Cet entretien avec Anatole Dao a été réalisé par lefaso.net et publié le 5 décembre 2016. Ce fonctionnaire à la retraite, qui a connu Thomas Sankara dès le collège, n’a pas fait mystère de son opinion sur la révolution burkinabè. Elle est intéressante par le fait qu’il faisait partie des instituteurs licenciés pour avoir grève en 1984 mais que Thomas Sankara a continué à le consulter par la suite.

La rédaction


Nous avons eu un entretien avec lui au sujet de sa contribution à l’élaboration de certains manuels d’éducation au Burkina Faso. Au cours de cette rencontre pour le moins fortuite, le fonctionnaire à la retraite n’a pas fait mystère de son opinion sur la révolution burkinabè. Anatole Dao, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a connu Thomas Sankara le père de la révolution burkinabè et ne s’en cache pas. Dans son Solenzo natal où nous l’avons rencontré, il a bien voulu partager avec nous certains de ses souvenirs de cette période révolutionnaire. Mais avant, il a souhaité mener un plaidoyer pour sa région.

Monsieur Dao, vous dites que l’état de votre province vous fait de la peine ?

C’est le désenclavement de la province. (Il soupire). C’est le sort de nos enfants, petits-enfants, arrières petits-enfants et bien d’autres personnes de passage dans la boucle du Mouhoun qui m’inquiète. En effet, la province des Banwa est la seule à être entièrement coupée du reste du Burkina Faso. La ville de Solenzo commerce à 90% avec celle de Bobo-Dioulasso mais cela est interrompu à cause de 70 km de route en piteux état. La province des Banwa n’est plus reliée à son Chef-lieu de région à cause de 74 km de route impraticable dont il ne reste plus que les tronçons construits à la main par nos grands-parents à l’époque coloniale. Pourtant, la province des Banwa est l’une des premières régions économiques du Burkina Faso avec ses grandes productions cotonnières et céréalières. D’aucuns l’appellent ‘‘grenier du Faso’’. Ironie du sort. En plus de tout cela, nous avons constaté que les Banwa sont la seule province du Burkina Faso qui n’a jamais bénéficié du moindre barrage ni de la moindre retenue d’eau, ni même du moindre périmètre agricole aménagé alors que les populations se sont investies à construire au nom de l’État : des écoles primaires, des collèges, des gendarmeries, des commissariats de police, des inspections primaires, des préfectures, des pharmacies populaires et des maisons des jeunes etc…

Elles ont même acheté un véhicule neuf pour le Préfet de Solenzo dans les années 1998. Mais aujourd’hui elles sont abandonnées à elles-mêmes et c’est ainsi que l’expression de notre ras le bol se justifie pleinement. Avec raison, nous abondons dans leur sens et nous demandons avec insistance au gouvernement burkinabè d’investir une partie de nos richesses dans notre province en y réalisant :

Le bitumage de la route Solenzo – Koundougou (70 km),
Le bitumage de la route Solenzo – Dédougou (72 km),
Le bitumage de la route Solenzo – Tansila – frontière du Mali (72 km),
La réfection de la route Sanaba – Nouna (40 km),
La construction d’un barrage ou d’une retenue d’eau dans chaque Chef-lieu de département,
La construction de barrages ou de retenues d’eau à Kouroumani, à Gnassoumadougou, à Dira, à Kiè, à Ziga et à Toukoro,
L’aménagement de la plaine de Kiè, de la plaine de Gnassoumadougou, de la plaine de Gossin (Sanaba), de la plaine de Dira, du bas-fond rizicole de Kouka etc…
Enfin la construction d’une école d’agriculture et d’une unité de montage de machines agricoles dans les Banwa.

Alors, notre province recouvrera la place qui lui revient au Burkina Faso.

Parlons à présent de votre camarade de classe Thomas Sankara. Vous dites que vous avez fait les classes de la 6e à la 3e ensemble ?

J’ai fréquenté avec Thomas Sankara. Nous avons fait le même lycée Ouézzin Coulibaly et les mêmes classes. C’est-à-dire, de la 6e à la 3e, Thomas Sankara portait, à l’état civil, le nom Ouédraogo, au lieu de Sankara. Il a refait son état civil pour porter le nom Sankara. Sinon, il s’appelait Isidore Noël Thomas Ouédraogo, Il était le plus jeune entre nous. Nous, on l’avait surnommé le pleurnichard, puisqu’il passait tout son temps à pleurer.

