentation du nombre des fonctionnaires fut associée à une croissance limitée des traitements, compensée cependant par des avantages indirects distribués sélectivement selon les niveaux hiérarchiques : primes de déplacement, indemnités de logement, accès aux crédits d’équipement et immobiliers, possibilité enfin de réaliser des opérations à but lucratif.

Ainsi, la hiérarchie officielle des traitements ne rendait qu’imparfaitement compte des différences de niveau de vie entre les cadres administratifs et le personnel subalterne, la convergence des intérêts résidant dans la préservation d’un ordre fondé sur les mécanismes de transfert des villages aux centres urbains, les divergences traduisant les inégalités de répartition. Dans une large mesure, les alliances et conflits entre les confédérations syndicales voltaïques et les régimes politiques reflétaient l’ambiguïté des rapports entre l’Etat et sa base sociale, les phases de conflit (1966, 1974 et 1980) apparaissant nettement lorsque le pouvoir se trouvait, conjoncturellement, hors d’état de maintenir les rapports de dépendance économique qui liaient les producteurs villageois. Les mesures engagées par le CNR, visant à comprimer les dépenses publiques de fonctionnement, rompent incontestablement avec les conjonctures de « Redressement » ou de « Renouveau » que les régimes antérieurs, soucieux de préserver l’ordre social général, fit-ce au prix d’un conflit avec leur propre base sociale, ont dû traverser. L’ampleur de ces mesures et la priorité donnée aux pressions exercées sur la haute hiérarchie confirment l’hypothèse d’une stratégie de renversement des relations économiques entre population urbaine salariée et population rurale. Dès 1984, les indemnités accordées aux fonctionnaires ont été réduites, permettant une économie budgétaire d’environ 2 milliards : les contributions volontaires aux projets de développement, la participation à la Caisse nationale de solidarité – chargée de venir en aide aux ruraux touchés par la sécheresse -, les cotisations aux différentes caisses gérées par les CDR et les abonnements obligatoires aux publications officielles ont comprimé de 20 à 30 % le pouvoir d’achat des membres de l’administration. Le dégraissage des effectifs de la fonction publique, par mises à la retraite anticipée ou dégagements de fonctionnaires dont les pratiques ont été jugées « non conformes aux objectifs de la Révolution » semble considérable[19].

La loi de finances pour 1985 accentue encore la pression sur la fonction publique et parapublique burkinabé. Mentionnons, entre autres, la suppression des abattements fiscaux pour charges de famille, l’instauration d’une contribution exceptionnelle d’un mois de salaire pour les personnels des secteurs  » public, parapublic, militaire et privé » de catégories A et B, et d’un demi-mois pour les catégories C et assimilés, l’extension des mesures indemnitaires prises en 1984 au secteur parapublic C, l’ampleur des contributions volontaires destinées au financement de projets inscrits au PPD.

Le rythme accéléré auquel s’accomplit ce renversement amplifie les effets de court terme habituellement liés à la restauration des relations économiques au profit des zones rurales. D’une part, le secteur bancaire national et les sociétés de crédit spécialisé sont placés en situation critique, par l’accumulation de créances douteuses nées de l’affaiblissement des capacités de remboursement des fonctionnaires, ou de leur dégagement. En retour, ces organismes ont réduit le volume des prêts d’équipement aux ménages, renforçant ainsi l’effet des mesures gouvernementales sur la consommation urbaine. D’autre part, les entreprises orientées vers la satisfaction des besoins urbains solvables voient leur chiffre d’affaires fortement réduit; on pouvait estimer à 20 % la contraction du volume des affaires réalisées par le grand commerce, qu’il soit d’origine européenne, libano-syrienne ou nationale en fin 1984.

