Le vendredi dernier marquait le 23 éme anniversaire de la fin tragique de la révolution au Burkina Faso avec l’assassinat du Capitaine Thomas Sankara et certains de ses compagnons. Cette période de quatre années de révolution reste à jamais dans la mémoire collective. Nous vous proposons des témoignages de personnes qui ont vécu cette révolution.

 » De toute l’histoire du pays, on n’avait pas vu une pareille mobilisation des femmes « , Mme Sawadogo Antaille responsable à l’information et à la mobilisation à la Marche Mondiale des femmes.

Est-ce que vous avez connu la Révolution burkinabé ?

S.A. : J’ai bel et bien connu la Révolution et j’étais même dans le bureau du SNEA-B (le Syndicat national des enseignants du primaire du Burkina, ndlr).

Quelle place occupaient les syndicats sous la Révolution ?

S.A. : Le SNEA-B en tout cas comme vous le savez, était à son apogée avant la Révolution. A l’avènement de la Révolution, sachant que c’était un syndicat puissant, les acteurs de cette Révolution ont trouvé la nécessité de l’anéantir et cela a conduit au licenciement massif des enseignants.

Qu’est-ce que ces enseignants ont fait exactement pour qu’on les licencie ? Faisiez-vous partie de ces licenciés ?

S.A. : Oui, mon mari et moi étions de ceux-là parce qu’à l’époque nous évoluions dans les syndicats qui étaient notre seul pouvoir, et nous suivions pas à pas tout ce que le gouvernement faisait. Nous nous appuyions sur nos droits dont nous devrions jouir pour présenter nos doléances au gouvernement.

Quand les Révolutionnaires sont arrivés en 1983, que vous ont-ils dit exactement ?

S.A. : Le SNEA-B était en congrès à Bobo et c’est de là-bas que nous avons appris qu’il y a eu un coup d’Etat ici (Ouagadougou). Le syndicat a prononcé son point de vue sur ce coup d’Etat et cela a causé l’arrestation de certains responsables.

Quel est ce point de vue que vous avez émis ?

S.A. : Nous avons dit que ce sont de nouvelles idéologies qui n’allaient pas dans le sens des besoins de la population.

Une fois licenciée, comment vous-vous êtes débrouillée ?

S.A. : Au début je me suis débrouillée avec mes propres économies et ensuite je me suis fait embaucher comme caissière dans une pharmacie et mon mari a été employé au Cat-Well et c’est comme ça que nous avons traversé cette période.

Est-ce que ça a été difficile pour vous ?

S.A. : Oui ça l’a été car nous ne (elle titube, ndlr) comprenions pas comment l’expression d’un point de vue puisse t-il coûter à quelqu’un son travail. Nous ne le comprenons pas parce que le syndicat a toujours donné son avis par rapport à chaque situation. C’est pourquoi ça nous a dépassé.

Avec le recul, comment appréciez-vous cela aujourd’hui ?

S.A. : Je trouve qu’il y a quand même des avancées et avec le contexte mondial actuel dans lequel les Droits humains sont évoqués partout, on peut reconnaître des avancées et depuis la chute de Thomas Sankara, les enseignants ont été repris et jusqu’à présent leur opinion est écoutée.

Est-ce que vous, vous êtes reprise ?

S.A. : J’ai été reprise et on m’a affectée à l’ENEP (ndlr, Ecole nationale des enseignants du primaire) de Loumbila.

On dit que les femmes ont joué un grand rôle sous la Révolution, pouvez-vous nous en dire quelque chose ?

S.A : De toute l’histoire du pays on n’avait pas vu une pareille mobilisation des femmes. A chaque manifestation, on mobilisait les femmes, on faisait même sortir des cars pour prendre des femmes de tous les arrondissements pour les amener au lieu de l’activité. Pour les activités dans les secteurs, les femmes étaient également mobilisées et venaient organiser les dites activités.

Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?

