CUOMO Anna

Ce travail a été réalisé en 2011 dans le cadre du séminaire « Héros fondateurs et pères de la nation : la fabrication des grands hommes dans l’Afrique contemporaine, le Panafricanisme » au sein du MASTER1 d’anthropologie sociale de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).

La Haute Volta a connu, depuis son indépendance en 1960, beaucoup de renversements et de coups d’Etat, certains soutenus par la population (en 1966 avec Lamizana, 1983 Sankara), d’autres beaucoup moins (1980 Saye Zerbo et 1982 Jean Baptiste Ouedraogo).

Thomas Sankara est né en 1949, militaire, issu d’une famille de classe moyenne, il obtiendra plusieurs bourses qui lui permettront d’aller se former à l’extérieur, notamment à l’académie militaire d’Antsirabé (Madagascar) de 1969 à 1973, période de bouleversements politiques et de révoltes sur l’île. Une fois rentré en Haute Volta, Thomas Sankara fut affecté à Bobo-Dioulasso, Ouagadougou, puis Pô, où il dirigea le centre national d’entraînement commando en 1976.
A cette période, Thomas Sankara commençait à être populaire auprès des militaires qu’il encadrait ; incarnant un certain charisme, beaucoup d’humour, ainsi qu’un profond respect envers l’être humain en général. En effet, pendant sa période d’affectation à Pô, il veillait à ce que les militaires vivent en harmonie avec la population, dans le respect des jeunes filles qu’ils fréquentaient, notamment. De plus, il mit en place des orchestres permettant aux militaires et à la population de se divertir ensemble.

L’objectif de cette réflexion n’est pas de faire une synthèse exhaustive de la vie de Thomas Sankara, mais plutôt de comprendre quels ont été les éléments ou les évènements qui ont contribué à son processus d’héroïsation, en insistant sur l’idée que s a mort n’est pas le point de départ de ce processus, mais bien que cette héroïsation aurait commencé de son vivant.

Cette réflexion mériterait une enquête de terrain de manière à recueillir des témoignages ; cependant, il s’agit bien d’un travail effectué à distance, à partir d’ouvrages et d’articles ainsi que d’entretiens effectués à Paris. Je crois qu’il est important de souligner que ceci correspond donc à une interprétation personnelle du processus d’héroïsation de Thomas Sankara.

Je développerai dans un premier point les évènements qui ont contribué à la popularité grandissante de Sankara avant et pendant la révolution populaire et démocratique, puis j’étudierai l’évolution de l’image de Sankara de sa mort jusqu’à aujourd’hui, en tenant compte du rôle joué par les artistes dans ce processus, en lien avec mon projet de recherche sur les rappeurs à Ouagadougou.

PARTIE I : avant la révolution (1974 – 1983)

Sankara est d’abord devenu populaire au sein de l’armée. Il semblerait, selon Bruno Jaffré[[Auteur de la biographie de Thomas Sankara et des années sankara, voir bibliographie.]], que la guerre menée contre le Mali en 1974 ait participé à sa popularisation. Envoyé au front en tant que sous-lieutenant, il dirige une petite équipe de militaires, rompt les liens avec l’état-major et mène son propre combat, avec les volontés de ne pas tuer de soldats ni de civils maliens. Ayant coupé tout lien avec Ouagadougou, des rumeurs circulent sur sa disparition. C’est pour cette raison qu’on commence à le croire invincible lorsqu’il revient à Ouagadougou. « C’est la première fois que le nom de Thomas Sankara sort vraiment du cercle de sa famille et de ses amis. » (Jaffré 2007 ; 82)