Cependant, les secteurs les plus touchés sont ceux du bâtiment, de la menuiserie et du travail des métaux, de la restauration, dont la participation à la production urbaine « moderne » – hors établissement de service – est de l’ordre de 52 %. L’artisanat et la petite production marchande articulés aux entreprises dites « modernes » (soit + 12 % environ des établissements du secteur dit « informel » subissent de même les effets de la compression de la demande finale ; il est par contre probable que les petites unités de production s’adressant directement aux consommateurs urbains bénéficient de la contraction des revenus et du report des intentions d’achat vers des biens à faible coût fabriqués localement.

I1 est clair que le Burkina ne dispose pas de l’infrastructure bancaire et du degré d’indépendance dans sa politique de crédit nécessaires au financement des projets de développement provincial ; la révision du traité de I’UMOA (Union monétaire ouest africaine), en 1973, et la réorganisation/voltaïsation du système bancaire opérée dans les années 1970-1974 restent insuffisantes pour orienter les financements en direction d’opérations dont la rentabilité, mesurée en termes monétaires, peut ne pas être immédiate.

L’accumulation repose donc sur une pression significative des revenus urbains (que confirmera le plan quinquennal), dont l’effet de court terme est de réduire le niveau d’activité urbaine et par là même le montant des recettes douanières (soit 40 % des ressources budgétaires), de la taxe sur le chiffre d’affaires et de l’impôt sur les revenus. Selon le rythme auquel s’accomplit le renversement, ces phénomènes, que d’autres Etats. ont connus, peuvent se révéler coûteux par les comportements anticipateurs de la part des couches sociales dont les privilèges, ou le niveau de vie, sont attaqués et par la résurgence de flux financiers et commerciaux officieux.

Les réactions politiques et syndicales devant l’ampleur des mesures prises par le CNR sont nombreuses. Elles traduisent le caractère irréconciliable de l’opposition entre un pouvoir et une base sociale qui lui préexistait; mais, en outre, la jeunesse scolarisée et étudiante, qui fournissait une partie essentielle de la force militante engagée auprès du CNR, semble aussi marquer le pas. A la fin des années 1970, la crise de désajustement de la jeunesse scolaire par rapport à l’ordre social a coïncidé avec la crise d’un appareil militaire chargé de gérer cet ordre, au moment où s’exprimaient en son sein des conflits révélant l’hétérogénéité de l’armée nationale, tant au plan de la stratification sociale que de la formation, des avantages et profils de carrière. Or, l’alliance entre la jeunesse et la fraction représentant l’échelon intermédiaire de la hiérarchie militaire semble d’autant plus difficile à préserver que l’abaissement des revenus des salariés urbains réduit, en conséquence, leur capacité d’accueil de nouveaux dépendants scolaires et compromet la durée du cycle de formation et les conditions matérielles dans lesquelles il se déroule.

Les implications politiques se révèlent donc, à court terme, particulièrement risquées ; si, dans la capitale, le contrôle de la situation est globalement assuré et les oppositions moins ouvertement exprimées (la concentration des forces militaires et la proximité du pouvoir central limitant la manifestation des antagonismes), il n’en va pas de même dans d’autres centres urbains et semi-urbains, comme en témoignent, par exemple, les conflits lors des élections des bureaux des CDR.

L’industrie et l’artisanat. un héritage catastrophique

L’artisanat urbain, la petite production marchande et la microdistribution ont connu un net développement depuis les années 1960. Les activitéS.de commerce ou de production du secteur dit (( informel n, mieux connu depuis les travaux de P. Van Dijk[20], jouent un rôle d’aspiration d’une main-d’œuvre urbaine en forte croissance que ni l’administration, ni les petites et moyennes entreprises dites « modernes » ne peuvent absorber. Une telle fonction lui est conférée par les caractères propres de ce secteur : coût d’installation d’une unité inférieur en moyenne à 50 O00 F, emploi d’un personnel apprenti peu ou pas rémunéré, possibilité d’involution en période de contraction du marché ou de concurrence. En outre, ces établissements sont soit étroitement articulés aux entreprises capitalistes qui transfèrent ainsi les travaux à faible marge bénéficiaire (cas des petits établissements de construction travaillant en sous-traitance, de la microdistribution ou des ateliers de réparation qui allègent *les charges d‘après-vente des grandes sociétés de distribution), soit les fournisseurs directs de biens de consommation pour les salariés à faible revenu – cas des tailleurs et tisserands, des artisans du bois ou métal, etc.

