Mathieu Hilgers

Article publié dans la revue Espaces et sociétés 4/2005 (no 122), p. 67-85.

Résumé

Lors de la révolution au Burkina Faso, le nouveau leader Sankara imposa un nouveau découpage urbain pour rompre l’assise du pouvoir coutumier et faciliter l’avènement d’une nouvelle société. La gestion de l’espace est conçue comme une ressource au service de la révolution. À travers l’analyse du passage du quartier au secteur, dans une perspective diachronique, nous proposons une évaluation anthropologique d’un enjeu clef de cette politique spatiale et de ses conséquences aujourd’hui.

La gestion politique de l’espace, les réformes foncières, l’urbanisation, l’entrée dans la modernité ont transformé le rôle du quartier dans la composition identitaire des citadins burkinabés. La révolution sankariste a en grande partie déterminé cette transformation. Pour comprendre son impact, sa signification et la manière dont s’est opérée cette évolution nous proposons de saisir la notion de quartier à travers une analyse sur la longue durée. C’est ainsi qu’après avoir resitué la démarche qui anime la révolution, nous reviendrons sur le sens du quartier dans la logique traditionnelle. Cela nous conduira à considérer l’évolution des limites spatiales et leurs implications dans la conception sankariste de la ville. Il nous restera alors à évaluer ce que sont devenus les quartiers après la révolution, à cerner leur statut dans la modernité afin de mesurer pleinement les effets de la révolution sur cette dimension clef de la construction d’une identité urbaine.

Une nouvelle société, un nouvel espace

2 La révolution du 4 août 1983 en Haute-Volta n’a pas son pareil en Afrique de l’Ouest ; elle se distingue de toutes les entreprises politiques de la sous-région. L’ambition affichée du pouvoir révolutionnaire de tendance marxiste léniniste est d’entreprendre une politique par et pour le peuple, de promouvoir l’autonomie d’une nouvelle nation : dégagée de la dépendance de l’aide extérieure, pour qu’advienne l’autonomie d’hommes nouveaux, censés engager leurs talents au service de la patrie, la Haute-Volta s’appelle désormais le Burkina Faso. La révolution des mentalités, des pratiques et des mœurs doit passer par une transformation radicale du rapport à l’espace. Selon le régime de Thomas Sankara, les structures traditionnelles, tout en déterminant la signification et la structuration foncière, maintiennent une distribution et un accès aux ressources inégalitaires.

3 Dans un tel contexte, la modification des configurations spatiales s’envisage d’emblée comme un moyen au service du projet révolutionnaire. La réforme agro-foncière (raf) vise à rompre le mode de gestion traditionnel de la terre et à éradiquer les privilèges de la chefferie et du pouvoir traditionnel qui sont parmi les grands bénéficiaires des opérations de lotissement menées jusqu’alors dans les villes. La transformation de la formulation urbaine avait pour objectif, outre une répartition foncière plus juste, un changement des mentalités et un travestissement des repères symboliques. Plus précisément, le pouvoir pensait que la transformation de l’infrastructure foncière modifierait aussi la distribution de la valeur (économique, culturelle et sociale) au sein de la structure symbolique liée à la terre. Plus de dix ans après cette tentative, il est possible d’évaluer l’incidence réelle de cette transformation et d’analyser, ainsi, quelques-unes des conséquences de la révolution sankariste sur la pratique, la représentation et la formulation de l’espace dans les villes moyennes du Burkina Faso.

4 Pour cela, nous viserons un élément précis de la politique sankariste : la reformulation de la configuration spatiale, d’un milieu urbain composé de quartiers à une ville divisée en secteurs. Afin de comprendre toute la portée de cette transformation, avant de revenir sur les intentions du projet sankariste, il importe de s’arrêter d’abord sur la signification traditionnelle du quartier. Le cas de la ville de Koudougou est instructif : troisième ville du pays, composée aujourd’hui de 96 000 habitants, elle fit l’objet, en 1984, d’un redécoupage urbain : constituée originellement par cinq quartiers, la ville se répartit désormais sur dix secteurs. C’est cette ville qui servira de terrain à nos analyses.

Les quartiers traditionnels

5 Selon, Michel Izard, avant la colonisation, l’empire Mossi de l’actuel Burkina Faso ne comptait pas de ville. Les entités à forte densité de population ne constituaient pas à proprement parler un espace urbain et, plus encore, la représentation de la notion de ville était totalement inexistante chez les Moose. L’articulation du pouvoir politique Mossi empêchait l’émergence d’un « dispositif représentationnel ad hoc » (Izard, 2003, p. 159). De fait, le roi, faisant corps avec un royaume dont les frontières étaient définies par les hommes et leur mouvement plutôt que par des éléments naturels, était toujours le centre de celui-ci. Sans rentrer dans la controverse sur l’existence, ou non, de villes dans l’univers mossi précolonial[[On notera que Fourchard démontre brillament leur existence dans De la ville coloniale à la cour africaine : Espaces, pouvoirs et sociétés à Ouagadougou et à Bobo-Diolasso (Haute-Volta) fin xixe siècle-1960, L’Harmattan, Paris 2001, p. 47]]; retenons qu’à l’époque le roi ne demeurait pas forcément dans ce qui apparaîtrait aujourd’hui comme le point névralgique du royaume, à savoir le lieu le plus peuplé qui connaît l’activité économique la plus florissante et où se concentrent les pouvoirs. Ces localités se distinguent, par exemple, des villes du royaume Yoruba situées au Sud qui étaient plutôt conçues comme des centres de cérémonies (Hannerz, 1980, p. 155-157).

