Nous publions ci-dessous plusieurs articles sur le dirigeant comorien Ali Sohili, afin de le faire découvrir. C’est après un hommage à Thomas Sankara que nous avons créer cette page. Un comorien présent ayant affirmé haut et fort que les Comores avaient aussi connu leur Thomas Sankara et qu’il était malheureusement peu connus.
Nous avons choisi plusieurs articles d’autres différentes n’expriment pas toute la même opinion, afin de permettre à chacun une première approche en espérant que ceux qui veulent chercheront surtout à approfondir par eux-même. En lisant ces textes nous trouvons en effet quelques similitudes avec Thomas Sankara. A commencer par ce titre d’un des articles publiés plus tôt : « Le président qui est venu trop tôt« , une phrase très couramment prononcée lorsqu’on évoque Thomas Sankara.

La rédaction

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Discours de Ali SOILIH sur l’admission des Comores à l’ONU



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Ali SOILIH (1937-1978)

Toutes les nations du monde ont connu, au cours de leur histoire, des hommes et des femmes qui ont donné leur vie pour la gloire de leurs peuples et pour le triomphe d’un idéal souvent incompris.

Ali SOILIH est né le 7 janvier 1937 à Majunga (Madagascar), Sa mère est originaire de la ville de Chouani et son père est originaire de la ville de Ntsoudjini. Il fait ses études à Madagascar jusqu’à seconde. En 21 ans , il réussit un concours d’entrée dans le lycée agricole d’Ambatobé (Madagascar).Une fois obtenu son diplôme, il revient aux Comores et travaille dans l’agriculture pendant deux ans .Il obtient après un stage en France pour le Bureau du développement de la Production Agricole ( BDPA). Après se stage dans l’Etablissement d’Enseignement d’Agriculture Tropicale de Nogent ( Val-de-Marne),il suit un stage de l’Institut d’Etude du Développement Economique et Social ( IEDES ) .Revenu aux Comores, il est nommé Directeur de la société de Développement Economique des Comores ( SODEC ).En Août 1967, il est élu député . Saïd Ibrahim lui nommé ministre de l’Equipement et du Tourisme en septembre 1970 .Il prend le pouvoir de 1975 à 1978 par un coup d’Etat .En mai 1978 , Bob Denard et ses mercenaires renversent Ali Soilih , et mettent en place Ahmed Abdallah au pouvoir .Il est abattu quelques jours après sans doute par un des hommes de Bob Denard.

Ali Soilih reste pour longtemps la référence du peuple comorien dans son combat pour l’émancipation de la citoyenneté au service d’un pays qui veut prendre son destin en main. Cependant si l’homme incarnait le pays, cela veut dire qu’il fut à la fois responsable d’un pouvoir pratique de justice sociale et d’un bouleversement inattendue et brutal de toute une société. Il est difficile d’expliquer aux générations nouvelles, et surtout en ces moments tragiques que traverse notre pays, que leur pays a une dignité acquise, un avenir promoteur et des citoyens dynamiques et innovateurs.

Pourtant le président Ail Soilih savait le dire et le démontrer au point de donner sa vie pour donner un sens à celle de ses compatriotes.
Il nous a aidé à prendre conscience que nos atouts sont si exceptionnels que nous pouvons combattre et modifier l’ordre établi par des mécanismes cohérents d’appropriation des outils adaptés à nos ambitions collectives et à notre environnement.

UNE RÉPUBLIQUE LAIQUE ET SOCIALE

Nous attendons toujours que nos chercheurs, nos scientifiques, nos historiens, nos sociologues et nos journalistes nous offrent la possibilité d’apprécier à juste titre ce qui peut être retenu par la mémoire collective de la période 1975-1978. Mais en attendant le temps de la relecture, nous savons déjà qu’Ali Soilih s’est fait distinguer par la volonté farouche d’obliger les Comoriens à savoir compter d’abord sur eux-mêmes et à négocier les interdépendances nécessaires à leur évolution vers un système de développement global à l’échelle humaine. Le fondateur de la République laïque et sociale des Comores croyait très fort et savait partager se conviction que cette volonté ne pouvait pas être opérationnelle que lorsqu’il y aurait mobilisation de la population. Il fallait donc promouvoir et réaliser une politique d’autosuffisance alimentaire, d’éducation appropriée, de santé pour tous et de plein emploi. Ah Soilih croyait également qu’une telle politique ne pouvait pas être, seulement, l’affaire d’une élite aussi compétente soit-elle, et qu’il s’agissait de faire participer les différentes catégories sociales dans un cadre pratique et maîtrisable qui est la décentralisation.

La démarche déstructuration-restructuration qu’il a initiée consistait à bâtir une nouvelle nation ou les efforts de tous les acteurs de la société seraient harmonisés par une administration légère, efficace et appropriée à nos atouts et contraintes.

UNE REFERENCE HISTORIQUE COMORIENNE

Dans tous les cas, les résultats obtenus dans les secteurs de l’agriculture (cultures par vocation pédologique, mise en place des structures d’encadrement, d’écoulement, de transformation, de conservation et de crédit), de l’éducation (écoles de bases, collèges ruraux, enseignements secondaire par filière et en alternances, enseignement supérieur professionnel), de la santé ( des dispensaires locaux, pharmacies villageoises, hôpitaux., formation), de l’administration ( refonte de la fonction publique, recyclage des agents de l’état , mise en place des moudiria) et de la diplomatie (reconnaissance de la nation comorienne par le monde entier, adhésion dans les organismes internationaux, application de la coopération Sud-Sud, non-alignement positif, mobilisation de l’opinion internationale sur la libéralisation de l’île comorienne de Maoré) constituent aujourd’hui la référence historique à laquelle le peuple comorien s’accorde à reconnaître comme sien. Pour cela je considère, comme une grande partie de nos compatriotes, que Ali Soilihi constitue la personnalité qui a marqué le plus le siècle comorien qui s’achève.

L’erreur fatale qu’a commis Ali Soilih c’était justement le fait d’obliger les Comoriens à se prendre en charge. Il avait surestimé la volonté populaire et les capacités d’appropriation d’un peuple qui venait de découvrir son identité et qui, jusque là, ignorait qu’il pouvait piloter son destin.

Il apparaît que le moment est venu de reconnaître l‘héritage que la révolution Soilihiste a laissé aux Comoriens Elle doit être écrite et lue. En effet, beaucoup parmi nous considèrent que le projet soilihiste se justifie aujourd’hui plus hier. Le sens des responsabilités oblige à faire la part des choses et reconnaître les erreurs commises pour ne plus les répéter et apprécier les acquis pour mieux les développer.