I1 est remarquable de constater que le dynamisme des établissements d’artisanat utilitaire n’a, au-delà de positions de principe exprimées dans les discours officiels, jamais reçu de soutien institutionnel en termes d’accès au crédit, aux marchés publics ou d’appui technologique. La création, en 1970, d’un Office de promotion des entreprises voltaïques chargé de former et d’appuyer techniquement les entrepreneurs locaux n’a pas été un succès, faute de moyens et d’une définition claire de ses attributions. De même, les différents Plans de développement et les réformes successives du Code des investissements, en 1970 et 1978, n’ont qu’accessoirement envisagé les conditions de croissance du secteur artisanal. Le destin du » Petit code des investissements » qui devait soutenir l’entreprise artisanale[21] et dont l’application a été gelée, traduit clairement l’antagonisme entre la fonction de relèvement du taux de profit des entreprises capitalistes et d’abaissement du coût d’entretien de la main-d’oeuvre urbaine dévolue à l’artisanat, et la perspective de leur croissance.

Aussi ténu soit-il, le tissu industriel burkinabé est l’exact reflet de la fonction subalterne que le capital colonial conférait à la région et du dynamisme des forces sociales occupant à l’indépendance un rôle dominant, soit au plan politique, soit au plan économique.

On peut schématiquement en rendre compte au moyen d’une périodisation des investissements.

Jusqu’à la décolonisation, la stratégie économique de l’impérialisme français fut déterminée par les ambitions du capital commercial, soucieux d’adapter les ressources humaines du pays aux besoins de l’économie de traite à l’échelon ouest-africain. Les investissements industriels furent donc rares et limités au traitement de produits agricoles, principalement vers Bobo-Dioulasso[22] (usine d’égrenage du coton de la Compagnie française des textiles, huilerie CITEC du groupe Boussac, abattoir frigorifique) ainsi que quelques activités impulsées par les missionnaires catholiques qui en formaient l’ossature.

Les entreprises de transport (Compagnie transafricaine) et de travaux publics (Société française d’entreprises de dragages et de travaux publics, Bureau central d’études pour les équipements d’outre-mer, Union d‘entreprises de construction, Chomette et Seura) étaient néanmoins les plus rentables ; leur croissance devait du reste être stimulée par la politique, de prestige de la Première République.

A partir de 1964, le gonflement du déficit budgétaire provoquant un net reflux des marchés publics, ces établissements européens se replièrent ; ils furent partiellement remplacés par un capital d’origine locale, détenu essentiellement par les plus dynamiques des commerçants de la place.

Enfin, la mobilisafion de l’épargne nationale et le recours au crédit donnèrent à l’Etat, à l’aide d’une politique de voltaïsation inaugurée en 1973, les moyens de prises de participation dans des entreprises d‘envergure nationale et, par-dessus tout, les outils d’une orientation sélective du crédit au profit de membres éminents de l’appareil administratif, qui investissent dans des domaines aussi divers que la chimie, les industries métalliques ou alimentaires, l’hydraulique.

L’état catastrophique des entreprises nationales, caractérisé par une faible rentabilité (une entreprise à participation publique sur dix est actuellement bénéficiaire) et l’absence d’effets d’entraînement sur l’économie (notamment sur l’agriculture et l’artisanat), résulte de causes multiples : la situation géo-économique défavorable du pays et la faiblesse du marché intérieur alourdissent les charges fixes des entreprises, les rendant médiocrement compétitives vis-à-vis des importations européennes et des productions concurrentes d’autres Etats de la CEAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest). Mais, en outre, l’octroi et le renouvellement généreux d’avantages fiscaux aux établissements européens dont les rentes de situation n’ont guère été touchées au cours de la voltaïsation, ainsi que l’absence de contrôle public des flux de capitaux privés permettent aux entreprises à forte rentabilité, dominées par le capital français, de se soustraire aux obligations de réinvestissement sur place et d’élever le niveau des profits rapatriés[23].

