Luc Reuter

Thomas Sankara est né le 21 décembre 1949 en Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso. Ce militaire et homme politique panafricaniste et tiers-mondiste burkinabé incarna et dirigea la révolution burkinabé du 4 août 1983 jusqu’à son assassinat, lors d’un coup d’État de son successeur Biaise Compaoré. Il commence sa carrière militaire en entrant à l’école militaire d’Ouagadougou, avant de poursui¬vre sa formation à l’académie militaire d’Antsirabé à Madagascar et des stages de parachutisme à Pau et à Rabat. Son séjour à la Grande île lui permet d’assister à la révolution malgache de 1971-1972, qui renversa le pouvoir néocolonialiste en place et d’où naquirent ses idées de « révolution démocratique et populaire ». Lors de son stage au Maroc, entre janvier et mai 1978, Thomas Sankara se lie d’amitié avec Biaise Compaoré. Sa carrière poli¬tique le voit occuper des postes de secrétaire d’État à l’Information en 1981 (où il fit sensation en arrivant à vélo à la première réunion du cabinet), avant d’en démissionner pour protester contre des atteintes aux libertés, et de Premier ministre en 1983, poste qu’il doit quitter par un coup de force et à la suite duquel il est emprisonné. C’est son ami Compaoré qui, en août 1983, marche avec 250 hommes sur Ouagadougou, libère Sankara et renverse le pouvoir en place. Le nouveau Conseil national de la révolution (CNR) prend le pouvoir, désignant Sankara comme président.

Son passage à la présidence du pays n’aura duré que quatre années et il fut interrompu violemment le jeudi 15 octobre 1987 par un nouveau coup d’État, orchestré par son ancien « ami » Blaise Compaoré.

Le capitaine Sankara se doutait bien que son « frère » voulait le liquider, la guerre des chefs entre les deux capitaines, numéros un et deux du régime, avait commencé plusieurs mois auparavant. Sankara a été « tué » par la même personne qui lui a permis de prendre le pouvoir quatre années plus tôt. La commémoration de l’assassinat de Sankara correspond donc à la célébration du 20e anniversaire de la prise de pouvoir par le président actuel du Burkina Faso, Biaise Compaoré. Un casse-tête chinois pour la communauté internationale, qui a opté pour un profil bas afin de ne pas avoir à prendre position.

Pour la jeunesse africaine, l’annonce de sa mort a fait l’effet d’une bombe. Sankara incarnait le rêve d’une nouvelle classe politique ; l’espoir placé dans cet officier de 37 ans était immense et des milliers de Burkinabés se réunirent pour lui rendre un der¬nier hommage dès l’annonce de son assassinat.

La politique de Sankara

Thomas Sankara a essayé de révolutionner la politique de son pays à travers une approche pragmatique, basée sur une rigueur et une honnêteté exemplaire de la part des dirigeants politiques. L’homme se démarquait des autres présidents par sa simplicité et la rigueur imposée aux membres de son gouvernement. Il était le premier à se sou¬mettre aux nouvelles orientations politiques – fait assez rare, même encore aujourd’hui, pour le mettre en évidence. Pour donner l’exemple et en vue de diminuer le train de vie des dirigeants, le président Sankara fit vendre toutes les voitures de luxe du gouvernement et se déplaçait lui-même en Renault 5 de fonction.

La priorité de son programme politique était d’augmenter la qualité de vie des Burkinabés, en misant sur l’éducation et la santé à travers la construction massive d’écoles et d’hôpitaux. La lutte contre la corruption est rendue publique par des procès retransmis à la radio. D’importantes mesures en faveur de la libération de la femme sont lancées : interdiction de l’excision, réglementation de la polygamie, participation à la vie politique. La consommation de produits locaux est mise en avant et la campagne massive de vaccination des Burkinabés fait chuter le taux de mortalité infantile, alors le plus élevé d’Afrique. De même, la réforme agraire de redistribution des terres aux paysans, la mise en place d’aides au logement (baisse des loyers, grandes constructions de logement pour tous) ont un écho très favorable et enthousiaste auprès de la population semblant s’accommoder des efforts et sacrifices demandés.