S.A. : On s’est rendu compte de la force que constituait la gente féminine et on a également reconnu qu’elle était laissée au bas de l’échelle bien qu’elle soit plus visible dans les activités sociales, c’est pourquoi on s’est intéressé aux femmes. La mobilisation a été vraiment efficace.

Peut-on dire que la révolution a changé le statut de la femme au Burkina Faso ?

S.A. : On peut vraiment le dire parce que c’est sous la révolution qu’il y a eu les premiers bureaux de base des femmes. Avant il y avait des bureaux hommes et femmes mais sous la révolution, il y a eu de bureaux femmes uniquement. Il y a eu vraiment un changement.

Comparativement, quelle place occupe la femme aujourd’hui en terme de mobilisation et en termes de contribution au développement du pays ?

S.A. : En politique, je ne vois pas tellement cet engouement qu’il y avait avant parce que les femmes se sont organisées en associations et elles tirent plus d’intérêt. Elles sont quand même dans la politique mais pas comme pendant la période révolutionnaire.

Comment vous expliquez le fait qu’elles se soient consacrées plus dans les associations que dans la politique ?

S.A. : C’est parce qu’elles ont été déçues et découragées ! Par exemple moi j’ai fait de la politique sous la révolution et mon mari n’était pas content parce que je réfléchissais trop ou que je rentrais tard, ma seule convictions, qui était très forte d’ailleurs, était que si une femme devenait présidente, on constituerait une force que nul ne pouvait mesurer.

Est-ce à dire que les hommes ne sont pas prêts à laisser leurs femmes faire de la politique ?

S.A. : Il y a toujours des hommes qui ne sont pas réceptifs à ce que leurs femmes aillent faire de la politique !

A votre avis, ont-ils des raisons bien fondées ?

S.A. : Peut-être qu’ils ont des raisons. Pour certains hommes, il n’est pas acceptable qu’une femme reste dehors jusqu’à une certaine heure de la nuit. Il y a aussi la question des rencontres répétées et surtout si vous êtes dans un bureau de base, vous devenez moins fréquente à la maison et les hommes ne sont pas prêts à accepter cela.

On a l’impression que dans notre pays les politiciens prennent les femmes comme du bétail électoral. Qu’en pensez-vous ?

S.A. : Je pense que c’est vraiment ça, parce que les femmes estiment qu’en sortant massivement manifester leur intérêt pour les politiciens, ceux-ci en retour leur accorderont grande importance et cela n’a pas toujours été le cas. On se sert des femmes comme échelle pour monter et après on fait tomber l’échelle. Les hommes pour qui nous avons travaillé ne peuvent même pas faire un demi tour pour nous regarder.

Vous dites qu’il y a eu une déception.

S.A. : Il y a une grande déception, un grand découragement. Ce n’est pas que nous demandons des services à ceux qu’on a soutenu mais lorsqu’on a travaillé ensemble et il y a eu des bénéfices, nous nous devons de les partager ! Et il faut toujours aller vers ceux qui vous ont soutenus jusqu’à ce que vous arriviez à un haut niveau.

C’est-à-dire que des hommes ont gardé et pour eux seuls les avantages qu’ils ont eus grâce au soutien des femmes.

S.A. : Les hommes ont toujours gardé les bénéfices et ont laissé tombé les femmes après usage.

Pensez-vous que les femmes aient un avenir dans le milieu politique au Burkina Faso ?

S.A. : Dans le milieu politique burkinabé les femmes ont un avenir si elles se mettent ensemble. Elle y sont en minorité et se cherchent au milieu des hommes.

Pourquoi elles se cherchent ?

S.A. : Elles se cherchent parce qu’elles ne peuvent pas trop élever la voix.

Les femmes sont environ 52% de la population, c’est-à-dire, la force même de celle- ci et vous dites qu’elles ne peuvent pas élever la voix, c’est quand même paradoxal !

S.A. : Elles ne peuvent pas élever la voix à cause de certaines pesanteurs sociales qui sont encore là. Et avec tout ce qui s’est passé, elles ont peur.

C’est quoi exactement ?

S.A. : C’est le fait que nous avons œuvré pour le politique et le politique nous a oublié (rires). C’est ça !