Enfin, la stratégie de promotion d’établissements privés gérés essentiellement par d’anciens membres de la fonction publique a échoué, tant par suite d’une définition erronée des objectifs industriels et des échelles de production, que par le comportement de « capitalistes sans risques »[24] de certains responsables.

Une réorganisation industrielle, fondée sur le desserrement des dépendances vis-à-vis de l’extérieur et sur une nouvelle définition des rapports intersectoriels, est en cours. Les orientations restent encore imprécises, révélant les difficultés d’accorder des sensibilités contradictoires à l’intérieur du CNR, et les résistances au changement de la part des intervenants privé!

Le poids respectif des industries d’Etat et du secteur privé fut en premier lieu au cœur des débats. Représentée dans le premier gouvernement, la LIPAD (Ligue des patriotes pour le développement) souhaitait renforcer le secteur public et le rôle des organisations de travailleurs dans les organes de gestion des entreprises, tandis que le président du CNR affirmait que « la propriété privée est chose normale au stade actuel de la société » et que le capitaine Zongo, ministre des Industries d’Etat, comptait favoriser l’économie de marché et céder certaines participations au secteur privé[25]. L’échec de la LIPAD au cours de l’épreuve de force qu’elle avait engagée avec l’Office des postes et la VOLTELEC, puis le remaniement ministériel d’août 1984 ont clos, dans l’immédiat, le débat. L’innovation principale, en la matière, réside en une réforme des conseils d’administration des établissements publics et mixtes, qui admettent désormais la participation de « représentants du facteur travail », soit de délégués des Comités de défense de la révolution.

Par une réforme du Code des investissements et la réorganisation des structures des sociétés d’État, le CNR compte réduire les importations d’inputs industriels et donner priorité aux industries s’approvisionnant sur place ; l’agro-industrie et l’extraction minière devraient être stimulées, au moyen de la mobilisation populaire autour du projet Sourou et de la « bataille du rail » (achèvement de la voie ferrée desservant le site minier de Tambao, riche en manganèse).

L’indépendance industrielle suscite des résistances, comme en témoigne l’arbitrage rendu à l’avantage de la société IVOLCY (Industrie voltaïque du cycle et du cyclomoteur), filiale de la CFA0 (Compagnie française de l’Afrique occidentale) spécialisée dans le montage de cycles Peugeot. Rappelons que cette société bénéficie depuis 1964 d’avantages fiscaux prorogés deux fois, sans jamais avoir tenté de substituer aux importations de pièces une fabrication locale. En 1980, la création sur fonds privés nationaux d’une entreprise concurrente, la SAVCC-Sénisot, fabriquant sur place l’essentiel d’une production de 300 cycles par jour, risquait de déstabiliser, sur un marché particulièrement fructueux, l’un des bastions du capital d’origine coloniale. Le renouvellement de l’agrément dont bénéficie la société IVOLCY traduit, outre les préoccupations du CNR quant à l’emploi à Bobo-Dioulasso, la force toujours active des grandes compagnies européennes sur l’économie burkinabé.

Notons enfin l’extrême difficulté à réaliser conjointement le redressement financier des industries locales dans une conjoncture de contraction des débouchés intérieurs et de hausse du coût des importations, et le renversement des rapports industrie-agriculture dont I’UREBA (Union révolutionnaire des banques) fondée en juillet 1984, est l’outil privilégié. Financée par des contributions d’entreprises nationales, cette structure bancaire se destine à la réalisation de projets provinciaux (dispensaires, centres avicoles, cinémas, etc.) d’intérêt inégal. Certes, le renforcement des infrastructures économiques, dont l’énergie (4,4 milliards d’investissements prévus), les transports et communications (55 milliards) et l’habitat (6 milliards), peut jouer un rôle de stimulant de la demande pour les industries, locales, notamment celles du bâtiment et des travaux publics dont les fonds de roulement sont dramatiquement faibles.