Entre 1974 et 1981, Sankara fait de nombreuses rencontres (notamment Blaise Compaoré), avec qui il discute des problèmes du pays et des solutions à apporter. Il est donc connu dans le milieu de l’armée, également pour sa droiture, sa manière de commander, sa maîtrise de stratégies militaires. Mais il semblerait qu’il se fasse connaître de la population civile urbaine qu’à partir du poste de secrétaire d’Etat à l’information sous Saye Zerbo qu’il finit par accepter le 13 septembre 1981. Il accepte cette mission comme un ordre militaire malgré son désaccord profond avec le pouvoir en place. Il prend son rôle au sérieux en s’attachant à dénoncer la gestion du budget de l’Etat et les dépenses personnelles des gouvernants, ainsi qu’à faire respecter au maximum la liberté de la presse.
Le pays prépare de nombreuses manifestations contre le gouvernement du CMRPN[[Comité Militaire de Redressement pour le Progrès National, parti de Saye Zerbo]], période que Sankara choisit pour démissionner et se rallier à la lutte populaire le 12 avril 1982. Il annonce sa décision lors d’un discours de clôture d’une conférence de ministres africains chargés du cinéma et termine son discours par une phrase désormais bien connue : « il n’y a pas de cinéma sans liberté d’expression et il n’y a pas de liberté d’expression sans liberté tout court… Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! » Ce discours est retransmis en direct à la radio, et en présence du colonel Saye Zerbo. Il renforce la popularité de Sankara en dehors du cercle militaire.
Le 7 novembre 1982, Jean Baptiste Ouedraogo est porté au pouvoir par un coup d’Etat militaire. Sankara et ses compagnons, méfiants face à ce nouveau renversement, participent aux réunions tout en gardant une distance de manière à ne pas être associés au pouvoir en place par la population. Sankara devient cependant 1er ministre le 10 janvier 1983. Bruno Jaffré précise que « les véritables desseins de Thomas Sankara ne sont guère connus que par quelques cercles de proches. Son passage au gouvernement en tant que secrétaire d’Etat à l’Information avait laissé l’image d’un homme courageux, défenseur des libertés et méprisant les fastes du pouvoir, mais il s’était gardé de trop apparaître à la radio ou à l’écran » (Jaffré 2007, 123).

Les premières mesures qu’il prend s’inscrivent dans une réduction des avantages liés à certaines professions : les fonctionnaires, les médecins, notamment. Ce poste va le mener à effectuer des voyages à l’étranger, notamment en Lybie, ce qui lui sera beaucoup reproché. Il commence à se faire connaître au niveau international lors du 7ème sommet des non-alignés à New Dehli du 7 au 12 mars 1983. Il y prononce un discours où il exprime sa vision de ce que doit être le non-alignement, en s’en prenant à la politique des Etats-Unis, d’Israël face au Moyen-Orient et dénonce le régime d’apartheid en Afrique du Sud.

Les dissensions entre le clan de Jean Baptiste Ouedraogo et celui des officiers progressistes représenté par Sankara s’exacerbent, et les différentes manières de concevoir la politique sont montrées au public le jour du premier meeting de Sankara à Ouagadougou. Un discours offensif qui commence par « l’impérialisme tremble, il tremble parce qu’il a peur, il tremble parce qu’ici à Ouagadougou même, nous allons l’enterrer. » Sankara utilise des images populaires, en donnant des noms d’animaux aux « ennemis du peuple », et en provoquant des réactions du public en leur posant des questions. Il sait comment séduire son public, et ce discours le rendra encore plus populaire qu’il ne l’était déjà. Il marque une certaine rupture avec les meetings politiques habituels.

Un évènement va marquer ce processus d’héroïsation : il est arrêté et emprisonné le 17 mai 1983. Harris Memel Fotê[[In MEMEL FOTE H., des ancêtres fondateurs aux Pères de la Nation, introduction à une anthropologie de la démocratie, conférence Marc Bloch, 1991]] distingue plusieurs phases dans le processus d’héroïsation d’un individu, dont l’épreuve de la prison politique : « l’emprisonnement opère une sorte de transsubstantiation de la personnalité et de l’image politique ». Il semble que cette étape ait joué un rôle important puisqu’il est libéré le 29 mai 1983 grâce à des manifestations organisées dans la ville, grâce donc à une certaine pression populaire : « la popularité de Thomas Sankara surtout au sein de la jeunesse dépasse largement le cercle des militants (…), depuis qu’il était devenu 1er ministre, toute la jeunesse urbaine avide d’idéal sentait qu’il se passait enfin quelque chose (…). Ses derniers discours enflammés avaient marqué les esprits, par sa volonté d’en finir avec les magouilles et la corruption. Et puis on tenait là un dirigeant qui n’hésitait pas à s’adresser fermement à la France (…). On en ressentait même une certaine fierté. » (Jaffré 2007 ; 137).

