Monsieur le président du Conseil de salut du peuple, chef de l’État,
Monsieur le Grand chancelier des Ordres nationaux,
Monsieur le président de la Cour suprême,
Messieurs les membres du Conseil de salut du peuple,
Mesdames, Messieurs les ministres,
Monsieur le chef d’État-major général des Armées,
Excellences Messieurs les ambassadeurs,
Messieurs les représentants des organisations internationales,
Mesdames, Messieurs les représentants des cabinets ministériels,
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,
Honorables invités,

La présente et brève cérémonie pour marquer ma prise de fonction comme Premier ministre, chef du gouvernement de la République m’offre d’abord l’occasion de remercier le Conseil de salut du peuple pour la confiance qu’il m’a faite en m’élisant à ce poste, dans le difficile combat qu’il a choisi de mener, en union avec tout le peuple voltaïque, pour engager résolument notre pays dans la voie de la liberté, de l’indépendance et du progrès.

Avec votre autorisation, monsieur le président du Conseil de salut du peuple, honorables invités, je m’adresserai tout particulièrement aux membres du gouvernement.

Cette cérémonie me permet donc d’aborder avec vous, mesdames et messieurs les ministres, qui êtes devenus mes premiers collaborateurs dans la conduite des responsabilités qui me sont dévolues, les grands axes de l’action qui devra être la nôtre dans le gouvernement, et les exigences qu’ils commandent de chacun de nous pris en particulier, et de nous tous en tant que composantes imbriquées d’une même force appelée à atteindre, avec l’efficacité optimale, les objectifs assignés par le Conseil de salut du peuple au gouvernement.

allocution premier ministre photo 2

Car si le Conseil de salut du peuple, en en mesurant toutes les implications, a décidé de liquider le pouvoir autocratique et dictatorial du CMRPN, en cette date historique du 7 novembre 1982, ce n’est nullement pour des raisons individuelles, subjectives ou personnelles de tel ou tel de ses membres. C’est d’abord et essentiellement en raison de la haute conscience qu’a ce mouvement du respect qui doit être dû au peuple voltaïque et à sa dignité. C’est d’abord et essentiellement parce que, avec tous les démocrates voltaïques, le Conseil de salut du peuple partage entièrement l’aspiration profonde du peuple voltaïque à l’indépendance et à la liberté.
C’est d’abord et essentiellement parce que, avec tous les patriotes voltaïques, le mouvement de salut du peuple, partie intégrante du mouvement populaire voltaïque actuel, est décidé à contribuer :
– à débarrasser notre pays de toute tutelle humiliante et de toute dépendance exploiteuse ;
– à faire respecter son indépendance et sa souveraineté tout en respectant aussi scrupuleusement celles des autres pays ;
– à redonner au peuple voltaïque la confiance dans ses capacités à changer lui-même son destin ;
– à faire avancer la Haute-Volta dans la voie du progrès, ce qui exclut le folklore, l’improvisation et le charlatanisme dans les méthodes de gouvernement, afin de permettre, aussi rapidement que la force et le génie créateur du peuple voltaïque lui en donneront les moyens, de nourrir le peuple, de lui donner une eau saine à boire, de le vêtir, de l’instruire et de le soigner.

Les objectifs que le Conseil de salut du peuple assigne au gouvernement de la République, découlent en droite ligne de ces préoccupations qui sont, faut-il le rappeler, celles du peuple dont s’excluent tous ceux qui ne pensent qu’à exploiter et à s’allier à ceux qui l’exploitent, celles des masses populaires telles qu’elles s’expriment par leurs organisations démocratiques.

Il revient ainsi au gouvernement :
– d’assurer dorénavant à notre pays une politique indépendante et souveraine, prenant pour axe principal de son expression les intérêts du peuple voltaïque, et l’intérêt solidaire des peuples africains, qui vont de pair avec le non-alignement et le soutien ferme et constant aux peuples qui luttent pour leur indépendance, leur souveraineté et leur liberté ;
– de traduire pratiquement, dans les faits de tous les jours, que le pouvoir, celui du Conseil du salut du peuple, est d’abord celui du peuple voltaïque. Le gouvernement est là pour servir le peuple voltaïque, et non pour se servir ou servir quelque puissant du jour ou de la veille.

