Dans ce témoignage, à l’occasion du 12e anniversaire du décès de Norbert Zongo, Amadou Diallo passe en revue l’oeuvre du journaliste, tout en insistant sur la facette d’écrivain.

Douze (12) ans après la disparition tragique de Norbert Zongo, il convient de rendre un hommage très appuyé à ce digne fils d’Afrique et du Burkina, ce journaliste et écrivain intrépide, talentueux, probe et intègre en campant, comme il le traduisait si bien dans sa vie, dans son comportement et avec sa plume, le genre de journalistes et d’écrivains dont l’Afrique et le Burkina ont grand besoin. C’est, à notre avis, le meilleur hommage que l’on puisse lui rendre aujourd’hui dans un Burkina Faso en panne morale et spirituelle ; dans un pays où les populations dans leur grande majorité payent durement le prix de la compromission des intellectuels opportunistes de service, des opposants de circonstance, des politiciens véreux et enfin de tous les indifférents et égoïstes. Aujourd’hui, les peuples africains et burkinabè ont grand besoin de journalistes et d’écrivains. Mais, tout le problème est de savoir de quels journalistes et écrivains ils ont réellement besoin et ce qu’ils devraient écrire en leur nom ?

Etre journaliste ou écrivain

Nous appellerons journalistes ou écrivains tous ceux qui se font chroniqueurs d’évènements importants et significatifs ou qui en dégagent les enseignements. Mais, tous ceux qui écrivent ne tombent pas obligatoirement dans cette catégorie. Ici, il ne faut retenir que ceux qui témoignent et qui lèguent à la postérité pourvu qu’ils s’adressent à notre intelligence, éclairent notre vie et nous montrent le chemin du progrès et de la prospérité. Le journaliste ou l’écrivain n’exerce pas seulement un métier, il le vit et celui-ci est sa religion. Il croit en ce qu’il écrit et prend garde de n’écrire que ce en quoi il croit et ressent pleinement. Il ne recherche que l’expression de la vérité et la livre sans craindre personne hormis l’erreur, l’injustice et sa propre conscience. Sa plume inspire et guide l’humanité. Ce journaliste ou cet écrivain-là est d’ordinaire d’un courage qui confine à la témérité. Il ne considère que la vérité et n’hésite pas à prendre des positions qui feraient fuir bien d’autres. Le véritable journaliste ou écrivain ne ménage aucun effort pour libérer les autres et rapporter la vérité qu’il en soit puni de prison ou de mort. L’Afrique et le Burkina Faso ont plus que toute autre région du monde besoin de ce genre de journalistes et d’écrivains. Mais, quel constat pouvons-nous faire aujourd’hui concernant ces professions sur notre continent et plus particulièrement dans notre pays ?

Commerciaux, scribes et professionnels

Ils sont devenus nombreux ces journalistes commerciaux qui n’écrivent que pour mettre du beurre sur leur pain. Ils sont prêts à écrire n’importe quoi, pourvu que cela leur ouvre des débouchés et leur gonfle l’escarcelle, sans se soucier du préjudice causé à la société ou à la dignité de l’individu, d’un peuple, ni des mensonges que cela peut impliquer. D’autres, que l’on peut qualifier de journalistes ou d’écrivains du dimanche, ne s’occupent que du présent, de l’occasion et leur œuvre ne dure pas. Elle relève de la corbeille à papiers. Dans d’obscurs recoins, ils n’écrivent que pour la galerie et les perce-oreilles. Ils ont fermé les yeux à toute vérité et n’éprouvent que haine pour leurs semblables. Sans forme ni acuité, sans sincérité ni objectivité, leurs écrits s’éteignent avec leur subjectivité. Et enfin, nous avons les professionnels qui ne cherchent à nuire à personne, qui n’écrivent pas nécessairement pour la gloire ou l’argent, mais par sentiment de leur devoir envers la nation, leur peuple et toute l’humanité. C’est de ceux-là dont nous avons réellement besoin.

Payés en monnaie de singe

Le journaliste et l’écrivain authentiques sont souvent payés en monnaie de singe dans l’immédiateté. Ils souffrent souvent d’injustices et de privations pour tout le bien qu’ils essayent de rendre à l’humanité. Quant aux journalistes et écrivains commerciaux, on les paye bien, mais seulement au cours du jour. Cependant, l’histoire a amplement démontré que les journalistes et écrivains qui auront subi mille épreuves leur vie durant, se verront récompenser par leur position au sein du peuple et cela pour l’éternité. Des exemples historiques et contemporains foisonnent dans le monde et en Afrique d’écrivains et de journalistes victimes de leurs œuvres et écrits. Ainsi, l’un des plus grands écrivains et hommes de lettres du monde, Dante Alighieri, fut exilé de Florence en 1302 en raison de ses opinions. Et le plus érudit des écrivains italiens dût mener, dix-neuf ans durant, une existence vagabonde jusqu’à sa mort à Ravenne en 1321. Il traduira son amertume de façon émouvante en ces termes : « Depuis que les citoyens de la plus belle et plus réputée fille de Rome, Florence, ont pris plaisir à me chasser de son doux sein … et de toutes les régions auxquelles s’étend leur langue, je navigue sans voiles, en vérité ballotté de part en part par le vent sec de la pauvreté. » Sa grande valeur fut reconnue après sa mort et son œuvre est considérée de nos jours comme un des monuments les plus surprenants de l’esprit humain. Le grand poète grec Homère, l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, dût également souffrir de la faim et du mépris. Cependant, à sa mort, sept villes où il avait jadis mendié se targuèrent de lui avoir donné naissance. Plus près de nous, un grand écrivain comme Mongo Béti ne fut porté au Panthéon des hommes de culture illustres dans son propre pays qu’avec sa mort. Des journalistes de la qualité et de la trempe de Norbert Zongo et Pius NJawé ont souffert le martyr jusqu’au sacrifice suprême pour avoir voulu travailler honnêtement et défendre la vérité. Ils ont tous fini par triompher de ceux qui voulaient les réduire. Les journalistes et les écrivains africains n’échapperont pas à ces procès et à ces tribulations. C’est pourquoi ils doivent être courageux, prudents et ne pas abuser de leurs libertés. Ils doivent plutôt partager leurs souffrances avec leurs peuples et veiller à être objectifs, constructifs et patriotes dans tout ce qu’ils entreprennent.

