Publié sur http://www.femmesdechambre.be le 15 octobre 2013

Ce 15 octobre, le Burkina Faso célèbre les vingt-six ans de la mort de son leader révolutionnaire Thomas Sankara. Dans une Afrique de l’Ouest en profonde mutation géopolitique, sa pensée ainsi que les fruits de la révolution culturelle opérée ne cessent de porter le « peuple des hommes intègres » vers la patrie du Faso libre. Et, comme se plaisent à palabrer les burkinabés : «Si l’homme blanc a inventé la montre, nous, nous avons le temps»…

Entre les murs fraîchement édifiés du cimetière de Dagnoen, à quelques kilomètres du centre de Ouagadougou, repose le corps de Thomas Sankara, le président du Burkina Faso assassiné le 15 octobre 1987, lors d’un coup d’Etat[[Lire Bruno Jaffré, « Thomas Sankara ou la dignité de l’Afrique », Le Monde diplomatique, octobre 2007.]]. Dans le terrain vague jonché de papiers brûlés et de plastiques amoncelés qui sépare le cimetière du quartier, une femme vocifère : « On arrête pas les idées avec des murs ! » « Non, tu n´y es pas du tout, ma sœur, répond un cycliste au vélo brinquebalant, ils ont construit le mur pour protéger la tombe des profanations ! »

Enraciné dans la terre orange et sable, un vénérable baobab sait, lui, que rien ne pourra jamais briser la loi du nombre. Le 15 octobre 2007, pour la célébration du vingtième anniversaire de l’assassinat de Sankara, organisé en ce lieu par ses sœurs et sa femme, une foule imposante était présente au rendez-vous. « Nous sommes partis avec la caravane de la mémoire depuis le Mexique, raconte sa sœur Odile Sankara, ensuite nous nous sommes rendus en France, en Italie, en Suisse, au Mali et au Sénégal, avant de rentrer au Burkina pour le jour J. »

Le pouvoir a-t-il pris peur en découvrant une telle multitude ? Pour se recueillir sur la tombe du « capitaine [[Son grade dans l’armée nationale, lors de sa prise du pouvoir par un coup d’Etat, le 4 août 1983.]], il faut désormais révéler son identité et accepter de figurer dans le registre des visites. Tandis qu’une horde d´enfants traverse la rue en riant, un vieux, assis sur les racines du baobab centenaire, mâchouille la cola. Les chiens farfouillent dans les coquilles vides d´arachide qu’il leur balance depuis sa souche tout en palabrant : « Parler du passé c’est comme dépecer une panthère ; ton couteau va rencontrer du blanc et du noir, du vrai et du faux. Les faits historiques sont inoffensifs… » Est-ce aussi sûr que cela ?

Voici dix ans, le Burkina des « hommes intègres » ne parlait de l’ex-président des pauvres, porte-parole des laissés-pour-compte, anti-impérialiste non conformiste que dans l’intimité des portes fermées. Aujourd’hui, les petites tables de fer rouillé des « maquis » de Ouagadougou invitent ouvertement l´ancien président du Faso à siéger en maître. Dans la poussière sahélienne, entre deux bières, depuis les T-shirts à son effigie vendus par les marchands ambulants, le capitaine Sankara « écoute » les discussions de ses compatriotes. Çà et là, il ponctue d’une réplique virtuelle les commentaires emprunts d’inquiétude, de lucidité et d’humour qui accompagnent les évènements internationaux : l’intervention de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) en Libye, l’assassinat de Mouammar Kadhafi, les groupes islamistes extrémistes dans le nord du Mali, l’ingérence française…

On est loin d’une résurrection puérile entraînée par la fringale consumériste d’une icône. L’exigeant Sankara prônait une révolution par l’étude, la force de l’argumentation et la construction d’une culture populaire de la souveraineté. Sous le cagnard des longues années de silence, cet héritage a macéré les rues de « Ouaga ». Ayant pris le temps de méditer les erreurs et les idées fortes du « capitaine », un riche terreau politique et populaire recouvre aujourd’hui le trottoir des hommes intègres. La mise en friche a été effectuée, la culture semée.

Dans la cour d’un des quartiers populaires de la capitale burkinabée, Odile, la petite sœur du « capitaine », enroulée dans le pagne des vingt-cinq ans de l’anniversaire de la mort de son frère, attend que la chaleur baisse. Dans la rue, le bavardage incessant des femmes et les rires des enfants chatouillent la porte de fer.

Le deuxième étage de la maison est toujours en construction, les caisses de livres de Thomas toujours empaquetées : « On n’a pas encore pris le temps de regarder, bouquin par bouquin. Tout ce qu’il a lu est là. On pense fortement à un espace, à un archivage, à un endroit où les gens pourraient venir voir, consulter…. Il faut faire comprendre aux Burkinabés et au monde, que sa connaissance, son intelligence, sa culture et ses choix politiques sont partis de la lecture. »