J’ai partagé le même dortoir que lui, même le restaurant. C’est un ami d’enfance que je connais très bien. Même quand il était petit, venu de Gaoua, son étoile brillait. Nous nous sommes séparés en classe de seconde et lui, il est allé au prytanée militaire du Ouagadougou (PMK, ndlr). Son état civil, il l’a refait, et je ne sais pas si c’est après son retour de Madagascar ou du Maroc. Il me disait à chaque fois qu’il allait refaire son état civil, parce qu’il ne comprenait pas pourquoi lui et certains de ses frères portaient le nom Ouédraogo, au lieu de Sankara. Chose qu’il a vraiment faite. Même devenu président, il venait me voir en cachette, jusqu’au jour de son assassinat ».

Quel autre souvenir gardez-vous du père de la révolution burkinabè ?

Après le lycée où nous nous sommes quittés, je n’ai revu Thomas Sankara qu’en 1983 lorsqu’il a pris le pouvoir en qualité de Président de la République de Haute-Volta. Je ne connais rien de sa vie militaire. Je suis resté à l’écart de sa politique sans pour autant m’y opposer strictement malgré certaines de ses prises de position que je condamnais. Alors que son projet de société n’était pas bien défini pour la plupart des voltaïques, il a entrepris de mener une grande réforme sociale en s’attaquant directement aux institutions en place : Fonction publique, Organisations syndicales, Chefferie coutumière, Partis politiques, Classes bourgeoises etc… ce fut une grande erreur que je n’ai jamais hésité à lui notifier lors de nos rencontres.

Notre première rencontre eut lieu en 1983 à Bobo-Dioulasso lors d’une de ses tournées politiques. Ce jour, il m’a fait savoir qu’il cherchait le contact des promotionnaires du lycée qui peuvent le soutenir dans sa révolution. Moi j’ai émis des réserves quant à une participation directe à son processus révolutionnaire. Mais, je lui ai posé des questions et lui ai donné des conseils.

J’ai eu à lui demander s’il avait confiance à tous ses camarades capitaines qui l’entourent. Il a répondu oui, et j’ai poursuivi : Moi, je suis dubitatif car il y a un parmi eux qui est taciturne, sournois. C’est ce genre de types qui ne tardent pas à trahir leurs copains. D’après toi, qui est ce capitaine ? me demanda-t-il. Tu le sauras toi-même puisque c’est toi qui travailles avec eux, lui répondis-je. (Il nous reprend le dialogue qu’il a eu alors avec Thomas Sankara).

« De fait Thom, sur quels principes idéologiques repose ta révolution ? Je veux dire de qui t’inspires-tu ? »
« Moi, je m’inspire de tous les progressistes de tous les temps qui ont œuvré et qui œuvrent encore pour l’émancipation des peuples. »
« Est-ce que tu as les hommes nécessaires à cet effet ? Si oui, ne crois-tu pas qu’ils seront les fossoyeurs de ta révolution ? »
« Moi, je me base sur le peuple. Tout se fera par le peuple et pour le peuple. »
« C’est bien beau ce que tu dis mais attention ! Le pouvoir populaire mal exercé met en péril celui de l’État et conduit à l’anarchie. Et puis, crois-tu que les occidentaux vont te laisser réussir ? ils vont smasher ta révolution à l’instar de celles de Fidèle Castro, de Sékou Touré ou de Mobutu. »
« Eh ! koro Dao, en matière de révolution il ne faut pas être sceptique car toute révolution a toujours été un idéal. »

Cette première rencontre m’a permis de commencer à connaître Sankara, homme politique. Bien que je n’épousais pas entièrement ses idées, j’ai quand même découvert en lui des qualités : l’intelligence, la perspicacité et le courage.

En 1984, je fus licencié pour fait de grève par décret n°84-116-CNR-PRES-MTSSFP-ENAC-DR-MF du 13 avril 1984 et 10 mois après, je fus réintégré dans la Fonction publique par arrêté n°549/TSS/DCFP/F. après le conseil des Ministres du 13 févier 1985.

Je faisais partie d’un groupe de cent (100) enseignants du primaire ayant bénéficié de cette réintégration. Moi, je voulais m’opposer à cette reprise parce que nous n’étions que 100 et plus d’un millier d’autres enseignants demeuraient licenciés.

