Nous vous présentons ici la table des matières, l’introduction et la conclusion de ce mémoire. L’intégrale du mémoire se trouve à l’adresse www.memoireonline.com

par Poussi SAWADOGO
Université de Ouagadougou

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UNIVERSITÉ DE OUAGADOUGOU
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FACULTÉ DES LANGUES, DES LETTRES, DES ARTS,
DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

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DÉPARTEMENT DES ARTS ET COMMUNICATION
THEME : THOMAS SANKARA ET LA CONDITION FEMININE : UNE VISION RÉVOLUTIONNAIRE ?

MÉMOIRE DE MAÎTRISE EN SCIENCES ET TECHNIQUES DE
L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATIONPRÉSENTÉ PAR : SAWADOGO POUSSIANNÉE UNIVERSITAIRE : 1998-1999
SOUS LA DIRECTION DE :
MADAME HUGUETTE KRIEF

MAÎTRE DE CONFÉRENCETABLE DES MATIERES
TABLE DES MATIERES 1

DEDICACE 3

REMERCIEMENTS 4

AVANT-PROPOS 5

INTRODUCTION 6

PREMIERE PARTIE :

LE STATUT DE LA FEMME AU BURKINA FASO : DE LA SOCIETE PRECOLONIALE A LA REVOLUTION SANKARISTE. 14

CHAPITRE I : STATUT FEMININ
DANS L’HISTOIRE DE LA HAUTE VOLTA 15

1.1 Femme Burkinabé et société précoloniale 15

1.2 Femme Burkinabé et société coloniale. 18

1.3 Femme Burkinabé et société post- coloniale 19

CHAPITRE II : RÉVOLUTION SANKARISTE ET STATUT DE LA FEMME 21

2.1 L’éducation de la femme 21

2. 2 La femme dans le secteur socio-économique 24

2. 3 Le rôle politique de la femme 26

DEUXIEME PARTIE II : LES DISCOURS DE SANKARA

CHAPITRE I : AUX SOURCES DU DISCOURS FÉMINISTE DE SANKARA 30

1.1 La Révolution française 30

1.2 Le Marxisme – Léninisme 32

1.3 Les collaborateurs de Sankara 35

CHAPITRE II : DISCOURS ET ÉCHO MÉDIATIQUE 37

2.1. Contexte historique et discours féministe de sankara 37

2.2. Echo médiatique 38

TROISIEME PARTIE : L’ARGUMENTATION SANKARISTE

CHAPITRE I. LES MODALITÉS DE L’ARGUMENTATION 42

1.1 Les habiletés rhétoriques 43

1.2 Les arguments. 48

1.2.1 Les arguments socioculturels 48

1.2.2 Les arguments idéologiques. 51

1.2.3 Les arguments politiques 53

CHAPITRE II : LE DISCOURS FÉMINISTE. 55

2.1. L’image de la femme dans le discours sankariste. 55

2.1.1 La femme victime 56

2.1.2 La femme coupable 58

2.1.3 La femme positive. 60

2.2. Un discours polémique 63

2.2.1 Les partisans de la cause féminine 63

2.2.2 Les ennemis de la cause féminine 65

CONCLUSION 70

ANNEXES 77

BIBLIOGRAPHIE 82

SOURCES DE PRESSE 87

 


 

AVANT-PROPOS

Historien de formation et communicateur en formation, nous voulons, de façon modeste participer au travail de mémoire que chaque pays doit engager sur sa propre culture et son histoire, même la plus récente. Les réserves, les silences observés en ce qui concerne la période de la révolution sankariste, le manque d’archives et de documents journalistiques sur cette tranche historique ont rendu plus ardue notre recherche.

Notre ambition de départ a été d’analyser le discours sankariste sur les paysans et les femmes, groupes défavorisés des régimes antérieurs. Mais au cours du travail de recherche et de sa réalisation, nous nous sommes aperçu de l’énormité de la tâche que cela exigeait. C’est ce qui nous a conduit à recentrer notre problématique sur le discours féministe de Thomas Sankara.

Notre travail a relevé d’un champ pluridisciplinaire, histoire, littérature, politique et information ;ce qui peut constituer une référence méthodologique pour les professionnels de l’information en situation d’analyse de discours politique.