6 La ville de Koudougou acquiert, pour sa part, son statut de pôle urbain avec l’arrivée des colons qui, en considérant la densité humaine de la zone, choisirent d’en faire le chef-lieu d’un cercle portant son nom et de procéder à des migrations forcées afin d’augmenter le nombre de la population. À partir de ce moment, un ensemble de quelques quartiers fut constitué et prit le statut de ville au cœur du nouveau quadrillage de la sous-région en cercle. Ce bouleversement de la gestion spatiale s’opérait simultanément à un bouleversement politique ; les français, dirigeaient la zone, délocalisaient et renforçaient le pouvoir de la chefferie qui jusque là avait régné à distance sur la région[[Il faudra pourtant attendre 1897 et les injonctions persuasives des colons pour que le Lallé Naaba Baongo, chef du canton de Lallé qui comprend Koudougou, installe une seconde résidence à Koudougou. Ce n’est qu’en 1939 qu’un de ses successeurs, le Lallé Naaba Tigré, récemment converti au christianisme résidera en permanence dans la ville afin d’assister plus facilement aux offices religieux et d’assurer son rôle dans l’administration coloniale. Néanmoins, jusqu’à aujourd’hui, la capitale coutumière du canton de Lallé reste Siglé, un petit village situé à une centaine de kilomètres de la ville]].

7 Avant l’arrivé du colon et, d’une certaine manière, encore de nos jours, l’unité identitaire référentielle est le quartier (saksa, pl. sakse). Ses limites sont fixées par l’espace occupé par le lignage qui le compose. « Unité de peuplement par excellence » (Izard, op. cit. ; Gruenais, 1985, p. 220-222), le quartier détermine et manifeste l’identité collective d’un groupe. Dans les villes moyennes, on peut facilement identifier les quartiers aux grandes familles qui les occupent. C’est à partir d’eux que se définissent les individus. La réunion de quelques quartiers très étendus, et parfois de villages entiers, pour former une ville, va transformer la conscience de soi et engendrer la progressive émergence d’une identité urbaine, même si, dans un premier temps, la ville se développe lentement. Dans le même ordre d’idées, on doit noter la relativité, souvent soulignée dans les travaux classiques et encore existante de nos jours, de la frontière entre le village et la ville. Ainsi, les entités situées, du point de vue administratif, hors du découpage urbain ne sont pas considérées comme appartenant à la ville, bien que leur configuration spatiale et leur degré d’urbanisation (électrification, non-goudronnage des voies, réseau téléphonique, services urbains…) soient identiques à celui de la périphérie.

8 Avant l’imposition du droit moderne, et aujourd’hui à certains égards, la division du travail et la répartition du droit dans un village ou une ville s’élaborent à partir de logiques coutumières qui s’expliquent en grande partie par une hiérarchie établie selon l’ordre de création des quartiers. D’une manière générale, la structure politique d’un village, comme la répartition des droits entre les différents groupes, trouve d’abord son fondement dans la hiérarchie du primo-arrivant.

9 Dans un premier temps, les quartiers sont peuplés par des familles. Ils se densifient suite à des vagues d’immigration. En principe, les premiers arrivés restent maîtres de la terre de leur quartier. Ainsi, au fil des générations, les primo-arrivants d’un quartier plus récent pourront installer les nouveaux venus à l’emplacement de leur choix, mais dans les limites de leur quartier, sous peine de disputer la primauté au quartier le plus ancien.

10 Retenons donc, pour le propos qui nous intéresse, que l’unité identitaire de référence est le quartier et que ses limites sont dans un premier temps définies par l’espace occupé par la population et par l’ordre social qu’elle y élabore (Kopytoff, 1987, p. 3-84). Si d’autres groupes arrivent par la suite, que la densité humaine devient forte, que les quartiers s’étendent, alors des frontières s’établissent soit à partir d’obstacles naturels, tels qu’un cours d’eau ou une forte dénivellation, soit selon des conventions posées par les agents en présence. En définitive, l’espace des quartiers varie peu dans le temps, tandis que celui des villages qui le composent est fonction de la volonté des princes du royaume mossi.

11 Dans la définition de soi et du groupe par le quartier, les noms revêtent, de toute évidence, une importance cruciale. Ainsi, observe Izard, « si la toponymie villageoise est lexicalement “libre”, celles des quartiers est majoritairement codée. Le nom des quartiers signale en effet généralement l’identité collective des habitants ou le statut du chef de quartier, ce qui renvoie dans les deux cas à une position d’identité collective » (Izard, op. cit., p. 87). Bien souvent, ce nom peut permettre de connaître l’origine des habitants ou la situation du quartier dans l’ordre d’arrivée des migrants qui composent la localité. À Koudougou le nom du quartier Dapoya viendrait, selon l’étymologie populaire, de dapore qui signifie littéralement derrière la cour. Cela indique que ce quartier n’est, en principe, jamais le premier puisqu’il fut forcément fondé après le quartier où se situe la cour en question. À Ouagadougou, le quartier ainsi dénommé est celui anciennement occupé par les esclaves, captifs et affranchis du chef des Mossis, le Moogo Naaba. Les quartiers appelés Zangouettin, qui est le nom donné aux Haoussa en mooré, sont originellement composés d’individus de cette ethnie. Le toponyme renvoie dans ce cas-ci au groupe ethnique. Un quartier appelé Gouanghin désigne l’épineux auprès duquel se serait installée la population qui l’a fondé. On pourrait poursuivre longuement un tel inventaire. De toute évidence, l’évolution de la désignation des quartiers suit l’évolution urbaine. On comprend mieux que les nouveaux quartiers de la capitale du pays, Ouagadougou, soient dotés de noms plus modernes. Le régime sankariste, soucieux d’éliminer les fiefs électoraux des anciens dignitaires, considérés comme des valets locaux de l’impérialisme, et d’ébranler le pouvoir des chefs coutumiers, considérés alors comme des forces féodales et rétrogrades, trouve des désignations en adéquation avec sa dynamique. La cité An ii, la cité An iii et la cité An iv, dont le nom renvoie à des anniversaires successifs de la révolution, furent respectivement construites à Ouagadougou sur les cendres de quartiers traditionnels détruits pour la cause (Napon, 1996, p. 114-123) et dont les habitants, bien malgré eux, furent paradoxalement déguerpis pour promouvoir une politique d’habitat populaire.