Quel mot avez-vous à l’adresse de vos consoeurs, toues ces femmes du Burkina Faso qui se battent pour la démocratie ?

S.A. : Qu’elles se donnent les mains pour être plus fortes. Il faut que celle qui ont atteint le sommet se retournent vers celles qui sont à la base pour que celles qui sont à la base continuent de les supporter et que d’autres parmi celles qui sont à la base puissent elles aussi atteindre ce sommet.

Ne risquent-elles pas là aussi d’être accaparées par les hommes parce que les partis politiques tels qu’ils sont organisés ne permettent pas aux femmes d’émerger ?

S.A. : Ca c’est la nature de l’homme. Il a eu le pouvoir et ne pense jamais à laisser la place aux femmes, donc c’est à nous de nous organiser pour y arriver.


La révolution a fait de la lutte contre l’analphabétisme, l’exclusion sociale, politique et culturelle, l’oppression, la base de son projet de société. Les femmes étaient les principales victimes d’une injustice sociale et économique. Elles constituaient 51,1% de la population. Dans le domaine de l’éducation, 92% de la population dont 98% des femmes étaient analphabètes. 2% des femmes alphabétisées étaient soumises à une éducation développant un complexe d’infériorité par rapport à l’homme. En 1983, le taux de scolarisation était de 20%. Le pourcentage des filles au primaire, au secondaire et au supérieur étaient respectivement de 37%, 34% et 22,5% des effectifs. Les révolutionnaires vont travailler à influer les événements en faveur de la femme.

Les établissements pré-scolaires sont institués en 1985 en vue de l’encadrement de la petite enfance pour généraliser cette éducation et responsabiliser les parents dans l’éveil du jeune enfant et à décharger les mères de la garde des enfants. Ainsi entre 1985 et 1987, pour 100 garçons inscrits, il y avait 59 filles au primaire, 51 au secondaire et 29 au supérieur. En 1985 également, le taux d’alphabétisation était de 14,48% dont 1,72% pour les femmes et 13,35% pour les garçons.

Sur le plan socio-économique, la femme était surtout vue comme un agent de  » production et de reproduction… De 6 à 7 ans, elle exécute les tâches de l’assistance ménagère qu’elle incarne : ménage, nettoyage, garde-bébé.

En politique, les femmes occupaient une place marginale. Elles étaient peu impliquées dans les instances de prises de décisions et n’occupaient pas de postes de responsabilités. Pour une reconsidération de la femme burkinabè, le CNR a œuvre à la naissance de l’Union des Femmes du Burkina (UFB) et la Direction de la Mobilisation et de l’organisation des Femmes (DMOF) en vue de travailler activement à éveiller les femmes. Les femmes se voient de mieux en mieux confiées des postes de responsabilités.

En avril 1984, 3 femmes sont commandantes territoriales, les premières dans l’histoire du Burkina Faso. Ouagadougou et Bobo ont comme préfet respectives Bila Odetteel, Belemsaga Denise. Une autre femme est Secrétaire Générale de la mairie de Ouagadougou, Ouédraogo Joséphine.

En août de la même année sont dans le gouvernement : Adèle Ouédraogo (Ministre du Budget), Rita Sawadogo (Ministre du Sport et des loisirs) et Joséphine Ouédraogo (Ministre de l’Essor familial et de la solidarité nationale). En 1986, les instances décisionnelles du gouvernement comptaient 20% de femmes membres. Quatre (4) femmes sont nommées hauts-commissaires : Aïcha Traoré (Passoré), Eve Sanou (Sanguié), Béatrice Damiba (Bazèga) et Germaine Pitroipa (Kouritenga).