Mais ne nous trompons plus, la stratégie soilihiste ne peut être appliquée qu’à travers un mouvement fédératif clairement engagé à se battre pour la souveraineté du peuple, l’intégrité territoriale et le développement du pays en intégrant les limites de l’époque et les chances du devenir.

ALI SOILIH est un Monument de l’histoire Comorienne Que l’on soit d’accord avec l’homme et ses actions ou pas il continue de faire couler beaucoup d’encre, voici quelques contributions, et quelques ouvrages

Source : http://www.comores-online.com/mwezinet/histoire/soilihi.htm

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Ali Soilihi : Un président venu 30 ans trop tôt GROS PLAN d’ALI SOILIHI

Comment le « recalé » du lycée Galiéni est devenu le chef suprême d’un pouvoir dont l’œuvre reste encore aujourd’hui inégalée.

Ali Soilihi a t-il défriché lui-même le chemin qui l’a conduit au pouvoir ou a-t-il seulement su, mieux que tous les autres, saisir les opportunités qui se présentaient ? 28 ans après la disparition du “Mongozi” (le chef), ses fidèles les plus proches n’ont pas encore résolu cette énigme. Ce qui maintient le mythe. Seule certitude partagée aujourd’hui par la génération qui l’a côtoyé, “Ali Soilihi n’a jamais rien fait au hasard. Il avait toujours une idée derrière la tête » admet Saïd Islam, le gouverneur de la Révolution soilihiste à Ngazidja. Plus qu’une idée, c’est un plan dont il a emporté avec lui le secret. N’avait-il d’ailleurs pas annoncé dans un de ses discours que rien ne sert de combattre lorsque le chef est pris ? Une manière de dire peut-être que son œuvre se terminerait avec lui, le seul à l’avoir planifié et donc à pouvoir l’exécuter. N’en déplaise à ceux qui prétendent être ses héritiers. De là à croire au destin tout tracé de « l’enfant prodige » comme l’a soutenu sa mère en apprenant l’assassinat de son fils, il n’y a qu’un pas que beaucoup se sont résignés à franchir, faute de pouvoir fournir d’autres explications.

Pour Abdérémane Sidi, le directeur de cabinet d’Ali Soilihi durant les trois années du régime, le « Mongozi » était incontestablement en « avance sur son temps ». Il avait une culture qui forçait l’estime de sa génération. Une connaissance générale, doublée d’une culture politique au-dessus du commun. Dans le contexte colonial des années 50, où le savoir était un privilège, l’entrée d’Ali Soilihi au lycée Galiéni, parmi les fils de l’aristocratie locale et des parvenus de l’administration, était une anomalie que seules ses qualités intellectuelles exceptionnelles pouvaient justifier. Ali Soilihi ne pouvait donc être qu’un génie, un surdoué doté par dessus tout d’un talent d’agitateur confirmé.

Ses classes à Galiéni ne suffisent pas à gommer l’handicap de ne pas faire partie de la bonne extraction sociale. Sa réussite sociale et son ouverture d’esprit non plus. Pourtant Ali Soilihi forçait l’admiration de sa génération. « Il était le seul à fréquenter sans complexes les wazungus. » Son mariage avec la fille d’un grand notable sans le consentement des parents de celle-ci défraya la chronique, se rappelle un proche. Le profil parfait pour intriguer le pouvoir en place. « Il faut faire attention à ce garçon » aurait confié Saïd Mohamed Cheikh, le président du Conseil du gouvernement de l’époque. Faut-il voir dans cette mise en garde un quelconque lien avec cette sombre histoire du télégramme anonyme annonçant au jeune lycéen de 4ème le décès de sa mère en plein milieu d’année scolaire ? N’empêche que l’auteur de ce canular de mauvais goût a réussi à pousser Ali Soilihi à interrompre ses études au lycée Galiéni. Il n’en sortira pas affaibli. Bien au contraire, il réalise son rêve de se convertir dans l’agriculture, la voie royale pour pénétrer les masses populaires.

A 18 ans, le « recalé » du lycée intègre la vie professionnelle et se passionne pour l’agriculture aux Comores, avec un intérêt particulier pour la vocation des sols. Il n’a aucun mal à trouver sa place au sein de l’administration et devient le premier cadre « indigène » dans ce secteur. Ali Soilihi creuse progressivement le sillon qui le rapproche du monde paysan, qu’il réussit à organiser en coopératives agricoles. Après une première mutuelle de producteurs de coprah, puis une deuxième dans la vanille, le jeune technicien agricole parfait sa connaissance du pays et expérimente des nouvelles cultures qui assoient sa popularité dans les campagnes.
De ce contact avec le terrain et le peuple, Ali Soilihi construit sans doute sa trajectoire vers le pouvoir. Une économie fondée sur l’autosuffisance alimentaire, une organisation politique puisant sa force dans les masses populaires contre les forces rétrogrades qui sont, à ses yeux, la bourgeoisie et l’aristocratie.

Mais si Ali Soilihi ne cachait pas son aversion pour les « waka pvema » (la bourgeoisie), il n’hésita pas pour autant à se mettre à leur service. Député à l’Assemblée territoriale, il accède au poste de ministre de l’Agriculture dans le gouvernement du président Saïd Mohamed Cheikh, son principal adversaire. En 1972, il est à la tête du ministère de l’Equipement sous Saïd Ibrahim. Cette décision prise contre vents et marées, provoqua la colère des deux principaux partis siégeant à la Chambre des députés qui s’unissent sous la bannière de « Udzima » pour renverser le président Saïd Ibrahim.

Si le Prince a perdu le trône, le ministre à l’origine de la fronde parvint à ses fins : contraindre les « partis de la bourgeoisie à s’unir pour permettre la formation à l’opposé d’un parti tourné vers le peuple ». Rien n’est le fruit du hasard. Face à l’Udzima organisé autour du président Ahmed Abdallah, Ali Soilihi anime le Front National Uni (FNU) regroupant tous les partis « progressistes » favorables à l’indépendance contre les partis « de la bourgeoisie « . Une configuration bipolaire qui a servi de tremplin à Ali Soilihi dans sa marche vers la Révolution.

Repères

“Il imposait ses idées. Mais en fait ce n’étaient pas ses idées : c’étaient les nôtres.”

– 6 juillet 1975. Déclaration unilatérale de l’Indépendance des Comores par Ahmed Abdallah.
– 3 août 1975. Coup d’Etat de l’opposition emmenée par Ali Soilihi.
– Janvier 1976. Soilihi devient président.
– 12 avril 1977. Dissolution de l’administration.
– 20 juin 1977. Exécution publique de Sulé Bwana, jugé coupable de deux meurtres.
– 17 mars 1978. L’armée tue neuf personnes à Iconi.
– 13 mai 1978. Soilihi est renversé par Abdallah et les mercenaires.
– 29 mai 1978. Soilihi est tué d’une balle dans le dos.