12 Après avoir succinctement exposé la signification du quartier dans la logique traditionnelle de l’univers mossi, nous pourrons maintenant mieux comprendre la portée d’une reformulation de l’espace urbain en termes de secteurs.

La sectorisation urbaine

13 Pour assurer l’avènement d’une nouvelle société, la révolution exige une nouvelle formulation et distribution de l’espace. L’abolition du pouvoir coutumier passe par l’abolition des limites spatiales qu’il était seul à même de formuler. Le pouvoir sankariste espère que cette transformation des repères va faciliter la redistribution des terres et contribuer à l’abolition de la structure identitaire traditionnelle. La réforme vise ainsi tant les niveaux politiques et culturels qu’économiques. La production d’hommes nouveaux par la révolution ne sera réellement possible que si l’espace, comme fait social total, prend un sens neuf.

14 Le jour du premier anniversaire de la révolution (4 août 1984), le gouvernement sankariste promulgue une réforme agro-foncière (raf) qui prévoit la nationalisation des terres regroupées dans le domaine foncier national (dfn), domaine qui comprend « les terres faisant l’objet de titres de propriétés (titres fonciers) au nom des personnes physiques ou morales de droit privé ; les terres détenues en vertu des coutumes » (Article 2). L’ordonnance de 1984 stipule que le domaine foncier national est de plein droit la propriété exclusive de l’État (Article 3), ce qui a pour effet de supprimer toutes les formes de jouissance coutumières de la terre. Tout bénéficiaire d’un titre de jouissance relatif à une terre du dfn est tenu à son occupation et à son exploitation effective (Article 18).

15 « L’idée est de tarir la principale source d’enrichissement d’une bourgeoisie où l’on retrouve pêle-mêle les fonctionnaires, les commerçants et les détenteurs du pouvoir traditionnel (les “féodaux”). Quatre instruments sont mis au service de cet objectif : le lotissement systématique des quartiers irréguliers, le redécoupage territorial des villes, la politique des cités et la rénovation des quartiers centraux » (Lebris, 1998, p. 348 ; Ganne, 1986, p. 145-162)[[Comme le précise B. Ganne (1986) : Jusque-là « le texte de base de la nouvelle législation voltaïque restait celui de la loi du 12 juillet 1960 portant sur la réglementation des terres du Domaine Privé de la Haute-Volta […] il était marqué par un souci de ne pas supprimer à tout prix l’ancien système »]]. Ces outils de transformation urbaine, qui s’appliquent certainement à la capitale, sont moins présents dans les villes moyennes. Ainsi, Koudougou n’a pas vraiment connu de lotissement ou de rénovation du centre et de ses quartiers durant le régime de Thomas Sankara ; la politique des cités s’y est limitée à un plan de logement autour d’une usine, aujourd’hui fermée. C’est donc tout naturellement que nous nous tournerons vers la question du redécoupage urbain.

16 Koudougou est composé de cinq principaux quartiers traditionnels et deux sous-quartiers importants (Fig. 1). En 1984, la ville fut divisée en dix secteurs administratifs (Fig. 2). Le nouveau découpage ne prend pas en compte les limites des quartiers traditionnels, ou plus exactement, s’il les considère c’est pour mieux les abolir. Plusieurs de ces quartiers s’étendent aujourd’hui sur plusieurs secteurs et inversement, les secteurs sont souvent répartis sur plusieurs quartiers.

17 À l’exception de trois routes en dehors de la ville, qui existent depuis fort longtemps et mènent vers d’autres villes dont la capitale, aucune limite entre deux secteurs ne correspond à une limite entre deux quartiers. Même les frontières naturelles ont été modifiées. Avant la révolution, la berge Est d’un plan d’eau de la ville séparait le quartier Burkina et Dapoya et se prolongeait sur un bas-fond qui distinguait le quartier Issuka et Godin. Aujourd’hui, la berge Ouest sépare le secteur 1 du secteur 8, 9 et 10 sur une longueur étrangère à toute limite antérieure, tandis que le secteur 6 englobe, à peu près, la frontière que le bas-fond constituait entre Issuka et Godin.