En la matière, les taux de réalisation de ces projets seront déterminants et dépendront de la confirmation de financements essentiellement externes.

La question essentielle du contrôle commercial

L‘articulation commerciale du Burkina avec l’extérieur, son évolution au cours des dernières années et les implications majeures qui en résultent en termes de flux financiers et de dépendance, seront mieux saisies à l’aide d’une étude succincte du solde économique de la balance des paiements .(voir tableau suivant)[26].

En 1983, le taux de couverture de la balance commerciale était de 25 %, soit un déficit de 64 milliards : le coût croissant des importations de produits alimentaires et pétroliers (de 1979 à 1983, la valeur des importations.d’hydrocarbures est passée de 6,2 à 16,9 milliards, pour un volume en baisse de 6 %, comme des biens d’équipement et de consommation à destination des ménages urbains, n’est plus compensé que marginalement par l’exportation d’animaux vivants et de coton qui, tant en volume qu’en valeur, représentent une part décroissante du commerce extérieur burkinabé.

Fortement dépendante de la Communauté européenne et des États-Unis qui assurent respectivement 52 % et 11 % des approvisionnements, l’économie nationale a supporté les hausses de prix des pays industrialisés et les variations du franc sur les marchés des changes, alors même que les structures économiques forgées dès l’époque coloniale rendaient difficilement compressibles les importations. A l’inverse, la sécheresse dans les provinces du Nord et la saturation du marché ivoirien de la viande ont fait chuter les exportations de bovins dans des proportions considérables (de 61 O00 à 18 O00 têtes de 1979 à 1983), au moment où la baisse des rendements céréaliers dans les régions à forte densité conduisait les agriculteurs à réduire la part des terres consacrées à la culture du coton.

On constatera une fois encore que le déséquilibre commercial croissant, né de la crise organique de l’économie rurale burkinabé, induit une hausse parallèle du montant de l’épargne rapatriée par les travailleurs burkinabé installés à l’étranger. Dans la mesure où ni les taux d’accroissement de l’émigration, ni les taux de salaires des Etats exploitant la main-d’oeuvre migrante ne sont comparables à l’augmentation de l’épargne rapatriée (+ 31 %) de 1980 à 1981 par exemple), on peut affirmer sans risque que l’appauvrissement absolu des travailleurs émigrés constitue le tribut principal payé à l’extraversion de la formation voltaïque.

Or, le renversement des rapports de dépendance économique entre centres urbains et zones rurales, d’une part, la maîtrise des flux, économiques et financiers avec l’extérieur, d’autre part, supposent que soit résolue la question du contrôle commercial dont la complexité renvoie à deux caractéristiques principales.

La première est relative à la diversité des intervenants et aux spécificités du grand commerce national. Depuis l’indépendance, les compagnies européennes implantées sur le territoire ont amorcé un net mouvement de repli : la stratégie de contrôle prioritaire des régions fortement exportatrices provoqua le dépérissement des petites succursales, tandis que le retrait des militaires français basés à Bobo-Dioulasso et d’une partie du personnel administratif obligea les sociétés commerciales à réduire leur représentation en Haute-Volta et à se réorganiser. De plus, ces compagnies furent concurrencées, dès 1963, par l’installation de commerçants libano-syriens venus du Mali et de la Côte-d’Ivoire. L’élément déterminant du système commercial contemporain provient cependant du grand commerce local qui a su récupérer une part du marché laissé libre par les sociétés françaises ; aux biens de consommation traditionnellement commercialisés, les plus dynamiques des négociants ont su ajouter les matériaux de construction, la quincaillerie, le tissu, les pièces détachées automobiles et cycles, ainsi que les produits vivriers. Cette mutation réussie résulte de la combinaison de trois facteurs :