Nous sommes conscient des limites de notre travail. Ces limites sont inhérentes au temps, à la documentation, aux moyens matériels et intellectuels qui ont été les nôtres. Non-spécialiste de l’analyse de discours, nous ne prétendons pas en avoir maîtrisé tous les contours.

Nous espérons toutefois que notre humble contribution servira aux journalistes, aux universitaires et à tous ceux qui s’intéressent au discours politique. Seules l’objectivité, la sincérité et la rigueur nous auront servi d’armes dans notre démarche.

INTRODUCTION

Poser une problématique sur la condition féminine en Afrique trouve sa raison d’être dans la résurgence actuelle des débats sur la condition de la femme : lutte contre l’excision, combat pour l’émancipation politique, l’indépendance économique et l’augmentation du taux d’instruction des femmes, en somme pour une discrimination positive à l’égard des femmes, condition d’une égalité entre les sexes. Nous avons choisi d’analyser dans cette perspective les discours de Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, personnage central de la révolution burkinabé. Peu d’études ont été consacrées à ses discours. En effet, seules des biographies1(*) ont été écrites mettant en relief son rôle politique dans l’histoire du Burkina Faso. D’autre part, aucune des analyses portant sur la révolution burkinabé ont abordé en profondeur le thème de la condition féminine.

Compte tenu de l’organisation hiérarchique du Conseil National de la Révolution (CNR), instance suprême de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) avec à sa tête un seul chef, le capitaine Sankara, il paraît légitime de prendre les discours prononcés par ce leader comme clé de voûte idéologique de ce régime révolutionnaire.

Le sankarisme se présente comme un mouvement de pensée marxiste – léniniste, prônant une révolution prolétaire, paysanne, jeune et féministe. La Révolution démocratique et populaire est le régime instauré par le Conseil National de la Révolution sous la direction de Thomas Sankara du 4 août 1983 au 15 octobre 1987.

La RDP s’affiche comme nationaliste et anti-impérialiste. Cette attitude politique s’exprime clairement dans la devise du mouvement : « la patrie ou la mort, nous vaincrons ! ». Les jeunes capitaines qui dirigent le Burkina Faso se donnent quatre principes : « la défense de la patrie (territoire), la défense des intérêts de classe, la défense du pouvoir populaire, la défense de l’internationalisme prolétarien2(*) ». Le but est de donner le pouvoir aux groupes sociaux défavorisés : paysannerie, prolétariat, femmes, jeunesse.

La RDP propose la construction d’un nouvel ordre social : « Le caractère démocratique de cette révolution nous impose une décentralisation et une déconcentration du pouvoir administratif afin de rapprocher l’administration du peuple, afin de faire de la chose publique une affaire qui intéresse tout un chacun »3(*), affirme Thomas Sankara. C’est ainsi qu’une structure politique décentralisée est mise en place : les Comités de Défense de la Révolution (CDR) représentent le pouvoir dans les villages. « Les armes du Peuple, le pouvoir du peuple, les richesses du Peuple ce sera le peuple qui les gérera et les CDR sont là pour cela »4(*).

Le C.N.R. cherche à instaurer une société révolutionnaire, ce qui est synonyme, pour ses membres, d’une société fondée sur la démocratie, la liberté et l’indépendance. Dans les discours révolutionnaires se forge peu à peu une vision manichéenne de la société burkinabé : d’un côté se trouvent les ennemis de la révolution, bourgeois, féodaux rétrogrades qui oppriment le peuple, de l’autre côté les forces connotées positivement composées de la classe ouvrière, de la petite bourgeoisie, de la paysannerie et du  « lumpen-prolétariat »5(*). La RDP se place résolument du côté du peuple et cherche à créer une identité révolutionnaire. Le révolutionnaire doit être un partisan du changement radical dans tous les domaines. Echo de l’image idéalisée du jacobin de 1793 en France, le révolutionnaire sankariste se veut un homme juste et intègre. Ce personnage s’inscrit dans une représentation de la société marxiste, austère et modeste dont la vertu même se trouve dans cette austérité. Il doit être proche des masses opprimées et exploitées et se met à leur service puisqu’il se présente comme leur défenseur. L’idéologie révolutionnaire invite même à développer une haine pour l’injustice, pour l’oppression, pour l’exploitation et à avoir la volonté de créer un ordre nouveau, une société libre et sans classe6(*). Thomas Sankara précise : « l’image du révolutionnaire que le C.N.R. entend imprimer dans la conscience de tous, c’est celui du militant qui fait corps avec les masses, qui a foi en elles et qui les respecte  »7(*). Sa seule préoccupation est de travailler, nuit et jour, au triomphe du matérialisme dialectique et du marxisme.

