Valère Somé (ancien ministre et ami personnel de Sankara) : "Sankara devait être assassiné dans un bain de foule"


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J’ai quitté Sankara vers 11h30, pour ne plus jamais le revoir. J’étais chez moi et vers 16h30, j’entends des coups de feu. Quelques minutes après, un étudiant en larmes arrive tout affolé chez moi avec sa moto P50. Il me dit que ça tire au Conseil et qu’il a le pressentiment que le président est mort. Sans réfléchir, j’ai sauté derrière sa moto pour aller au Conseil de l’Entente. Arrivés au niveau de la radio, nous trouvons que des militaires avaient constitué un barrage. Pas de passage. Nous les contournons pour aller vers la gendarmerie. Là-bas aussi, nous trouvons que des gendarmes ont barré la voie qui mène au Conseil. Ils étaient en position de combat. Ils nous disent qu’ils ont simplement pris des mesures préventives. Nous avons cherché en vain à accéder au Conseil. Nous sommes allés dans la famille Sankara à Paspanga. Il y avait un grand attroupement dans la cour. Le vieux me demande ce qu’il y a, mais je ne pouvais rien lui répondre. J’ai tenté de joindre le président chez lui au bureau et à la maison en vain. Il me dit de l’appeler si j’ai des nouvelles. Par désespoir de cause donc, j’ai demandé à l’étudiant de me déposer à la maison et c’est dans une station sur l’avenue De Gaulle que j’ai entendu la déclaration du Front populaire signée Blaise Compaoré. Ma réaction fut : " Ah bon, c’est lui qui est passé à l’action, enfin ! Il a pris son pouvoir ". Je suis rentré chez moi dormir sans prendre des précautions.

Pour moi, de manière inconsciente peut-être, je ne me disais pas qu’il allait nous tuer en faisant son coup. Dans ma tête, il prend son pouvoir et il nous colle la paix. Tout au plus, il nous immobilise un bout de temps et après, il nous libère. Pour moi, c’était aussi simple que ça. Donc, je suis rentré dormir. Je n’ai plus écouté la radio.

Le lendemain, je me suis réveillé à 10h. Apparemment, tout le monde entier était au courant de la mort de Sankara sauf moi. Des parents sont venus me voir et demander où je me situais après le coup d’Etat. Je leur ai dis que j’étais derrière Sankara. Pendant que je parlais aux parents, un camarade du nom de Moumouni, est arrivé. Il me tire dehors et me dit : " Des gens courent vers le cimetière de Dagnoen et les rumeurs disent qu’il y a 13 tombes dont celle de Thomas ". Je n’en revenais pas. Je lui ai demandé d’aller vite vérifier et venir me voir. Il est revenu quelques minutes après me confirmer la nouvelle de la mort de Sankara. Je suis rentré informer ma femme et lui dire que ce ne serait pas facile. Effectivement, dans la nuit, Salif Diallo et Hyacinthe Kafando étaient à ma recherche. Pour eux, j’étais très intelligent pour rester chez moi. Des camarades sont venus donc me dire qu’on me cherche partout en ville. C’est ainsi que j’ai quitté la maison et dix minutes après, six gendarmes sont venus pour me chercher.

Je suis rentré en clandestinité. Un soir, j’ai appelé le Conseil pour parler à Blaise. Contrairement à ce qu’il a dit dans la presse, Blaise ne me paraissait pas du tout abattu. Il m’a interpellé en ces termes : " Eh ! C’est Valère-non, tu es où là ? Sors de ta cachette et viens te battre au front". J’ai vite raccroché le téléphone de peur qu’on ne me localise. Je suis reparti chez moi parce qu’entre temps, les gendarmes avaient libéré le lieu. Un jour, Henri Zongo a demandé à me voir par l’entremise de mon camarade Train Raymond Pooda. Il me dit de choisir le lieu que je veux. Mais au dernier moment, il me dit de passer chez lui à la maison. J’ai refusé et la rencontre n’a pas eu lieu. Le même jour, ils ont envoyé des gendarmes pour m’arrêter et heureusement, je suis parti avant leur arrivée. Je suis reparti dans la clandestinité.