C’est donc en partant essentiellement de l’intérêt du peuple, et non des égoïsmes d’une minorité, que les actions du gouvernement doivent être définies et exécutées.

Le peuple aime la liberté. Contrairement à ce que prétendent ses ennemis et ceux qui sont condamnés à ne pas le comprendre, pour le peuple, la liberté, ce n’est pas l’anarchie. Le peuple a droit à la liberté. Cette liberté ne doit pas se confondre avec la liberté des uns d’exploiter les autres, par des profits illicites, la spéculation, les détournements ou l’escroquerie. Elle ne doit pas se confondre avec la liberté pour les ennemis du peuple d’intoxiquer le peuple ou de le tromper au profit de ceux qui l’ont toujours exploité, réprimé, méprisé, bâillonné.

Pour que passe la liberté, les “détourneurs” de la liberté ne doivent pas passer, et le peuple lui-même, instruit par ses dures expériences, s’en chargera.

Il faut que nous en soyons intimement convaincus, le peuple voltaïque lui-même est non seulement capable de savoir, de décider et de comprendre ce qui est conforme à ses intérêts, mais il est en outre capable de construire lui-même et de ses mains. Mais pour y arriver, il faut non seulement qu’il ait raison de placer sa confiance dans le gouvernement, mais aussi et surtout que le gouvernement lui fasse confiance : confiance en sa sagesse, confiance en sa perspicacité, confiance en son intelligence et en ses capacités, confiance en son esprit de sacrifice. Nous ne devons pas craindre les masses, et nous barricader dans des bureaux climatisés pour penser lourdement à sa place, avec les pesanteurs petites-bourgeoises, sans tenir compte de lui et de ses conditions concrètes de vie et de travail.

En un mot, je voudrais vous dire que nous ne devons pas tenir le peuple en respect, mais réserver tout le respect au peuple.

Nous devons aider le peuple à s’organiser librement, car c’est en s’organisant de façon démocratique et libre qu’il peut s’exprimer plus efficacement, qu’il peut mettre en valeur son expérience et sa sagesse, qu’il peut conjuguer utilement ses forces et libérer dans son intérêt et celui de tout le pays, son génie créateur. Le peuple voltaïque ce n’est pas seulement une définition théorique : c’est un peuple d’acteurs de la production et de la culture ; c’est un peuple de paysans qui connaissent leurs problèmes d’ouvriers, de travailleurs, qui savent dans leur chair ce qu’est le chômage et l’exploitation. C’est un peuple d’artisans qui voient mourir leurs métiers. C’est un peuple d’artistes qui savent leurs passions continuellement mutilées et ridiculisées par l’indifférence du pouvoir. C’est un peuple d’élèves et d’étudiants que le mandarinat des terroristes intellectuels et le fléau des seigneurs de l’obscurantisme dénigrent et répriment pour les empêcher de prendre part aux justes luttes des masses populaires. Le peuple voltaïque, c’est aussi ces organisations démocratiques qui respectent de façon conséquente leur vocation à défendre les intérêts des masses populaires et ses aspirations légitimes. Bref, le peuple, c’est concret. Et c’est seulement avec son adhésion et sa confiance que nous pouvons travailler. Et notre seule raison d’être en tant que gouvernement, c’est de le servit. Servir le peuple, voilà l’étoile polaire de la politique du Conseil de salut du peuple.

Mesdames, Messieurs les ministres, avec de tels objectifs, ce n’est certainement pas à un banquet de copains ou à une partie de plaisir que le Conseil de salut du peuple vous a conviés en vous investissant de sa confiance. Mais c’est à un gigantesque chantier de travail auquel participera avec ardeur tout le peuple voltaïque, qu’il vous demande de prendre part, comme chefs de brigades de travail dans ce chantier. En tant que tels, pour motiver les hommes et les femmes qui sont sous votre responsabilité directe, pour mobiliser leur ardeur, pour les amener à tenir leur poste de combat dans cette grande bataille pour le progrès de notre pays, beaucoup vous sera demandé.

Ce sera d’abord la force de caractère et le courage moral pour encaisser de façon dynamiquement progressiste, les coups qu’une fraction de la population, farouchement opposée au concept même de « peuple » et viscéralement incapable d’admettre l’existence de la moindre liberté démocratique, ne manquera pas de vous assener, si elle n’a pas déjà commencé à le faire. Ces coups seront la médisance, la calomnie, l’intoxication, les fausses psychoses et la subversion et pire…

Le courageux peuple de notre pays s’enrichira en vérifiant la sagesse qui dit que « même lorsque l’hyène étale de la compassion pour la chèvre malade, c’est pour mieux la dévorer, à plus forte raison lorsque, démagogiquement elle prétend s’associer à la chèvre pour réfléchir sur des agissements du berger ».