Une nouvelle administration. Soilihi a divisé les Comores en 4 wilaya, qui correspondaient aux îles, dirigées chacune par un muhafidh. Chaque wilaya comprenait 3 bavu dirigés par les liwali. Le pays devait enfin être découpé en 55 mudiria, la circonscription de base de l’Etat révolutionnaire.

Il faut faire attention à ce garçon” S.M. Cheikh

La manière forte selon soilihi

Violence et rapidité faisaient partie de ses armes. Elles l’ont finalement trahi.
Dictateur, Ali Soilihi ? Adepte de la manière forte, il portait à bouts de bras le tout jeune Etat comorien et concentrait les pouvoirs entre ses propres mains. Décidé à bousculer la population « pour son bien », il favorisait le débat interne mais n’admettait pas de contre-pouvoir. Sa détermination à aller jusqu’au bout quelles que soient les oppositions rencontrées est sans doute à l’origine des dérives du régime, mais aussi de son efficacité.

« A l’époque, on ne disait pas « dictateur » mais « révolutionnaire » « , souligne Dini Nassur. « C‘était une période de guerre des blocs. C’est sûr que s’il procédait comme ça aujourd’hui… Maintenant on connaît les vertus de la démocratie… mais dans le contexte de l’époque, je ne peux pas dire que c’était vraiment une erreur qu’il n’y ait pas de liberté démocratique et de libéralisme. Pour lui, c’était le développement qui ferait naître la démocratie. » « Il pratiquait une sorte de despotisme éclairé« , décrit de son côté Mohamed Dossar.

-Plus que l’absence de démocratie, ce sont la violence et les excès de la révolution qui ont rendu le régime impopulaire. Villageois enfermés dans des citernes, notables humiliés, arrestations arbitraires, bastonnades… Les Comités de base et commandos Moissi ont multiplié les exactions. « On savait que des choses allaient mal », raconte aujourd’hui le président de l’Assemblée de l’Union, Saïd Dhoiffir, qui était alors coordinateur du Comité national populaire. « On en parlait de temps en temps au président. Il nous répondait qu’il allait essayer d’y remédier mais que les commandos étaient peu instruits, qu’ils se retrouvaient avec des responsabilités comme tombées du ciel, et qu’ils avaient du mal à trouver un juste milieu. Et puis, on avait l’impression que pour lui, ça faisait partie de la révolution. Et nous n’arrivions pas à contrôler les comités de base. »

Les groupes de jeunes qui imposaient leur loi ont laissé des souvenirs amers dans les villages. « J’ai été mis en prison quelques temps car je n’étais pas d’accord avec le coup d’Etat« , raconte Ali M’sa, de N’tsudjini, le village du père d’Ali Soilihi. « Les petits comités faisaient ce qu’ils voulaient dans le village. C’était n’importe quoi, l’anarchie. Je me réfugiais dans mon champs de bananes et je ne rentrais que la nuit. Si on se plaignait au président le comité pouvait se venger. Alors les gens ont fermé leur bouche. »

L’opinion sera surtout choquée par l’affaire d’Iconi, où les soldats de Moroni, venus au secours du Comité local, ont ouvert brusquement le feu, tué neuf personnes et fait 142 blessés.

Les violences étaient physiques mais également verbales, puisque Ali Soilihi désignait des « ennemis » à combattre dans le cadre de la « lutte anti-féodale » : notables, fonctionnaires, « charlatans »…

Au-delà des dérapages, Ali Soilihi ne reculait devant aucune provocation pour imposer ses décisions. Créer une pénurie de riz pour habituer les Comoriens au maïs produit sur place ; brûler ou enterrer la viande sous les yeux des villageois pour les obliger à l’acheter… « L’esprit était de terroriser un peu pour amener les gens à penser qu’il n’y avait pas d’autre solution que de changer de comportement« , raconte Salim Djabir. “Avant, les hommes brillaient par la paresse « , sourit Dini Nassur. « Soilihi a dit aux jeunes : sortez-les des mosquées. On les a bousculés un peu. »

La révolution était-elle possible sans violence ? Selon Dini Nassur, « la répression était un mal nécessaire. On ne peut pas contrôler la révolution. Pour transformer la société, il fallait qu’elle soit secouée. » Pas pour Mohamed Dossar : « Il y a eu beaucoup de violence inutile, qui n’était pas en rapport avec ce que l’on demandait aux gens. Ça a eu des effets pervers : ça a monté contre nous des gens qui auraient du être de notre côté. On s’est fait trop d’ennemis en même temps. »

Sans compter que la cadence des bouleversements a vite essoufflé la population. « Ali Soilihi s’est attaqué à trop de choses en même temps« , reconnaît Youssouf Saïd. « C’est normal qu’il y ait eu des mécontentements”.

Pourquoi tant de précipitation ? « Parce qu’il s’était rendu compte qu’il était condamné, parce qu’il touchait les intérêts de la France. Il voulait transmettre à d’autres ce qu’il voulait faire« , affirme Youssouf Saïd. « Je ne crois pas qu’il était sûr de sa chute« , indique au contraire Salim Djabir. « Ali Soilihi sentait derrière lui une force réelle. La force des jeunes, du pouvoir, et celle des pays de gauche qui le soutenaient. Il fallait en profiter pour ne pas donner le temps aux réactionnaires de réagir. Il avait raison : Abdallah, Kalfane (de grands commerçants, ndlr), la France travaillaient à sa chute. Il pensait que s’il arrivait à réaliser des choses, à terminer les mudiria, il y aurait une autodéfense de la part du peuple. Aux Seychelles, qui ont appliqué le même modèle administratif qu’Ali Soilihi et ont reçu son aide militaire, les mercenaires ont été refoulés par la population. Il avait une vision juste des choses : il fallait aller vite. Mais le pays et les gens n’étaient pas prêts. »

A la poursuite du « point de non retour », lancé dans une course contre la montre et contre ses ennemis, Ali Soilihi était coincé entre ce besoin d’aller vite et la lenteur d’évolution des sociétés humaines. Il a perdu contre la montre… mais le temps a tendance à lui donner raison. Des Comoriens malmenés pendant la révolution se demandent si « on n’a pas besoin d’être secoués pour se bouger ». « Franchement », interroge Dini Nassur, « est-ce qu’il vaut mieux le Pnud, qui attend que les gens veuillent bien se former, ou bien Soilihi, qui leur a dit : « Excusez-moi mais maintenant, il faut vous alphabétiser ! »  »

Autre époque, autres méthodes : « On n’est plus en 1975. Toute réforme demandera beaucoup de temps, de communication, de tact pour remporter l’adhésion populaire« , souligne Youssouf Saïd. Soilihi se préoccupait plus des résultats que de l’adhésion populaire. Les Comoriens en ont payé le prix, mais ils ont vu leur pays transformé en trois petites années. Et ils en parlent encore.