Le marxisme-léninisme se définit comme une idéologie qui combat toutes les formes d’injustices et d’exploitation : féodalité, impérialisme, capitalisme. Il se fonde sur le matérialisme historique et dialectique et s’attaque à l’exploitation de l’homme par l’homme. Il vise l’instauration d’une nouvelle société sans classe et sans Etat. Le règne du communisme est l’aboutissement de la lutte prolétarienne, étape qui ne devrait se réaliser qu’avec l’union de tous les prolétaires du monde entier. L’idéologie marxiste- léniniste a vu le jour au XIXe siècle avec les idées du philosophe allemand Karl Marx et de son ami Friedrich Engels. Deux ouvrages fondent le matérialisme historique : La Sainte famille (1845), L’Idéologie allemande (1845-1846) et le célèbre Manifeste du parti communiste (Londres 1848) qui expose les principes essentiels de la conception marxienne de l’histoire et de la lutte des classes. Leurs idées sont enrichies par Lénine au début du XXe siècle. Des révolutionnaires comme Mao Zedong en Chine populaire, Fidel Castro à Cuba, Thomas Sankara au Burkina Faso vont s’inspirer de ces idées donnant naissance au maoïsme, au castrisme et au sankarisme.

Thomas Sankara a guidé le destin du Burkina Faso de 1983 à 1987. Personnage clé en Afrique, il  « apparaît avant tout comme un révolutionnaire mû par une profonde imagination morale devant les innombrables injustices engendrées par l’impérialisme »8(*). Selon Ludo Martens, Sankara, particulièrement sensible à la misère des peuples africains, se présente comme un visionnaire, héritier de toutes les révolutions : américaine, française et soviétique. Il laisse l’image d’un dirigeant politique « qui, toujours avec sincérité, souvent avec candeur, parfois en prenant ses désirs pour des réalités, avait cru que la démocratie directe était possible »9(*). Ludo Martens, dans l’ouvrage qu’il consacre à la révolution burkinabé, met en lumière ce personnage politique admiré par les déshérités : « Par sa jeunesse, sa simplicité, sa fougue révolutionnaire, Sankara avait conquis le coeur du peuple burkinabé »10(*). Tous ses actes de gouvernement traduisent un volontarisme dynamique et combatif : « Militaire, il ressemblait, par la passion et la conviction qu’il mettait dans ses conversations, à l’étudiant gauchiste de mai 68. Même ses adversaires reconnaissaient son intelligence, la vivacité de son esprit, sa force de conviction »11(*). Sankara est le premier président, dans l’histoire de son pays, à avoir affiché une volonté farouche de protéger et de défendre les intérêts des femmes. Des mesures concrètes ont été prises par lui en leur faveur, contre l’excision, la prostitution, et pour le salaire vital.