Mais disais-je, beaucoup vous sera demandé.

Vous devez donner l’exemple du courage au travail, de la probité, de l’honnêteté et de l’amour du travail bien fait;

Vous devez donner l’exemple du respect du peuple, du respect de la compétence, du travail, et du travailleur. Ne laissez donc en souffrance aucun dossier, aucune demande sans suite, car cela s’appellerait mépris pour le peuple.

II faut vous écarter comme de la peste du favoritisme, du népotisme et du régionalisme qui divisent le peuple, dans le choix de vos collaborateurs, et dans l’appréciation des travailleurs qui relèvent de votre autorité. Seuls les dévouements au peuple, la compétence et l’esprit d’initiative doivent vous guider dans ce domaine.

Vous devez savoir conduire les hommes c’est-à-dire leur insuffler le désir de se dévouer pour le peuple, de travailler, de se dévouer pour le peuple, de travailler, par votre exemple, par votre juste appréciation des efforts de chacun, et par l’attention que vous portez aux préoccupations “des uns et des autres”.

Mériter l’amour de son peuple

Vous devez savoir écouter vos collaborateurs, susciter en eux dynamisme et enthousiasme, obtenir leur pleine participation aux réunions de travail, diriger correctement ces réunions, savoir en faire la synthèse afin d’éviter à vous-même et aux participants une perte de temps précieux.

Vous devez savoir décider, prendre à temps les décisions qui s’imposent, les faire respecter et contrôler à temps leur exécution.

Les officiels lors de l'intronisation de Thomas Sankara comme premier ministre
Les officiels lors de l’intronisation de Thomas Sankara comme premier ministre

Vous devez respecter par votre morale de rigueur, d’honnêteté et de justice votre comportement sans ostentation et sans morgue, la dignité de votre charge. Car vous êtes, de jour comme de nuit, en Haute-Volta comme ailleurs, en tout temps et tout lieu les chargés de mission permanents du peuple voltaïque. Chaque fois que vous serez amené à poser un acte en tant que détenteur d’une parcelle d’autorité, interrogez votre conscience : ai-je pris en considération les intérêts du peuple voltaïque ? Et si vous répondez affirmatif à cette question, engagez-vous sans réserve. Souvenez-vous, le ministre, с’est-à-dire le serviteur, se ruine en pensant, en dépensant et en se dépensant pour son peuple. Mais il s’enrichit moralement s’il sait mériter l’amour de son peuple.

Voilà, Mesdames et Messieurs les ministres, ce que je tenais à vous dire, en tant que Premier ministre, chef du Gouvernement, afin de vous éclairer sur les axes de la politique que nous sommes appelés à appliquer, et sur le style de travail qui doit être désormais celui du Gouvernement durant une période qui ne vaut plus deux ans.

Responsable devant le Conseil de salut du peuple et devant le peuple voltaïque, et tant que la confiance me sera maintenue, je m’engage, en tant que Premier ministre et chef du Gouvernement, à respecter et faire respecter ce style de travail, et ces axes de la politique du Conseil de salut du peuple, qui visent à dégager notre pays des ornières d’un passé rétrograde, et de la domination néocoloniale et à conduire, en union avec tout, le peuple la Haute-Volta dans la voie de l’indépendance, de la liberté et du progrès.

Mon inspiration, je la tirerai du peuple, ma force, je la tirerai du peuple. Notre cohésion devra être totale, bâtie à partir des matériaux que sont l’anti-impérialisme, la détermination à liquider le néo-colonialisme et l’irréversibilité de notre marche vers une société réellement démocratique armée d’une construction d’un type nouveau qui enterrera le passé monopolisé. Moins que cela, nous ne le tolérerons pas.

Puissions-nous être tous présents à l’arrivée.

Puissent la confiance et le soutien du peuple ne jamais nous faire défaut.

Vive le peuple de Haute-Volta au service duquel nous sommes !

publié dans Carrefour Africain numéro 764 du 4 février 83

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