18 Nous sommes clairement dans une logique destinée à abolir, à terme, toute possibilité de référence au quartier traditionnel, tant au niveau des plans d’aménagement et de lotissement que dans les pratiques quotidiennes. Davantage, la transformation des repères que permettent les frontières naturelles entérine un processus volontaire de naturalisation des nouvelles frontières. C’est comme si, en modifiant les limites objectives qui structurent la ville, le concepteur avait voulu intégrer la nature dans son projet, de telle sorte qu’avec le temps plus aucune référence antérieure ne soit possible et que, paroxysme de l’annihilation historique, les nouvelles références s’imposent naturellement aux usagers. Dans la même continuité, le chemin de fer qui traverse Koudougou, construit sous la colonisation, est devenu la plus longue ligne de démarcation dans la ville. Il la sépare de part en part et distingue les secteurs 6 et 8, 6 et 1, 6 et 2, 5 et 3, 5 et 4. Le régime sankariste avait fait de la ligne ferroviaire un symbole de « la libération d’un peuple du sous-développement ». Dans la capitale, « la statue de la “bataille du rail” fut érigée […] en hommage aux centaines de femmes et d’hommes ayant permis par la seule force de leurs bras le prolongement de la ligne Abidjan-Ouagadougou jusqu’à Kaya » (Lejeal, 2002, p. 257). Même si la bataille du rail n’a pas directement concerné Koudougou, parce qu’elle constitue l’un des fers de lance du régime, un tel tracé de frontières soutient la symbolique politique et moderne d’un gouvernement soucieux de valoriser la vitalité locale, de sortir de la dépendance, d’instaurer, en principe, un pouvoir par et pour le peuple.

19 La nouvelle formulation de l’espace détermine de nouveaux modes de représentations et corrélativement de nouvelles pratiques. Elle s’articule autour de l’hypothèse selon laquelle la structuration urbaine est un élément essentiel de la structuration identitaire. Pour cette même raison, la révolution des représentations ne peut se faire du jour au lendemain, et force est de constater que si les pouvoirs actuels ont conservé la division spatiale de 1984, celle-ci n’a pas pour autant suspendu les références au quartier traditionnel. L’analyse nous montre que le régime sankariste s’est accroché à l’hypothèse selon laquelle la transformation du régime foncier aurait des conséquences économiques qui affecteraient les structures symboliques. Il convient à présent d’évaluer quelques effets de cette transformation en partant des pratiques des agents.

L’évolution des limites

20 Au début du siècle passé, le souverain du canton, le Lallé Naaba Liguidi, peu après son intronisation, dota chaque quartier de Koudougou d’un chef traditionnel (naaba) pour renforcer son pouvoir. L’autorité de ces chefs, déjà faible à cause de leur récente nomination dans le contexte colonial, se vit encore écornée par la transformation des frontières urbaines et par leur difficulté de s’adapter à la redéfinition de l’espace. Néanmoins, après la révolution, la chefferie coutumière intégre tant bien que mal les nouvelles dispositions et nomme un chef de quartier par secteur. Cette méthode n’est pas sans poser de problème dans la répartition du pouvoir puisque, d’une part, la superficie et les limites des secteurs ne correspondent pas à celles des quartiers traditionnels et, d’autre part, la nomination d’un chef à Koudougou est plus légitime s’il a l’assentiment du tengsoba (littéralement le chef de terre) du quartier qu’il va commander. Cependant, de par sa position, ce dernier est, généralement, férocement opposé à une redéfinition de la configuration spatiale.

21 Les chefs de terre constituent, en effet, l’arrière-garde de cette transformation spatiale. Bien que leur pouvoir soit, en principe, essentiellement spirituel, c’est-à-dire, indirectement politique, si on l’envisage sur le plan symbolique, ils sont les premiers touchés par la réforme. Leur adaptation est plus épineuse ; il est impossible, en effet, d’envisager la division du pouvoir cultuel et sa matérialisation symbolique par secteur, alors que son essence même, son intérêt et son enjeu résident toujours déjà dans les limites de la maîtrise de terre traditionnelle. L’usage quotidien privilégie forcément l’appellation antérieure, la désignation de l’espace par quartier, même si les tengsoramba[[Pluriel de tengsoaba]] usent, aussi, de stratégies pour s’adapter autant que possible aux changements. C’est d’ailleurs pourquoi les frontières traditionnelles qui sont physiquement les plus proches des limites modernes se déplacent et finissent par les épouser à condition que cela ne jette pas de confusion sur la situation géographique des espaces et des ressources cultuelles. Cette évolution s’opère naturellement puisque les frontières traditionnelles varient avec le temps et sont définies par la physique des hommes plutôt que celle de l’espace bâti.

22 Notons, dans la continuité de l’observation de ce glissement des frontières, que vingt ans après le passage en secteurs, rares sont les gens capables de situer clairement les espaces de démarcation des quartiers. En revanche, bon nombre d’habitants restituent avec une habilité et une exactitude déconcertante les limites entre les différents secteurs. Ces deux éléments, la physique des hommes et le contraste entre la précision topographique moderne et les séparations anciennes, expliquent l’apparence de flou des démarcations traditionnelles. Au-delà, on doit ajouter, d’une part, que le renvoi quotidien aux secteurs contribue à affermir la maîtrise de leurs limites et, d’autre part, que nous sommes dans une situation de mutation du rapport à l’espace qui ne peut que renforcer la logique de sectorisation.

23 Plus précisément, l’explication centrale de la capacité de maîtriser avec une si grande précision les limites des secteurs réside dans la transformation du rapport à l’espace impulsée, d’abord, par le pouvoir révolutionnaire et, ensuite, par une opération de lotissement qui a touché la totalité des zones non loties en 1998.

