Les actes pèsent souvent plus lourd que de longs discours. Thomas Sankara a marqué par les réalisations concrètes qu’il a impulsées en quatre ans, lors de son passage éclair au pouvoir: développement de l’agriculture vivrière, encouragement de l’industrie naissante, reforestation, promotion du rôle des femmes à tous les niveaux, construction de barrages, d’écoles, de logements sociaux et de la première voie ferroviaire du pays, etc. Mais aussi la vaccination de tous les enfants du pays et la mise en place de centres de santé dans tous les villages.

Le Courrier a rencontré Abdoul Salam Kaboré, l’ex ministre de la Santé de Sankara, aujourd’hui président du Comité national d’organisation du projet de mémorial (lire page précédente). L’homme, pharmacien et militaire, fidèle parmi les fidèles, a passé neuf mois en prison après l’assassinat de Sankara, avant d’être muté loin de la capitale.

Vous avez bien connu Thomas Sankara. Quel genre de personne était-il?
Abdoul Salam Kaboré:
Nous avons fait l’école militaire ensemble à l’internat. À la fin de mes études, en 1975, j’ai intégré le groupe des jeunes officiers qu’il avait formé. À partir de ce moment-là, je le considérais comme un génie. Intelligent, très cultivé, doté d’une mémoire impressionnante, il connaissait même les symphonies de Beethoven. Il passait ses nuits à travailler. Il était infatigable. Il m’appelait parfois à minuit pour partir en province régler un problème et nous n’avions pas de chauffeur. Il était très exigeant, pouvait nous réveiller en pleine nuit pour demander des nouvelles des dossiers. Il était très affable et attentionné. Les épouses des ministres recouraient à lui en tant que médiateur lors de désaccords avec leurs maris, car elles savaient qu’il était là pour défendre les faibles.

Parlez-nous de ses idéaux…
Il était de gauche mais ne s’affichait pas comme un disciple de Lénine ou de Trotsky, même si nous nous disions entre nous marxistes-léninistes. Il était pragmatique. Au gouvernement, il était simple de travailler avec Thomas. Il disait: «Ce qui est bon pour le peuple, faites-le!» et nous laissait carte blanche. J’ai eu l’idée d’une campagne de vaccination sur l’ensemble du pays, pour protéger les enfants contre cinq maladies infantiles. Nous l’avons appelée «vaccination commando». Plusieurs ministres étaient très dubitatifs sur la faisabilité de l’opération, mais Thomas m’a fait confiance. En quelques jours, nous avons réussi à faire le tour du pays et à vacciner tous les enfants en bas âge.

Une telle mise en œuvre supposait une mobilisation massive…
Oui, j’ai réquisitionné tous les infirmiers du pays. L’Unicef a acheté les vaccins et nous avons réalisé le travail. C’était une grosse organisation, mais cela s’est révélé facile à mettre en œuvre.

On dit que vous avez réussi à installer des postes de santé dans tous les villages, soit plusieurs milliers. Est-ce exagéré?
Nous l’avons fait. Juste après la vaccination, j’ai lancé l’opération «un village, un poste de santé primaire». Nous choisissions dans chaque village un agent de santé communautaire et une accoucheuse auxiliaire et nous les formions. Une case était mise à disposition pour les soins et nous la faisions peindre en blanc. Les accouchements ne devaient plus se faire sans asepsie. Il fallait garantir l’hygiène. Nous leur fournissions du matériel médical basique, il n’était plus question de couper le cordon ombilical avec un tesson de bouteille. Et il incombait aux villageois de rémunérer, parfois en nature, ce personnel de santé. Nous fournissions pour notre part – entre autres grâce à l’aide de l’Unicef et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – neuf produits pharmaceutiques qui permettaient de parer aux besoins fondamentaux. L’État de Cuba, qui m’a invité sur place, nous a aussi aidés.

Ces politiques ont-elles été poursuivies par Blaise Compaoré?
Non, dès qu’il a pris le pouvoir, il a adopté une ligne droitière. Ils ont fait semblant de continuer au début, puis tout a été arrêté.

L’expérience sankariste est connue pour avoir prouvé qu’on peut fait beaucoup avec peu de moyens. Est-ce votre expérience?
Oui. On mettait les gens au travail. Ils étaient motivés par l’œuvre commune. On leur expliquait par exemple que le train allait leur permettre de voyager, de transporter les minéraux et les marchandises et d’améliorer leurs conditions de vie. Quand ils venaient travailler à ce chantier, nous leur fournissions juste la nourriture. Mais on les menait aussi à la dure – quand vous recevez quelque chose à l’œil, vous ne bossez pas… Donc le peuple était devant, et nous, nous accompagnions. D’autre part, les serviteurs de l’État avaient un train de vie très modeste. Je roulais en Renault 5 et je n’avais pas honte. Nous luttions fermement contre la corruption. Pas question de détourner des fonds publics comme aujourd’hui.

Pensez-vous que ces pratiques pourront être appliquées à nouveau au Burkina?
Je pense que le jour viendra où on reprendra tout cela, avec un peuple enthousiaste, qui mouille le maillot.

Quels objectifs doit remplir le mémorial que vous envisagez?
La transmission des idéaux de Sankara à la jeunesse. Il faut aussi que Sankara soit réhabilité et que justice lui soit rendue dans l’affaire de son assassinat. Si l’État l’a déclaré héros national, paradoxalement, il ne l’a pas réhabilité.

Propos recueillis par Christophe Koessler

Source : http://www.lecourrier.ch/node/143073

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