Sankara se présente comme l’avocat- défenseur des femmes considérées comme les « prolétaires » de la RDP. Selon lui, les femmes constituent un groupe social fragile, marginalisé, exploité par l’administration, la féodalité et les hommes en général. Elles sont victimes d’une injustice sociale et économique. Elles ne bénéficient pas des acquis de la science et des progrès économiques. Elles souffrent aussi bien d’une misère matérielle qu’intellectuelle (plus de 90% d’analphabètes). Les analyses de Sankara dans ce domaine c’est-à-dire dans l’identification de la condition défavorisée de la femme burkinabé paraissent toujours d’actualité, puisque l’UNICEF en 1994 dans un rapport sur la situation des femmes et des enfants au Burkina Faso en dresse un bilan encore alarmant.  « Utilisée comme objet, moyen de nouer des alliances ou comme outil de cohésion du tissu social, la femme trouve sa finalité dans le mariage et la procréation. Eternelle étrangère aussi bien dans la famille d’origine, où elle ne restera pas, que dans la famille du mari qu’elle peut quitter en cas de désaccord, elle est écartée du partage des biens de production tels que la terre et de toute succession à la chefferie (pouvoir traditionnel) »12(*). La même institution reconnaît que cette situation constitue une limite à l’émancipation des femmes : « Considérée comme une éternelle mineure, tantôt dominée par le père, tantôt par le mari, la femme est toujours reléguée au second rang. Le statut social et économique de la femme demeure un handicap pour la promotion des femmes »13(*). Peut-on parler de Sankara comme d’un idéologue féministe ?. Si l’on définit le féminisme comme « la doctrine, attitude favorable à la défense des intérêts des femmes et de leurs droits »14(*) , Sankara paraît bien être un personnage clé dans les luttes féministes du Burkina Faso. Notre recherche se trouve dans une certaine mesure justifiée sur le plan du contenu par les nombreuses interventions de Sankara dans ce domaine, tant dans ses discours que dans le projet de société formulé et la mise en chantier de mesures en faveur des femmes.

Favoriser une analyse des discours de Sankara procède de l’appréciation que ce leader faisait lui-même du verbe vis à vis de l’action. « Tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme »15(*). Conceptualiser puis prononcer des mots, les faire vivre constituent une étape nécessaire de l’action révolutionnaire. Banégas, dans Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, met bien en lumière ce trait spécifique du Sankarisme : « Le discours détermine l’action, l’idée engendre le réel »16(*). Notre corpus comprend l’ensemble des discours de Sankara portant sur la condition féminine. Bien qu’il ait souvent improvisé ses discours, des efforts ont été faits pour les rassembler dans un seul recueil. Thomas Sankara, « Oser inventer l’avenir ». La parole de SANKARA (1983-1987) présenté par David Gakunzi, Pafthinder, en 1991, contient 29 discours et interviews de Sankara. Dans cet ensemble, cinq discours abordent le thème de la condition féminine :

Le Discours d’Orientation Politique, le 2 octobre 1983.

La Liberté ce conquiert, le 4 octobre 1984.

Même ennemi, même combat, le 17 mars 1985.

L’Abus de pouvoir doit étranger aux CDR, le 4 avril 1986.

La Libération de la femme : une exigence du futur, le 8 mars 1987.

L’ensemble fait 87 pages de textes écrits. Mais tous les discours n’abordent pas le problème de la femme de bout en bout. A l’exception du dernier consacré exclusivement aux femmes, les autres le font partiellement. Notre analyse consiste à mettre en relief la pensée féministe de Thomas Sankara dans toute sa dimension. Issue d’une vision révolutionnaire de la société, quelles en sont les spécificités ? La défense de certaines valeurs implique le plus souvent d’engager une polémique. Ce volet est-il représenté dans le discours de Sankara ? Analyser et commenter un discours politique consiste à aller au-delà de la simple reproduction, des messages initiaux d’autres termes. Notre étude tentera de déterminer les « processus de sélection et de transformation des significations ou des symboliques sociales qui se réalisent effectivement au cours de l’activité d’énonciation »17(*). Ceci nous permettra, en particulier, d’aborder les techniques de propagande utilisées par le président Sankara. A ce niveau, le patrimoine lexical de Sankara vient étayer la démonstration. Nous y décèlerons la vision de la femme qu’il construit, la morale qu’il propose, et sa mise en scène du politique.

Nous tiendrons compte toutefois d’une évolution perceptible dans l’expression des thèses féministes de Sankara. En effet, pendant les premiers moments de la révolution, le propos est très engagé soutenu par une détermination absolue à combattre tout ce qui s’oppose à l’élan révolutionnaire. Mais à partir de 1985, l’argumentation s’assouplit, après que Sankara a constaté des résistances rencontrées dans l’application des principes généraux et révolutionnaires.