Ecrire : une si noble tâche

Ecrire est une si noble tâche que l’écrivain ou le journaliste africain ne doit pas se laisser aller à sacrifier sa plume à la poursuite d’un vain monde car ce serait un monde sans lui. Le patrimoine historique, social et culturel de nos pays et de l’humanité, les réalisations et les pensées de nos hommes d’Etat, de nos religieux, de nos philosophes, de nos hommes de culture, etc., n’auraient pu passer à la postérité sans leurs efforts constants et leur génie, leurs souffrances et leurs privations. En effet, la plume fixe les évènements présents ou passés les plus furtifs et les préserve de l’oubli. Elle a le pouvoir de les empêcher de sombrer dans la mémoire des hommes. Cela est extrêmement important pour nous autres africains dont l’histoire se perd dans la nuit des temps. Quelle image les générations futures pourraient-elles avoir de nous, si nous ne tenions nos propres chroniques et que nous nous en déchargions sur des étrangers comme un certain Jean Guion dont les vues sont souvent plus que suspectes. En dépit des difficultés qu’ils rencontrent, le destin des journalistes et des écrivains authentiques est des plus glorieux. Leurs mémoires seront vénérées car ils auront remporté la victoire sur l’obscurantisme et le mensonge et légué leur héritage à leurs nations et à leurs peuples.

Norbert, ce grand journaliste et écrivain

C’est d’abord en se conformant et en respectant ces principes de probité, d’humilité et de sagesse, et ensuite, en vivant intensément et concrètement selon les canons éthiques de la noble profession qu’il avait embrassée, que Norbert Zongo, cet irremplaçable journaliste, cet incomparable écrivain a su transmettre à son peuple, notamment à sa fraction jeune, son goût, non seulement pour la justice et l’équité, mais aussi, son aversion pour la compromission et la résignation. Et le bon peuple lui en est définitivement reconnaissant car il a fait sien et intériorisé ce vieil adage qui dit qu’en mourrant, les écrivains ne cessent pas de vivre. En effet, Norbert Zongo est mort assassiné et brûlé mais il n’a pas cessé pour autant de vivre dans les cœurs et dans la conscience de nombreuses personnes à travers le monde entier. Son sacrifice a fait de lui un martyr définitivement logé, en bonne place, dans la mémoire collective et affective du peuple burkinabè et au-delà, des peuples d’Afrique et du monde. Jamais une douleur et une souffrance aussi profondes et aussi terribles n’avaient envahi et tétanisé notre peuple jusque dans ses entrailles avec cette perte cruelle.

L’esprit de Norbert

Norbert n’est pas mort car des hommes comme lui ne meurent jamais. En effet, douze ans après l’abominable crime, sa mémoire est toujours vivace dans nos cœurs et dans nos esprits. Il continue toujours de vivre parmi nous. On le devine juché dans les hautes branches des arbres ou assis sous les caïlcédrats et les manguiers longeant les rues et les chemins de nos villes et campagnes. Son esprit fréquente les salles de rédaction de tout le pays en se faufilant discrètement d’un poste à l’autre. Il plane régulièrement sur les cours des établissements scolaires ainsi que dans les amphithéâtres et dans les salles de classe des écoles. Pendant l’hivernage, il aime titiller les paysans en furetant et voltigeant continuellement dans les champs. Les ouvriers des usines et des manufactures le côtoient souvent, le soir, quand sonnent les sirènes pour la descente. Certaines nuits de pleine lune, on le surprend, méditant à l’entrée des vestibules de certaines concessions de Sourgou, d’Issouka ou de Paalogho. Quand les vents blancs de l’harmattan commencent à se déchaîner vers la fin de l’année, certains bergers et paysans aperçoivent régulièrement sa vieille et robuste 4 x 4 passer furtivement et disparaître soudainement derrière un gros nuage de poussière, sur la route de Sapouy. Les nuits de ses “faiseurs” et de leurs commanditaires sont aussi hantées par sa grande silhouette, légèrement voûtée, qui les visite régulièrement. Ceux-ci n’arrivent plus à dormir, ni même à fermer un seul œil, car un autre, celui d’Abel poursuivant Caïn, les observe et les fixe intensément, continuellement et avec ténacité. La lumière finira par triompher des ténèbres et le passé finira par rattraper le présent car “le passé est radioactif”.

Amadou DIALLO E-mail : [email protected]

Source  : http://www.lepays.bf

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