« Sankara dévait être assassiné dans un bain de foule »

En novembre, j’ai demandé à voir Henri Zongo chez lui. Il faut noter que j’avais personnellement demandé à Henri Zongo de jouer à la médiation entre Thomas et Blaise après l’incident du 2 octobre 1987 à Tenkodogo. Ce jour anniversaire du DOP (Discours d’orientation politique), alors que Sankara prônait l’ouverture et l’apaisement, le groupe de Blaise a fait monter un étudiant [Jonas Somé] à la tribune pour envenimer la situation. Je me rappelle que ce jour-là, on a fait repartir précipitamment Sankara parce qu’ils projetaient l’assassiner lors d’un bain de foule. J’ai regagné Ouagadougou dans la voiture d’Alpha Condé (l’opposant guinéen exilé à l’époque au Burkina) qui m’expliquait le plan des comploteurs. Donc, à notre rencontre, la première chose qu’Henri Zongo m’a dite, c’est : " comme tu le constates, j’ai échoué dans la mission que tu m’avais confiée à Tenkodogo ". Son message était cependant que je ne devrais pas faire la politique de la chaise vide. Il m’a conseillé de faire partie du Front populaire. Je lui ai dit que je ne pouvais rien lui promettre puisque jusque-là, Blaise ne m’a pas appelé pour me dire quoi que ce soit. Il n’a pas non plus publié son programme et s’il le faisait, mon groupe politique en aviserait. Henri me dit que si je souhaite rencontrer Blaise, il va essayer d’arranger un rendez-vous avec lui. J’ai donné mon accord en précisant que la rencontre pourrait avoir lieu partout sauf au Conseil de l’Entente. Blaise m’a reçu chez lui derrière l’Assemblée nationale le lendemain de mon entretien avec Henri. Il m’a raconté le blabla officiel sur le 15 Octobre, la même chose qu’il a dite dans la presse. Je l’ai écouté sans dire un mot. Il a promis de nous laisser tranquille, mes camarades et moi. Je l’ai cru.

J’ai commencé à baisser la garde. Je suis retourné chez moi. Puis, ses hommes zélés comme les Gabriel Tamini, Jean-Pierre Palm et autres ont commencé à dire que nous étions les hommes à tout faire de Sankara, les béni oui oui en quelque sorte. C’est là que nous avons sorti le numéro 9 du Prolétaire pour porter la contradiction et rétablir la vérité. Cela a déclenché leur colère et moi, j’ai été affecté à Djibo comme documentaliste dans un centre qui ne compte que 20 livres.

Entre temps, je suis rentré à Ouaga et ma femme m’a dit que des militaires sont passés à la maison et qu’ils ont arrêté des camarades comme Firmin Diallo, Basile Guissou, Salvi Charles Somé etc. Je suis également tombé dans leur filet. Nous avons été internés à la gendarmerie où on nous torturait sous la supervision de Jean-Pierre Palm. Ils m’ont dit qu’ils allaient me torturer jusqu’ à ce que je perde l’usage de la main droite. Effectivement, je ne pouvais plus tenir un bic avec cette main et mes pieds étaient également presque paralysés à force d’être ligotés. Le nouveau patron de la gendarmerie Jean-Pierre palm et son frère Jean Marc voulaient ma mort. Préparant son voyage pour la France, Jean-Pierre Palm a donné des instructions pour qu’à son retour, il ne trouve pas Valère Somé vivant. Djibrill Bassolet qui était l’adjoint de Palm m’a fait enfermer parmi les délinquants pendant 3 jours.

Après, j’ai été transféré dans un autre lieu où les conditions se sont relativement améliorées. J’ai échappé bel grâce à certaines personnes de la police qui ont tout fait pour éviter qu’on me renvoie à la gendarmerie. C’est vers mars 1988 que Blaise me fait venir chez lui par l’entremise de ses deux conseillers, à savoir Halidou Ouédraogo et Issa Tiendrébeogo. Arrivé, Blaise me demande de montrer ma main droite, ce qui veut dire qu’il était au courant des tortures que nous subissions. L’entretien n’a pas beaucoup duré. Il m’a demandé de travailler avec lui. Il a promu de nous libérer et c’est vers le 25 mars 1988 que nous avons été élargis. Mais tout juste après, les élèves et étudiants ont organisé une grande manifestation pour réclamer la réhabilitation de Thomas Sankara. Suite à ce mouvement, on m’a encore arrêté et détenu à la sûreté. C’est d’ailleurs ma chance car si les militaires du Conseil avaient devancé les éléments de la police, aujourd’hui je ne serai pas vivant. A la police, on m’a encouragé à me sauver car les informations sur mon compte n’étaient pas bonnes. C’est ainsi qu’en juin, j’ai quitté le Burkina pour le Bénin où j’ai pris contact avec les autorités congolaises. Quelques semaines après, je suis parti à Brazzaville. J’ai fait un an au Congo pour rejoindre la France en 1989. Là-bas, j’ai enseigné une année sur deux jusqu’en 1994 où j’ai décidé de rentrer de mon exil. C’est de mon exil parisien que j’ai écrit mon livre "Sankara, un espoir assassiné".

Propos recueillis par Idrissa Barry

Source : L’Evènement spécial 15 octobre 2007 http://www.evenement-bf.net/pages/sank_4.htm



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