Le pouvoir au peuple et à tout le peuple ! Pour Thomas Sankara, seule la participation de tous les exclus de la société (paysans, femmes, ruraux prolétarisés) pourra un jour permettre de relever les différents défis auxquels le continent africain doit faire face (déficit vivrier, sous-développement manufacturier, dépendance économique et politique) : « On ne peut concevoir la démocratie, sans que le pouvoir, sous toutes ses formes, soit remis entre les mains du peuple ; le pouvoir économique, militaire, politique, le pouvoir social et culturel. »

Un président à convictions

Dans ses discours, Thomas Sankara reprend à son compte les idées panafricanistes de Kwamé Nkrumah et de Patrice Lumumba. Il s’attaque à l’impérialisme, au néocolonialisme et à l’apartheid et il appelle à de nouveaux rapports entre le Nord et le Sud. Dans un discours historique à la tribune de l’OUA (Organisation de l’Union africaine) le 29 juillet 1987 à Addis-Abeba, il invite ses pairs à ne pas rembourser leurs dettes auprès des bailleurs internationaux : « La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. » II les appelle également à assumer leur africanité sous tous les aspects de la vie quotidienne, car « je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain. C’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne ».

Pour redonner une nouvelle dignité à la population, Sankara décide le changement de nom du pays ; la « Haute-Volta » devient le « Burkina Faso », signifiant « le pays des hommes intègres ». Sankara consacra sa politique à la volonté de donner une autonomie et une indépendance économique à son pays, contre l’injustice et contre la domination historique des grandes puissances et pour la participation du peuple au pouvoir ; le mot d’ordre était de donner au pays les moyens de subsister de ses propres forces et à la hauteur de ses propres moyens : « Tant qu’il y aura l’oppression et l’exploitation, il y aura toujours deux justices et deux démocraties : celle des oppresseurs et celle des opprimés, celle des exploiteurs et celle des exploités. »

Sankara appelait à une révolte permanente et invitait tout le peuple, et en particulier les femmes, à revendiquer leur participation au pouvoir : « Il n’y a pas de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. Que jamais mes yeux ne voient une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. J’entends le vacarme de ce silence des femmes, je pressens le grondement de leur bourrasque, je sens la furie de leur révolte. J’attends et espère l’irruption féconde de la révolution dont elles traduiront la force et la rigoureuse justesse sorties de leurs entrailles d’opprimées. »

De tels discours lui ont permis de rester cette icône politique, non seulement en Afrique, mais dans le monde entier, Thomas Sankara a légué un héritage intellectuel et politique qui inquiète encore de nos jours certains hommes politiques. De plus en plus de mouvements d’artistes ou de rassemblement populaire (Forum social africain de Bamako en 2006 et le Forum social mondial de Nairobi en janvier 2007) lui rendent hommage et s’inspirent de son héritage.

Un regard critique sur le sankarisme

En regardant de plus près la mise en oeuvre de sa révolution, l’observateur avisé reconnaît certaines erreurs stratégiques et politiques qui ont, pour une grande partie, joué dans sa chute et son assassinat : le remplacement de quelque 2 600 instituteurs par des jeunes révolutionnaires, souvent peu ou pas qualifiés du tout, la création de sortes de milices comme contrepoids à l’armée officielle, le conflit frontalier avec son voisin le Mali avec pertes humaines des deux côtés, sa rigidité envers la presse et l’emprisonnement de certains opposants ou encore les dissolutions annuelles de son gouvernement, justifiées comme étant une formule pédagogique révolutionnaire poux rappeler à ses ministres leur devoir de servir le pays et de se remettre en permanence en question. Toutes ces décisions, qui ont certes été pensées et appliquées dans une logique de conférer en partie le pouvoir à la population, ont participé à la création d’un réservoir de mécontentement et de frustration. Il serait intéressant de voir quelle serait aujourd’hui la position de certaines organisations de la société civile responsables du respect des droits de l’Homme et de la bonne gouvernance face à un régime de style sankariste.

La grande popularité dont Sankara jouissait auprès d’une large partie de la population, de même que son attitude imprévisible, a attiré également la méfiance de ses voisins, comme la Côte d’Ivoire, et de certains pays occidentaux, l’ancienne puissance coloniale la France en tête, qui craignait que sa révolution fasse tache d’huile en Afrique. Son programme de réformes majeures, pour combattre la corruption et améliorer l’éducation, l’agriculture et le statut des femmes, allait à l’encontre des pra¬tiques en place et se heurta à une forte opposition des pouvoirs traditionnels qu’il marginalisait, ainsi que des classes moyennes peu nombreuses mais puissantes. Tous ces facteurs combinés ont contribué à provoquer le coup d’État du 15 octobre 1987 et l’assassinat de Sankara.

« Mort naturelle » ou « mort assistée » ?