Visionnaire incompris

On le prenait pour un fou, on le tient maintenant pour sage. Trente ans après, sa vision des Comores tient toujours la route.

A Ndzuani, en juillet. Des hommes observent un portrait de Soilihi… et dissertent sur sa politique.

« On n’a pas compris ce qu’il voulait faire. Maintenant, on regrette.  » Le commentaire est devenu banal : nombreux sont les Comoriens qui se mordent les doigts d’avoir dansé à la chute d’Ali Soilihi. « Beaucoup de gens se rendent compte qu’il y avait alors un projet de société et une mobilisation autour de ce projet« , constate ainsi Mohamed Dossar, ancien membre du Comité national populaire, actuellement Directeur national de l’environnement. « Maintenant, le projet, c’est ce que la Banque mondiale veut faire... »

Des relations internationales aux repas du Comorien moyen, en passant par l’organisation administrative, le contenu des programmes scolaires ou le prêche du vendredi… Ali Soilihi avait une vision globale des Comores, qu’il avait transformées en un vaste chantier. Sa conception du développement et de la justice tenait compte de tous les aspects de la vie sociale, économique, politique, administrative, culturelle et religieuse. Et s’il lui est arrivé de se tromper, la plupart de ses analyses s’avèrent, trente ans après son accession au pouvoir, toujours pertinentes. Des problématiques aujourd’hui cruciales pour les Comores, telles que le coût et l’efficacité de la fonction publique ou les risques séparatistes, étaient au centre de ses préoccupations.
« L’analyse qu’il avait fait de la société comorienne reste d’actualité« , estime Youssouf Saïd, lui aussi ancien membre du Comité national révolutionnaire, à présent vice-président de l’Assemblée de l’Union des Comores. « Aujourd’hui encore nous souffrons de déséquilibres économiques, géographiques, sociaux. Il cherchait à créer des équilibres, à changer la nature de nos échanges avec l’extérieur et à multiplier les échanges internes… »

Brutale et impopulaire, la dissolution de la fonction publique eut le mérite de tenir compte des réalités du pays. « Il voulait faire une fonction publique réduite mais de qualité, avec des techniciens« , indique Mohamed Dossar.

« Il n’y avait que trois grands ministères : extérieur, intérieur, et un qui s’occupait de la finance et de la planification. Et ça fonctionnait. Ahmed Abdallah, lui (président des Comores de 1978 à 1989, ndlr), a réouvert les portes de la fonction publique et quelques années plus tard la Banque mondiale est intervenue pour dire qu’on ne pouvait pas continuer comme ça. » Ali Soilihi dénonçait une fonction publique budgétivore et peu efficace héritée de la colonisation. La question n’est toujours pas résolue. « On paie 80% des recettes de l’Etat pour pas grand chose, puisque les fonctionnaires, mal rémunérés, ne sont pas motivés« , analyse M. Dossar.
La réforme de l’enseignement s’attaquait elle aussi à des problèmes qui se posent de nos jours. « Ali Soilihi a fait appel à des experts belges et canadiens pour élaborer un système adapté aux réalités locales« , explique Dini Nassur, ministre de l’agriculture de l’île autonome de Ngazidja et ancien membre du Comité national. L’école primaire devait intégrer des travaux manuels, préparant les enfants à suivre une formation professionnelle en alternance et à passer un Bac technique, puis éventuellement à poursuivre une formation à l’extérieur. L’objectif était simple : à tout moment, l’élève devait être capable, s’il quittait l’école, de s’insérer professionnellement et d’être utile à la société. « Ces orientations sont toujours valables« , estime Youssouf Saïd. « Aujourd’hui, le Comorien qui sort du Bac n’a aucune place dans la société. Il faut développer l’enseignement professionnel. » « Est-ce qu’au bout de 30 ans on n’aurait pas pu arriver à consolider la formation de techniciens capables de stimuler le développement local ?« , s’interroge M. Dossar.

Autre thème phare du régime : la décentralisation administrative et économique, qui devait être matérialisée par les mudiria. Ces blocs de bâtiments devaient couvrir chacun les besoins de 3.000 à 6.000 habitants et rassembler tous les services publics de base : état-civil, justice, répression des fraudes, santé, éducation… Les mudiria devaient aussi jouer le rôle de pôles de développement, avec notamment des fermes modèles et la présence d’animateurs agricoles. Touché de plein fouet par la sécession de Maoré, le président estimait que la décentralisation constituait « l’antidote » aux volontés séparatistes, explique Dini Nassur. « Il disait que si le type de Niumakele a sa mudiria avec tout ce qu’il faut, il n’écoutera pas les séparatistes. » Ali Soilihi avait conscience que l’unité de l’archipel -ou du moins de ses trois îles indépendantes- était fragile… ce qui, après la tentative de séparation de Ndzuani en 1997, renforce son image de visionnaire. Réagissant à la remarque d’un leader des Jeunesses révolutionnaires -« je me sens anjouanais avant de me sentir comorien« -, il aurait prononcé une mise en garde contre « le danger pour l’Union nationale« , qui « viendra de Ndzuani« … Son attitude à l’égard des îles, et notamment de Mwali, montrait en tout cas un réel souci de ne délaisser aucune portion du territoire. « On a joué un rôle dans tout ce qui se faisait, du moins au début et au milieu du régime« , raconte Salim Djabir, secrétaire régional mohélien du Pasoco avant la révolution, nommé muhafir (gouverneur) de Mwali, puis liwali (responsable de district) à Mutsamudu. « Jusqu’alors (durant l’autonomie interne, entre 1945 et 1975, ndlr), Maoré et Mwali étaient négligées pour des raisons électorales. Mais Ali Soilihi voulait un développement harmonieux et responsable de tout le pays. Ce n’était pas seulement Mwali. Iconi, le Nyumakélé… toutes les régions étaient impliquées. Il n’y avait pas de parent pauvre, c’était l’esprit même du changement. Les mudiria, c’était la vraie décentralisation. La responsabilisation de toutes les régions de façon égalitaire. Et puis il fallait convaincre les Mahorais... »

Au niveau international, « Ali Soilihi a été l’un des premiers à mettre en application la coopération sud/sud« , estime Dini Nassur. « Il a refusé l’aide des Américains et des Russes. Il a accepté l’assistance technique que proposaient le Canada et la Belgique à condition qu’elles soient limitées dans le temps. Surtout, les Africains sont venus et la Chine a apporté une aide ciblée. »