– la structure familiale des établissements commerciaux qui génère des charges de fonctionnement limitées, et la puissante articulation entre les exploitations commerciales et les maillons d’aval – demi-gros, détail et microdistribution – qui favorise et adapte, au moindre coût pour le grand commerce, l’offre et la demande;

– l’emploi à des fins nouvelles des réseaux traditionnels d’information et d’approvisionnement intra-africains, combiné à l’assimilation progressive de techniques modernes, tant dans la communication que dans la gestion. Dans ce domaine, les caractères propres de grands commerçants burkinabé, notamment ceux d‘origine yarga, ont certainement facilité ces reconversions[27];

– enfin, les timides tentatives de création d‘un réseau de collecte et de distribution d’Etat (Coopérative centrale de consommation de Haute-Volta, Office de commercialisation, en 1961, Société voltaïque de commercialisation, en 1967) et de contrôle commercial des principaux produits (Offices céréaliers et des produits de l’élevage) ayant échoué, le grand commerce s’est imposé comme rouage employé par les organismes parapublics, ou comme intervenant indépendant.

La seconde caractéristique renvoie aux capacités d’arbitrage du grand commerce entre marché officiel et marché clandestin ; selon les produits, le caractère contraignant des réglementations et les profits de change réalisables avec les Etats anglophones, les négociants sont à même d‘orienter les transactions et de mettre en échec les règles commerciales qu’édicte le pouvoir. Les exemples sont nombreux dans ce domaine[28]. Au pouvoir économique détenu par les grands commerçants dont l’aire d’activité n’est pas

réductible aux produits traditionnels, s’ajoutent l’autorité et l’influence qu’ils exercent au sein de la communauté musulmane nationale.

Le contrôle commercial, enjeu immédiat pour le pouvoir, se heurte ainsi à une double difficulté. Economique d’abord, puisque le développement d’un commerce d’Etat suppose une réorganisation complète des circuits de distribution, depuis l’importation jusqu’à la microdistribution ; en outre, une substitution incomplète risque de renforcer les réseaux de commerce parallèle. Politique ensuite, puisque l’influence des marchands sur la communauté musulmane, restée jusqu’à présent en retrait des événements, conduirait au renforcement des oppositions intérieures.

Ces considérations ont probablement joué lors de la définition des objectifs du CNR qui, jusqu’à présent, n’a pas souhaité engager d’épreuve de force. A la substitution immédiate et à la multiplication des réglementations le pouvoir semble préférer un renforcement progressif des magasins d’Etat Faso-Yaar (218 dépôts supplémentaires) et de l’Office national des céréales (48 magasins supplémentaires), complété par un contrôle populaire des pratiques commerciales privées par le biais des CDR. Le compromis peut-il être durable ? Les expériences antérieures de magasins d’Etat montrent que la rentabilité ne peut être obtenue que dans les régions déjà desservies par les négociants privés, où le degré de monétarisation et la concentration de la demande – ou de l’offre – restent compatibles avec l’équilibre financier ; aussi la carte de l’implantation géographique des Faso-Yaar devrait-elle rendre inévitables les situations de concurrence sur un terrain où le négoce privé dispose de possibilités manœuvrières considérables.

Orientations économiques et alliances

La stratégie économique élaborée par le Conseil de la révolution tend à desserrer les dépendances du Burkina par rapport aux économies occidentales et à ses relais principaux en Afrique de l’Ouest, ainsi qu’à renverser les flux d’échange entre les différents secteurs de l’économie nationale. Le relèvement des prix agricoles, la compression des dépenses publiques conçue comme moyen d’une accumulation de ressources destinées à la restauration de la productivité agricole, la nouvelle articulation entre système productif urbain et rural, la maîtrise progressive des circuits commerciaux forment l’ossature de cette stratégie. De telles transformations provoquent la rupture des alliances forgées à l’indépendance, entre le pouvoir central et les membres de l’administration, les détenteurs de positions économiques privilégiées et de pouvoirs délégués contre rémunération. Elles compromettent, de même, les positions avantageuses que le capital colonial français avait pu préserver après les années 1960 et, plus globalement, l’équilibre politique régional sur lequel reposent, dans une large mesure, l’orientation et la nature des échanges entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest.