Des femmes sont également mises dans l’armée. Hommes et femmes, tous doivent faire le Service National Populaire (SERNAPO), une formation militaire et civique. Les femmes s’exprimaient désormais sur diverses questions. Jusqu’à son assassinat le leader de la révolution, Thomas Sankara, s’est fait l’avocat des femmes. Elles avaient toujours une place de premier plan dans ses discours et dans son combat. Le discours qu’il a prononcé le 8 mars 1987 accentué sur le rôle que la femme à jouer dans le pays. Selon Poussy Sawadogo qui réalisé son memoire sur la condition féminine au temps de Sankara, le PF y prononce 309 fois le mot femme (s) soit 10,76% du total des substantifs utilisés (2870), les mots comme  » féminin « ,  » féminisme « ,  » épouse « ,  » compagère  » reviendrant (73 fois) et les pronoms  » elle (s)  » (51 femmes) et  » vous  » (45 fois) dans le même discours, traduisant ainsi l’importance du thème dans le discours.


 » Cette démocratie de la 4e République est un produit de la révolution « , Pr. BASILE GUISSOU

Est-ce qu’il vous arrive de revivre dans votre sommeil la période révolutionnaire ?

BASILE GUISSOU (B.G) : Non. Quand je dors, je dors. Je ne me souviens pas de mes rêves.

Es-ce à dire que cette période n’a pas laissé de traces dans votre mémoire ?

B.G. : Je suis un produit de cette période. Je ne vais pas en rêver.

15 octobre 1987. Est-ce que cette date a quelque chose d’important dans notre histoire ?

B.G. : Je crois que le 04 août 1983 et le 15 octobre 1987 sont dialectiquement indissociables dans l’histoire politique de notre pays.

 » Indissociable « , c’est-à-dire ?

B.G. : C’est tellement évident pour moi. C’est quand même l’équipe révolutionnaire du 04 août 1983 qui a conduit à la situation tragique du 15 octobre 1987. Vous ne l’ignorez pas plus que moi. C’est indissociable dans l’histoire politique de notre pays. On ne peut pas parler de supérieur ou d’inférieur en terme d’importance, c’est une seule et même histoire.

Vous avez dit être  » un produit de la période révolutionnaire « , quel est ce produit exactement ?

B.G. : C’est celui que vous avez devant vous, c’est tout ! Je n’ai pas de commentaires particuliers à faire. Je suis un acteur de la révolution du 04 août 1983 et je m’assume !

Quand on parle du 15 octobre 1987, les Burkinabé n’ont pas la même lecture des choses. A y voir de près, certains semblent en pleurer et d’autre semblent en rire. A votre avis, devons-nous pleurer ou applaudir ce qui s’est passé, de façon caricaturale ?

B.G. : Je ne caricature pas parce que c’est l’idéal d’une vie -en ce qui me concerne- qui est contenu dans notre histoire. Pour moi, il est grand temps de regarder notre passé avec nos intelligences parce que le cœur et les sentiments, pleurer ou rire, franchement, je ne m’inscris pas du tout dans cette logique.

Vous pensez qu’actuellement il y a certaines personnes qui se basent sur leurs sentiments en évoquant la période révolutionnaire ?

B.G. : Je dis que je ne joue pas sur le sentiment. Mon histoire personnelle est tellement engagée que je ne peux pas parler de rire ou pleurer. Je pense qu’il faut l’intelligence qui suppose réfléchir beaucoup pour comprendre et mieux faire.

Qu’est-ce qui reste de la révolution burkinabé en termes d’héritage ?

B.G. : Ma réponse est que c’est notre histoire commune, appartenant aux 16 millions de burkinabé. Chacun en hérite pour le meilleur et selon ce qui lui convient pour avancer et mieux faire.

Il y a une génération, notamment les plus jeunes qui n’ont pas connu la période révolutionnaire. Ils l’ont lue dans des documents. Voilà la raison de notre question sur l’héritage de la révolution !

B.G. : La situation du Burkina sous la quatrième République est un héritage de cette révolution ! C’est évident même pour les aveugles. Il a fallu qu’il y ait la Révolution pour qu’il y ait la 4e République, c’est l’évidence ! Je ne peux pas dire que c’est un non-sens mais nous ne pouvons pas renier notre histoire, encore moins l’histoire d’un pays qui a traversé les épreuves que le Burkina a traversée.