Notre travail se présente comme une analyse en trois volets. Il nous a paru nécessaire d’établir les conditions générales de production des discours de Sankara sur les femmes. Comment apprécier une avancée politique, si ne sont pas mis en valeur les conditions réelles de la femme dans la société  burkinabé ?. A partir de ce constat dans un deuxième volet, nous avons cherché à travailler sur l’argumentation de Sankara, tenant compte de ce qui était aux sources de la pensée de ce leader. Cette analyse dans le cadre d’un travail de maîtrise, ne pourra être qu’effleurée, mais elle se justifie dans la mesure où la pensée de Sankara n’est pas unique, elle n’apparaît pas soudain dans l’histoire des idées, sans aucun rapport avec d’autres pensées féministes. Dans un troisième volet, nous avons voulu mettre l’accent sur la caractéristique propagandiste du discours sankariste et ses modalités polémiques.

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CONCLUSION

Inciter à l’action constitue le but ultime de Sankara. Ce leader révolutionnaire déclare une guerre de mots contre ses adversaires. Son discours est à la mesure de ce que G. Klaus déclare : « La langue de la politique est un élément de la lutte des classes(…) les mots sont des armes, des poisons ou des tranquillisants »189(*). Cela est d’autant plus vrai que Sankara aborde un problème ancré dans la mentalité collective. « L’outil du langage se veut une arme de choc pour le nouveau régime »190(*). Sankara institue une langue révolutionnaire dont l’enjeu majeur est de renverser l’ordre ancien, et d’en créer un autre. Dans ce sens, il affirme : « Il s’agit donc de restituer à l’homme sa vraie image en faisant triompher le règne de la liberté par-delà les différenciations naturelles, grâce à la liquidation de tous les systèmes d’hypocrisie qui consolident l’exploitation cynique de la femme »191(*). Cette profession de foi explicite l’engagement des révolutionnaires qui est de vaincre les multiples ennemis. De l’émancipation féminine Sankara donne ici la voie à suivre : il se présente comme un guide qui donne des leçons et qui détient la vérité. Sa force réside dans sa volonté d’expliciter son projet politique et de transmettre un message pédagogique. La lutte politique devient, avant tout, une lutte pour imposer une vérité idéologique.

La politique sankariste s’appuie sur le marxisme-léninisme. Elle s’engage dans le sens de la rupture et s’impose une révolution du verbe. Elle défint la mission de la femme nouvelle. « Aussi, celle-ci doit-elle s’engager dans l’application des mots d’ordre anti-impérialistes, à produire et consommer burkinabé, en s’affirmant toujours comme un agent économique de premier plan, producteur comme consommateur des produits locaux »192(*) ceci suppose une volonté révolutionnaire de précipiter la destruction des systèmes qui asservissent la femme et de construire un nouvel ordre économique dans lequel elle bénéficierait d’un plein épanouissement. En appelant les femmes à se mettre au premier rang pour produire et consommer burkinabé, Sankara les invite à faire preuve de patriotisme. Ce dernier trait de la morale révolutionnaire s’accompagne d’une volonté d’acquérir des vertus ascétiques193(*). Compter sur ses propres forces amène le Président du CNR à encourager les femmes à se servir de leur propre arme que constitue l’UFB. « Il vous appartient de l’affûter davantage pour que ses coups soient plus tranchantes et vous permettent de remporter toujours et toujours des victoires »194(*). Cet appel vise à donner confiance aux femmes pour qu’elles persévèrent dans leur quête permanente de l’émancipation.

La démarche sankariste consiste à éduquer les femmes, à leur fournir les armes d’un combat ultérieur. Car, pour agir, il est indispensable que celles ci prennent conscience de leur situation critique et de la nécessité de provoquer un changement qualificatif. « On ne combat bien que ce que l’on connaît bien et un combat ne se réussit que si l’on est convaincu de sa justesse »195(*) note Sankara. Il tente de rassurer les femmes sur la bonne volonté de la RDP. « Il s’agit d’exiger au nom de la révolution qui est venue pour donner et non pour prendre, que justice soit faite aux femmes »196(*). La révolution symbolise une force qui délivre. Elle se présente comme une providence, un salut pour toutes les femmes. Elle incarne la bonté et la générosité, elle n’est donc pas ségrégationniste. La RDP ne distingue pas l’homme de la femme, elle ne fait pas de « discrimination sexiste ». Le camp du Bien est celui de la Révolution démocratique et populaire, antithèse de la Réaction, camp du Mal, par excellence. Cette vision manichéenne un peu simpliste délimite les rapports de force que Sankara établit entre le camp révolutionnaire et les ennemis de la Révolution197(*). . La révolution et les femmes sont des partenaires dans la recherche constante de la liberté et Sankara l’exprime clairement en ces termes : « Femmes, mes camarades de luttes, c’est à vous que je parle »198(*).