Comme aux lendemains des relèves de garde ensanglantées des palais présidentiels, les nouveaux occupants du pouvoir ont laissé la pellicule se détériorer : ainsi, commente Odile, « la pluie a battu, pour effacer toutes les traces de la révolution ». Mais nombreux sont les Burkinabés qui ont pu conserver des archives… Alors que le président Blaise Compaoré, compagnon révolutionnaire d’hier, est hautement suspecté de porter une responsabilité dans l’assassinat de Sankara, nombreux sont ceux qui conservent leurs trésors en attendant de pouvoir venir les déposer. Les murs chuchotent le long des goudrons de « Ouaga » : « Sankara n´a même pas été enterré… son corps est certes dans la terre, mais les funérailles n’ont toujours pas eu lieu. Tant que “Blaise” est au pouvoir, c’est impossible. Vingt-cinq ans que l’Afrique et le monde entier attendent ce moment… »

À voix moins basses, chacun s’accorde pour constater que le système touche à sa fin et que, depuis vingt-cinq ans, il a démontré toute son impuissance. De 1983 à 1987, sous Sankara, le peuple burkinabé avait accompli – à travers les programmes établis par le gouvernement du Conseil National Révolutionnaire (CNR) – des avancées spectaculaires dans les domaines décisifs : émancipation des femmes, alphabétisation, reforestation, souveraineté alimentaire, maîtrise de l´eau et de l’agriculture. La révolution ne luttait pas seulement pour sa patrie du Faso, elle visait la libération totale de l´Afrique et l’émancipation de l’homme et de la femme de tout système d´exploitation.

Alors que l´article 37 de la Constitution limite la fonction de chef d’Etat à deux mandats, le Président Compaoré l’a déjà « bissée ». Les résultats des dernières élections lui assurent la gestion du Faso jusqu’en 2015. Son immunité présidentielle le protège des accusations l’impliquant dans l’assassinat de Sankara – d’aucuns ne l’ont-ils pas rebaptisé « Blaise Comparais » ! Il doit donc trouver une porte de sortie. Cette expectative participe certainement du nouveau rôle qu’il a endossé dans la région. Depuis quelques années, il est présenté par les intermédiaires occidentaux, qui l’apprécient, comme « le médiateur de la paix [[Après avoir joué le rôle de « facilitateur » dans les crises ivoiriennes (mais, dans ce cas, d’aucuns parlent davantage de déstabilisation), togolaise et guinéenne, il a été mandaté par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) comme médiateur dans l’actuelle crise malienne.]]». Lors du vingtième anniversaire de la mort de Sankara, l’Association d’amitié France-Burkina a évoqué l’idée même de poser sa candidature pour le Prix Nobel de la Paix … Et rien ne dit qu’il ne tentera pas de se faire réélire en 2015.

Mais, face aux injustices quotidiennes qui défrayent l’actualité nationale et internationale, la jeunesse ne l’entend pas de cette oreille. Pas plus qu’Odile, la sœur de Sankara. La nuit, au Centre culturel français, elle répète Le Roi se meurt de Ionesco. Avec « la classe » d’Hélène Weigel [[Hélène Weigel, actrice autrichienne, femme et actrice de Bertolt Brecht. Après la mort de ce dernier, elle dirige le Berliner Ensemble.]], elle y porte le rôle de Marguerite – la première épouse du roi. Avec patience et froideur, la Marguerite d´Odile accompagne les derniers souffles d´un souverain incapable d´affronter sa finitude et laissant le royaume « s´engloutir dans les précipices sans fond [[ Ionesco, Le roi se meurt.]] ». Elle y apparaît comme la vraie reine du peuple, les rennes de la décadence du dernier autocrate bien en main. Elle y dissèque de manière chirurgicale chaque phase de la lente agonie du roitelet. Elle y est « matador », les mots sont des banderilles qu’elle plante dans son dos.

La bombe Sankara, ce sont ces jeunes qui redécouvrent la pensée du « capitaine » et l’étudient. Les musiciens et les rappeurs apportent aussi leurs contributions au soulèvement de la chape de plomb. Dans la touffeur des motos et l´asphyxie des dernières gouttes de pétrole libyen, les jeunes hommes échangent depuis leurs portables chinois les mp3 des grands discours de Sankara. Le soir, quand le soleil se couche enfin sur la capitale, de mémoire et par cœur, ils en récitent de longues strophes, rattrapant la palabre au vol si elle venait à trébucher sur une phrase ou un mot.

Pour autant, si la transmission s’est opérée, elle n’a pas encore donné le fruit d’une alternative politique. Fatigué des sérénades de l’Etat-Nation et des indépendances avortées, le peuple, dans les campagnes, se réfugie derrière une sagesse populaire teintée de fatalisme : « Blaise, il a suffisamment “bouffé”, il n’aura plus besoin d’amasser de l’argent. Alors que les autres, ceux qui vont arriver, ils vont seulement commencer à “bouffer”, eux… Autant le garder plutôt que de repartir à zéro et se refaire piller. Il faut la paix. »

Aux nouvelles générations qui s’échauffent au souvenir du dirigeant révolutionnaire, un homme aux cheveux gris lance : « Sankara ? Il était plus fort que vous et maintenant… il est où ?». Poliment et avec le respect dû aux aînés, un jeune homme répond : « Il faut se battre pour son pays : je fonderai un parti. »

Il fait nuit à présent. Odile Sankara est sur scène. Elle détache doucement les première répliques de Marguerite : « Les signes objectifs ne trompent pas. Vous le savez [[ Ibid.]]. »

Julie Jaroszewski

Source : http://www.femmesdechambre.be

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