Il est évident que la période révolutionnaire influence toujours la vie politique du Burkina Faso. Donnez quelques points qui symbolisent cette influence !

B.G. : Il n’y a pas de secteurs particuliers, c’est toute la vie politique. C’est comme si vous me dites que 1960 n’influence pas toute la vie politique du Burkina. Avant 1960, il n’y avait pas l’indépendance, pas de partis politiques nationaux, pas de syndicats nationaux, il n’ y avait pas d’Etat burkinabé. Donc à partir des dates charnières de l’histoire de chaque pays, tous les secteurs sont affectés par les changements politiques qui s’opèrent.

Par rapport à tout ce qui a été dit, tout ce qui a été écrit sur la révolution, est-ce que vous pensez qu’il y a quelque chose qui n’a pas été abordée et qu’il faille aborder maintenant ?

B.G. : Je pense que chacun doit tirer des leçons pour qu’on avance mieux avec les maximum de chances pour réussir.

Que sont devenus les révolutionnaires ?

B.G. : Je suis devant vous et je m’assume. J’évolue comme les autres dans tous les secteurs socio-économiques du Burkina. Je suis chercheur, je fais des recherches et publie des résultats et je m’inscris aussi dans le débat politique national parce que j’en suis un acteur.

Certains pensent que les carences de notre démocratie sont dues au fait que la vie politique est dominée par les anciens révolutionnaires parmi lesquels certains développent des réflexes anti-démocratiques. Qu’en pensez-vous ?

B.G. : Ca les engage ! Je pense seulement que cette démocratie de la 4e République est un produit de la Révolution et c’est tout à fait normal qu’ils y retrouvent ce qu’ils ne veulent pas. Je trouve que leur approche est trop exclusive parce que quand on parle de pluralisme, il faut accepter que tout le monde ne pense pas de la même façon ni les mêmes choses. La Révolution a été plurielle avec des sensibilités différentes et c’est pareil pour notre démocratie d’aujourd’hui.

On constate partout que Thomas Sankara fait rêver beaucoup de jeunes d’aujourd’hui. Ils le prennent même pour leur idole. Comment l’expliquez-vous ?

B.G : Thomas Sankara est consacré au Burkina Faso comme un héro national. C’est tout à fait normal pour quelqu’un qui veut réfléchir et non pas pleurer ou rire comme vous le dites, de comprendre qu’aujourd’hui en Afrique 70% de la population a moins de 25 ans, donc qui n’ont pas connu la Révolution. Ces jeunes veulent un idéal pour espérer en l’avenir.

Il y a d’autres héros au Burkina Faso. Les jeunes les connaissent mais ils n’en font pas cas.

B.G. : Thomas Sankara a sa particularité. Au Congo vous ne me direz pas que c’est Patrice Lumumba seul qui a été un martyr. D’autres sont morts avec lui. Mais c’est Lumumba qu’on connaît. Au Ghana, ce n’est pas Kwamé N’Nkrumah seul qui s’est battu pour arracher l’indépendance à la Grande-Bretagne mais c’est de lui qu’on parle. Tout peuple génère à une période donnée de son histoire, des figures qui symbolisent quelque chose et qui est mondialement connue. Che Guevara est mondialement connu pourtant il a mené son combat principalement au Cuba et en Amérique latine, très peu en Afrique par exemple. Ca fait partir de l’histoire du peuple.

Comment voyez-vous l’avenir de notre démocratie que nous pensons aujourd’hui construire ou consolider ?

