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La Révolution, Thomas Sankara, les missions sécrètes et moi

Aujourd’hui 4 août 2016 marque le 33e anniversaire de l’avènement de la Révolution d’Août 1983 en Haute-Volta, aujourd’hui Burkina Faso. Nous avons décidé d’aller à la rencontre d’un homme de l’ombre de cette période, Titanga Dominique Zoungrana dit « Convaincu », précédemment agent de l’imprimerie des Editions Sidwaya à la retraite. Présenté comme un proche du leader de la Révolution, il nous parle de l’histoire de sa rencontre avec Thomas Sankara, ses missions secrètes sous le CNR et de la vie du président Thomas Sankara.
Le 4-Août 1983, un groupe de jeunes officiers, conduit par le capitaine Thomas Sankara et soutenu par des groupements de mouvements de gauche prend le pouvoir en Haute-Volta (Burkina Faso) et décident d’impulser une nouvelle dynamique de développement. La fièvre révolutionnaire bat son plein et les masses populaires décident d’accompagner les efforts des  nouveaux maîtres du pays. C’est dans cette optique que Titanga Dominique Zoungrana, alors agent de l’imprimerie du quotidien d’Etat, Sidwaya, qui venait d’être créée décide d’accompagner dans l’ombre, le président Thomas Sankara qu’il a connu quelques années  plus tôt à Pô. Selon lui, c’est en 1978 qu’il a connu le leader de la Révolution à Pô quand il était toujours lieutenant.  « Je travaillais avec les Volontaires de progrès (VP) français dans le domaine des bâtiments. En mission à Pô, j’ai demandé à connaître Thomas Sankara dont le nom était devenu célèbre à cause des exploits de ses commandos lors des défilés de la fête de l’indépendance. Je suis allé à la répétition de l’orchestre appelé «Missile de Pô» où jouait Thomas Sankara et je me suis présenté à lui», se souvient le vieux Zoungrana malgré le poids de l’âge. Et d’ajouter : «C’est après,  qu’un  jour, il est venu me voir à mon lieu de travail, accompagné de trois militaires et a voulu me piéger pour voir. Il m’a dit d’enlever la peinture de mon patron pour lui et j’ai refusé  parce que pour moi,  c’est du vol. Il m’a félicité pour mon intégrité et c’est ainsi qu’est née notre amitié». La philosophie du jeune officier l’a tellement frappé qu’il n’a pas hésité à s’engager dans la Révolution après la prise du pouvoir par le Conseil national de la Révolution. Il fait sa formation de  Comité de défense de la Révolution (CDR) à la base aérienne et est intégré à la section du secteur n°1 de Ouagadougou avec le regretté Norbert Michel Tiendrebéogo comme responsable.
Les missions sécrètes
A Sidwaya, il se fait très vite illustré comme membre actif des CDR et est surnommé «Convaincu de la Révolution». Avec son activisme et par l’intermédiaire de son mentor et  patron  de Sidwaya, Babou Paulin Bamouni, il va renouer le contact avec son ami, Thomas Sankara, qu’il n’avait plus vu depuis sa prise de pouvoir. Sur proposition du président Thomas Sankara, une cellule secrète est créée avec pour membres, Dominique Zoungrana alias Convaincu et le soldat Mitbkièta Koudougou. La cellule est chargée de parcourir Ouagadougou chaque nuit à minuit pour ramasser les tracts jetés par le PCRV et autres «ennemis» de la Révolution.  Les perdiems de cette mission secrète variaient selon la personne à qui la cellule faisait son compte rendu. « Si c’est le président lui-même qui devait nous rencontrer lors de la sortie, il nous laissait chacun 2500. Au début, je croyais que c’est mon binôme qui coupait mon argent parce que j’étais convaincu que le président ne pouvait pas nous donner une telle somme. Mais le jour où c’est Blaise Compaoré, chacun avait 5 000 F.  Mais nous avons vu en Blaise Compaoré un vrai ami. C’est après que nous avons compris la philosophie de Thomas Sankara qui était que nous devions travailler pour la cause de la Révolution et non pour nous enrichir», soutient Dominique Zoungrana.