24 En privant les forces contre-révolutionnaires de leur privilège terrien, le pouvoir sankarsite a réduit leur importance politique, déjà faible, bien qu’elles bénéficiaient jusque là d’un capital social en tant que responsables du foncier. Mais surtout, il a stimulé un nouveau mode de gestion de l’espace. Les premiers qui ont fait usage des nouvelles frontières urbaines sont les jeunes et les individus qui ont, d’une quelconque manière, partie liée avec l’administration. Au début, il s’agit donc de la fonction publique, des ong, des groupements, des écoles, des hôpitaux et, plus tard, de la population qui se fera recenser dans le cadre des nouveaux lotissements. Peu ou prou, tout le monde est, petit à petit, touché par la transformation. Les nouvelles désignations rentrent dans les mœurs et même les vieux sont plus ou moins contraints de les adopter.

25 La raf et le processus de parcellisation consacrent le passage d’une gestion foncière selon une conception de « l’appropriation-affectation à un usage » à une conception « appropriation-attribution de la terre » (Le Roy, 1991, p. 33). Dans la première, le nouveau venu jouit de l’usufruit (culture, habitation etc.) d’une terre indiquée par le tengsoba ; cet espace ne peut, par définition, jamais faire l’objet d’une possession en tant que telle car, en définitive, la terre n’appartient à personne ou, plus exactement, elle n’est pas possédable. L’espace est donc, dans ce cas, affecté à un usage. Selon la seconde conception, on devient propriétaire d’une terre que l’État attribue moyennant le respect de certaines exigences légales. Il convient donc, sous peine d’être déguerpis, de suivre un cheminement complexe déterminé par le pouvoir communal afin d’obtenir un titre légal pour une propriété dont la surface correspond au plan d’aménagement urbain.

26 Faisant suite à la raf, la nationalisation des terres dote l’État d’une source et d’usufruits potentiels importants et permet d’entamer un processus de généralisation de la propriété privée. La politique foncière apparaît au cœur d’un choix de gestion politique nécessaire pour promouvoir les entités décentralisées, financer les entités communales et les développer en tenant compte d’une planification rationnelle. Cette décision politique accélère une profonde transformation des mentalités. Depuis des siècles, la terre est conçue comme non monnayable et comme liée à des entités supranaturelles. Avec la colonisation et le développement de métropole telle qu’Abidjan, dans les années 1920, quelques investisseurs et commerçants prennent conscience de la dimension spéculative du foncier[[On pense par exemple au livre de Hamadou Hampaté Bâ, L’étrange destin de Wangrin ou les roueries d’un interprète africain, Union générale d’Édition, 1973. Voir aussi Fourchard op. cit. chapitres 4 et 5.]]. Il faudra, néanmoins, attendre les conséquences de la raf pour que se généralise le monnaiement des terres. Aujourd’hui, la terre a tant et si bien perdu son pouvoir sacré au profit d’un pouvoir économique, qu’en dernière instance, dans un contexte urbain, le plus haut niveau de généralité ayant trait à la discussion foncière tend souvent vers une définition marchande plutôt que symbolique. Cela ne signifie pas pour autant que la dimension symbolique soit totalement exclue, ni même qu’elle ne constitue pas l’argument fort et central dans la naissance et la résolution de nombreux conflits fonciers tournant, par exemple, autour des domaines familiaux et du processus de parcellisation.

27 Selon Le Roy, dans la conception moderne et importée, l’espace n’est plus envisagé avant tout comme le lieu sur lequel repose la reproduction sociale, idéologique et économique du groupe, mais comme un capital à investir, exploiter, rentabiliser[[Idem, p. 33]]. Il convient, néanmoins, de modérer cette affirmation. En effet, les deux conceptions évoquées plus haut ne sont pas nécessairement exclusives et de nombreux travaux attestent, par ailleurs, de la coexistence de normes, de leur pluralité et de l’importance du bricolage dans le sens pratique des populations de ces régions. Ainsi, on trouve des familles dont les jeunes sont à la fois soucieux de préserver le patrimoine familial en le régularisant, c’est-à-dire, en obtenant des parcelles légales, quitte à le voir se réduire, et qui, tout à fait conscients du processus spéculatif en cours, investissent dans d’autres secteurs de la ville. Par ailleurs, l’investissement de l’espace, son exploitation, sa rentabilisation, ne répudient pas sa conception comme moyen de reproduction sociale, idéologique et économique, ils la transforment et l’adaptent aux exigences d’une modernité foncière.

28 Lors des premiers lotissements de la ville (1925, 1954-56, 1964-65,…), la population refusait d’acheter ou de vendre des parcelles. Il a fallu forcer certains à le faire. Aujourd’hui, la conception vénale de la terre est, en milieu urbain, largement entrée dans les mœurs. Il est clair que la révolution, à travers la nationalisation des terres et le redécoupage de l’espace, a contribué à cet état de fait. Cependant, dans le cas de Koudougou, c’est plutôt une opération de lotissement sans commune mesure dans la ville qui a contraint à cette approppriation des normes. En 1998, l’intégralité des terres communales a été lotie. Concrètement, cela signifie que toute la population a été touchée. Les conséquences d’une telle entreprise sont bien entendu trop vastes pour être abordées ici. On notera néanmoins que toutes les références se sont faites en fonction des secteurs et que l’importance de cette opération pour chaque habitant a stimulé une vigilance qui n’a pu que contribuer à une meilleure maîtrise des limites sectorielles.