B.G. : Je participe actuellement au Centre du cardinal Paul Zoungrana aux journées sociales de l’Eglise catholique et on vient d’entendre le Pr. Loada diagnostiquer la démocratie burkinabé, ses acquis et ses insuffisances. C’est une réflexion qui n’appartient pas à un seul individu aussi compétent qu’il soit. Il y a une dimension de réflexion collective pour dégager des leçons qui nous amènent tous à aller de l’avant, voir ce qui ne va pas et ce qui marche, et pour cela il a fait allusion au rapport du MAEP (Mécanisme d’évaluation par les pairs) qui diagnostique un peu la vie politique et institutionnelle au Burkina Faso et qui montre des carences de notre système qu’il faut corriger. En même temps, la conférence a montré qu’au Burkina, le problème n’est pas l’absence d’une riche tradition politique mais c’est la capacité des acteurs de la mettre en œuvre de façon intelligible pour en tirer le maximum de leçons constructives qui manque. On passe 99% du temps à nous régler des comptes mesquins, personnels et subjectifs alors que des grands défis comme l’éradication de l’analphabétisme, la scolarisation de nos enfants à 100%, le statu de nos langues nationales qui vivent encore dans la clandestinité, qui ne sont pas officielles, qui ne sont pas des langue de l’administration, de la justice et de la politique… Tout cela reste de gros défis. Si nous voulons sortir notre pays de la situation actuelle, je pense que tout est là. Le Burkina a la chance de posséder une expérience politique que j’appelle exceptionnelle mais seulement les acteurs ne se montrent pas à la hauteur.


Soumaila Ouédraogo dit « Ila » habitant à OHY

A l’époque nous avions accueilli la révolution avec enthousiasme et à bras ouverts. Nous nous sommes impliqués et nous avions œuvré pour la mise en place des différentes structures. La révolution a posé des actes très positifs. La corruption par exemple, n’avait pas droit de cité. Dans une société où il n’y a pas de corruption, chaque individu qui développe des initiatives peut bien réussir. Également, la répartition des biens était équitable et on retrouvait les hommes qu’il fallait aux places qu’il fallait. Tout ce qu’on gagnait c’était du mérite. Personnellement, j’ai été délégué à la défense et à la sécurité pendant 6 ans pour le compte de la région du Nord. J’avais sous ma coupe 1244 personnes (des fonctionnaires, des commerçants, des artisans). Ce qui m’a marqué particulièrement c’est la mobilisation et l’engouement suscité autour des travaux d’intérêts communs. La réparation des routes à l’intérieur de la ville était l’affaire de tout le monde. Au niveau des bas-fonds du secteur 08 par exemple, c’est avec la force de nos bras que nous avions aménagé un point d’eau pour permettre aux maraichers et aux cultivateurs de travailler pendant la saison sèche. La permanence au niveau du secteur 7 de Ouahigouya, aujourd’hui une pharmacie, a été construite par la population. Quand nous avons reçu la directive venant du secrétariat permanent du comité de défense de la révolution pour la construction des cités du 04 août, nous avions très rapidement organisé les populations dans les secteurs et le travail a été exécuté sans aucune difficulté majeure. A l’époque si une initiative s’imposait, on l’examinait rapidement afin de permettre à l’initiateur de l’exécuter. Par exemple, nous n’avons pas hésité un seul instant à accorder un espace à Madame Cécile Beloum pour la construction du siège de l’association AMMIE. La révolution a inculqué à la population beaucoup de civisme et l’amour du travail. Tout le monde veillait pour la préservation du bien commun. Par les contrôles et les patrouilles que nous effectuions, nous avons œuvré pour l’éradication du grand banditisme et la petite corruption. Ce sont des actes qui ont inculqué aux gens le sens de la dignité. Les honneurs étaient accordés aux plus méritants.