Sur son certificat de décès, Sankara fut déclaré « décédé de mort naturelle » par un médecin militaire. L’absence surprenante d’une .enquête de la part du gouvernement burkinabé – après tout, leur président en exercice venait de mourir – a été officiellement condamnée en 2006 par le Comité des droits de l’homme des Nations unies. Il a été demandé au Burkina Faso le 5 avril 2006 d’engager toute procédure pour faire rectifier le certificat de décès et faire toute la lumière sur les circonstances qui ont conduit à sa disparition. Le Comité a donné raison à Mme Mariam Sankara et au Collectif juridique international « Justice pour Sankara », qui contestaient les entraves de la part des autorités du Burkina Faso à toute enquête tendant à éclaircir les circonstances de sa mort.

Comme déjà noté au début de cette réflexion, la communauté internationale a plutôt eu une attitude low profile face à la mémoire de Thomas Sankara et les manifestations en sa mémoire ont été peu nombreuses. Il aurait été intéressant de voir quelles étaient les positions officielles en Europe : célébration des « 20 ans de renaissance démocratique » et de la prise du pouvoir par l’actuel président Biaise Compaoré, partenaire privilégié du Grand-Duché en tant que chef d’État d’un de nos 10 pays cibles, ou plutôt un penchant vers la commémoration de la mémoire d’un « grand » de l’Afrique Reatyolitik contre Idealpolitik, en quelque sorte.

« Tom Sank », idole de la jeunesse africaine

Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Kwamé Nkrumah et Thomas Sankara sont des modèles positifs pour la jeunesse africaine, des personnalités dont les actions et pensées mériteraient d’être plus connues, surtout en Europe.

La comparaison avec Che Guevara est inévitable. Les deux incarnent une image idéalisée par la jeunesse. Tous les deux sont devenus des icônes, des mythes, et ce n’est que récemment que des historiens ont commencé à les étudier avec une approche plus cartésienne et à mettre en évidence leurs faiblesses et leurs erreurs stratégiques et politiques. Tous les deux ont occupé des fonctions de responsabilité politique suite à des révolutions et des coups d’État, tous les deux ont essayé de changer les mentalités et de mettre en oeuvre de nouvelles réformes pour offrir un monde meilleur à tous les citoyens. Avec du recul, on doit admettre qu’aucun des deux n’a vraiment réussi à transposer son idéologie dans la pratique. Ils ont tous les deux été assassinés très jeunes, abandonnés par leurs amis/compagnons de révolution. L’héritage spirituel de Sankara est toujours vivant, même vingt ans après son assassinat, alors que pour Che Guevara, c’est plutôt son mythe qui est vivant, trop peu de gens qui vénèrent sa personnalité ont pris le temps de s’intéresser, si ce n’est que superficiellement, à ses idées et ses réformes.

L’héritage politique et « identitaire » de Thomas Sankara est considérable auprès de la jeunesse africaine, en mal de modèle reflétant un réel espoir ; ceci malgré le fait que toutes les actions promues par Sankara n’ont pas été couronnées de succès, loin de là. et que la situation des Burkinabés ne s’est pas améliorée autant qu’ils l’avaient espéré. Sa popularité réside plutôt dans son intelligence, son engagement, et surtout son intégrité et sa rigueur morale, qualités dont il a fait preuve pendant l’exercice de ses fonctions. Il n’a jamais essayé de profiter de son pouvoir pour s’enrichir ou pour se venger à titre personnel. Malgré de fortes pressions exercées par son entourage direct, il n’a pas voulu éliminer politiquement son adversaire et meilleur ami Compaoré, un comportement d’une grande humanité, mais aussi d’une grande fatalité pour lui-même. Sa façon d’appliquer à lui-même et à son gouvernement les lois décrétées a séduit la jeunesse.

Sankara doit être admiré pour l’exemple qu’il représentait ; il était le premier à vivre ses réformes. Un tel comportement de la part d’un chef d’Etat faisait espérer la jeunesse, une jeunesse souvent complètement tenue à l’écart du monde dans lequel vivent leurs dirigeants, à moins que ce ne soient ces derniers qui s’y tiennent volontairement. Sankara ne s’isolait jamais de ses concitoyens, il restait accessible et utilisait un langage simple, compréhensible au plus grand nombre. Il se peut que Thomas Sankara soit arrivé trop jeune au pouvoir et que cette jeunesse lui ait été fatale. Il a tenté d’exercer son pouvoir et ses responsabilités sans perdre le contact avec la population. Cette jeunesse, cette volonté de faire « tout » et « tout de suite » ne l’ont pas forcément poussé à vouloir des réformes trop radicales, mais plutôt de les vouloir trop rapidement. L’absence d’un temps de transition et d’adaptation nécessaire pour assurer une appropriation et une adoption par toutes les couches de la population lui a été fatale.

Luc Reuter

Source : http://www.forum.lu/pdf/artikel/6300_272_Reuter.pdf

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