Bruno Jaffré nous fait part également d’une anecdote renforçant particulièrement l’héroïsation de ce personnage : une nuit, pendant qu’il est en prison, il décide de changer son lit de place. Peu de temps après, un soldat tire une rafale là où le lit était au départ. Cette rumeur va s’étendre et contribue à « une image un peu mythique du chef invincible contribuant encore à renforcer sa popularité », selon Jaffré.

PARTIE II : pendant la révolution (4 août 1983- 15 octobre 1987)

Le coup d’Etat du 4 août 1983 qui porte Thomas Sankara à la Présidence n’est pas uniquement militaire : beaucoup de civils ont participé à l’élaboration de chaque étape de cette soirée (coupure d’électricité, surveillance des rues, etc.).C’est donc le début de la RDP (Révolution Démocratique et Populaire). Le lendemain et pendant un mois, la population organise des manifestations de soutien à la révolution. Sankara est désormais devenu très populaire, mais les civils attendent de le juger sur ses actes. Ainsi, ses discours provocateurs et populaires devenus très connus aujourd’hui, sont rapidement mis en pratique par de nombreuses réformes dans des domaines très variés (santé, éducation, environnement, justice, agriculture, …). Il convoque toute la population au travail, combat la corruption en surveillant de très près le budget. Il se fait remarquer pour sa politique internationale, à travers l’expression d’une solidarité avec tous les peuples en lutte, et sa rupture avec la Françafrique et le néocolonialisme. Il prône la création d’un marché africain pour les africain : « faisons en sorte que le marché africain soit le marché des africains. Produire en Afrique, transformer en Afrique, consommer en Afrique. Produisons ce dont nous avons besoin en consommant ce que nous produisons au lieu d’importer (…) ma délégation et moi-même sommes habillés par nos tisserands, nos paysans, il n’y a pas un seul fil qui vienne de l’Europe ou de l’Amérique. Je ne fais pas un défilé de mode, mais je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain, c’est la seule manière de vivre libre et de vivre digne. » (Discours à Addis Abeba, 29 juillet 1987)

Le jour du 1er anniversaire de la révolution démocratique et populaire (4 août 1984), Sankara rebaptise la Haute Volta Burkina Faso, signifiant littéralement « pays des hommes intègres », mélange entre la langue mooré et la langue dioula, les deux principales langues parlées dans le pays. Il donne un nouvel hymne national et un drapeau au pays, et participe donc à la création d’une « identité nationale », redonnant une certaine fierté aux habitants, malgré l’énorme chantier dans lequel se trouve le pays.

« (…) sa popularité a émergé dans ses discours, et chaque fois qu’il sortait en public, il en sortait un peu plus héros. Les gens ont commencé à ressentir une certaine fierté, une clarté que les gens commençaient à ressentir dans le pays, enfin il se passait quelque chose. Les gens voyaient bien que c’était Sankara qui dirigeait tout ce changement. C’était aussi un grand séducteur, il mettait tout le monde dans sa poche Sankara (…).Et chaque fois qu’il revenait de l’extérieur et qu’il faisait une déclaration contre quelqu’un cela plaisait, contre Houphouët Boigny notamment.» [[Extrait d’entretien réalisé avec Bruno Jaffré le 7mars 2011 à Paris.]]

L’action de Sankara pendant ces quatre années a déjà fait l’objet de plusieurs ouvrages et pourrait faire l’objet d’une thèse ; je m’attache seulement ici à faire ressortir les principaux éléments qui ont contribué au processus d’héroïsation de Sankara.