Thomas Sankara s’adresse particulièrement aux femmes de façon directe lors des meetings et par l’intermédiaire des médias. Rassembler son auditoire, lui donner une conscience de foule et l’éduquer par le biais d’images et de symboles constitue la démarche propre au président du CNR. Cette technique d’approche produit des effets indéniables qui font partie de l’héritage laissée par Sankara après sa mort.

En effet, Sankara joue sur la psychologie des masses. Son attitude est conforme à cette assertion de Gustave Le Bon : « par le fait seul que les individus sont transformés en foule ils possèdent une sorte d’âme collective qui les fait sentir penser et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait penserait, agir chacun d’eux isolement »199(*). Sankara, comme tout « révolutionnaire », prend soin de rassembler les  « masses » en « foule », de les impressionner par des harangues vigoureuses. Face à un auditoire acquis, Sankara passe du mot d’ordre à l’activité pédagogique. « Ce qui exige bien souvent que nous fassions violence sur nous-mêmes : Expliquer et encore expliquer. Lénine disait une chose que nous oublions souvent : « à l’origine de toute révolution, il y a la pédagogie » ne l’oublions jamais. Et l’art d’enseigner, c’est la répétition. Il faut répéter, et encore répéter »200(*). Eduquer et sensibiliser deviennent les armes de Sankara. Dans ce projet de formation, le discours joue un rôle fondamental. Les habilités rhétoriques, les techniques argumentatives les plus diverses sont au service du discours sankariste : convaincre, émouvoir pour participer à une oeuvre de reconstruction. L’image, dans la démonstration dialectique de Sankara, est une figure de discours importante. Elle est une clé de la vision particulière que se fait le leader des forces politiques en présence. Le triptyque de la représentation de la femme, femme coupable, femme victime, femme positive, illustre bien les facettes du discours politique de Sankara. L’image devient métaphore puis allégorie, lorsque que le président du CNR cherche à frapper les esprits. Le monde révolutionnaire se peuple de déités bienfaisantes, telles que la révolution ou la nuit du 4 Août, et de forces obscures ou de monstres, comme l’impérialisme et la Réaction religieuse. Ainsi que l’explique Charles Perelman, le symbolisme est saisissable par un large auditoire et entraîne une forte adhésion : « Le symbole est indispensable pour susciter une ferveur religieuse ou patriotique, car l’émotion peut difficilement s’attacher à une idée purement abstraite »201(*). . Dans le même sens, Walter Lippmann dit du symbole qu’il est fait « pour créer le sentiment de la solidarité et en même temps pour exploiter l’excitation des masses »202(*). Le symbolisme se présente comme la langue de l’inconscient. Il cherche à persuader l’auditoire, à le conduire par les promesses et à l’effrayer par les menaces, à l’amener à rejeter ce qui est condamné et à adopter ce qui est recommandé. Dans le cas du discours sankariste sur la condition féminine, la prostitution, l’exclusion politique, sociale et culturelle des femmes sont condamnées sévèrement. En revanche l’éducation politique, idéologique des femmes, leur accès à l’emploi et aux instances de prises de décisions sont recommandées. Le but final poursuivi est la libération et l’émancipation totale de la femme. Cette détermination conduit Sankara à menacer ceux qui s’opposent au cours de la Révolution : « Camarades, malheur à ceux qui méprisent les femmes ! »203(*). Cette formule est l’écho de la phrase célèbre prononcée par Sankara. à l’occasion de sa démission du poste de secrétaire d’Etat à l’Information le 12 avril 1982 : « Malheur à ceux qui bâillonnent leur peuple »204(*). Protestant contre les atteintes aux libertés, il devient du même coup le leader exemplaire qui lutte, contre l’injustice, l’arbitraire et l’exploitation sous toutes les formes. Sankara crée dans ses meetings, une communion totale avec le peuple205(*). Il adapte son comportement à un « discours de vérité qui s’énonce sur le mode du devoir – être, au mieux du devoir vivre puis qu `il désigne le bien – vivre, la ligne juste »206(*).