Cette cellule avait une autre mission qui  était d’infiltrer les lieux de réunion et surtout de jauger le niveau de sécurité avant l’arrivée du président Sankara à une rencontre. «Quand Thomas Sankara devait se déplacer aussi en province, il nous envoyait en précurseur deux jours avant pour inspecter officieusement la sécurité des lieux. Nous étions des agents secrets et on travaillait dans la discrétion. On lui rendait compte directement avant qu’il ne se déplace sur ledit lieu», indique  le vieux Convaincu. En tant que «agent secret»  qui ne rend compte qu’au président en matière de sécurité, toutes les portes  de la Présidence sont désormais ouvertes au «Convaincu de la Révolution», avec la bénédiction de son mentor politique, Babou Paulin Bamouni qui officiait désormais à la direction de la communication de la Présidence. Dominique Zoungrana est devenu un espion qui a acquis la confiance de Thomas Sankara a telle enseigne qu’il oublie parfois que son ami n’était plus le jeune lieutenant qu’il a connu à Pô, mais celui qui présidait aux destinées du Burkina Faso.
Sankara, l’homme de conviction
L’agent de Sidwaya à la retraite retient de Thomas Sankara, l’image d’un homme ouvert, souriant, débordant d’énergie, plein d’enthousiasme et travailleur. «Il aimait les discussions et si tu es incapable de convaincre, il ne fallait pas avoir à faire à lui. Il inspirait l’excellence et l’amour du travail.  C’est un homme du peuple. Mais c’est quelqu’un qui n’aimait pas donner de l’argent aux gens. Il ne tendait pas rapidement la main. Il préférait apprendre à pêcher que de donner du poisson aux gens. Ma conviction est établie que  si  Sankara était resté au pouvoir pendant un bon bout de temps en plus, le visage du pays allait changer», affirme avec un brin de nostalgie, Dominique Zoungrana. Selon lui, c’était un homme de conviction qui savait ce qu’il faisait. Malheureusement c’est son entourage qui a dévié et trahi la Révolution d’Août 1983. Sur le plan social, l’icône de la jeunesse africaine se voulait un exemple, à entendre M. Zoungrana.  «Je l’ai beaucoup côtoyé et il avait une vie très rangée.  Il n’aimait pas l’alcool, ne fumait pas, se méfiait des relations extraconjugales. Il aimait sa vie de foyer et échangeait beaucoup avec sa femme et ses enfants», révèle l’ancien CDR du secteur n° 1 de Ouagadougou.
Ses derniers moments avec son ami Sankara, il se les rappelle avec amertume. «Le 3 octobre 1987, je me suis présenté à la Présidence après notre retour de la fête du 2 octobre de Tenkodogo et le président m’a dit avec un air triste de ne plus y remettre les pieds. Cette décision m’a beaucoup bouleversé parce que je ne savais pas ce que j’ai fait », indique-t-il. Avant de poursuivre avec un air de pitié. «Le 10 octobre, je suis reparti à la Présidence pour remettre un journal Sidwaya à mon patron Bamouni et j’étais dans le bureau du service de la communication. Il était de passage et il m’a vu. Il  est revenu et a attrapé mon oreille dans un ton de plaisanterie et m’a demandé si je n’ai pas entendu, ce qu’il m’a dit.. C’est là que j’ai  eu le courage de lui demander ce que j’avais fait pour qu’il m’interdise l’accès à son lieu de travail. Il m’a regardé et a souri avant de me dire que je suis un civil et que je ne pouvais pas comprendre. Que lui seul savait pourquoi il me disait de ne plus venir  à la Présidence. Et il est parti ». A l’entendre, ce dernier entretien qu’il a eu le 10 octobre avec son ami président était le signe qu’il savait que quelque chose se tramait contre la Révolution et son leader. «Convaincu» confie avoir versé des larmes au soir du 15 octobre 1987 après les évènements qui ont eu lieu au siège du Conseil.
Lassané Osée OUEDRAOGO

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