Je crois qu’il est important de s’arrêter sur sa rencontre avec François Mitterrand, et même avant cette rencontre, sur les rapports qu’il entretient avec la France, ex pays colonisateur. Les relations sont en effet tendues depuis l’arrestation de Sankara en mai 1983 car on suspecte l’implication de Guy Penne – à Ouagadougou le même jour- dans cette arrestation. Les 3 et 4 octobre 1983, Sankara décide de participer au sommet France-Afrique de Vittel. Cependant, à la place de Christian Nucci (ministre de la coopération) qui devait le recevoir à l’aéroport, on envoie Guy Penne. Sankara proteste en refusant de se rendre au diner officiel des chefs d’Etats, la presse relate les faits, ce qui fait de Sankara le chef d’Etat le plus remarqué de ce sommet. Le Burkina Faso ne se rendra plus aux sommets France- Afrique jusqu’en 1988 (après l’assassinat de Sankara). Même si l’on ne peut savoir précisément quel impact a eu cet évènement sur la popularité de Sankara au Burkina Faso et en Afrique en général, on peut cependant émettre l’hypothèse que sa popularité a pu s’étendre à une jeunesse militante européenne.

En novembre 1986, François Mitterrand se rend à Ouagadougou, première visite d’un président français depuis 1976. Bruno Jaffré emploie le terme de « joute verbale » pour qualifier l’échange entre les deux hommes. Sankara exprime son opinion sur la politique internationale en « rompant avec les usages de la diplomatie (…) tout ceci se fait publiquement et devant des caméras » (Jaffré 2007 ; 186).

Il s’adresse directement à Mitterrand en le mettant en position d’accusé : « nous n’avons pas compris comment des bandits, comme Jonas Savimbi, des tueurs comme Pieter Botha, ont eu le droit de parcourir la France si belle et si propre. Ils l’ont tâché de leurs mains et de leurs pieds couverts de sang. Et tous ceux qui leur ont permis de poser ces actes en porteront l’entière responsabilité ici et ailleurs, aujourd’hui et toujours. »

Face à cette situation, Bruno Jaffré affirme que « ce moment est devenu l’un des plus célèbres de la vie de Sankara en tant que Président. Pour la première fois et en public, un dirigeant du pré-carré ose critiquer la France et, qui plus est, avec des mots particulièrement durs » (Jaffré 2007 ; 186). En effet, cet évènement représente un élément important du processus d’héroïsation de ce président. La population burkinabè ressent une certaine fierté d’exister sur la scène mondiale, en s’opposant aux relations néocoloniales qu’entretenait le pays avec la France, par le biais de Sankara.

PARTIE III : après la révolution (1987 à aujourd’hui)

Il est important désormais d’étudier l’évolution de ce processus à partir de l’assassinat de Thomas Sankara jusqu’à aujourd’hui. En effet, si « l’héroïsme est lié non pas au résultat de l’entreprise, mais à l’acceptation du risque et de la souffrance, voire de la mort »[[ALBERT J-P., « Du martyr à la star, les métamorphoses des héros nationaux », in ZONABEND F., FABRE D., la fabrique des héros, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 1999.]], il semblerait que la mort de Sankara le 15 octobre 1987 a été vécue comme une incompréhension totale, qui a plongé le pays dans le silence pendant plusieurs années. Le jour du coup d’Etat, Thomas Sankara est sorti les mains en l’air pour se rendre, en disant à ses collaborateurs de ne pas bouger. Cette idée d’affronter et d’accepter la mort est un élément central dans ce processus d’héroïsation.