Dans le cadre de cette transformation, la question essentielle semble celle des’ alliances sociales que le régime sera à même de générer ; l’élimination progressive des partis politiques et organisations syndicales des organes de décision – que ne compense nullement la création de Comités de défense de la révolution conçus comme relais du CNR[i]– et l’anesthésie des débats contradictoires qui en résulte, risquent d’isoler l’équipe au pouvoir et de réduire la participation des travailleurs urbains et ruraux à l’élaboration des orientations économiques, alors que celle-ci conditionne leur degré de mobilisation.


 

[i] Voir sur ce point P. Labazée,  » La voie étroite de la révolution au Burkina », Le Monde diplomatique, fév. 1985 pp 12 – 13

Pascal Labazée


[1]T. Sankara, Discours d’orientation politique, Ouagadougou, 1983, 45 p:

[2] Cf. les risques d’expulsion des travailleurs étrangers installés en Côte-d’Ivoire, liés à la montée des réactions xénophobes et du thème de « l’ivoirisation » dans la perspective de la disparition du président Houphouët-Boigny, ainsi que l’accroissement des importations ivoiriennes de viande venant d’Amérique latine, qui prive le Burkina de son principal débouché.

[3] On peut schématiquement identifier les crises ayant provoqué l’agrégation de ces forces : crise du système productif agricole compromettant la reconduction des transferts de valeurs entre travailleurs ruraux et salariés urbains ; crise entre fonctions et pouvoirs exerces par la chefferie coutumière ; antagonismes entre les différentes strates composant l’administration et l’appareil militaire; crise enfin du système scolaire, due à une augmentation du nombre de diplômés, supérieure, depuis plusieurs années, aux capacités d’absorption de l’administration et des entreprises.

[4] Création de Comités de défense de la révolution dans chaque village, et d’un Pouvoir révolutionnaire dans chacune des 25 provinces que compte désormais le Burkina Faso.

[5] En tant que force politique; la chefferie a cessé d’exister dès avant l’indépendance proclamée le 5 août 1960, probablement lors de l’échec du contrôle de l’Assemblée nationale en octobre 1958. Cf. C. Somé, Sociologie du pouvoir militaire, Le cas de la Haute-Volta, Bordeaux, 1979, pp. 85-92.

[6] Cette tendance, inscrite dès le coup d’État du colonel Lamizana (3 janvier 1966), se manifestera plus clairement le 25 novembre 1980, lors du putsch du colonel Saye Zerbo. Voir à ce propos: Haute- Volta : Les raisons sociales d’un coup d’Etat, Politique Africaine 9, mars 1983, pp. 85-92.

[7] T. Sankara, op. cif., p. 18.

[8] Le Programme de base (ou programme provincial), constitue le premier volet du PPD, et se compose de projets de développement à l’échelon régional, axés pour l’essentiel sur des réalisations hydroagricoles (47% du financement), d’éducation et de santé (47%).

[9] Comme en témoignent par exemple les cas de dissolution de CDR dont les responsables élus étaient des représentants de la chefferie coutumière.

[10] Directement rattaché 3 la Présidence du Faso, ce bureau compte renforcer la coopération entre les ONG et les populations rurales, principalement en matière de retenues d’eau et de barrages, de banques de céréales et de pharmacies villageoises.

[11] Le potentiel irrigable du Burkina serait de 150 O00 ha, pour une ’superficie effectivement irriguée de 8 500 ha. Cf. Carrefour africain 785, mars 1985, pp. 26-28.

[12] Dès 1964, J.-L. Boutillier notait la relation entre densité de population et importance des champs exploités en prêt à courte durée, et constatait que « l’incertitude de l’appropriation pour un nombre élevé de cultivateurs et la grande proportion de ces derniers n’ayant que des droits ténus sur les terres qu’ils cultivent, freinaient certainement tous changements des techniques culturales » J.-L. Boutillier, * Les structures foncières en Haute-Volta B, Etudes voltaïques  5, 1964, p. 62.