Comme dans tout œuvre humaine, il serait malhonnête de prétendre que tout a été parfait. La révolution ne s’est pas donnée du temps pour reconvertir en douceur certaines personnes qui jouissaient auparavant de certains privilèges. Elle a voulu embarquer tout le monde au même moment. Si on s’était contenté de la devise  » la patrie où la mort, nous vaincrons « , progressivement, tout le monde allait se sentir concerné. Malheureusement les slogans du genre  » A bas les commerçants véreux, les fonctionnaires pourris etc.  » et les calomnies à l’endroit des leaders religieux et les chefs traditionnels n’étaient pas rassembleurs. Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on accepte se détacher de certains privilèges et de certaines habitudes. On a magnifié les valeurs culturelles pendant la révolution, sans accepter ce que notre culture autorise à certaines couches sociales. En chemin, on sentait que certains avaient un pied devant et un pied derrière. Au fond de leur cœur, ces derniers priaient pour que cette révolution disparaisse au plus vite. Ces insuffisances ont été un terreau fertile pour les divisions et les méfiances. Ce qui a abouti à ce que vous savez, notamment la mort du Président Thomas Sankara. Pour dire vrai, quand sa mort a été annoncée, nous avons tous eu froid au dos. Naturellement devant des morts on ne peut pas ne pas manifester un sentiment de regret. Par la suite quand nous avons compris que certains acteurs de la révolution étaient vivants, il nous était imposé de faire un choix. La sagesse recommandait qu’on explique à la population la nécessité de travailler pour la consolidation des acquis de la période où Sankara dirigeait la révolution. Se résigner où tenter une quelconque résistance n’était pas la solution. Il fallait faire le choix de l’intérêt supérieur de la population. De la rectification, nous sommes passés à la démocratie. Je pense qu’il n’est pas de notre intérêt de se lamenter sur le sort qui a été réservée à la révolution. Le plus important c’est de garder ce qui été bien pendant cette période qui a révélé qu’il faut compter d’abord sur ses propres forces pour se construire. La révolution a eu ses moments de gloire et ses moments de faiblesse. Certaines valeurs magnifiées pendant la révolution comme l’amour pour le travail, l’intégrité, l’humilité, la mobilisation citoyenne sont aussi importants pour la bonne marche de notre processus démocratique.


Yabo Pouraogo Prospére fleuriste secteur 10 de Ouahigouya, habitants à Ouahigouya

J’ai participé activement aux activités de la Révolution jusqu’à la mort tragique du Président Thomas Sankara. J’ai participé à la formation des Comités de défense de la révolution pendant 03 mois. Ensuite j’ai été formateur. La révolution constitue l’une des périodes les plus importantes de ma vie. Je me suis senti utile pendant la révolution. Tout le monde était embarqué dans les activités de développement. Il n’y a eu pas de privilégiés. Pendant la révolution tout individu quel que soit son niveau de responsabilité, était accessible et travaillait pour l’intérêt de tout le monde. Aujourd’hui si vous remarquez, nos responsables travaillent pour leurs familles ou pour ceux qui sont du même bord politique qu’eux. Pendant que d’autres s’appauvrissent, les richesses sont concentrées entre les mains de quelques individus. Ce ne sont plus ceux qui travaillent qui ont les honneurs, mais ceux qui ont emmagasiné les richesses de par leur position. Aujourd’hui, on a inculqué à la jeunesse la culture de la facilité. Ce ne sont plus les connaissances et les compétences d’un individu qui lui donnent droit à du travail où qui lui accordent certaines responsabilités. Il faut être du bord de ceux qui décident. Quand des individus qui n’étaient rien deviennent subitement riches parce que favorisés par ses amis politiques, des frères, où des beaux- pères, il ne peut pas ne pas y avoir des frustrations. Les gens finissent par se décourager et ne veulent plus rien entreprendre.

Demandez aux entrepreneurs et à des spécialistes dans certains domaines d’activités qui ne sont pas du même bord avec les décideurs. Ils vous raconteront les misères qu’ils vivent. A l’époque de la révolution, tous les manquements, toutes les pratiques de corruption étaient sévèrement sanctionnées. De nos jours ce sont les fautifs qui sont glorifiés. De quel avenir et quel bien-être vous parlez dans un pays où on fait la promotion de la médiocrité ? Aujourd’hui il y a trop d’injustices. Si les gens ne prennent pas conscience pour rectifier le tir à temps, il ne faut pas être surpris de l’éventualité d’une autre révolution dans ce pays. Les gens observent et encaissent les injustices. Le nombre des laissés pour compte se multiplie d’années en années et il va arriver un moment où ils n’en pourront plus.

Propos recueillis par A.O

Source : Bendré N° 615 du 16 octobre 2010 voir à l’adresse journalbendre.net

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