Carlos Ouedraogo raconte [[Extrait d’un entretien réalisé le 25 février 2011 à Paris. Acteur, conteur et musicien, Carlos Ouedraogo est burkinabé, résident à Paris. Il a écrit une pièce sur Sankara intitulée « Thomas Sankara : la lutte en marche ».]] : « j’étais au lycée, vers 16h on entend des coups de feu encore, c’était en pleine journée. On se posait des questions, si c’était les forces impérialistes de l’extérieur qui attaquaient. Plus tard on entend un communiqué annonçant la dissolution de la révolution signé capitaine Blaise Compaoré. On est tous tombés des nues, les coups de feu ont continué toute la nuit, jusqu’au lendemain matin. Le lendemain il y avait des milliers de gens dans la rue, tous tétanisés, c’est à dire que les burkinabés ont été violentés dans leur conscience, suite à la brutalité de l’acte. Moi j’étais en centre ville et chacun glanait des informations par ci par là, et on a appris que le capitaine Sankara ne vivait plus, qu’il avait été assassiné, personne n’en revenait. La nouvelle a fait le tour, qu’il y avait un lieu où l’on pouvait aller, au cimetière de dagnoen; je suis arrivé là-bas, il y avait des milliers et des milliers de gens en larmes, des femmes et des hommes en larmes. Le temps même s’était arrêté ce jour là. Il faisait un temps vraiment triste, toute la ville était complètement tétanisée, il y avait un vent bizarre qui soufflait sur la ville, c’était la tristesse totale. Et puis, bon, ils ont quand même proclamé leur front populaire. Les années qui ont suivi ont été des années de terreur, il y eu des assassinats, des disparitions, des enlèvements. »

Bruno Jaffré m’explique dans l’entretien qu’« à sa mort, il y a eu black out total, et donc c’est petit à petit, tous les documents qui sont sortis, les films, qui l’ont fait connaître. Les vidéos ont énormément contribué à ce processus [d’héroïsation]. On se rend compte aussi que lorsque l’on discute avec des gens de ma génération, eux-mêmes changent d’avis, en comparant avec ce qu’ils vivent aujourd’hui, et le recul qui a tendance à nous faire oublier les mauvais côtés, disent que c’est un héros, mais ils s’en rendent compte maintenant. C’est un mouvement qui n’est pas venu d’un seul coup. Je pense que toutes les attaques après sa mort ont contribué à ternir son image, on n’avait rien pour contre-attaquer. Et c’est finalement dans une période assez récente, qu’il y a une certaine liberté dans la presse au Burkina, et que les musiciens se sont réappropriés cette histoire. »

Selon les entretiens réalisés, il semblerait donc que les années de terreur instaurées par le régime de Blaise Compaoré ont duré jusqu’à l’assassinat en 1998 du journaliste Norbert Zongo. Au début des années 1990, le gouvernement autorise le multipartisme et l’on voit apparaître des partis sankaristes, mais il semble qu’ils n’aient pas relégué la mémoire de Sankara et il y a peu d’informations sur leur contribution à ce processus d’héroïsation. « Il a y eu un accélérateur effectivement le 13 décembre 1998 avec l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. On voit une corrélation entre la mort de Sankara et celle du journaliste puisque cela va partir de plus belle. Il y a eu comme une répétition macabre donc tout ça c’était trop dans la conscience de ce peuple qui a été violenté depuis 1987. Ça en était trop. » [[Extrait de l’entretien effectué avec Carlos Ouedraogo.]]

A la suite de cet assassinat, de nombreuses manifestations éclatent et une crise politique s’en suit. Le régime en place est affaiblit et en prend conscience, il instaure donc une plus grande liberté de parole de manière à rester au pouvoir. Thomas Sankara est même proclamé héros national en 1999 par Blaise Compaoré, son ancien camarade révolutionnaire président depuis 1987. « Au niveau de ce que j’entends par liberté d’expression, je pourrais dire qu’elle existe mieux au Burkina que dans certains pays qui se prétendent « droits de l’hommiste » ou qui donnent des leçons. Pour moi c’est une technique classique en politique, parce que c’est machiavélique, cynique. Je veux dire par là que la démocratie peut se caricaturer par cette expression qui est « cause toujours », et l’autocratie ou la dictature peut se caricaturer par « ferme ta gueule ». Voilà un peu. Donc du coup, au Burkina, Blaise Compaoré a compris ça il y a très longtemps : il faut laisser les gens parler, les chiens aboient la caravane passe, c’est un peu ça. Donc des vérités se disaient, les gens appelaient dans les émissions radios, disaient des choses, mais c’était un moyen pour Blaise de dire « regardez je suis bien un démocrate ». Mais tout ça est très cynique. » [[idem]]