[13] De 134kg/ha, en 1960-1961, à 379ha en 1971-1972, les surfaces consacrées au coton passant de 20 O00 à 80 000 au cours de cette période.

[14] Selon la Banque mondiale, la commercialisation effectivement contrôlée par les organismes officiels n’excédait pas, â la fin des années 1970, 15 % du volume des céréales locales mises sur le marché.

[15] CILSS, Documents de réflexion pour la conférence entre Etats membres et donateurs sur l’aide céréalière Ouagadougou juin 1981, 18 p. multigr., p. 5.

[16] En particulier au cours de la période 1975-1979, où le pouvoir d’achat du salaire minimum a baissé d’environ 20%.

[17] Notons au passage qu’en l’absence d’une législation locale ,sur l’emploi de produits phytosanitaires, et d’une réglementation mondiale sur la commercialisation des pesticides, l’essentiel des produits employés par les paysans de l’Ouest burkinabé est hautement toxique et interdit d’emploi dans les pays industrialisés; pour une réflexion plus approfondie sur Cette question, voir D. Weir, M. Shapiro, Pesticides sans frontière CETIM Déclaration de Berne, 1982, 107 p.

[18] Notamment au cours de la politique de rigueur du ministre M.T. Garango, inaugurée en décembre 1966, préconisant a l’arrêt de tout recrutement Y afin de résorber le déficit budgétaire hérité de la Première République.

[19] Environ 3 O00 fonctionnaires, en tenant compte des 1600 instituteurs dégagés après la grève du 9 mars 1983 déclenchée par le SNEAHV (Syndicat national enseignants africains de Haute-Volta).

[20] Pour une synthèse de ces travaux, voir P. Van Dijk, « La réussite des petits entrepreneurs dans le secteur informel de Ouagadougou » , Revue Tiers-Monde 21 (82), avril.-juin 1980, pp. 372-386.

[21] Ordonnance du 3 mars 1978.

[22] Au moins jusqu’en 1954, date à laquelle l’extension de la voie ferrée reliant Abidjan à Bobo-Dioulasso et les investissements en infrastructure énergétique permirent à Ouagadougou de combler une partie de son retard économique.

[23] Cf. par exemple l’étude du groupe de recherches CODESRIA : L’agro-industrie et les firmes transnationales : la SOSU-HV, enclave industrielle Ouagadougou 1982, 182 p. multigr.

[24] Nous empruntons ce concept, caractérisant la bourgeoisie politico administrative ivoirienne « incapable de fonder un capitalisme privé fait de risque d’entreprise et donc de pouvoir » à  l’ouvrage collectif dirigé par Y.-A. Fauré et J. F. Médard, Paris, Karthala, 1982, p. 221.

[25] Cf. Afrique-Asie, Interview du capitaine T. Sankara, 24 oct. 1983.

[26] A partir des informations tirées de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest, Balance des paiements, 1981, Ouagadougou, 1983, 24 p. multigr.

[27] Nous pensons, entre autres, à l’extrême intégration du grand commerce yarga au sein de l’organisation sociale mossi, ainsi qu’aux spécificités de l’islam dont il est porteur qui n’ont pas conduit les négociants à éviter l’inscription de leurs enfants dans le système scolaire national.

[28] Ainsi en va-t-il de la guerre que se livrent les grands commerçants et la société nationale de pneumatique SAP-Olympic depuis sa création en 1973 ou de l’arbitrage, en fonction du niveau des taxes prélevées par l’Etat, opéré par les commerçants de bétail entre les abattoirs officiels et clandestins, etc.

[29] Voir sur ce point P. Labazée,  » La voie étroite de la révolution au Burkina », Le Monde diplomatique, fév. 1985 pp 12 – 13

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