La coopération avec la Chine est d’ailleurs l’un des seuls acquis dont Ahmed Abdallah ne se soit pas débarrassé précipitamment. « Tout ce qu’Ali Soilihi avait fait, il fallait faire le contraire« , regrette Dini Nassur. « Je n’ai pas compris la démarche d’Abdallah« , complète Mohamed Dossar. « Ali Soilihi avait pris sur lui toutes les décisions impopulaires. Abdallah n’avait qu’à partir sur ces bases là. Mais non, on a jeté ce qui était bon avec ce qui était mauvais. Ça va même jusqu’à l’absurde : Soilihi avait introduit des briques en pierre stabilisée pour les annexes de mudiria. Les bâtiments n’ont pas eu le temps d’être couverts mais ils tiennent encore debout. Dans les années 80, les moules ont été vendus à Maoré pour son programme d’habitat social. » Ces mêmes briques sont aujourd’hui réutilisées, notamment à Mwali.
Si le pays demeure marqué par l’expérience soilihiste, il n’a réussi qu’à en tirer un parti limité. Les excès du régime ont servi de prétexte pour effacer ses réalisations. « La France a eu une révolution bien plus sanglante, mais elle a su en tirer ses forces« , constate Dini Nassur. « Pourquoi nous a-t-elle aidés à bannir la nôtre ? »

Père fondateur

Soilihi a fait naître l’Etat comorien, en a construit les routes…

Il a aussi marqué les consciences.

Les efforts pour effacer les traces de son passage n’ont que partiellement réussi : Ali Soilihi n’a pas laissé que l’utilisation des citernes comme prisons en guise d’héritage. « Il a tracé toutes les routes, pas seulement entre les villages mais aussi vers les lieux de production. Il a aussi développé les moyens de transport, notamment maritimes« , rappelle Dini Nassur. Les mudiria n’ont pas joué le rôle qui leur était dévolu mais abritent des établissements scolaires primaires et secondaires. Les Comores doivent aussi au président la scolarisation massive des filles comme des garçons : c’est Soilihi qui a décidé de ne plus limiter le nombre d’élèves admis en 6e. Le développement des cultures maraîchères -avec notamment l’introduction d’oignons produits sur place- est le fruit de son travail, avant et pendant sa présidence.
Surtout, Soilihi est le père de l’Etat comorien et de sa reconnaissance internationale, qu’il a légués malgré lui à Ahmed Abdallah et ses successeurs. A l’extérieur, il a obtenu la reconnaissance de l’indépendance des quatre îles de l’archipel par l’Organisation des Nations Unies (Onu), l’adhésion à l’Organisation de l’Union Africaine (OUA, devenu UA), et a noué des liens avec les pays musulmans qui ont débouché sur une adhésion à la Ligue Arabe. Il a porté la question mahoraise sur la scène mondiale et réussi à faire condamner l’attitude française par la plupart des pays. Il a enfin su jongler avec la diplomatie pour obtenir des aides et des prêts sans renoncer à la souveraineté des Comores. La coopération avec la Chine, qu’il a initiée, se poursuit encore. A l’intérieur, il a tout simplement fait face à une indépendance non préparée et au départ brutal de l’assistance technique française. « Soilihi a réussi le pari de maintenir le pays à bout de bras« , souligne Mohamed Dossar. « Il fallait faire face à des urgences importantes telles que l’approvisionnement… mais il n’y a pas eu de famine, on n’a pas sombré dans le chaos. » Lors des deux catastrophes qui ont marqué sa présidence, le massacre de Mahajunga et l’éruption du Karthala, le jeune Etat a tant bien que mal assumé son rôle.

Ali Soilihi a enfin marqué les consciences. « Il a montré aux Comoriens qu’ils n’étaient pas seuls sur terre« , affirme Dini Nassur. « Il leur a fait prendre conscience de certaines injustices et a fait naître un sentiment nationaliste« , pense Saïd Oiffir. « Il a sorti la jeunesse de son trou et ouvert son esprit au développement« , juge Ali M’sa. La révolution, les discours du président, les craintes mais aussi les espoirs qu’il a suscités ont laissé des traces dans les esprits. A l’heure où « Un autre monde est possible » est devenu un slogan international -celui des altermondialistes-, beaucoup se retrouvent encore dans les idées soilihistes. A défaut, souvent, de les appliquer.

L.G.

Source : http://mirontsyahcrm.skyrock.com/2330456117-Ali-Soilihi-Un-president-venu-30-ans-trop-tot.html

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Contribution à l’évaluation de Ali Swalihi Mtsashiwa (ASM)

par Idriss MOHAMED 29 mai 2004

Le débat autour d’ASM est essentiel puisqu’il s’agit de l’Histoire du pays. Malheureusement il est entaché par les insultes. Certains se cachent derrière des pseudo et se permettent tous les excès, à croire qu’ils sont incapables de débattre sans s’insulter grossièrement. Quand un pseudo insulte un pseudo, cela n’a aucun sens. Le seul impact est de rabaisser le forum, d’éloigner les gens qui aurait aimé échanger avec d’autres sur des tas de questions ou se servir de Habari comme moyen d’expression sur la scène nationale où le droit à la parole est accaparé par ceux qui disposent du pouvoir.

Je crois qu’il faut dépassionner le débat, chercher à établir la vérité des faits historiques et à apprendre de l’expérience du pays. Je me dois de verser dans les débats mes souvenirs épars puisque j’ai un peu vécu cette période.

ASM a été Chef de l’Etat comorien, il n’est plus. Nous lui devons donc respect et nous avons le devoir de tirer parti de son expérience.

ASM était-il marxiste ? Je ne le crois pas. Son parcours me paraît relativement clair.

1) A son retour au pays après ses études, il dirigeait une institution agricole. Il a été à l’origine des premières mutuelles agricoles qui ont produit le concept de MRANDA, le nom de son futur mouvement.

2) A la fin des années 60 (1960), Said Mohamed Cheikh qui voulait s’opposer aux « Jaunes » de Ndzuwani, (des intellectuels de cette île qui s’opposaient à son pouvoir) a rassemblé les « intellectuels  » de Ngazidja pour composer l’Assemblée territoriale. C’est alors que surgirent sur la scène politique nationale les ASM, Taki, Muzawar, etc.

3) A la mort de Cheikh en 1970, le prince Said Ibrahim accéda à la Présidence du Conseil de Gouvernement. ASM s’affirma comme son bras droit et occupa des postes ministériels.