29 Pourtant, nous verrons que, si le cadre référentiel spatial a été transformé, c’est sans doute plus encore par l’urbanisation rapide que par la sectorisation. Il n’est bien sûr pas dans nos intentions de dégager un type d’explication monocausale pour rendre compte du changement social complexe que constitue l’entrée en modernité. Pour le pouvoir de Thomas Sankara, celle-ci passe par l’oblitération des références spatiales coutumières. En procédant à un nouveau découpage de l’espace urbain, il a supprimé l’assise traditionnelle de la chefferie. Dans un souci prétendu de démocratisation, la nationalisation des terres a dépouillé les chefs de village, les chefs de quartiers, les notables et la bourgeoisie foncière des villes de leur pouvoir sur le sol et ses occupants (Marié, 1989, p. 27-38). Parallèlement à ces transformations, la dynamique urbaine, elle-même, a contribué à limiter l’influence du pouvoir traditionnel.

La ville sankariste

30 On ne peut comprendre la politique urbaine du régime sankariste en la limitant à une opposition au pouvoir traditionnel. Marié a montré comment elle allie les modèles essentiels qui ont forgé les villes européennes. « Haussmanien » par le quadrillage, ce projet urbain associe le modèle hygiéniste de la cité ouvrière du xixe, qui fixe chaque citadin sur une parcelle semblable à toutes les autres, au paradigme technocratique des villes modernes planifiées, informatisées, cadastrées en somme gérées rationnellement et selon lequel la périphérie banlieusarde n’est qu’un « parc à usage résidentiel pour les couches populaires » (Marié, op. cit. p. 35) dominé par un centre ville à l’architecture moderne. Ce qui caractérise le plus cette transformation urbaine c’est, bien entendu, la dimension révolutionnaire selon laquelle « le remodelage urbain est l’un des moyens principaux de recomposition radicale de la société sous l’impulsion d’un contrôle exclusif de l’État […] cette recomposition passe […] par l’imposition d’un urbanisme à visée explicitement panoptique » (Marié, op. cit.). Si elle est probablement pertinente pour la capitale, cette lecture du développement urbain doit pouvoir être nuancée pour le cas des villes moyennes. La dimension panoptique s’y réduit souvent à l’implantation des comités de défense de la révolution (cdr) chargés de conduire la révolution et de veiller à son respect dans chacun des secteurs nouvellement forgés. Paradoxalement, ceux-ci sont souvent investis par le pouvoir traditionnel et, plus encore, celui-ci y importe ses propres rivalités et conflits[[Par exemple, pour les zones rurales, A. Schwartz, « L’évolution du pouvoir local villageois sous l’impact de la révolution sankariste dans les sociétés acéphales de l’Ouest : continuité dans le changement », dans R. Otayek, F.M. Sawadogo et J.-P. Guingane (sous la dir. de), Le Burkina entre révolution et démocratie (1983-1993), Paris, Karthala, 1996, p. 157-167 et dans le même ouvrage, pour le cas urbain, S. Jaglin, « De la défense révolutionnaire à la gestion urbaine : “Le cercle des cr disparus” (Ouagadougou 1983-1991) », p. 247-274.]]. Pour ce qui est des trois autres modèles urbains, force est de constater que leur application s’ancre essentiellement dans Ouagadougou.

31 Cette révolution urbaine avait pour premier objet de conformer la ville à ce que la société doit être. L’aménagement de l’espace fut d’abord et avant tout conçu comme un acte politique au service de la révolution. Il devait contribuer à l’avènement d’un Homme nouveau, libre et moderne. Il nécessitait donc, nous l’avons dit, d’amenuiser les forces contre-révolutionnaires, la chefferie et les maîtres de terres dont l’autorité morale était déjà mise à mal. Même si en 1986, le pouvoir s’est engagé dans une politique de réhabilitation des cultures traditionnelles dans « la mesure où, rapportées aux normes du colonisateur puis à celles du personnel politique ayant investi l’État à l’indépendance, certaines de leurs valeurs lui apparaissaient comme autant d’alternatives et d’instruments de résistance » (Labazee, 1989, p. 15), la transformation des repères spatiaux a contribué à accentuer la rupture avec l’ancien régime.

32 La réforme agricole et foncière était aussi le passage obligé pour lever les aspects juridiques qui ralentissaient des projets de réaménagements urbains. La nouvelle structure administrative territoriale, en faisant disparaître les structures traditionnelles, suivait une volonté de transformation radicale de la société qui devait passer par une nouvelle appropriation et un nouvel usage de l’espace. Si la révolution a été suivie par « la rectification » suite au coup d’État de 1987, le découpage urbain en revanche a été maintenu et il semble tout à fait intégré par la population y compris par ceux-là même dont il contribue à réduire l’ascendance.

