Publié sur lefaso.net le mardi 10 novembre 2015

Par Moussa SINON

A l’occasion de la commémoration de la disparition de Thomas Sankara, sa mémoire a été élogieusement évoquée et l’accent a souvent été mis sur la clairvoyance et la grande capacité de vision qui caractérisaient l’homme. Thomas Sankara était aussi un homme d’action. Comment le Burkina de 2015 peut-il trouver dans son apport des éléments pour gérer les défis concrets auxquels il fait face ?

S’il fallait illustrer Thomas Sankara par un mot seul, « Peuple » siérait le mieux, tant il s’y identifie. Le mot Peuple semble incarner sa brève et intense vie publique. L’analyse de quatre de ses discours triés à la volée est éloquente : le « peuple » est évoqué 204 fois. Ce n’est pas un hasard. Immédiatement vient le mot « dignité » et ses dérivations. Dignité est ce qui semble avoir gouverné la pensée et l’action de l’homme. L’homme de la dignité du peuple sommes-nous tenté de dire. Parlons aujourd’hui de dignité avant de revenir plus tard sur le mot peuple.

Que faut-il comprendre de cette dignité sankarienne ?

La dignité, la fierté non teintée d’arrogance, chacun, peuple comme individu, en est pourvu. Et chacun, paie le plus fort pour les préserver au risque de perdre face. Tout Homme et surtout tout peuple dispose par essence et dans ses entrailles le nécessaire pour restaurer sa dignité si elle est perdue. Dès lors, le terme dignité doit être compris dans un sens qui inclut la capacité à tout être humain seul ou organisé à garder sauve sa fierté. La dignité est une valeur universelle que chacun peuple ou individu nourrit avec les éléments de sa culture et par d’autres facteurs endogènes de son temps. Cette capacité à consolider la dignité et à l’affirmer devant tous est alors un refus du pessimisme glaçant et du cynisme rampant. La dignité selon l’assertion de Thomas Sankara c’est la proclamation du potentiel de chacun et de sa capacité à l’utiliser pour s’accomplir et occuper une place acceptable dans ce monde. Il en découle alors que tout ce qui constitue une entrave à cet accomplissement devrait être combattu. Cette entrave qu’elle soit d’origine culturelle, sociétale, philosophique, politique, naturelle, doit être affrontée. Il n’y pas d’excuse pour la couardise et l’inaction. Tout peuple mobilisé, conscient de sa situation, de ses difficultés et de leurs sources est capable de leur faire face et surtout de triompher.

De cette pensée, Thomas Sankara aurait eu du mal à être convaincu qu’il n’y a qu’un unique mode de sélection des représentants du peuple. Sankara aurait dit que nous sommes capables d’esquisser un autre mode réellement à notre portée. Car nous avons assez d’intelligences pour trouver une formule d’élection qui nous conviendrait au mieux. D’ailleurs pourquoi l’organisation d’élections coût-elle si chère au Burkina et généralement en Afrique qu’ailleurs dans le monde proportionnellement à nos ressources ? Pourquoi ça coûte jusqu’à 50 à 70 milliards de CFA les élections ? La réponse directe à cette question serait féroce ! A titre d’illustration et de comparaison forcement terrible, regardons comment un électeur nommé Karim a procédé récemment au Canada pour exercer son droit de vote. Les élections générales se sont tenues ce lundi 19 octobre 2015.

Karim devait voter pour la première fois car il est un nouveau citoyen. Karim ne sera pas dans le pays à la date officielle du scrutin. Le processus électoral a prévu le vote par anticipation pour des cas comme le sien et pour d’autres. Karim n’a pas reçu sa carte d’électeur. Il se rend au bureau de vote le plus proche de chez lui. Il fait la queue devant le bureau de vote. Une des cinq personnes (des retraitées ; ce n’est pas une règle mais c’est courant à cause du vieillissement de la population…) vérifie sur les cartes d’électeurs en papier pour savoir si les personnes qui font la queue sont bien devant le bon bureau de vote selon leurs circonscriptions. Karim signale qu’il n’a pas reçu sa carte d’électeur par la poste. On l’invite à une table à côté. Il montre sa carte d’identité et une facture d’électricité pour que l’on confirme par son adresse qu’il est bien au bon bureau de vote. Il coche 3 cases sur un formulaire et signe pour attester sur l’honneur qu’il a le droit de vote au Canada. Puis, il rejoint sa place dans le rang. Le voici devant la table des autres agents d’élection. Il remet sa déclaration sur l’honneur plus sa carte d’identité. Il reçoit le bulletin de vote replié. Une table à 3 mètres de là sur laquelle se tient un papier cartonné sert d’isoloir. Karim va à l’autre côté de la table, dernière le papier cartonné sont posées des crayons. Il prend un, déplie son bulletin, coche dans la case située devant le nom et le logo de son candidat préféré. Repose le crayon, replie le bulletin et retourne à la table des agents. L’un d’eux récupère le bulletin toujours plié, détache la souche qui surplombe le pli et retourne le bulletin à Karim. Celui-ci peut alors le mettre lui-même dans l’urge qui est posé sur la table. L’urne est un carton recouvert d‘ un ruban adhésif. A sa partie supérieure se trouve une fente et Karim y insère son bulletin. On lui demande de signer sur le registre pour déclarer qu’il ne votera plus. Il signe, reprend sa carte d’identité et sort du bureau de vote. Entre temps, l’agent avait ajouté la souche du bulletin de Karim à un lot qui se trouve dans un carton à côté de lui.