4) En 1973, le mouvement vers l’indépendance se heurta au Prince et à ASM. Le slogan de ces derniers : « SANS INDEPENDANCE ECONOMIQUE PAS D’INDEPENDANCE POLITIQUE » alors que les partisans de l’indépendance (alors MOLINACO, PASOCO, ASEC ) soutenaient exactement le contraire.

5) Le processus vers l’indépendance devenant irrésistible, la France changea son fusil d’épaule, ce qui se traduit par l’unité Vert-Blanc, le renversement de Prince remplacé par Ahmed Abdallah et le slogan « Indépendance dans l’amitié et la collaboration avec la France ». Le prince avec ses amis constituèrent le groupe UMMA, ASM rassembla les siens autour du MRANDA et on vit apparaître sur la scène nationale le mouvement UMMA-MRANDA, dans l’opposition au coté du PASOCO, du PEC (scission au sein du PASOCO des anciens MOLINACO). UMMA-MRANDA se signala par son dynamisme, et ses « coups de main » qui revêtait un caractère terroriste. Les plus vieux se rappelleront certains épisodes comme lors de la grève du lycée en 1973 qui a failli dégénérer en guerre civile. Une branche du PASOCO, le PEC-MOLINACO, une fraction des blancs s’unirent dans un Front National Uni qui devint le fer de lance de l’opposition à Ahmed Abdallah réclamant l’indépendance du pays. C’est à partir de cette période que les discours d’ASM, dont l’éloquence fascinait les foules, dériva vers la « révolution » et prit parfois un coloriage marxiste. Bien sûr pour le combattre, il fut taxé de maoïsme, etc., une tactique coutumière de l’Unité, parti des verts-blancs.

6) Le coup d’état du 3 août 1978. Manifestement, ce fut la punition d’Ahmed Abdallah : déclaration de l’indépendance et position ferme alors sur la question de Mayotte. Cela est patent. Les Comores étaient encore administrés par la France, les forces françaises (légionnaires, gendarmes, etc.) étaient là. ASM avait au moins un feu vert par la France pour s’emparer du pouvoir sinon il n’aurait pas tenu une demi-journée. 6-1 1er coup d’état, un précédent fâcheux comme l’avenir le montra 6-2 Bob Denard est appelé à la rescousse pour déloger Ahmed Abdallah, autre précédent fâcheux comme l’avenir le montra

7) ASM a manifestement été le jouet de la France. Le coup du 3 août était double, car dimanche 4 août, Marcel Henry et Bamana ont dispersé l’administration « comorienne » de Mayotte et installé la leur, et ils ont commencé à vider l’île de tous ceux qui étaient pour l’unité du pays. La promesse d’une solution de la question maoraise s’annonçait mal. Je me rappelle d’une discussion houleuse que j’ai eue personnellement avec Ali Toihir (Kéké) et le Docteur Turqui à Nanterre début septembre 1975, lorsqu’ils étaient venus à Paris négocier avec la France, ils m’assuraient que la question maoraise serait réglée autour d’un verre et que mon extrémisme de « communiste » était infantile alors que je les traitais de « vendus » et de « naïfs ». Quand ASM s’en est rendu compte, il s’est insurgé et rompit progressivement avec la France. Ce que, soit dit en passant, nous, (alors ASEC) n’avions pas vraiment cru et se trouve à la base des fautes que nous avons commises alors dans l’appréciation du régime ASM à partir de l’année 1976.

8) Ayant rompu avec la France, ASM s’affirma comme un vrai patriote, subventionna les produits de première nécessité pour soutenir les plus pauvres, mit au point son programme autour des Moudrias qui constituaient les briques d’un nouvel Etat proche des citoyens en même temps que des unités économiques qui permettaient une politique d’édification économique. Il accorda un grand intérêt à l’édification nationale : langue, culture, etc. La répression terrible abattue sur la population l’a perdu. Isolé des siens, il fut une proie facile pour son ex ami Bob Denard. Il y a beaucoup à dire sur sa personnalité, son style de direction de l’état, etc. Dans le document de son dernier congrès, le FD s’est auto critiqué sur nos orientations de cette période.

Au total à mon avis, il y eut 2 ASM. Avant décembre 1975 et après, suppôt de la France et opposé à la France. Il faut lui rendre justice, apprécier ses cotés forts : son dynamisme dans le combat politique, sa connaissance de la culture nationale qui mélangée à ses talents d’orateurs en ont fait un tribun hors pair, son sens de la dignité nationale qui l’a amené à oser se révolter contre le colonialisme français. On ne peut taire ses cotés faibles qui viennent de ses origines politiques, de son adhésion formelle tardive à la révolution qui l’ont mené à la répression contre le peuple, (aucun « en-haut-de-en-haut » n’a été tué à cette époque alors que du coté des simples gens on en compte des dizaines), l’extrémisme de certains « comités » revanchards contre les abus des verts, etc.

Paix à son (ASM) âme. Cet après midi « HAOULI » à Chouani, sa ville natale. J’espère pouvoir y assister.

Le HAOULI à Chouani a bien eu lieu et j’y ai assisté. Il y avait foule bien sûr, c’était surtout les gens du village, quelques fidèles d’ASM et des exceptions comme moi. Noter la présence de Caambi El Yachourty qui a pris la parole et loué sous des applaudissements nourris, la clairvoyance de Mongozi. De façon générale des discours dithyrambiques ont été servis à un public qui n’en attendait pas moins, une ambiance digne des meetings électoraux classiques de chez nous.

Idriss MOHAMED 31 mai 2004

Source : http://www.comores-online.com/mwezinet/histoire/soilihiste.htmIdriss

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Ali Soilih ou les limites de la lucidité