Arrivé à Ouagadougou, j’ai exprimé mon idée au Directeur de l’Enseignement du premier Degré en la personne de Monsieur Hamadou Kouka Yarbanga. Celui-ci m’a fait savoir que j’étais en erreur parce que si je refusais d’être réintégré dans la fonction publique, c’est tout le processus de reprise des enseignants licenciés que je remettrais en cause. J’ai compris et je me suis fait remettre ma décision d’affectation pour Bobo-Dioulasso.

Avant de rejoindre mon poste, j’ai tenu à voir Sankara. Ce fut vraiment difficile mais j’ai réussi à le rencontrer dans son bureau.
Dès que je suis entré, il s’est étonné et m’a demandé : « Camarade Dao, quel bon vent t’amène ici ? ». Je lui ai dit que j’étais venu à Ouagadougou pour remercier le Gouvernement pour notre reprise dans la fonction publique.

« Mais comment ? Toi aussi tu étais parmi ces gens-là ? J’espère que tu vas prendre le train de la révolution en marche ?! »
Je suis déjà dans le train, lui répondis-je en ressortant.

En octobre 1986, un an avant sa mort, alors que j’étais le directeur de l’école Toussiana Mixte, je reçois une lettre confidentielle de Thomas Sankara. Dans l’enveloppe se trouvait la copie d’une lettre que quelqu’un avait écrite directement contre moi et une autre qui m’était adressée, me demandant d’aider les autorités à retrouver l’auteur de celle écrite contre moi.
Le tout Toussiana fut ébranlé, mais la lettre est restée anonyme car la personne qui l’a signée s’est présentée sous un faux nom. Mais plus tard, j’ai su que c’était un de mes adjoints qui en était l’auteur, avec la complicité du préfet de Toussiana et de mon inspecteur.
L’attitude du préfet vis-à-vis de ma personne a provoqué un soulèvement général de la population de Toussiana.
C’est le Haut-Commissaire de la province du Houet qui est venu en personne pour calmer les gens et ce jour-même, le préfet fut relevé de ses fonctions.
Après cette affaire, j’ai eu à rencontrer Thomas Sankara dans un petit village à quelques kilomètres de Bobo-Dioulasso. Nous avons eu à causer de nos camarades du lycée tels que le professeur Bini Pie Traoré, Nihani Clément Bicaba, Filkité Mathurin Kambou, Honoré Davilé Da, Emmanuel Dadjoari, Nongma Ernest Ouédraogo et d’autres encore qui exerçaient le pouvoir dans le CNR (Conseil national de la révolution, ndlr).

Après ce bref aperçu de l’engagement de nos camarades du lycée auprès de Thomas Sankara, j’ai compris que je devais plutôt accepter le poste de Haut- Commissaire qu’il m’avait proposé. J’ai regretté cette situation.

Néanmoins dans une autre causerie, j’ai eu à lui reprocher beaucoup de choses notamment les exactions exercées par les CDR (Comités de défense de la révolution, ndlr) sur les populations et la lenteur à reprendre tous les autres enseignants licenciés le 22 mars 1984 pour fait de grève.

Il m’a fait comprendre que de grandes réformes étaient en cours pour mettre de l’ordre au sein des CDR. Pour les enseignants, il m’a promis que tous seront repris incessamment et que d’ailleurs les informations fournies sur la grève des 20 et 21 mars 1984 étaient erronées. C’est mon ministre a- t-il dit, qui a sous- estimé le nombre des grévistes.

Bien que j’aie été distant de la révolution, Sankara n’a jamais hésité à me consulter surtout pour beaucoup d’autres choses et j’ai fini par approuver sa réforme politique, économique et sociale qui en 4 ans a changé le Burkina Faso. Je ne suis pas seul aujourd’hui à admirer ses grandes réalisations : la cité an III, la bataille du rail, le port du faso-danfani, la levée de l’impôt prélevé sur les individus âgés de 15 à 59 ans, les suppressions de certaines taxes (taxes sur véhicules et cycles), la suppression de la mention ‘’ETHNIE’’ sur les cartes nationales d’identité burkinabè, la lutte contre la corruption, la sensibilisation des agents de l’État à prendre part au travail de la terre, la consommation de nos produits agricoles, l’aménagement de la vallée du Sourou etc… mais hélas, les bonnes choses ne durent pas longtemps.

Propos recueillis par David Demaison Nébié
Correspondant Boucle du Mouhoun
source : http://lefaso.net/spip.php?article74567

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