Karim ressort tout heureux mais surpris de ce qu’il vient de vivre. Il n’avait pas de carte d’électeur et pourtant il a voté. Il n’a vu aucun délégué de partis ou de candidats qui surveille les opérations de vote. L’urne est du plus banal des cartons et n’est donc pas transparent. Il n’y a pas de scellé particulier. Il n’a vu que du scotch tout autour. Pour un isoloir, il a déjà vu autre chose. Il a utilisé un crayon, donc effaçable, pour cocher sur le bulletin de vote. Il repart les doigts propres car personne ne lui a parlé d’encre indélébile. Il n’a pas vu un seul ordinateur dans le bureau. Personne n’avait une carte biométrique à la main. Karim se pose la question dont la réponse est féroce : Est-ce parce qu’on a besoin de tout ceux-ci que les élections sont si coûteuses au Burkina Faso ? Pourquoi alors aurait-on besoin de tous ceux-ci ? L’arsenal électoral, si lourd et si sophistiqué ne gonfle-t-il pas inutilement les coûts des élections sous nos tropiques ?

La réponse que Thomas Sankara aurait certainement voulu que l’on formule serait la suivante : Non nous ne sommes pas un peuple de menteurs, ni de voleurs, ni de tricheurs, ni de malhonnêtes ! Non nous ne sommes pas sans honneur ! Ce qui fait qu’il y a une si grande différence entre un bureau de vote à Pama (Burkina) et à Moncton (Canada), ce qui fait que celui de Pama est si cher est qu’il y a des éléments (individus et groupes) très minoritaires dans le peuple dont Pama fait partie, qui sont très malhonnêtes. Ils sont des voleurs, des tricheurs, l’honneur ils ne savent pas ce que c’est ! Ils sont prêts à abuser de la misère matérielle et de l’ignorance de leurs compatriotes les plus vulnérables. On a le choix entre dépenser des milliards pour nous accommoder de leurs vices qui nous entravent, ou décider de les affronter. Si on veut être le peuple de Burkinabè, la nation de dignité, la première option n’en est pas une pour nous. On ne peut pas aimer son peuple et le manipuler et pire trahir l’expression de sa volonté à travers la fraude électorale ou autre. Il reste alors la lutte sans merci.

Soyons clair, il ne s’agit pas d’une question de niveau d’instruction de la population, ni d’un quelconque apprentissage de la démocratie, ni d’une maitrise d’une quelconque haute technologie ou d’un savoir-faire particulier. C’est une simple question d’éthique et de morale. Sommes-nous sans éthique et sans morale ? En sommes-nous incapable ? Sommes-nous moins honnêtes que d’autres ?

Impensable, en tout cas inacceptable ! Comment être fiers de notre Burkindi/Burkindlim/Horoyan/… et en même temps aller quémander de l’aide non pas pour gérer des situations qui nous dépassent, pas non plus pour surmonter nos déficiences technologiques, mais pour essayer de faire face à l’absence d’éthique, de moralité et de bon sens de quelques personnes qui ont épuisé leur capital de Burkindi. Ces dernières ne méritent pas que le peuple brade « ce qu’il y a de plus cher au monde : la dignité et l’honneur ». Car il faut bien se demander quelle perception et quel message ont ceux qui acceptent de nous aider dans cette situation ?

Qu’auraient coûté les élections au Burkina en 2015 si on pouvait voter à Pama comme à Moncton ? La moitié moins chère ? 20, 15, 10 ou 5 milliards de moins ? Qu’est-ce que 5 milliards peuvent apporter de bien au peuple de Pama !

Il importe de préciser que ce qui précède n’est nullement une critique irréfléchie de l’organisation des toutes prochaines élections au Burkina en 2015. Il aurait été assez naïf d’espérer qu’elles puissent être organisées sans les précautions prises au regard de l’abîme morale dans lequel le pays a été plongé depuis plus de deux décennies. La contribution est au contraire une invite à la réflexion sur les possibilités de faire autrement et peut-être avec efficience. Il n’est pas vrai que nous ne sont pas capables de faire preuve collectivement de plus d’éthique et de probité morale. Quelle dignité, Burkindi, peuvent prétendre des tricheurs ?

En ces jours où le monde entier a rendu hommage à Thomas Sankara, le Burkindi incarné, le désormais ancêtre, souhaitons que sa pensée nous inspire et que son audace nous incite à l’action pour « oser inventer l’avenir » pour un peuple de dignité. Nous lui aurons rendu justice.

Moussa SINON

*Nombre d’occurrences du terme « Peuple » dans des discours de Thomas Sankara :
– 27 fois – Discours en direction de la jeunesse, 14 mai 1983 à Bobo-Dioulasso
– 95 fois – Discours d’orientation politique – 2 octobre 1983
– 23 fois – Discours du président Thomas Sankara du 4 août 1985
– 59 fois – Discours du président Thomas Sankara du 4 août 1986

Source : http://lefaso.net

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