Par Ismael Ibouroi – Article paru dans le journal Alwatwan du 5 Aout 2005

Le coup d’Etat du 3 août 75 est resté trente ans après, une énigme, un point aveugle pour les citoyens comoriens et pour les historiens à venir, une tâche intellectuelle qu’il est de leur devoir d’assumer s’ils veulent donner à leur peuple les moyens politiques d’agir et de maîtriser les événements. Ce travail d’élucidation de la conjoncture conflictuelle , confuse qui va de72 à 75 , n’ayant pas été opéré, le passage éclair, dramatique d’Ali Soilih au pouvoir est devenu seulement un mythe qui hante les esprits, une vedette politique que le petit peuple écoute à longueur de journée , dans l’attente d’un messie qui ne sera jamais au rendez vous de leurs espoirs. Il nous faut donc tenter d’éclairer pour nous ici et maintenant , le télescopage incroyable de trois événements majeurs en ce mois de Juin – Juillet 75 : une déclaration unilatérale d’indépendance, un coup d’Etat , la sécession de l’île de Mayotte…et dix ans de domination mercenaire sans partage. C’est beaucoup , c’est même trop, pour un petit peuple coincé dans un petit archipel , loin de tout .Cela explique peut être l’atonie politique de ces trente dernières années. Les comoriens sont devenus au bout du compte , un peuple sonné , hagard , dépossédé, incapable d’arrêter par lui même sa descente aux enfers . Il faudrait prendre chacun de ces événements et l’expliquer en lui même mais les dimensions de cet article ne le permettent pas .72-75, constitue un nœud , un point d’articulation majeur. Toute l’évolution ultérieure des Comores avec sa violence , ses soubresauts, ses espoirs déçus et ses graves injustices trouve ici leur terreau qu’il faut creuser, si l’on veut comprendre ces trente ans d’histoire carnavalesque . Nous avons pris nonobstant la décision théorique et politique de focaliser l’attention sur le coup d’Etat du 3 août et surtout et avant tout de rompre avec l’apologie commémorative du grand révolutionnaire ou l’anathème qui l’excommunie en le vouant aux gémonies. Nous choisissons pour notre part, en toute modestie, une approche analytique et critique qui préserve à la fois l’honnêteté et la vérité. Les origines de grande famille féodale , la formation intellectuelle ainsi que l’activité politique et militante d’Ali Soilihi sont des faits très connus dans le pays . Mais quelles sont les raisons qui ont poussé des gens aussi intelligents et patriotes à faire le coup du 3 Août ? Etaient- ils conscients qu’en agissant ainsi ils compromettaient l’audace de l’indépendance et allaient engager les Comores dans une spirale sans fin ? Il est étonnant qu’un homme aussi intelligent et honnête qu’ Ali soilihi n’ait pas voulu s’expliquer sur les mobiles profonds de son acte. Trois hypothèses peuvent toutefois être retenues :

1- La conviction des leaders groupés au sein du FNU exprimée dans un texte rendu public, que les accords de Juin 73 remettaient le pays aux mains de la féodalité terrienne et commerçante et précipitaient le retrait de Mayotte.(1)

2- La conviction qu’à la mort de Cheikh , c’est le prince Said Ibrahim qui devenait son successeur naturel et légitime. La dette du révolutionnaire vis à vis du Prince, son parrain en politique aura une influence considérable.

3- Un contexte géo-politique marqué par la guerre froide et les divisons Est -Ouest qui pèsera lourdement sur les choix des dirigeants du tiers monde. C’est ainsi que dans la région , la Tanzanie , le Mozambique , Madagascar et les Seychelles basculeront dans des régimes étrangement socialistes avec d’incroyables variations et en tout cas rangés dans un camp contre l’autre et totalement orientés dans ce que François Furet appelle l’illusion communiste.

Lorsqu’en 1975 les députés de l’assemblée nationale ont pris la décision historique inédite de rompre avec la colonisation par une déclaration unilatérale d’indépendance , Ali Soilihi alors député ainsi que les princes Said Ibrahim et Jaffar se trouvaient absents des Comores. Personne ne saura la nature des discussions qu’ils ont eues , les personnalités rencontrées et leur influence . On peut imaginer la colère , la frustration sinon la déception ressenties que des acteurs politiques aussi importants aient été en quelque sorte mystifiés, doublés et qu’ils soient mis à l’écart du plus grand rendez vous de l’histoire des Comores .Mon idée est donc que le coup d’Etat du 3 Août est une revanche d’Ali Soilih pour écarter Abdallah et mettre en selle son parrain , le charismatique Prince et sous son parapluie attendre son heure. Pure calcul tactique et machiavélique. La question du choix du régime et singulièrement de l’option révolutionnaire n’était pas le projet politique explicite du 3 Août. La révolution sera un choix après coup. Les grands discours qui enflammeront les foules commenceront après 75. La question de la révolution , son contenu théorique, ses conditions de réalisation, son personnel seront explicités au fur et à mesure , au coup par coup et au gré des circonstances. C’est pourquoi je ne crois pas qu’Ali Soilih avait un véritable projet politique, une réflexion théorique élaborée sur la nature du socialisme , ses conditions de réalisation et de manière spécifique son introduction par le haut, dans un petit pays agraire, sans aucune industrialisation et cela en 75 après les ravages qui étaient déjà largement connus en Afrique. On est d’ailleurs étonné de cette bévue, de l’absence de lucidité critique , de distance théorique sur la voie suivie , le silence sur ses méfaits , ses injustices, la privation des libertés publiques, en somme la transformation de ces socialismes tropicalisés en dictature politique. La mort inattendue du Prince Said Ibrahim fin 75 sonnera comme un coup de tonnerre. Cette mort va bouleverser l’organigramme d’Ali Soilih , son agenda , le rythme de mise en œuvre de ses projets . Elle l’aura privé d’un appui capital dont il aurait pendant un certain temps besoin pour faire face aux résistances des comoriens et particulièrement les féodalités coutumières, politico-religieuses installées à la grande Comores .

Début Janvier 76 Ali est totalement seul. Pris de cours il doit remanier son projet dans le sens de la radicalisation , seule alternative pour que les événements n’aient pas raison sur lui. C’est ainsi qu’il devint Chef de l’Etat en ce mois de Janvier 76 et commence immédiatement à dérouler son plan .La mort du Prince , le socialisme dans un pays agraire, sans industrie et attardé , le caractère minoritaire de son régime, ces trois contradictions vont marquer profondément cette courte et tragique présidence. Elles expliquent sans doute l’intelligence aigüe des circonstances , la paranoïa croissante , la délation généralisée et surtout elles caractérisent le style volontariste , effréné de l’homme et l’accélération des mesures qu’il prenait .

Comme tous les régimes qui portent les germes du totalitarisme, la volonté de faire table rase, d’un retour à l’an zéro en créant partout l’amnésie collective :  » Citoyens , nous étions fixé une période transitoire de cinq semaines c’est à dire de trente cinq jours depuis l’abolition de la fonction publique , ce grand legs du colonialisme français, handicap important dans la vie des travailleurs comoriens  » (2). Suivra un acte symbolique de grande portée culturelle, c’est l’incendie des archives nationales et d’autres moins glorieux, les arrestations massives et arbitraires pour des coups d’Etats qui au fil du temps seront pour la plupart imaginaires. Nous ne passerons pas sous silence des réformes économiques , l’accès du plus grand nombre à l’enseignement de base et notamment les femmes massivement alphabétisées et qui accèdent à des responsabilités mais ces acquis seront vite occultés parce que ce socialisme là, manquant singulièrement de cadres, va se rabattre sur un personnel de plus en plus jeune, non averti. Le projet socialiste porté par un groupuscule minoritaire , le parti mranda , version gauchiste de l’umma, n’ayant aucune base populaire mais obligé de chercher des alliés de fortune, ce projet était condamné à l’échec. La fuite en avant théorique et pratique était donc fixé à l’avance : -volonté d’éduquer, d’éradiquer jusque dans les détails les préjugés, les atavismes ancrés dans la mémoire collective que les sorciers et les marabouts exploitent souvent. Le Politique, le Mongozi, maître des foules, était toujours convaincu que ce sont les autres qui ne comprennent pas sans jamais se remettre en cause soi même, se demander s’il n’était pas en train de se fourvoyer lui même sur toute la ligne avec de vieilles recettes théoriques . Dans le même temps, les écoles étaient fermées afin de faire de la société à la fois une école sans murs et des prisons chargées de prisonniers bien gardés par les commandos.