33 Le gouvernement des hommes passe par le gouvernement de la nature. Nous avons montré que la forme urbaine fut conçue comme un outil au service d’un projet politique qui devait bouleverser les structures économiques et les structures symboliques, et par voie de conséquence, les repères objectifs qui définissent la spatialité d’un être au monde. La transformation de la configuration spatiale fut pensée comme une condition nécessaire à l’avènement d’une nouvelle configuration sociale, essentiellement, parce qu’elle contribuait à rompre avec des représentations intériorisées, séculaires et qu’elle devait permettre une autre forme de distribution des richesses. Pourtant, nous allons voir que même si des facteurs comme le lotissement stimulent, accélèrent et renforcent l’appropriation subjective des nouveaux repères objectifs, la représentation identitaire passe toujours par le quartier plutôt que par le secteur. Si la terre est symboliquement morte, ou presque, dans les secteurs, d’une certaine manière, elle vit toujours dans la définition de soi par quartier. Dans l’univers de cette ville moyenne au faible taux d’immigration, où la population est composée d’une écrasante majorité d’autochtones, simultanément à l’incorporation nécessaire des nouveaux repères spatiaux, à leur généralisation dans les usages quotidiens, à la quasi-totale marchandisation des terres, se maintient un processus de construction identitaire par quartier qu’il faut attribuer, en grande partie, à la dynamique urbaine. Pourtant, le rôle de l’espace a changé.

Les quartiers dans la modernité

34 Un long travail de terrain montre que les enjeux fonciers issus des lotissements, contrairement à l’attente des révolutionnaires, stimulent l’affirmation d’une identité qui se pose en référence aux quartiers traditionnels. Dans un contexte sans archives où, selon la logique coutumière, la primauté du droit est fonction de l’ordre d’arrivée dans la ville alors que celle-ci n’a pas d’histoire officielle, les transformations rapides des structures de pouvoir (en un siècle on a connu entre autres, la gestion du pouvoir traditionnel, la colonisation, l’indépendance, le pouvoir militaire, la révolution et la démocratie formelle) et le bouleversement du cadre foncier stimulent une polémique des mémoires autour des récits de fondation et d’appropriation. Ainsi, trois quartiers sur six parmi les plus importants prétendent être les premiers arrivés, nous avons vu ce que cela implique.

35 À ce stade de nos recherches, il est difficile de savoir le moment où sont apparus ces conflits, néanmoins, on peut affirmer que leur recrudescence est liée à la récente opération de lotissement qui a affecté Koudougou en 1998 et qu’elle s’inscrit dans d’autres conflits qui ont eu une importance dans la vie urbaine (par exemple, les émeutes suite à l’assassinat par le pouvoir, en 1998, d’un journaliste d’investigation, originaire de la ville, Norbert Zongo).

36 C’est sur le fond d’une « modernité insécurisée », pour reprendre l’éclairante expression de Laurent (2003, p. 273)[[Selon lui, cette situation qui est le fruit des « effets conjugués des multiples contraintes et des influences liées à la globalisation, la dé-liaison de la confiance propre aux relations de parenté de la société coutumière, sans que soit vraiment instituée une forme de confiance généralisée à l’ensemble des membres de la société […] conduit à l’exacerbation du doute […]. La “modernité insécurisée” […] se caractérise surtout par l’augmentation de la peur de l’autre […] par l’amenuisement […] de la confiance de la parenté […] l’idéologie de la gestion consensuelle des relations entre les lignages propres à la société coutumière mossi, se transforme en une loi du silence […] devant les exactions dans la gestion des biens de la “collectivité” et en l’absence d’un véritable espace public garanti par des pouvoirs institués et des instances de contrôle. La bureaucratie africaine se caractérise alors pas le despotisme et les privilèges accordés aux connaissances ; la personnalisation des relations s’oppose ici à l’anonymat d’une bureaucratie au service des citoyens. Les groupes de population, confrontés à la fois à la fragilisation du monde coutumier […] confrontés également à une quasi-absence de généralisation de nouveaux rapports de confiance inhérents à l’ensemble de la société […] vivent dans la hantise de ne plus disposer de recours dans l’adversité]], que se noue le conflit autour de cette imprécise histoire du collectif. L’absence de confiance de la population dans les institutions étatiques, le bouleversement des mécanismes de solidarité, le népotisme, la corruption généralisée, la privatisation des biens publics, les abus de pouvoirs, la violence, la recrudescence de logiques sorcellaires, l’utilisation opportuniste des institutions, la répression des dissidences politiques, les contraintes de la décentralisation, les exigences de la globalisation, la pluralité des normes sont des éléments qui façonnent une « modernité insécurisante et insécurisée » rendue possible aussi par la profonde mutation du cadre spatial qu’a opéré une urbanisation rapide (on citera sans être exhaustif l’électrification progressive, la réfection des routes, la transformation des lieux de sociabilité – marchés, cabarets, maquis, restaurants – l’évolution de la densité de population, le développement du téléphone, de centres internet, de gares de bus, la construction d’un théâtre, la construction puis la faillite de la plus importante usine de la ville, le développement de la prostitution, etc).

37 Les recours à l’histoire et les conflits qui y sont liés constituent un type particulier de sécurisation pour une génération d’aînés vivant en milieu urbain et pour qui la « montée de “l’insocialité” et les difficultés inhérentes à la survie semblent agir de concert […] pour renforcer le sentiment d’une crise de sens où les anciennes références identitaires à l’espace, à la terre aux ancêtres sont bouleversées, en même temps que s’accroît le précarité » (Laurent, op. cit., p. 279).