C’est également à cette époque que le mouvement hip-hop se développe au Burkina Faso, les rappeurs se réapproprient l’histoire de Sankara et en font un modèle, un héros, un martyr. Dans beaucoup de chansons (et pas seulement dans le rap), son nom est cité. Les artistes burkinabés ne sont pas les seuls à redorer l’image de Sankara que l’on avait essayé de ternir après sa mort ; en effet, beaucoup d’artistes africains érigent Sankara en héros (comme Didier Awadi notamment, membre du groupe de rap PBS, pionnier au Sénégal, ayant consacré plusieurs chansons au capitaine Sankara et ayant appelé son propre studio d’enregistrement à Dakar « studio Sankara »).

Dans les années 2000, on voit donc apparaître un regain d’intérêt à la révolution menée par Sankara de 1983 à 1987. Les discours sont aujourd’hui disponibles sur internet, des films ont été réalisés, des artistes l’évoque dans leurs chansons (Faso Kombat, SamsK le Jah, Smockey, Awadi, Alpha blondy, …), pièces de théâtre (Carlos Ouedraogo), ou spectacles de danse (Serge Aimé Coulibaly). La nouvelle génération n’ayant pas connue cette période se réapproprie donc cette histoire et participe pleinement à ce processus d’héroïsation, ne retenant que les aspects les plus marquants et donc héroïques de l’attitude et de la politique de Thomas Sankara. Beaucoup d’anecdotes sont racontées a posteriori, ce qui renforce donc l’image d’un capitaine proche du peuple, avec beaucoup d’humour et très sympathique : « il y avait le charisme de Sankara, qui aujourd’hui explose, qui existait pour les gens qui le connaissaient, il savait dire ce qu’il pensait, mais il savait faire beaucoup de choses avec son sourire. Je pense qu’il mettait les journalistes et les femmes en particulier dans sa poche. Mais ce n’est pas la presse pendant la révolution qui le soutenait. Mais c’est a posteriori que les gens ont raconté un certain nombre d’anecdotes montrant les qualités personnelles de Sankara. Et on peut dire que j’ai participé à ce processus puisque je raconte beaucoup d’anecdotes dans mon livre, et le fait que ce soit écrit dans un livre leur donne du poids. »[[Extrait de l’entretien réalisé avec Bruno Jaffré]]

Jean-Pierre Albert[[ ALBERT J-P., « Du martyr à la star, les métamorphoses des héros nationaux », », in ZONABEND F., FABRE D., la fabrique des héros, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 1999]] livre dans son article les caractéristiques récurrentes d’un héros. Il m’a semblé intéressant d’en citer quelques unes ici, qui sont à mettre directement en lien avec Thomas Sankara. L’auteur nous explique qu’en situation de crise, on assiste à un renforcement de l’idée d’identité nationale, et qu’un peuple traversant une crise se tourne généralement vers les héros de son passé et redore leurs mémoires. C’est ce que nous confirme Bruno Jaffré dans l’entretien : « je pense que c’est vraiment un phénomène récent accentué par les insuffisances du pouvoir actuel, et on n’a pas d’expériences comme celles là depuis, sur ce continent. Le bilan de la politique de Sankara n’est pas contestable puisqu’il y a des chiffres, ce qui est important. » Jean Pierre Albert affirme également que le héros est par nécessité un semblable, impliquant une profonde humilité et une proximité. Il fait passer l’intérêt collectif avant son intérêt individuel et fait son devoir « avec une exceptionnalité liée à une définition plus exigeante de ce devoir lui-même ». En effet, lorsque l’on se rend au Burkina Faso aujourd’hui, on peut constater que l’on parle de Sankara en ces termes : quelqu’un qui s’est sacrifié pour son pays, qui a redonné de la fierté aux burkinabés et qui a montré que l’Afrique pouvait sortir de cette situation néocoloniale.