Le problème de la condition féminine tel qu’il est posé dans les discours de Sankara relève des mentalités profondes d’une société. Toute évolution dans ce domaine spécifique ne peut être obtenue que par un processus psycho-sociologique fort long.. Cependant Sankara a eu le mérite de s’attaquer à ce qui, aux yeux de la société est considérée comme normal et essentiel au maintien et à la cohésion de la communauté : à savoir les systèmes d’exploitation économique, d’oppression sociale, d’ostracisme culturel de la femme. Et trois ans et demi, un changement sensible se manifeste dans la vie des femmes. Celles-ci peuvent accéder à certains postes politiques et administratifs. Les femmes comprennent le message sankariste et certaines d’entre elles se mettent au devant de la scène pour briser symboliquement leurs chaînes. Sankara permet l’éveil politique des femmes, comme en témoigne Marlène Zebango, femme politique, ancien ministre de la justice : « La lutte des femmes burkinabé pour leurs droits remonte à Thomas Sankara (…) il nous a donné confiance en nous, car il nous encensait et a été le premier à nous confier des postes de responsabilités. »207(*).

Ces propos sont confirmés par des historiens qui constatent que l’effort sankariste a permis de placer la femme au premier plan. La question de sa condition « ne faisait plus l’objet d’un tabou »208(*). C. Benabdessadok conclut : « (…) le destin des femmes a quitté le sentier du tabou, de l’exploitation et du « beni-oui – ouisme » »209(*). Selon lui, Sankara a permis l’amorce d’un débat qui a modifié en profondeur les données du problème posé. L’UFB tout comme les tribunaux populaires de conciliation se présente comme une structure par laquelle les femmes expriment leurs préoccupations et se défendent210(*).

Le projet de libération de la femme est inséparable du projet global et total formulé par Sankara pour renverser l’ordre social établi. Par ses paroles et ses actes, Sankara bouscule les mentalités et maintient un contrôle social serré. La lenteur de l’adhésion à la politique sankariste sur la condition féminine est liée au fait qu’une la révolution des mentalités se heurte à l’inertie qui leur est propre.

Il a toujours été difficile de substituer un système de perception à un autre. Et Bruno Jaffré de conclure : « L’évolution des mentalités reste un travail de longue haleine, encore faut-il commencer sans un certain courage »211(*). Héritier d’un pays où la domination politique, l’exploitation économique et l’exclusion sociale de la femme étaient la norme, Sankara a opté pour la rupture. Marxiste-léniniste, le président du CNR assimile les femmes à des prolétaires et se détermine à les organiser, à les éduquer et à les défendre. Il veut les responsabiliser pour la conduite de leur propre destin, et l’aboutissement de leur libération. Conscient de la force énorme que représentent les femmes, Sankara prophétise : « Camarades, il n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. Que jamais mes yeux ne voient une société, que jamais mes pas ne me transportent dans une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. J’entends le vacarme de ce silence dans des femmes, je pressens le grondement de leur bourrasque, je sens la furie de leur révolte. J’entends et espère l’irruption féconde de la révolution, elles traduiront la force et la rigoureuse justesse sorties de leurs entrailles d’opprimées »212(*). Paroles et actes de Sankara révèlent donc une pensée révolutionnaire authentiquement féministe. Rarement dans l’histoire des révolutions, la pratique est allée de pair avec la théorie en ce qui concerne la libération des femmes. Olympe de Gouges, pour ne citer qu’elle, n’a t-elle pas payé de sa vie son opposition à Robespierre et à une révolution qui était une affaire d’homme ? La prise de position courageuse et sincère de Sankara est sans précédant dans l’histoire du Burkina et dans celle des idées politiques.

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