38 L’histoire s’envisage, aujourd’hui, comme une ressource manipulable au service des intérêts de groupes qui se définissent selon une identité par quartier qu’ils conçoivent à la fois comme un outil fonctionnel pour acquérir des droits et comme une composante à haute valeur symbolique. Il existe ainsi une recherche du prestige social lié au statut des quartiers qui permet aux individus de se vivre comme participant à part entière d’une histoire sociale, comme porteur d’une position devant être prise en compte face à certains enjeux de société ou aux transformations de l’espace (Gély, 2004). Malgré les oppositions, les conflits qu’inspire la prétention de trois quartiers à être primo-arrivants contribuent à l’instauration d’un monde commun qui façonne une identité urbaine et un sentiment d’appartenance à la ville. Ainsi, même si elle est disputée, l’histoire de la ville permet l’instauration d’une confiance et participe à la sécurisation d’une identité collective dans le contexte difficile d’une « modernité insécurisante et insécurisée ». Ce rapport des individus à l’histoire, cette revendication d’une identité par quartier doivent se comprendre dans le cadre de la dynamique urbaine. La transformation du cadre foncier, l’urbanisation progressive de la ville, les conflits politiques, l’entrée en modernité sont inscrits dans la composition d’un espace social par rapport auquel les rapports de force et de sens concernant l’histoire de la ville prennent leur sens.

39 Nous l’avons montré, de nos jours, la conception vénale de la terre est, en milieu urbain, largement entré dans les mœurs. Il est clair que la révolution sankariste, à travers la nationalisation des terres, la réforme agro-foncière de 1984 et le redécoupage de l’espace a transformé le rapport au foncier urbain. C’est dans la continuité de cette transformation que quinze ans plus tard une opération de lotissement sans commune mesure fut entreprise à Koudougou. L’entièreté de la population fut concernée. Ceux qui voulaient bénéficier d’une parcelle se sont vus dans l’obligation de se faire recenser et d’acheter une carte qui, en principe, devait leur permettre moyennant le paiement de certains droits d’accéder à la propriété. Nul doute que cette entreprise suspend définitivement les donations traditionnelles de la terre ou les obligations, déjà devenues marginales en milieu urbain, de passer par un chef de terre pour pouvoir accéder à un espace.

40 Pourtant, alors que tend à disparaître la logique coutumière dans la gestion de l’espace, au moment même où les quartiers ne peuvent plus être strictement circonscris à l’espace auquel ils correspondaient antérieurement, le développement urbain ravive un ethos qui s’exprime à travers les conflits et les revendications pour la reconnaissance d’une identité historique et d’un statut par quartier. Au-delà des réformes foncières, les gardiens de l’ordre anciennement établi ont vu leur domination ébranlée une seconde fois. Pour se maintenir et sécuriser une identité mise à mal par l’urbanisation et la modernisation de la vie sociale, les aînés procèdent au rappel des principes, mais le bouleversement foncier a rendu impossible un renvoi trop précis aux références spatiales antérieures et les intrigues politiques ont multiplié des versions historiques contradictoires qui rendent difficile la reconnaissance des statuts selon la hiérarchie du primo arrivant. Si le passage du quartier au secteur consacre la fin d’un mode de gestion foncière, d’une certaine manière, l’urbanisation et la modernité contraignent à passer « de l’ethos à l’éthique [car] quand les principes cessent d’agir pratiquement dans la pratique ; on commence à consigner les normes quand elles sont sur le point de mourir » (Bourdieu, 1987, p. 138). Cette identité par quartier, ravivée à travers les conflits par une génération d’aînés, constitue à la fois un rempart et un adjuvant dans un contexte insécurisé.

41 Ce n’est plus un paradoxe alors de constater ce mouvement dialectique qui veut qu’en s’affirmant comme primo-arrivants, les différents groupes qui sécurisent une identité et un statut symbolique par quartiers en les niant pour autrui, contribuent à affirmer l’existence d’une collectivité, d’une unité, voire d’une relative harmonie entre ces groupes, avant la colonisation. C’est parce que cette collectivité existe, parce que la ville a vécu selon une gestion du pouvoir partagée entre les quartiers qu’un tel conflit est possible. Ces conflits témoignent par leur existence d’une identité commune, comme l’avait montré Simmel : « En lui-même le conflit est déjà la résolution des tensions entre les contraires » (Simmel, 1992, p. 20), il réunit les groupes autour d’un même combat, il « vient ainsi grandir jusqu’à […] s’y attacher le sentiment que le conflit n’est pas seulement l’affaire des parties, mais du groupe dans son ensemble » (Simmel, op. cit., p. 66).

42 Ces conflits qui contribuent à réaffirmer et à raffermir l’identité par quartier sont l’une des voies possibles mises en œuvre par une génération d’aînées pour sécuriser un contexte urbain qui, en partie, lui échappe. Cette identité permet le maintien d’un habiter urbain qui n’est pas loin du sens heideggerien. L’habiter et la référence au quartier se conçoivent comme la mise en sûreté de son être et, pour employer les mots du philosophe, cela signifie « rester enclos (eingefriedet) dans ce qui nous est parent (in das Frye), c’est-à-dire dans ce qui est libre (in das Freie) et qui ménage toute chose de son être » (Heidegger, 1958, p. 176).

43 C’est ainsi que l’on peut dire que les réformes sankaristes et leur prolongement dans la modernité par l’une des ruses dont l’histoire a le secret ont, d’une certaine manière, tout en affaiblissant le pouvoir coutumier, contribué au renforcement de la construction identitaire par quartier.

Références bibliographiques

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Mathieu Hilgers
Aspirant fnrs, Laboratoire d’anthropologie prospective, Université Catholique de Louvain. [email protected]

Source : www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2005-4-page-67.htm.

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