Pour revenir aux évènements marquants qui ont contribué au processus d’héroïsation de Sankara, il est important de citer le vingtième anniversaire de sa mort, le 15 octobre 2007. Une caravane nommée « caravane Thom Sank » constituée d’une vingtaine d’artistes et de juristes a parcouru 7 pays sur trois continents différents (partant de Mexico le 8 septembre pour arriver à Ouagadougou le 15 octobre). Mariam Sankara, veuve du président, est revenue à Ouagadougou pour commémorer cet anniversaire, après 20 ans d’exil au Gabon et en France. Elle est acclamée par une foule à l’aéroport qui la suit jusqu’à son domicile. « Je pense que ce qui s’est passé à Ouagadougou en octobre 2007 a été très important, il s’est passé quelque chose dans ce pays, dans le fait que les gens sont sortis pour le dire. » [[Extrait de l’entretien réalisé avec Bruno Jaffré]]. Cet évènement est considéré comme marquant puisque c’était la première fois que la population commémorait la mort de Sankara de manière aussi importante. On peut constater aujourd’hui que la simple invocation de nom du Sankara dans des concerts, des meetings provoquent une forte réaction positive du public.

Thomas Sankara était donc un président très populaire, connu des militaires et des civils urbains avant sa prise de pouvoir le 4 août 1983. Sa mort a entraîné une longue période de silence, la population ne sachant comment réagir à ce qu’il se passait. L’affaiblissement du pouvoir de Blaise Compaoré suite à la crise politique due à l’assassinat de Norbert Zongo a donc marqué une rupture, dans la mesure où une certaine liberté d’expression est acceptée. L’image de Sankara est désormais très répandue au Burkina Faso, dans tout l’Afrique et même au-delà. Il est presque devenu un mythe, certains burkinabés me disant souvent « cela nous paraît tellement loin, on dirait que ce n’était qu’un rêve ». Certains le surnomment aujourd’hui le « Che africain ».

Pour en revenir aux artistes, il me semble important de rapporter le discours du rappeur burkinabé Smockey lors de la cérémonie des Kora 2010, où il a été élu meilleur artiste hip-hop du continent africain. Il déclare, devant le public et le président Blaise Compaoré : « Je dédie cette victoire à l’heure du bilan des indépendances. Je dédie cette victoire à tous ceux qui se sont battus, à tous ces grands combattants, Lumumba, Thomas Sankara, Kwamé Nkrumah, et j’espère de tout mon cœur que nos dirigeants actuels ne fouleront pas au pied cet héritage qu’ils nous ont laissé ». Cette déclaration provocante a renforcé la popularité de Smockey, beaucoup de jeunes burkinabés me racontant cette histoire avec une grande fierté. On ne peut donc qu’affirmer que la mémoire de Sankara vit toujours, et qu’elle est reléguée par la nouvelle génération (avec les artistes mais pas exclusivement) qui renforce l’image de héros du personnage.

En conclusion, nous pouvons nous demander si cette héroïsation de Sankara n’est pas bénéfique au pouvoir en place, qui accepte d’ériger Sankara en héros, ce qui lui permet d’effacer les circonstances de sa mort et de ne pas s’expliquer sur le complot international dont il a été victime. Autrement dit, cette héroïsation entraînerait une sorte de mythification : chacun interprète à sa manière l’histoire de Sankara, et la transmet, mais le danger est d’oublier de revendiquer une mise en lumière sur ce complot et cet assassinat afin de lui rendre justice et de connaître la vérité. Mais cela est-il possible tant que Blaise Compaoré est encore président ?

BIBLIOGRAPHIE

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Burkina Faso, les années Sankara, de la révolution à la rectification, Paris, l’Harmattan, 1989.
Biographie de Thomas Sankara, la patrie ou la mort…, Paris, l’Harmattan, 2007.

MEMEL FOTE H., des ancêtres fondateurs aux Pères de la Nation, introduction à une anthropologie de la démocratie, conférence Marc Bloch, 1991.

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SAWADOGO A. Y., Le président Thomas Sankara Chef de la révolution Burkinabé : 1983 -1987 portraits, Paris, l’Harmattan, 2001.

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