– Conviction d’un marxisme européocentriste que la culture comorienne est dans son fondement incompatible avec le progrès par la révolution et qu’il fallait à tout prix la réformer de manière radicale. La volonté de faire table rase était intimement liée à la nature irréversible du projet révolutionnaire. Ali Soilih parlait de « point de non retour « , de pays mûr pour la révolution ‘, ,qui a les moyens de concrétiser les quatre révolutions », de nation démocratique  »….. Mensonge , délire verbal ou démagogie.. ? Et si c’était seulement le romantisme révolutionnaire que sécrétait la guerre froide ?

– Et surtout sa vision politique relevait d’une lecture binaire , réductrice et manichéiste de la dialectique marxiste dont les effets politiques vont être catastrophiques. Nous voulons pour preuve citer la fameuse phrase qui résume l’essentiel de la  »philosophie politique  » d’Ali soilihi : « Le responsable qui a la conviction sans faille que son seul juge c’est l’Histoire et qui sait aussi que deux leaders qui ne s’accordent pas sur la voie de la révolution ne peuvent avoir raison tous les deux à la fois , il y en a un qui peut avoir raison, l’autre doit s’écarter. Deux hommes ne peuvent avoir raison en même temps …. La politique révolutionnaire ne fonctionne pas comme ça. Celui qui a raison a raison sur toute la ligne, celui qui a tort a tort de bout en bout , il doit s’écarter » (3 ). Ce texte qu’il faudrait expliquer dans les détails à cause de sa densité révèle des aspects importants de la pensée politique d’Ali soilihi , la croyance que l’histoire dans son processus immanent garde un sens qui se révèlera un jour aux hommes afin de séparer le vrai du faux , ce qui met en arrière plan la volonté des hommes, la part contingente et imprévisible de la liberté des citoyens. Et surtout l’idée qu’il n’y a qu’une seule vérité, qu’un seul individu peut détenir en un moment donné, ce qui conduit l’autre à se soumettre ou à être écarté. Cette conception est le propre de la pensée unique, d’une pensée de l’exclusion. Or, toute la réflexion sur le fonctionnement des sociétés humaines montre que ce n’est pas le monisme d’un seul point de vue mais le pluralisme des opinions qui fait la valeur des communautés humaines et permet leur progrès. Seul ce pluralisme politique fonde la dignité des citoyens et le respect des droits de l’autre homme. C’est très étonnant de la part d’un marxiste de ne pas reconnaître dans le processus dialectique l’élaboration collective de la vérité. Un grand homme politique disait un jour que sur dix erreurs en politique , il y en a neuf qui consistent à croire encore vrai ce qui a cessé de l’être.

Donc, l’analyse critique du régime qui est sorti du coup d’Etat du coup du 3 Août doit selon nous , au delà de l’estime ou du rejet de la personne, reposer sur deux éléments centraux dans la pensée d’Ali soilih .C’est d’abord un ensemble d’erreurs d’appréciation théorique sur les contraintes objectives et les conditions de possibilité d’introduction du socialisme dans un pays insulaire, agraire et musulman . Et ensuite, la conviction politique qu’une minorité très déterminée peut changer radicalement les fondements économiques et culturels d’une société .Mais cela a été l’air du temps. Même un mouvement aussi important que celui des étudiants comoriens en France braqué sur la division en 3 mondes, version chinoise de la guerre froide, continuait malgré les démentis de l’expérience à vénérer les vieux totems maléfiques de la révolution prolétarienne, les Polpot et les Enver Hoxha , écoutait Radio Tirana et lisait Pékin Information… Les qualités d’homme du Mongozi ne sont pas en cause ici .Elles sont indéniables. Il suffit de se rappeler comment il a su gérer deux des dossiers très difficiles de son régime : le départ de l’assistance française et l’évacuation de 17OOO comoriens après les assassinats de Majunga .Nous retiendrons aussi comme des acquis définitifs solides la vertu de l’homme qui repose sur la rénovation de la langue et du discours politique et bien sûr une éthique rigoureuse face au bien public qui s’interdit tout enrichissement personnel , bannissant loin de sa personne toute forme de corruption. De Gaulle disait que le chef est toujours seul en face du mauvais destin. En 1975, l’idée de révolution était loin d’être mûre pour le Mongozi. .Elle s’est imposée comme nécessité politique sous la pression des circonstances difficiles qu’il devait affronter ou disparaître. La Guerre froide et les révolutions déclarées partout comme la seule voie du tiers monde pour rattraper son immense retard ont rendu le discours révolutionnaire acceptable et la violation des droits de l’homme tolérables, trouvant des émules partout. Dans ce contexte global de déni démocratique , Ali Soilih allait expérimenter à son tour sa petite théorie du socialisme tropicalisé , transformant les Comores en laboratoire idéologique et son peuple en instrument au service d’un idéal très lointain qu’il ne comprenait pas.

Finalement ce n’est pas seulement l’élan d’Ali Soilih qui a été brisé par un assassinat lâche et inexcusable mais aussi et surtout l’élan des Comores démocratiques et rassemblés autour de l’indépendance et qui, conservé, aurait permis d’éviter la descente aux enfers et sans doute de régler de nombreux problèmes y compris celui de Mayotte. Trente ans après, les Comores se trouvent à la croisée des chemins, face à une équation historique unique et redoutable qui se résume ainsi. Il s’agit de mettre fin simultanément au démantèlement programmé de l’Etat unitaire et des partis politiques qui laissent le peuple comorien dans un état de déshérence absolue. Refonder l’Etat républicain et susciter l’émergence de nouveaux interlocuteurs politiques nationaux non communautaristes. Telle est la vraie question , celle du renouveau républicain et démocratique, loin des tables rase totalitaires des socialismes liberticides.

1 Le Manifeste conjoint

2 Ali Solihi : Paroles et Discours édition Inalco P56

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